Epilogue
Le testament est détruit. Les héritiers mettent Ursule à la porte. Mais la Providence fait à la fin connaître la vérité. Minoret-Levrault après avoir vu son fils mort, sa femme folle, restitue le bien volé. Ursule délivrée de ses persécuteurs, peut épouser celui qui lui est fiancé depuis longtemps, Savinien de Portenduère.
Trois mois après ces événements, en janvier 1857, Ursule épousa Savinien du consentement de madame de Portenduère. Minoret intervint au contrat pour donner à mademoiselle Mirouët sa terre du Rouvre et vingt-quatre mille francs de rente sur le grand-livre, en ne gardant de sa fortune que la maison de son oncle et six mille francs de rente. Il est devenu l'homme le plus charitable, le plus pieux de Nemours ; il est marguiller de la paroisse et la providence des malheureux.
— Les pauvres ont remplacé mon enfant, dit-iL Si vous avez remarqué sur le bord des chemins, dans les pays où Ton étête le chêne, quelque vieil arbre blanchi et comme foudroyé, poussant encore des jets, les flancs ouverte et implorant la hache, vous aurez une idée du vieux maître de poste, en cheveux blancs, cassé, maigre, dans qui les anciens du pays ne retrouvent rien de l'imbécile heureux que vous avez vu attendant son fils au commencement de cette histoire ; il ne prend plus son tabac de la même manière, il porte quelque chose de
plus que son corps. Enfin, on sent en toute chose que le doigt de Dieu s'est appesanti sur cette figure pour en faire un exemple terrible. Après avoir tant haï la pupille de son oncle, ce vieillard a, comme le docteur Minoret, si bien concentré ses affections sur Ursule, qu'il s'est constitué le régisseur de ses biens à Nemours.
M. et madame de Portenduère passent cinq mois de l'année à Paris, où ils ont acheté dans le faubourg Saint-Germain un petit hôtel. Après avoir donné sa maison de Nemours aux sœurs de charité pour y tenir une école gratuite, madame de Portenduère la mère est allée habiter le Rouvre, dont la concierge en chef est la Bougival.
Quand, en voyant passer aux Champs-Elysées une de ces charmantes petites voitures basses appelées escargots, doublée de soie gris de lin ornée d'agréments bleus, vous y admirerez une jolie femme blonde, la figure enveloppée comme d'un feuillage par des milliers de boucles, montrant des yeux semblables à des pervenches lumineuses et pleins d'amour, légèrement appuyée sur un beau jeune homme ; si vous étiez mordu par un désir envieux, pensez que ce beau couple, aimé de Dieu, a payé d'avance sa quote-part aux malheurs de la vie. Ces deux amants mariés seront vraisemblablement le vicomte de Portenduère et sa femme. Il n'y a pas deux ménages semblables dans Paris.
— C'est le plus joli bonheur que j'aie jamais vu, disait d'eux dernièrement madame la comtesse de l'Estorade.
Bénissez donc ces heureux enfants au lieu de les jalouser, et chercher une Ursule Mirouët, une jeune fille élevée par trois vieillards et par la meilleure des mères, par l'adversité.
URSULE MIROUET 273
Nous avons eu la douleur de perdre le bon abbé Chaperon, a dit cet hiver madame la vicomtesse de Portenduère, qui l'avait soigné pendant sa maladie. Tout le canton était à son convoi. Nemours a du bonheur, car le successeur de ce saint homme est le vénérable curé de Saint- Lange.
La Rabouilleuse
Un soudard grossier et sans cœur
Philippe Bridau s'est engagé dans l'armée impériale où, grâce à sa bravoure, il a conquis le grade de lieutenantcolonel des dragons de la garde. La chute de l'Empereur brise sa carrière. C'est un de ces hommes « doués du courageux physique mais lâches et ignobles au moral. 8 II refuse de servir le gouvernement de la Restauration ; mais il n'a pas le courage de prendre un métier qui lui permette de gagner honnêtement sa vie. Il tombe à la charge de sa mère, Agathe, et de son frère Joseph, artiste peintre, destiné à la célébrité, mais pouvant à peine vivre de son travail. Fier de sa beauté physique et de ses campagnes, il se laisse aller à une vie de noceur et de fainéant • il passe son temps au café et au cercle. Il joue Quand il a besoin d'argent, il vole son frère Joseph, puis sa mère et sa vieille tante Descoings, qui se saigne pour lui.
Quand l'artiste revint à son atelier, suivi par la Descoings qui lui disait de ménager la susceptibilité de sa mère, en lui faisant observer combien elle changeait et combien de souffrances intérieures ce changement révélait, ils y trouvèrent Philippe, à leur grand étonnement.
— Joseph, mon petit, lui dit-il d'un air dégagé, j'ai bien besoin d'argent. Nom d'une pipe I je dois pour trente francs de cigares à mon bureau de tabac, et je n'ose point passer devant cette maudite
boutique sans les payer. Voici dix fois que je les promets.
— Eh bien ! j'aime mieux cela, répondit Joseph, prends dans la tête (1).
— Mais j'ai tout pris, hier soir, après le dîner.
— Il y avait quarante-cinq francs...
— Eh oui ! c'est bien mon compte, répondit Philippe, je les ai trouvés. Ai-je mal fait ? reprit-il.
— Non, mon ami, non, répondit l'artiste. Si tu étais riche, je ferais comme toi ; seulement, avant de prendre, je te demanderais si cela te convient.
— C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux te voir prenant comme moi, sans rien dire ; il y a plus de confiance. A l'armée, un camarade meurt, il a une bonne paire de bottes, on en a une mauvaise, on change avec lui.
— Oui, mais on ne la lui prend pas quand il est vivant !
— Oh ! des petitesses, reprit Philippe en haussant les épaules. Ainsi, tu n'as pas d'argent ?
— Non, dit Joseph, qui ne voulait pas montrer sa cachette.
— Dans quelques jours nous serons riches, dit la Descoings.
— Oui, vous, vous croyez que votre terne sortira le 25, au tirage de Paris. Il faudrait que vous fassiez une fameuse mise si vous voulez nous enrichir tous.
— Un terne à sec de deux cents francs donne trois millions, sans compter les ambes et les extraits déterminés.
(1) Une tête de mort où l'artiste met son argent.
— A quinze mille fois la mise, oui, c'est juste deux cents francs qu'il faut ! s'écria Philippe.
La Descoings se mordit les lèvres, elle avait dit un mot imprudent. En effet, Philippe se demandait dans l'escalier : — Où cette vieille sorcière peut-elle cacher l'argent de sa mise ? C'est de l'argent perdu, je l'emploierais si bien ! Avec quatre masses de cinquante francs on peut gagner deux cent mille francs ! et c'est un peu plus sûr que la réussite d'un terne ! Il cherchait en lui-même la cachette probable de la Descoings. La veille des fêtes, Agathe allait à l'église et y restait longtemps, elle se confessait sans doute et se préparait à communier. On était à la veille de Noël. La Descoings devait nécessairement aller acheter quelques friandises pour le réveillon ; mais aussi peut-être ferait-elle sa mise. La loterie avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le 25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. Le soldat étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi Philippe revint au logis, d'où la Descoings était sortie ; mais elle en avait emporté la clef. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit d'avoir oublié quelque chose, et pria la portière d'aller chercher elle-même un serrurier qui demeurait à deux pas, rue Guénégaud, et qui vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le lit ; il le défit, tâta les matelas avant d'interroger le bois : et, au dernier malelas, il palpa les pièces d'or enveloppées de papier. Il eut bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons ; puis, sans prendre le temps de recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté pour que la Descoings ne s'aperçut de rien.
