INTRODUCTION XXIII
À la fois son père et sa fortune : qu'est-ce que tout cela qui n'est pas de l'or ? « Que de joies a goûtées cet homme ! dit Taine. Il a joui de son or par les yeux comme un peintre ; il a vogué comme un poète parmi les inventions et les espérances de cent mille féeries resplendissantes ; il a savouré le long plaisir continu du succès croissant, de la victoire répétée, de la supériorité sentie, de la domination établie ; il n'a souffert ni par le cœur, ni par l'argent, ni par les privations, ni par les remords ; il est mort au bout de l'extrême faiblesse, dans la possession et dans la sécurité, dans l'entier assouvissement de sa passion maîtresse, dans le silence des autres désirs amortis ou arrachés. » Tels sont les personnages types de Balzac, Philippe Bridau, le soudard grossier et sans scrupules, Balthazar Claës, l'éternel chercheur de l'Absolu, le père Goriot, le « Christ de la paternité », Vautrin, le « Cromwell du bagne, » Hulot, le débauché. Inaccessibles à tout sentiment humain en dehors de leur passion maîtresse, poursuivant sans remords les joies qu'elles peuvent leur donner, ils broient tout «à l'entour de leur course farouche.» Moins vrais que les personnages secondaires, ils atteignent en retour aux plus hauts sommets de l'art. Il faut remonter jusqu'à Shakespeare pour trouver des êtres qu'on puisse leur comparer.
On a reproché à Balzac la création de ces héros au nom de la moralité. On s'est indigné de cet attirant tableau des passions parfois les plus viles dans l'éclat de leur monstrueuse puissance et de leur tyrannique triomphe. Taine a répondu en quelques mots : « Nous ne sommes point ici dans la vie pratique et morale, mais dans la vie imaginaire et idéale. Les personnages sont des spectacles, non des modèles ; la grandeur est toujours belle, même dans le malheur et dans le crime. Personne ne vous propose d'approuver et de suivre ; on vous demande seulement de regarder et d'admirer. J'aime mieux en rase campagne rencontrer un mouton qu'un lion ; mais derrière une grille, j'aime mieux voir un lion qu'un mouton. » On ne saurait mieux dire. Balzac n'a d'ailleurs pas pris goût au vice parce qu'il
KXIV INTRODUCTION
est le vice, mais il l'a représenté parce qu'il est dans la réalité (1) et qu'il avait pour sujet de son œuvre la réalité entière. On n'accuse pas d'immoralité l'historien qui raconte les crimes des grands personnages politiques ; les critiques louent unanimement la haute moralité de l'œuvre de Tacite, où les hontes d'un Néron, d'un Tibère, d'un Domitien s'étalent au premier plan. On n'ira pas après cela interdire à un romancier de génie la peinture des âmes criminelles. Toutefois les œuvres complètes de Balzac, à cause de la hardiesse de certains sujets, ne conviennent qu'à un public restreint, et c'est à juste titre qu'au nom de la morale et pour préserver les âmes jeunes et innocentes, l'Eglise en a signalé le danger. Personne n'irait soutenir qu'il est bon d'exposer aux yeux de la jeunesse les turpitudes de certains cœurs et de certaines situations.
Tout en reconnaissant la droiture d'intention de l'auteur, avant tout soucieux d'objectivité et de vérité, nous ne pouvons nier les graves inconvénients de beaucoup de ses livres, qui, en fait, scandalisent le public, et ne peuvent être mis entre toutes les mains, pas plus que certains livres de médecine. Ainsi le mot de Taine est juste appliqué à la manière de l'auteur, et aux lecteurs, peu nombreux, capables de se placer au seul point de vue de l'art et de la vérité pour lire l'œuvre, sans d'ailleurs être impressionnés par le tableau des misères humaines. L'œuvre de Balzac, ainsi comprise, est morale. Mais elle risque de produire sur la plupart des lecteurs des impressions malsaines. Aussi, pour le public un choix s'impose.
Il est d'autant plus facile que Balzac a su créer de belles âmes, le médecin Bénassis, Eugénie Grandet, le curé Bonnet, Ursule Mirouet, le médecin Minoret, César Birotteau, Pierrette, et bien d'autres. Ces idéales figures, dessinées avec amour, font sortir de l'ensemble un parfum de pureté. Elles sont un gage des saines
(1) Il faut mettre à part le9 Contes drolatiques, d'inspiration rabelaisienne et d'un cynisme révoltant, qui soulevait le cœur de George Sand.