IX. — Les idées sociales
Balzac avait un sentiment trop profond des réalités pour ne pas remarquer les angoissants problèmes soulevés par la question sociale. Il les aborde directement dans plusieurs de ses romans ; il en est peu où il n'y fait pas quelque allusion.
Il a condamné l'Individualisme. Il a démontré cette vérité, éclatant maintenant aux yeux des plus aveugles à la lumière de l'histoire, qu'une société basée uniquement sur le libre jeu des forces et des revendications individuelles court à sa ruine. Il faut, pour la soutenir, des organismes résistants. Aussi a-t-il mis en lumière les bienfaits des meilleures institutions qui ont fait leurs preuves. En premier lieu il met la famille, avec le cortège des beaux sentiments qu'elle inspire à l'homme, l'affection de ses membres les uns pour les autres, leur dévouement mutuel, l'esprit de solidarité qui les unit. Une des plus belles scènes du Curé de village nous montre les Tascheron prêts à s'exiler du sol natal, parce qu'un Tascheron a commis un crime, que l'honneur familial est perdu, et qu'ainsi la vie devient impossible au milieu des anciens amis.
Mais la famille tend à se dissocier, comme toutes les autres institutions. La société issue de la Révolution est mal assise. De sourds grondements l'ébranlent, et font pressentir la violence des futures revendications populaires. « La malédiction des pauvres, ça pousse, » dit le père Fourchon. Balzac sent qu'elle est provisoire
KXVIII INTRODUCTION
cette organisation sommaire de la société, où rien ne vient adoucir la dureté et l'égoïsme des classes riches matérialistes et voltairiennes, la rancœur des masses exaspérées. Alors il regrette la belle organisation de la monarchie chrétienne sous l'Ancien Régime, ou le bel enthousiasme de l'époque impériale. Mais il sent bien que les institutions séculaires, une fois détruites, ne peuvent pas se reconstruire artificiellement. Il prévoit de douloureux déchirements. Il ne voit qu'une force capable de combattre l'égoïsme et l'esprit révolutionnaire : le dévouement inspiré aux natures d'élite par la religion catholique. Le docteur Bénassis sera la providence d'un pauvre village des montagnes, et Madame Graslins l'assistera. Le clergé aura un rôle prépondérant dans l'œuvre de la régénération sociale. Non pas que tous ses membres soient des saints. Le Curé de Tours est un homme qui aime ses aises, et l'abbé Cruchot rêve d'abord un beau mariage pour son neveu. Mais d'autres seront d'excellents ouvriers pour travailler à l'amélioration matérielle, intellectuelle, morale et religieuse des paroisses : l'abbé Janvier, l'abbéBonnet, l'abbé Chaperon, idéales et saintes figures, symboles des sentiments de justice, d'amour et de bonté que la foi chrétienne développe dans les cœurs, et qui sont la sauvegarde de la paix, de la prospérité et du bonheur dans la société.
Ainsi la conclusion de la sociologie de Balzac est un hymne à la louange du christianisme. Après de longues investigations dans la philosophie, la société, l'histoire, il s'est arrêté devant lui respectueux et confiant : en sorte que son œuvre, si trouble à certains égards, est à sa façon apologétique.