Le joueur détala d'un pied agile, en se proposant de jouer à trois reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois pendant dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 1786, époque à laquelle les jeux publics furent inventés, les grands joueurs que l'administration redoutait, et qui ont mangé, selon l'expression des tripots, de l'argent à la banque, ne jouèrent jamais autrement. Mais avant d'obtenir cette expérience on perdait des fortunes. Avec ses quatre cents francs, Philippe résolut de faire fortune dans cette journée. Il mit en réserve deux cents francs dans ses bottes, et garda deux cents francs dans sa poche. A trois heures, il vint au salon maintenant occupé par le théâtre du Palais-Royal, où les banquiers tenaient les plus fortes sommes. Il sortit une demiheure après riche de sept mille francs. Il passa rue du Sentier, au bureau du journal, prévenir son ami Giroudeau du gala projeté. A six heures Philippe gagna vingt-cinq mille francs, et sortit au bout de dix minutes en se tenant parole. Le soir, à dix heures, il avait gagné soixantequinze mille francs. Après le souper, qui fut magnifique, ivre et confiant, Philippe revint au jeu vers minuit. A l'encontre de la loi qu'il s'était imposée, il joua pendant une heure, et doubla sa fortune. Les banquiers à qui, par sa manière de jouer, il avait extirpé cent cinquante mille francs, le regardaient avec curiosité.
— Sortira-t-il ? restera-t-il ? se disaient-ils par un regard. S'il reste, il est perdu.
Philippe crut être dans une veine de bonheur, et resta. Vers trois heures du matin, les cent cinquante mille francs étaient rentrés dans la caisse des jeux. L'officier, qui avait considérablement bu du grog en jouant, sortit dans un état d'ivresse
que le froid par lequel il fut saisi porta au plus haut degré ; mais un garçon de salle le suivit, le ramassa, et le conduisit dans une de ces horribles maisons à la porte desquelles se lisent ces mots sur un réverbère : Ici on loge à la nuit. Le garçon paya pour le joueur ruiné, qui fut mis tout habillé sur son lit, où il demeura jusqu'au soir de Noël. L'administration des jeux avait des égards pour ses habitués et pour les grands joueurs. Philippe ne se réveilla qu'à sept heures, la bouche pâteuse, la figure enflée, et en proie à une fièvre nerveuse. La force de son tempérament lui permit de gagner à pied la maison paternelle, où il avait, sans le vouloir, mis le deuil, la désolation, la misère et la mort.
La veille, lorsque son dîner fut prêt, la Descoings et Agathe attendirent Philippe pendant environ deux heures. On ne se mit à table qu'à sept heures. Agathe se couchait presque toujours à dix heures ; mais comme elle voulait assister à la messe de minuit, elle alla se coucher aussitôt après le dîner. La Descoings et Joseph restèrent seuls au coin du feu, dans ce petit salon qui servait à tout, et la vieille femme le pria de lui calculer sa fameuse mise, sa mise monstre, sur le célèbre terne (1). Elle voulait jouer les ambes et les extraits déterminés, enfin réunir toutes les chances. Après avoir bien savouré la poésie de ce coup, après avoir versé les deux cornes d'abondance aux pieds de son enfant d'adoption, et lui avoir raconté ses rêves en démontrant la certitude du gain, en ne s'inquiétant que de la difficulté de soutenir un pareil bonheur, de l'attendre depuis
(1) Elle le « nourrissait » depuis vingt ans. C'était la grande et seule passion de sa vie.
minuit jusqu'au lendemain à dix heures, Joseph, qui ne voyait pas les quatre cents francs de mise, s'avisa d'en parler. La vieille femme sourit et l'emmena dans l'ancien salon, devenu sa chamhre.
— Tu vas voir ! dit-elle.
La Descoings défit précipitamment son lit et chercha ses ciseaux pour découdre le matelas ; elle prit ses lunettes, examina la toile, la vit défaite et lâcha le matelas. En entendant jeter à cette vieille femme un soupir venu des profondeurs de la poitrine et comme étranglé par le sang qui se porta au cœur, Joseph tendit instinctivement les bras à la vieille actionnaire de la loterie, et la mit sur un fauteuil évanouie en criant à sa mère de venir. Agathe se leva, mit sa robe de chambre, accourut, et, à la lueur d'une chandelle, elle fit à sa tante évanouie les remèdes vulgaires : de l'eau de Cologne aux tempes, de l'eau froide au front : elle lui brûla une plume sous le nez, et la vit enfin revenir à la vie.
— Ils y étaient ce matin, mais il les a pris, le monstre.
— Quoi ? dit Joseph.
— J'avais vingt louis dans mon matelas, mes économies de deux ans, Philippe seul a pu les prendre...
— Mais quand ? s'écria la pauvre mère accablée, il n'est pas revenu depuis le déjeuner.
— Je voudrais bien me tromper, s'écria la vieille. Mais ce matin, dans l'atelier de Joseph, quand j'ai parlé de ma mise, j'ai eu un pressentiment ; j'ai eu tort de ne pas descendre prendre mon petit saint-frusquin pour faire ma mise à l'instant. Je le voulais, et je ne sais plus ce qui m'en a empêchée. Oh ! mon Dieu ! je suis allée lui acheter des cigares !
— Mais, dit Joseph, l'appartement était fermé. D'ailleurs c'est si infâme que je ne puis y croire. Philippe vous aurait espionnée, il aurait décousu votre matelas, il aurait prémédité... non !
— Je les ai sentis ce matin en faisant mon lit, après le déjeuner, répéta la Descoings.
Agathe, épouvantée, descendit, demanda si Philippe était revenu pendant la journée, et la portière lui raconta le roman de Philippe. La mère, frappée au cœur, revint entièrement changée. Aussi blanche que la percale de sa chemise, elle marchait comme on se figure que doivent marcher les spectres, sans bruit, lentement et par l'effet d'une puissance surhumaine et cependant presque mécanique. Elle tenait un bougeoir à la main qui l'éclairait en plein et montra ses yeux fixes d'horreur. Sans qu'elle le sût, ses cheveux s'étaient éparpillés par un mouvement de ses mains sur son front ; et cette circonstance la rendait si belle d'horreur, que Joseph resta cloué par l'apparition de ce remords, par la vision de cette statue de l'Epouvante et du Désespoir.
— Ma tante, dit-elle, prenez mes couverts, j'en ai six, cela fait votre somme, car je l'ai prise pour Philippe, j'ai cru pouvoir la remettre avant que vous vous en aperçussiez. Oh ! j'ai bien souffert.
Elle s'assit. Ses yeux secs et fixes vacillèrent alors un peu.
— C'est lui qui a fait le coup, dit la Descoings tout bas à Joseph.
— Non, non, reprit Agathe. Prenez mes couverts, vendez-les, ils me sont inutiles, nous mangerons avec les vôtres.
Elle alla dans sa chambre, prit la boite à couverts, la trouva légère, l'ouvrit et y vit une recon-
naissance du Mont-de-Piété. La pauvre mère jeta un horrible cri. Joseph et la Descoings accoururent, regardèrent la boîte, et le sublime mensonge de la mère devint inutile. Tous trois restèrent silencieux en évitant de se jeter un regard. En ce moment, par un geste presque fou, Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois revinrent devant le feu dans le salon.
— Tenez, mes enfants, s'écria la Descoings, je suis frappée au cœur : mon terne sortira, j'en suis sûre. Je ne pense plus à moi, mais à vous deux ! Philippe, dit-elle à sa nièce, est un monstre ; il ne vous aime point malgré tout ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez pas de précautions contre lui, le misérable vous mettra sur la paille. Promettez-moi de vendre vos rentes, d'en réaliser le capital et de le placer en viager. Joseph a un bon état qui le fera vivre. En prenant ce parti, ma petite, vous ne serez jamais à la charge de Joseph. Monsieur Desroches veut établir son fils. Le petit Desroches (il avait alors vingt-six ans) a trouvé une étude, il vous prendra vos douze mille francs à rente viagère.
Joseph saisit le bougeoir de sa mère et monta précipitamment à son atelier, il en revint avec trois cents francs : — Tenez, maman Descoings, dit-il en lui offrant son pécule, nous n'avons pas à rechercher ce que vous faites de votre argent, nous vous devons celui qui vous manque, et le voici presque en entier.
— Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me font tant souffrir ! Es-tu fou, Joseph ? s'écria la vieille actionnaire de la loterie royale de France, visiblement partagée
entre sa foi brutale en son terne et cette action qui lui semblait un sacrilège.
— Oh ! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son vrai fils émut aux larmes.
La Descoings prit Joseph par la tête et le baisa sur le front : — Mon enfant, ne me tente pas. Tiens je perdrais encore. C'est des bêtises, la loterie !
* Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la vie privée. Et, en effet, n'est-ce pas l'affection triomphant d'un vice invétéré ? En ce moment, les cloches de la messe de minuit sonnèrent.
— Et puis il n'est plus temps, reprit la Descoings.
— Oh ! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale. Le généreux artiste sauta sur les numéros,
s'élança dans l'escalier et courut faire la mise. Quand Joseph ne fut plus là, Agathe et la Descoings fondirent en larmes.
— Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour lui. car c'est son argent.
Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux de loterie que dans ce temps les habitués connaissaient dans Paris comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, on lui répondit qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait quelquefois ouvert un peu plus taid. Aussitôt l'artiste vola vers le Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé.
— Deux minutes de moins et vous auriez pu
faire votre mise, lui dit un des crieurs de billets qui stationnaient au bas du Perron en vociférant ces singulières paroles : — Douze cents francs pour quarante sous ! et offrant des billets tout faits.
A la lueur du réverbère et des lumières du café de la Rotonde. Joseph examina si par hasard il y aurait sur ces billets quelques-uns des numéros de la Descoings ; mais il n'en vit pas un seul, et revint avec la douleur d'avoir fait en vain tout ce qui dépendait de lui pour satisfaire la vieille femme, à laquelle il raconta ses disgrâces. Agathe et sa tante allèrent ensemble à la messe de minuit à Saint-Germain-des-Près. Joseph se coucha. Le réveillon n'eut pas lieu. La Descoings avait perdu la tête, Agathe avait au cœur un deuil éternel. Les deux femmes se levèrent tard. Dix heurts sonnèrent quand la Descoings essaya de se remuer pour faire le déjeuner qui ne fut prêt qu'à onze heures et demie. Vers cette heure, des cadres oblongs suspendus au-dessus des bureaux de loterie contenaient les numéros sortis. Si la Descoings avait eu son billet, elle serait allée à neuf heures et demi rue Neuve-des-Petits-Champs savoir son sort, qui se décidait dans un hôtel contigu au ministère des finances, et dont la place est occupée maintenant par le théâtre et la place Yentadour. Tous les jours de tirage, les curieux pouvaient admirer à la porte de cet hôtel un attroupement de vieilles femmes, de cuisinières et de vieillards qui, dans ce temps, formaient un spectacle aussi curieux que celui de la queue des rentiers le jour du payement des rentes au Trésor.
— Eh bien, vous voilà richissime ! s'écria le vieux Desroches en entrant au moment où la
Descoings savourait sa dernière gorgée de café,
— Comment ? s'écria la pauvre Agathe.
— Son terne est sorti, dit-il en présentant la liste des numéros écrits sur un petit papier et que les buralistes mettaient par centaines dans une sébile sur leurs comptoirs.
Joseph lut la liste. Agathe lut la liste. La Descoings ne lut rien, elle fut renversée comme par un coup de foudre : au changement de son visage, au cri qu'elle jeta, le vieux Desroches et Joseph la portèrent sur son lit. Agathe alla chercher un médecin*. L'apoplexie foudroyait la pauvre femme, qui ne reprit sa connaissance que vers les quatre heures du soir ; le vieil Haudry, son médecin annonça que, malgré ce mieux, elle devait penser à ses affaires et à son salut. Elle n'avait prononcé qu'un seul mot : — Trois millions !
Desroches le père, mis au fait des circonstances, mais avec les réticences nécessaires, par Joseph, cita plusieurs exemples de joueurs à qui la fortune avait échappé le jour où ils avaient par fatalité oublié de faire leurs mises ; mais il comprit combien un pareil coup devait être mortel quand il arrivait après vingt ans de persévérance. A cinq heures, au moment où le plus profond silence régnait dans ce petit appartement et où la malade, gardée par Joseph et par sa mère, assis l'un au pied, l'autre au chevet du lit, attendait son petitfils que le vieux Desroches était allé chercher, le bruit des pas de Philippe et celui de sa canne retentirent dans l'escalier.
— Le voilà ! le voilà ! s'écria la Descoings qui se mit sur son séant et put remuer sa langue paralysée.
Agathe et Joseph furent impressionnés par le mouvement d'horreur qui agitait si vivement la
malade. Leur pénible attente fut entièrement justifiée par le spectacle de la figure bleuâtre et décomposée de Philippe, par sa démarche chancelante, par l'état horrible de ses yeux profondément cernés, ternes, et néanmoins hagards ; il avait un violent frisson de fièvre, ses dents claquaient.
— Misère en Prusse ! s'écria-t-il. Ni pain ni pâte, et j'ai le gosier en feu. Eh bien ! qu'y a-t-il ? Le diable se mêle toujours de nos affaires. Ma vieille Descoings est au lit et me fait des yeux grands comme des soucoupes...
— Taisez-vous, monsieur, lui dit Agathe en se levant, et respectez au moins le malheur que vous avez causé.
— Oh ! monsieur ?... dit-il en regardant sa mère. Ma chère petite mère, ce n'est pas bien, vous n'aimez donc plus votre garçon ?
— Etes-vous digne d'être aimé ? ne vous souvenez-vous plus de ce que vous avez fait hier ? Aussi pensez à chercher un appartement, vous ne demeurerez plus avec nous. A compter de demain, reprit-elle, car, dans l'état où vous êtes, il est bien difficile...
— De me chasser, n'est-ce pas ? reprit-il. Ah ! vous jouez ici le mélodrame du Fils banni ? Tiens ! tiens ! voilà comment vous prenez les choses ? Eh bien ! vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de mal ? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, que diable ! Et où est le crime ? Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle ! Ne sommes-nous pas ses créanciers ? Je me suis remboursé d'autant. Et voilà...
— Mon Dieu ! mon Dieu ! cria la mourante en joignant les mains et priant.
— Tais-toi ! cria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la main sur la bouche.
— Quart de conversion, par le flanc gauche, moutard de peintre ! répliqua Philippe en mettant sa forte main sur l'épaule de Joseph, qu'il fit tourner et tomber sur une bergère. On ne touche pas comme ça à la moustache d'un chef d'escadron aux dragons de la garde impériale.
— Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me devait, s'écria Agathe en se levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs, cela ne regarde que moi ; vous la tuez. Sortez, mon fils, dit-elle en. faisant un geste qui usa ses forces, et ne reparaissez jamais devant moi. Vous êtes un monstre !
— Je la tue ?
— Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as volé l'argent de sa mise !
■ — Si elle crève d'un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la tue, répondit l'ivrogne.
— Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous les vices ! Mon Dieu, est-ce mon fils ?
Misère de Philippe Bridau
Abandonné par sa famille, qu'il a ruinée, Philippe tombe' au demie* degré de la misère et de l'abaissement. Jamais artiste ne fit mieux sonder la profondeur de l'abîme où plonge le vice.
Trois mois après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont-Neuf pour éviter de donner le sou du pont des Arts, aperçut le long des boutiques du quai de l'Ecole où elle
longeait le parapet, un homme portant la livrée de la misère du second ordre et qui lui causa un éblouissement : elle lui trouva ressemblance avec Philippe. Il existe en effet à Paris trois ordres de misère. D'abord, la misère de l'homme qui conserve les apparences et à qui l'avenir appartient : misère des jeunes gens, des artistes, des gens du monde momentanément atteints. Les indices de cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus exercé. Cts gens constituent l'ordre séquestre de la misère, ds vont encore en cabriolet. Dans le second ordre se trouvent les vieillards à qui tout est indifférent, qui mettent au mois de juin la croix de la Légion d'honneur sur une redingote d'alpaea. C'est la misère des vieux rentiers, des vieux employés qui vivent à Samte-Périne, et qui du vêtement extérieur ne se soucient plus guère. Enfin la misère en haillons, la misère du peuple, la plus poétique d'ailleurs, et que Callot, qu'Hogart, que Murillo, Charlet, Raffet, Gavarni, Meissonnier, que l'Art adore et cultive, au carnaval surtout ! L'homme en qui la pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux derniers ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse à boutons sans moule, dont les capsules béantes ou recroquevillées étaient en parfaite harmonie avec des poches usées et un collet crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote contenait quelque chose, ce ne pouvait être que de la poussière. L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d'un pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de laine tricotée.
bruni par l'usage, qui débordait les manches, qui passait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute lieu de linge. Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et en fil d'archal. Sa tête presque chauve, son teint, sa figure hâve disaient assez qu'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa redingote bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette. Aussi les passants regardaient-ils ce brave, sans doute une victime du gouvernement, avec une curiosité mêlée de pitié ; car la rosette inquiétait le regard et jetait l'ultra le plus féroce en des doutes honorables pour la Légion d'honneur. En ce temps, quoiqu'on eût essayé de déconsidérer cet ordre par des promotions sans frein, il n'y avait pas en France cinquante-trois mille personnes décorées. Agathe sentit tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce fils, elle pouvait encore beaucoup souffrir pour lui. Atteinte par un dernier rayon de maternité, elle pleura quand elle vit faire au brillant officier d'ordonnance de l'empereur le geste d'entrer dans un débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil : il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. A-gathe traversa rapidement le quai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe, et se sauva comme si elle venait de commettre un crime. Elle resta deux jours sans rien prendre : elle avait toujours devant les yeux l'horrible figure de son fils mourant de faim dans Paris.
— Après avoir épuisé l'argent de ma bourse, qui lui en donnera ? pensait-elle. Giroudeau ne nous trompait pas : Philippe sort de l'hôpital.
Elle ne voyait plus l'assassin de sa pauvre tante, le fléau de la famille, le voleur domestique, le
joueur, le buveur, le débauché de bas étage; elle voyait un convalescent mourant de faim, un fumeur sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de soixante-dix ans. Ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la prière.
Mort d'Agathe
Fort de son absence de scrupules, Philippe a capté la fortune d'un vieil oncle riche en épousant son héritière, la Rabouilleuse. Il a fait mourir sa femme dans un abominable taudis, pour en épouser une autre d'un meilleur monde. Enfin, il a repris du service dans l'armée ; il est le comte de. Brambourg. Sa mère vit en compagnie de son second fils, Joseph, la plus belle figure de ce roman, l'artiste vrai, travailleur, généreux, désintéressé, un peu bourru parfois, mais de cœur haut et délicat, portrait de Balzac lui-même. Elle comprend peu cet affectueux dévouement, et se fait encore illusion sur l'autre fils dont son aveugle amour et ses faiblesses de mère indulgente ont augmenté les vices.
Les faits donnaient raison à cette femme restée provinciale : Philippe, Sun enfant préféré, n'était-il pas enfin le grand homme de la famille ? elle voyait dans les premières fautes de co garçon les écarts du génie ; Joseph, de qui les productions la trouvaient insensible, car elle les voyait trop dans leurs langes pour les admirer achevées, ne lui paraissait pas plus avancé en 1828 qu'en 1816. Le pauvre Joseph devait de l'argent, il pliait sous le poids de ses dettes, il avait pris un état ingrat, qui ne rapportait rien. Enfin, Agathe ne concevait pas pourquoi l'on avait donné la décoration à Joseph. Philippe, assez fort pour ne plus aller au jeu, l'invité des fêtes de Madame, ce brillant colonel qui, dans les revues ou dans les cor-
tèges, défilait revêtu d'un magnifique costume et chamarré de deux cordons rouges, réalisait les rêves maternels d'Agathe. Un jour de cérémonie publique, Philippe avait effacé l'odieux spectacle de sa misère sur le quai de l'Ecole en passant devant sa mère au même endroit, en avant du Dauphin, avec des aigrettes à son schapska, avec un dolrnan brillant d'or et de fourrures ! Devenue pour l'artiste une espèce de sœur grise dévouée, Agathe ne se sentait mère que pour l'audacieux aide de camp de Son Altesse royale monseigneur le Dauphin ! Fière de Philippe, elle lui devrait bientôt l'aisance, elle oubliait que le bureau de loterie lui venait de Joseph.
Un jour, Agathe vit son pauvre artiste si tourmenté par le total du mémoire de son marchand de couleurs que, tout en maudissant les arts, elle voulut le libérer de ses dettes. La pauvre femme, qui tenait la maison avec les gains de son bureau de loterie, se gardait bien de jamais demander un liard à Joseph. Aussi n'avait-elle pas d'argent ; mais elle comptait sur le bon cœur et sur la bourse de Philippe. Elle attendait, depuis trois ans, de jour en jour, la visite de son fils ; elle le voyait lui apportant une somme énorme, et jouissait par avance du plaisir qu'elle aurait à la donner à Joseph, dont l'opinion sur Philippe était toujours aussi invariable que celle de Desroches.
A l'insu de Joseph, elle écrivit donc à Philippe la lettre suivante :
« A Monsieur le comte de Brambourg,
» Mon cher Philippe, tu n'as pas accordé le » plus petit souvenir à ta mère depuis cinq ans î
Ce n'est pas bien. Tu devrais te rappeler un peu :1e passé, ne fut-ce qu'à cause de ton excellent » frère. Aujourd'hui Joseph est dans le besoin, » tandis que tu nages dans l'opulence ; il travaille » pendant que tu voles de fêtes en fêtes. Tu pos- » sèdes à toi seul la fortune de mon frère. Enfin, » tu aurais, à entendre le petit Borniche, deux » cent mille livres de rente. Eh bien ! viens voir » Joseph. Pendant ta visite, mets dans la tête de » mort une vingtaine de billets de mille francs : « tu nous les dois, Philippe : néanmoins ton frère » se croira ton obligé, sans compter le plaisir que » tu feras à ta mère.
» Agathe Bridau (née Rouget). »
Deux jours après, la servante apporta dans l'atelier, où la pauvre Agathe venait de déjeuner avec Joseph la terrible lettre suivante :
« Ma chère mère, on n'épouse pas mademoiselle » Amélie de Soulanges en lui apportant des » coquilles de noix, quand, sous le nom du comte » de Brambourg, il y a celui de
Votre fils, » Philippe Bridau »
En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier, Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant, et la sourde mais horrible exclamation d'Agathe, causèrent un sursaut à Joseph, qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait avec rage une esquisse ; il pencha la tête en dehors de sa toile pour voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, le peintre lâcha palette et brosses, et alla relever une espèce de cadavre ! Il prit Agathe dans ses bras, la porta sur son lit dans son appar-
tement, et envoya chercher son ami Bianchon par la servante. Aussitôt que Joseph put questionner sa mère, elle avoua sa lettre à Philippe et la réponse qu'elle avait reçue de lui. L'artiste alla ramasser cette réponse dont la concise brutalité venait de briser le cœur délicat de cette pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par sa préférence maternelle. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eut l'esprit de se taire. Il ne parla point de son frère pendant les trois semaines que dura non pas la maladie, mais l'agonie de cette pauvre femme. En effet, Bianchon qui vint tous les jours et soigna la malade avec le dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour.
— A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où ta mère va se trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort le moins amère possible.
Agathe se sentit d'ailleurs si bien appelée par Dieu qu'elle réclama, le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loraux, son confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui, quand elle eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours.
— En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu ? Ne Paimé-je pas de toute mon âme ? N'ai-je pas marché dans le chemin du salut ? Quelle est ma faute ? Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps de la réparer ?
— Non, dit le vieillard d'une voix douce. Hélas ! votre vie paraît être pure et votre âme sans tâche ; mais l'œil de Dieu, pauvre créature affligée, est plus pénétrant que celui de ses ministres ! J'y vois clair un peu trop tard, car vous m'avez abusé moi-même.
En entendant ces mots prononcés par une bouche qui n'avait eu jusqu'alors que des paroles de paix et de miel pour elle, Agathe se dressa sur son lit en ouvrant des yeux pleins de terreur et d'inquiétude.
— Dites ? dites ? s'écria-t-elle.
— Consolez-vous ! reprit le vieux prêtre. À la manière dont vous êtes punie, on peut prévoir le pardon. Dieu n'est sévère ici-bas que pour ses élus. Malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards favorables, ils seront repétris dans l'Humanité jusqu'à ce qu'ils soient durement punis à leur tour pour de simples erreurs, quand ils arriveront à la maturité des fruits célestes. Votre vie, ma fille, n'a été qu'une longue faute. Vous tombez dans la fosse que vous vous êtes creusée, car nous ne manquons que par le côté que nous avons affaibli en nous. Vous avez donné votre cœur à un monstre en qui vous avez vu votre gloire, et vous avez méconnu celui de vos enfants en qui est votre gloire véritable ! Vous avez été si profondément injuste que vous n'avez pas remarqué ce contraste si frappant : vous tenez votre existence de Joseph, tandis que votre autre fils vous a constamment pillée. Le fils pauvre, qui vous aime sans être récompensé par une tendresse égale, vous apporte votre pain quotidien ; tandis que le riche, qui n'a jamais songé à vous, et qui vous méprise, souhaite votre mort.
— Oh ! pour cela !... dit-elle.
— Oui, reprit le prêtre, vous gênez par votre humble condition les espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes ! Femme, vos souffrances et vos tourments vous annoncent que vous jouirez de la paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand que sa tendresse n'a jamais été diminuée
par les injustices de votre préférence maternelle ; aimez-le donc bien ! donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers jours ; enfin, priez pour lui, moi je vais aller prier pour vous.
Dessillés par de si puissantes mains, les yeux de cette mère embrassèrent par un regard rétrospectif le cours de sa vie. Eclairée par ce trait de lumière, elle aperçut ses torts involontaires et fondit en larmes. Le vieux prêtre se sentit tellement ému par le spectacle de ce repentir d'une créature en faute, uniquement par ignorance, qu'il sortit pour ne pas laisser voir sa pitié. Joseph rentra dans la chambre de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. Il était allé chez un de ses amis emprunter l'argent nécessaire au payement de ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, en croyant Agathe endormie. Il put donc se mettre dans son fauteuil sans être vu de la malade.
Un sanglot entrecoupé par ces mots ; — Me pardonnera-t-il ? fit lever Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au délire qui précède la mort.
— Qu'as-tu, ma mère ? lui dit-il effrayé de voir les yeux rougis de pleurs et la figure accablée de la malade.
— Ah ! Joseph l me pardonneras-tu, mon enfant ? s'écria-t-elle.
— Eh quoi ? dit l'artiste.
— Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de l'être...
— En voilà une charge ! s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé ?... Depuis sept ans ne vivonsnous pas ensemble ? Depuis sept ans n'es-tu pas ma femme de ménage ? Est-ce que je ne te vois pas tous les jours ? Est-ce que je n'entends pas ta
voix ? Est-ce que tu n'es pas la douce et l'indulgente compagne de ma vie misérable ? Tu ne comprends pas la peinture ?... Eh ! mais ça ne se donne pas ! Et moi qui disais hier à Grassou : — Ce qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une bonne mère ; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a soin de tout, elle veille à mes besoins matériels sans faire le moindre embarras...
— Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi I et je ne te rendais pas tendresse pour tendresse. Ah l comme je voudrais vivre !... donne-moi ta main ?...
Agathe prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à Philippe. Le peintre, qui se connaissait en expression, fut si frappé de ce changement, il vit si bien que le cœur de sa mère s'ouvrait pour lui, qu'il la prit dans ses bras, la tint pendant quelques instants serrée, en disant comme un insensé : — 0 ma mère I ma mère I
— Ah ! je me sens pardonnée ! dit-elle. Dieu doit confirmer le pardon d'un enfant à sa mère !
— Il te faut du calme, ne te tourmente pas, voilà qui est dit : je me sens aimé pendant ce moment pour tout le passé, s'écria Joseph en replaçant sa mère sur l'oreiller.
Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait que. dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie.. La mère ne pensait plus qu'à son fils, elle se comptait pour rien ; et, soutenue par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances.
Elle eut de ces mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence Ridai, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à Joseph, et discutaient souvent à voix basse dans la chambre de la malade.
— Oh t comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur ! s'écria-t-elle un soir eu entendant une discussion sur un tableau.
De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère ; il ne quitta pas la chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondit à cette tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes qui tous offraient 4'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être ; des anges qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières et répandant des pleurs ; mais en s'unissant à lui par la pensée et par l'action. En artiste aussi grand par le sentiment que par le talent, Joseph devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans ce cœur, et dit un jour à d'Arthez : — Elle a trop aimé ce brigand de Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir.
Philippe refuse de venir voir une dernière fois sa mère mourante.
— Philippe sait-il que je suis malade ? dit Agathe d'une voix dolente le soir même du jour où Bixiou rendit compte de sa mission.
Joseph sortit étouffé par les larmes. L'abbé Loraux, qui se trouvait au chevet de sa pénitente, lui prit la main, la lui serra, puis il répondit :
— Hélas I mon enfant, vous n'avez jamais eu qu'un fils. !..
En entendant ce mot qu'elle comprit. Agathe eut une crise par laquelle commença son agonie. Elle mourut vingt heures après.
Ruiné pai de malheursutcs spéculations. Philippe s'engage poux l'Algérie où il est tué. Joseph est devenu un peintre célèbre.
Béatrix
Villes et mœurs bretonnes en 1826
Une des villes où se retrouve le plus correctement la physionomie des siècles féodaux est Guérande. Ce nom seul réveillera mille souvenirs dans la mémoire des peintres, des artistes, des penseurs qui peuvent être allés jusqu'à la côte où gît ce magnifique joyau de la féodalité, si fièrement posé pour commander les relais de la mer et les dunes, et qui est comme le sommet d'un triangle aux coins duquel se trouvent deux autres bijoux non moins curieux, le Croisic et le bourg de Batz. Après Guérande, il n'est plus que Vitré situé au centre de la Bretagne, Avignon dans le Midi, qui conservent au milieu de notre époque leur intacte configuration du moyen-âge. Encore aujourd'hui, Guérande est enceinte de ses puissantes murailles : ses larges douves sont pleines d'eau, ses créneaux sont entiers, ses meurtrières ne sont pas encombrées d'arbustes, le lierre n'a pas jeté de manteau sur ses tours carrés ou rondes. Elle a trois portes où se voient les anneaux des herses ; vous n'y entrez qu'en passant sur un pontlevis de bois ferré qui ne se relève plus, mais qui pourrait encore se lever. La mairie a été blâ-
mée d'avoir, en 1820, planté des peupliers le longdès douves pour y ombrager la promenade. Elle a répondu que, depuis cent ans, du côté des dunes, la longue et belle esplanade des fortifications qui semblent achevées d'hier avait été convertie en un mail, ombragé d'ormes sous lesquels se plaisent les habitants. Là, les maisons n'ont point subi de changement, elles n'ont ni augmenté ni diminué. Nulle d'elles n'a senti sur sa façade le marteau de l'architecte, le pinceau du badigeonneur, ni faibli sous le poids d'un étage ajouté. Toutes ont leur caractère primitif. Quelques-unes reposent sur des piliers de bois qui forment des galeries sous lesquelles les passants circulent, et dont les planchers plient sans rompre. Les maisons des marchands sont petites et basses, à façades couvertes en ardoises clouées. Les bois maintenant pourris sont entrés pour beaucoup dans les matériaux sculptés aux fenêtres ; et aux appuis, ils s'avancent au-dessus des piliers en visages grotesques, ils s'allongent en formes de bêtes fantastiques aux angles, animés parla grande -pensée de l'art, qui, dans ce temps, donnait la vie à la nature morte. Ces vieilleries, qui résistent à tout, présentent aux peintre; les tons bruns et les figures effacées que leur brosse affectionne. Les rues sont ce qu'elles étaient il y a quatre cents ans. Seulement, comme la population n'y abonde plus, comme le mouvement social y est moins vif, un voyageur curieux d'examiner cette ville, aussi belle qu'une antique armure complète, pouira suivre, non sans mélancolie, une rue presque déserte où les croisées de pierre sont bouchées en pisé pour éviter l'impôt. Cette rue aboutit à une poterne condamnée par un mur de maçonnerie et au-dessus de laquelle croît un bouquet d'arbres
élégamment posé par les mains de la nature bretonne, Tune des plus luxuriantes, des plus plantureuses végétations de la France. Un peintre, un poète resteront assis occupés à savourer le silence profond qui règne sous la voûte encore neuve de cette poterne, où la vie de cette cité paisible n'envoie aucun bruit, où la riche campagne apparaît dans toute sa magnificence à travers les meurtrières occupées jadis par les ai chers, les arbalétriers, et qui ressemblent aux vitraux à points de vue ménagés dans quelque belvédère. Il est impossible de se promener là sans penser à chaque pas aux usages, aux mœurs des temps passés : toutes les pierres vous en parlent ; enfin les idées du moyen-âge y sont encore à l'état de superstition. Si, par hasard, il passe un gendarme à chapeau bordé, sa présence est un anachronisme contre lequel votre pensée proteste ; mais rien n'est plus rare que d'y rencontrer un être ou une chose du temps présent. Il y a même peu de chose du vêtement actuel ; ce que les habitants en admettent s'approprie en quelque sorte à leurs mœurs immobiles, à leur physionomie stationnaire. La place publique est pleine de costumes bretons que viennent dessiner les artistes et qui ont un relief incroyable. La blancheur des toiles que portent les paludiers, nom des gens qui cultivent le sel dans les marais salants, contraste vigoureusement avec les couleurs bleues et brunes des paysans, avec les parures originales et saintement conservées des femmes. Ces deux classes et celle des marins à jaquette, à petit chapeau de cuir, sont aussi distinctes entre elles que les castes de l'Inde, et reconnaissent encore les distances qui séparent la bourgeoisie, la noblesse et le clergé. Là tout est encore tranché ; là le niveau révolu-
tionnaire a trouvé les masses trop raboteuses et trop dures pour y passer ; il s'y serait ébréché, sinon brisé. Le caractère d'immuabilité que la nature a donné à ses espèces zoologiques se retrouve là chez les hommes.
Auprès de l'église de Guérande se voit une maison qui est dans la ville ce que la ville est dans le pays, une image exacte du passé, le symbole d'une grande chose détruite, une poésie. Cette maison appartient à la plus noble famille du pays, aux du Guaisnic, qui, du temps des du Guesclin, leur étaient aussi supérieurs en fortune et en antiquité que les Troyens l'étaient aux Romains. Les Guaisqlain (également orthographié jadis Glaicquin), dont on a fait Guesclin, sont issus des Guaisnic. Vieux comme le granit de la Bretagne, les Guaisnic ne sont ni Francs ni Gaulois, ils sont Bretons, ou pour être plus exact, Celtes. Ils ont dû jadis être druides, avoir cueilli le gui des forêts sacrées et sacrifié des hommes sur les dolmens. Il est inutile de dirent ce qu'ils furent. Aujourd'hui cette race, égale aux Rohan sans avoir daigné se faire princière, qui existait puissante avant qu'il fût question des ancêtres de Hugues Capet, cette famille, pure de tout alliage, possède environ deux mille livres de rente, sa maison de Guérande et son petit castel du Guaisnic. Toutes les terres qui dépendent de la baronnie du Guaisnic, la première de Bretagne, sont engagées aux fermiers, et rapportent environ soixante mille livres, malgré l'imperfection des cultures. Des du Guaisnic sont d'ailleurs toujours propriétaires de leurs terres ; mais, comme ils n'en peuvent rendre le capital, consigné depuis deux cents ans entre leurs mains par les tenanciers actuels, ils n'en touchent pas les revenus. Ils sont dans la situation de la cou-
ronne de France avec ses engagisles avant 1789. Où et quand les barons trouveront-ils le million que leurs fermiers leur ont remis ? Avant 1789, la mouvance des fiefs soumis au castel de Guaisnic, perché sur une colline, valait encore cinquante mille livres ; mais en un vote l'Assemblée nationale supprima l'impôt des lods et ventes perçus par les seigneurs. Dans cette situation, cette famille, qui n'est plus rien pour personne en France, serait un sujet de moquerie à Paris, elle est toute la Bretagne à Guérande. A Guérande, le baron du Guaisnic est un de ces grands barons de France, un des hommes au-dessus desquels il n'est qu'un seul homme, le roi de France jadis élu pour chef.
Monsieur de Guénic était un vieillard de haute taille, droit, sec, nerveux et maigre. Son visage ovale était ridé par des milliers de plis qui formaient des franges arquées au-dessus des pommettes, au-dessus des sourcils, et donnaient à sa figure une ressemblance avec les vieillards que le pinceau de Van Ostade, de Rembrandt, de Miéris, de Gérard Dow a tant caressés, et qui veulent une loupe pour être admirés. Sa physionomie était comme enfouie sous ses nombreux sillons, produits par sa vie en plein air, par l'habitude d'observer la campagne sous le soleil, au lever comme au déclin du jour.
La pensée y était rare. Elle semblait y être un effort, elle avait son siège plus au cœur que dans la tête, elle aboutissait plus au fait qu'à l'idée. Mais, en examinant ce beau vieillard avec une attention soutenue, vous deviniez les mystères de cette opposition réelle à l'esprit de son siècle. Il avait des religions, des sentiments pour ainsi dire innés qui le dispensaient de méditer. Ses devoirs, il les avait appris avec la vie. Les
institutions, la religion pensaient pour lui. Il devait donc réserver son esprit, lui et les siens, pour agir, sans le dissiper sur aucune des choses jugées inutiles, mais dont s'occupaient les autres. Dans cet hôtel, les intérêts majeurs étaient les destinées de la branche dépossédée. L'avenir des Bourbons exilés et celui de la religion catholique, l'influence des nouveautés politiques sur la Bretagne occupaient exclusivement la famille du baron. Il n'y avait d'autre intérêt mêlé à ceux-là que l'attachement de tous pour le fils unique, pour Calyste, l'héritier, le seul espoir du grand nom des du Guénic. Le vieux Vendéen, le vieux Chouan avait eu, quelques années auparavant, comme un retour de jeunesse pour habituer ce fils aux exercices violents qui conviennent à un gentilhomme appelé d'un moment à l'autre à guerroyer. Dès que Calyste eut seize ans, son père l'avait accompagné dans les marais et dans les bois, lui montrant dans les plaisirs de la chasse les rudiments de la guerre, prêchant d'exemple, dur à la fatigue, inébranlable sur sa selle, sûr de son coup, quel que fût le gibier, à courre, au vol, intrépide à franchir les obstacles, conviant son fils au danger comme s'il avait eu dix enfants à risquer. Aussi, quand la duchesse de Berry vint en France pour conquérir le royaume, le père emmena-t-il son fils afin de lui faire pratiquer la devise de ses armes. Le baron partit pendant une nuit, sans prévenir sa femme qui l'eût peut-être attendri, menant son unique enfant au feu comme à une fête, et suivi de Gasselin, son seul vassal, qui détala joyeusement. Les trois hommes de la famille furent absent s pendant six mois, sans
donner de leurs nouvelles à la baronne, qui ne lisait jamais la Quotidienne sans trembler de ligne en ligne ; ni à sa vieille belle-sœur, héroïquement droite et dont le front ne sourcillait pas en écoutant le journal. Les trois fusils accrochés dans la grande salle avaient récemment servi. Le baron, qui jugea cette prise d'armes inutile, avait quitté la campagne avant l'affaire de la Penissière, sans quoi peut-être la maison du Guénic eût-elle été finie. Quand, par une nuit affreuse, le père, le fils et le serviteur arrivèrent chez eux après avoir pris congé de Madame, et surprirent leurs amis, la baronne et la vieille demoiselle du Guénic qui reconnut, par l'exercice d'un sens dont sont doués tous les aveugles, le pas des trois hommes dans la ruelle, le baron regarda le cercle formé par ses amis inquiets autour de la petite table éclairée par cette lampe antique, et dit d'une voix chevrotante, pendant que Gasselin remettait les trois fusils et les sabres à leurs places, ce mot de naïveté féodale : — Tous les barons n'ont pas fait leur devoir. Puis après avoir embrassé sa femme et sa sœur, il s'assit dans son vieux fauteuil, et commanda de faire à souper pour son fils, pour Gasselin et pour lui. Gasselin, qui s'était mis audevant de Calyste, avait reçu dans l'épaule un coup de sabre ; chose si simple, que les femmes le remercièrent à peine. Le baron ni ses hôtes ne proférèrent ni malédictions ni injures contre les vainqueurs. Ce silence est un des traits du caractère breton. A quarante ans, jamais personne ne surprit un mot de mépris sur les lèvres du baron contre ses adversaires. A eux de faire leur métier comme il faisait son devoir. Ce silence profond est l'indice des volontés immuables.
A six heures du soir surviennent le curé de Guérande, puis Mademoiselle de Pen Hoël, le chevalier du Halga et Mademoiselle du Guénic. La partie de mouche traditionnelle s'engage, très calme, non sans émotion toutefois. A neuf heures, tous se retirent.
Les Paysans
Le comte et la comtesse de Montcornet
Les Paysans sont un tableau de la lutte continuelle des classes pauvres contre les classes riches, depuis la Révolution. La classe riche y est représentée par le général Montcornet et sa femme, propriétaires du château des Aiguës. Le journaliste Emile Blondet, hôte du château, les présente dans une lettre à un de ses amis.
« Mon cher, pour apprécier la comtesse, il faut savoir que le général est un homme violent, haut en couleur, de cinq pieds neuf pouces, rond comme une tour, un gros cou, des épaules de serrurier qui devaient mouler fièrement une cuirasse. Montcornet a commandé les cuirassiers au combat d'Essling, que les Autrichiens appellent Gross- Aspern, et n'y a pas péri quand cette belle cavalerie a été refoulée vers le Danube. Il a pu traverser le fleuve à cheval sur une énorme pièce de bois. Les cuirassiers, en trouvant le pont rompu, prirent, à la voix de Montcornet, la résolution sublime de faire volte-face et de résister à toute l'armée autrichienne, qui, le lendemain, emmena trente et quelques voitures pleines de cuirasses. Les Allemands ont créé, pour ces cuirassiers, un seul mot qui signifie hommes de fer. Montcornet a les dehors d'un héros de l'antiquité.
Ses bras sont gros et nerveux, sa poitrine est large et sonore, sa tête se recommande par un caractère léonien, sa voix est de celles qui peuvent commander la charge au fort des batailles ; mais il n'a que le courage de l'homme sanguin, il manque d'esprit et de portée. Comme beaucoup de généraux à qui le bon sens militaire, la défiance naturelle à l'homme sans cesse en péril, les habitudes du commandement donnent les apparences de la supériorité, Montcornet impose au premier abord, on le croit un Titan, mais il recèle un nain, comme le géant de carton qui salue Elisabeth à l'entrée du château de Kenilworth. Colère et bon, plein d'orgueil impérial, il a la causticité du soldat* la répartie prompte et la main plus prompte encore.
» Or, mon cher, la comtesse de Montcornet est une petite femme frêle, délicate et timide. Que dis-tu de ce mariage ? Pour qui connaît le monde, ces hasards sont si communs que les mariages bien assortis sont l'exception. Je suis venu voir comment cette petite femme fluette arrange ses ficelles pour mener ce gros, grand, carré général, précisément comme il menait, lui, ses cuirassiers.
» Si Montcornet parle haut devant sa Virginie, madame lève un doigt sur ses lèvres et il se tait. Le soldat va fumer sa pipe et ses cigares dans un kiosque, à cinquante pas du château et en revient parfumé. Fier de sa sujétion, il se tourne vers elle comme un ours enivré de raisins, pour dire, quand on lui propose quelque chose : « Si Madame le veut. » Quand il arrive chez sa femme de ce pas lourd qui fait craquer les dalles comme des planches, si elle lui crie de sa voix effarouchée : « N'entrez pas 1 » il accomplit militairement demi-tour par le flanc droite en jetant ces^humbles paroles
t Vous me ferez dire quand je pourrai vous parler .. de la voix qu'il eut sur les bords du Danube, quand il cria à ses cuirassiers : « Mes enfants, il faut mourir, et très bien, quand on ne peut pas faire autrement ! » J'ai entendu ce mot touchant dit par lui en parlant de sa femme : « Non seulement je l'aime, mais je la vénère. » Quand il lui prend une de ces colères qui brisent toutes les bondes et s'échappent en cascades indomptables, la petite femme va chez elle et le laisse crier. Seulement, quatre ou cinq jours après : « Ne vous mettez pas en colère, lui dit-elle, vous pouvez vous briser un vaisseau dans la poitrine, sans compter le mal que vous me faites. » Et alors le lion d'Essling se sauve pour essuyer une larme. Quand il se présente au salon, et que nous y sommes occupés à causer : « Laissez-nous, il me lit quelque chose, » dit-elle, et il nous laisse.
» Il n'y a que les hommes forts, giands et colères, de ces foudres de guerre, de ces diplomates à tête olympienne, de ces hommes de génie, pour avoir ces partis pris de confiance, cette générosité pour la faiblesse, cette constante protection, cette bonhomie avec la femme. »
La loutre du père Fourchon
Pour lutter contre ces riches qui se croient forts, la foule des pauvres va s'unir. Le type du paysan rusé et fourbe nous est présenté dans le père Fourchon.
Blondet se promène dans les domaines de ses hôtes.
Une roche ventrue et veloutée d'arbres nains> rongée au pied par l'Avonne, disposition à laquelle elle doit un peu de ressemblance avec une énorme
tortue mise en travers de l'eau, figure une arche, par laquelle le regard embrasse une petite nappe claire comme un miroir, où l'Avonne semble endormie, et que terminent au loin des cascades I à grosses roches où de petits saules, pareils à des , ressorts, vont et viennent constamment sous l'effort des eaux.
Au-delà de ces cascades, les flancs de la colline, coupés roide comme une roche du Rhin, vêtue de mousses et de bruyères, mais troués comme elle par des arêtes schisteuses, versant çà et là de blancs ruisseaux bouillonnants, auxquels une petite prairie, toujours arrosée et toujours verte, sert de coupe : puis, comme contraste à cette nature sauvage et solitaire, les derniers jardins de Conches se voient de l'autre côté de ce chaos pittoresque, au bout des près, avec la masse du village et son clocher.
— Ma foi ! c'est presque aussi beau qu'à l'Opéra I se dit Blondet en remontant l'Avonne innavigable, dont les caprices faisaient ressortir le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne, encaissée par les grands arbres de ia forêt des Aiguës.
Blondet ne poussa pas très loin sa promenade matinale, il fut bientôt arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des comparses ri nécessaires à l'action, qu'on hésitera peut-être entre eux et les premiers rôles.
En arrivant à un groupe de rochers où la souree principale est serrée comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un homme qui se tenait dans une immobilité capable de piquer la curiosité d*un journaliste, si déjà la tournure et l'habillement de cette statue animée ne l'avait profondément intrigué.
Il reconnut dans cet humble peisonnage un de ces vieillards affectionnés par le crayon de Charlet qui tenait aux troupiers de cet Homère des soldats par la solidité d'une charpente habile à porter le malheur, et à ses immortels balayeurs par une figure rougie, violacée, rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau de feutre grossier, dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, garantissait des intempéries cette tête presque chauve ; il s'en échappait deux flocons de cheveux, qu'un peintre aurait payés quatre francs l'heure pour copier cette neige éblouissante, et disposée comme celle de tous les Pères étemels classiques. A la manière dont les joues rentraient en continuant la bouche, on devinait que le vieillard édenté s'adressait plus souvent au tonneau qu'à la huche. Sa barbe blanche, clair-semée, donnait quelque chose de menaçant à son profil par la roideur des poils coupés court. Ses yeux, trop petits pour son énorme visage, inclinés comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse et la paresse : mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le regard jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement ce pauvre homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon de cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans même un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément, la blouse et le pantalon n'avaient de valeur que pour la cuve d'une papeterie.
En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité du type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries, les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissaient jusqu'alors fantastiques. Il ne condamna
plus absolument l'école du laid, en comprenant que, chez l'homme, le beau n'est qu'une flatteuse exception, une chimère à laquelle il s'efforce de croire.
— Quelles peuvent être les idées, les mœurs d'un pareil être ? à quoi pense-t-il ? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là mon semblable ? Nous n'avons de commun que la forme, et encore !..
11 étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent en plein air, habitués aux intempéries de l'atmosphère, à supporter Jes excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de leur peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil contre la douleur physique aussi puissant que celui des Arabes ou des Russes.
— Voilà les Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il ; il n'est pas besoin d'aller en Amérique pour observer des sauvages.
Quoique le Parisien ne fût qu'à deux pas, le vieillard ne tourna pas la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que les fakirs de l'Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres ankylosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif qu'on ne le croit, Blondet finit par regarder l'eau.
— Eh bien, mon bonhomme, qu'y a-t-il donc là ? demanda Blondet, après un gros quart d'heure pendant lequel il n'aperçut rien qui motivât cette profonde attention.
— Chut !... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de ne pas agiter l'air par sa voix. Vous allez l'effraver...
— Qui ?...
— Une loute, mon cher monsieur. Si aile nous entend, aile est capable ed filer sous l'eau ! Et gnia pas à dire, elle a sauté là, tenez !... Voyez-vous
où l'eau bouille... Oh ! elle guette un poisson ; mais, quand elle va vouloir rentrer, mon petit l'empoignera. C'est que, voyez-vous, la loute est ce qu'il y a do plus rare. C'est un gibier scientifique, ben délicat tout de même ; on me la payerait dix francs aux Aiguës, vu que leur dame fait maigre, et c'est maigre demain. Dans les temps, défunte madame m'en a payé jusqu'à vingt francs et a me rendait la peau... Mouche, appela-t-il à voix basse, regarde bien...
De l'autre côté de ce bras de l'Avonne, Blondet vit deux yeux brillants, comme des yeux de chat, sous une touffe d'aunes ; puis il aperçut le front brun, les cheveux ébouriffas d'un enfant d'environ douze ans, couché sur le ventre, qui fit un signe pour indiquer la loutre et avertir le vieillard qui ne la perdait pas de vue. Blondet, subjugué par le dévorant espoir du vieillard et de l'enfant, se laissa mordre par le démon de la chasse.
Ce démon a deux griffes, l'espérance et la curiosité, vous mène où il veut.
— La peau se vend aux chapeliers, reprit le vieillard. C'est si beau, si doux ! Ça se met aux casquettes...
— Vous croyez, vieillard ? dit Blondet en souriant.
— Certainement, monsieur, vous devez en savoir plus long que moi, quoique j'aie soixante et dix ans, répondit humblement et respectueusement le vieillard en prenant une pose de donneur d'eau bénite, et vous pourriez peut-être ben me dire pourquoi ça plaît tant aux conducteurs et aux marchands de vin.
Blondet, ce maître en ironie, déjà mis en défiance par le mot scientifique, en souvenir du maréchal de Richelieu, soupçonna quelque railieriô
LES TAYSANS 313
chez ce vieux paysan : mais il fut détrompé par la naïveté de la pose et par la bêtise de l'expression.
— Dans ma jeunesse, on en voyait beaucoup eu d'ioules ; le pays leur est si favorable ! reprit le bonhomme ; mais on les a tant chassées, que c'est tout au plus si nous en apercevons la queue à^eune par sept ans... Aussi eV sou- parfait de la Ville-aux-Fayes... Monsieur le connaît-il ? Quoique Parisien, c'est un brave jeune homme comme vous, il aime les curiosités. Pour lors, sachant mon talent pour prendre des toutes, car je les connais comme vous pouvez connaître votre alphabet, il m'a donc dit comme ça : « Père Fourchon, quand vous trouverez une toute, apportez-la moi, qui me dit, je vous la payerai bien, et, si elle était tachetée de blanc suUdos, qui me dit, je vous en donnerai trente francs. » Via ce qui me dit sur le port de la Ville-aux-Fayes, aussi vra que je crais en Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 11 y a core un savant, à Soulanges, M. Gourdon, nout médecin, qui fait, comme ils disent, un cabinet d'histoire naturelle, qu'il n'y a pas son pareil à Dijon, enfin le premier savant de ces pays-ci, qui me la payerait bien cher !... Il sait empailler les houmes et les bêtes 1 Et dont que mon garçon me soutient que c'te loute a des poils blancs... Si c'est ça, que lui ai-je dit, el bon Dieu nous veut du bien, à ce matin ! Voyez-vous l'eau qui bouille ?... Oh ! elle est là... Quoique ça vive dans une manière de terrier, ça reste des jours entiers sous l'eau. Ah ! elle vous a entendu, mon cher monsieur, aile se défie, car gn'y a pas d'animau plus fin que celui-là ; c'est pire qu'une femme.
— C'est peut-être pour cela qu'on les appelle au féminin des loutres ? dit Blondet.
— Dame ! monsieur, vous qui êtes de Paris,
vous savez cela mieux que nous : mais vous auriez bien mieux fait pour nous, ed'dormi la grasse matinée, car, voyez-vous c'te manière de flot ? elle s'en va par en-dessous... Va Mouche ! elle a entendu monsieur, la loute, et elle est capable de nous faire droguer jusqu'à ménuit ; allons-nous en... Via nos trente francs qui nagent I...
Mouche se leva, mais à regret ; il regardait l'endroit où bouillonnait l'eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir. Cet enfant, à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des anges dans les tableaux du xve siècle, paraissait être en culotte, car son pantalon finissait au genou par des déchiquetures ornées d'épines et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait par deux cordes d'étoupe en guise de bretalles. Une chemise de toile de la même qualité que celle du pantalon du vieillard, mais épaissie par des racommodages barbus, laissait voir une poitrine hâlée. Ainsi, le costume de Mouche l'emportait encore en simplicité sur celui du père Fourchon.
— Ils sont tous bons enfants ici, se dit en luimême Blondet ; les gens de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement un bourgeois qui ferait envoler leur gibier !
Et, comme il n'avait jamais vu de loutre, pas même au Muséum, il fut enchanté de cet épisode de sa promenade.
— Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s'en allant sans rien demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si vous êtes sûr que la loutre soit là...
De l'autre côté, Mouche leva le doigt et fit voir des bulles d'air montées du fond de l'Avonne, qui vinrent expirer en cloches au milieu du bassin.
— Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la gueuse ! c'est elle qu'a fait ces boulifes-là. Comment s'arrangent-elles pour respirer au fond de l'eau ? Mais c'est si malin, que ça se moque de la science.
— Eh bien, reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une plaisanterie plutôt due à l'esprit paysan qu'à l'individu, attendez et prenez la loutre.
— Et notre journée, à Mouche et à moi ?
— Que vaut-elle votre journée ?
— A nous deux, mon apprenti et moi ?... Cinq francs... dit le vieillard en regardant Blondet dans las yeux, avec une hésitation qui révélait un surfaix énorme.
Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant : — En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la loutre.
— Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos, car eV sou- parfait m'disait e'que nout Muséon n'en a qu'une de ce genre-là. — Mais c'est qu'il est instruit tout de même, nout sou-parfait ! et pas bête. Si je chasse à la loute, môsieu dos Lupeaulx chasse à la fille de môsieu Gaubertin, qua une fiare dot blanche suVdos. — Tenez, mon cher môsieu, sans vous commander, allez vous bouter au mitant de l'Avonne, à cte piarre, là-bas... Quand nous aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l'eau, car voilà leur ruse, à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur trou pour pêcher, et, une fois chargées de poissons, elles savent qu'elles iront mieux à la dérive. Quand je vous dis que c'est fin... Si j'avais appris la finesse à leur école, je vivrais à c'te heure de mes rentes... J'ai su trop tard qu'il fallait eur* monter le courant ed* grand matin pour trouver
le butin avant les autres. Enfin, on m'a jeté un sort à ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être plus fins que c'te loute.
— Et comment, mon vieux nécromancien ?
— Ah ! dame, nous sommes si bêtes nous aut* pésansy que nous finissons par entendre les bêtes.. Vlà comme nous ferons. Quand la loute voudra s'en revenir chez elle, nous l'effrayerons ici, vou9 l'effrayerez là-bas ; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se jettera sur le bord : si elle prend la voie de tarre, elle est perdue. Ça ne peut pas marcher : c'est fait pour la nage avec leurs pattes d'oie. Oh ! ça va-t-il vous amuser, car c'est un vrai carambolage : on pêche et l'on chasse à la fois !... Le général, chez qui vous êtes aux Aiguës, y est revenu trois jours de suite, tant il s'y entêtait I
Blondet. muni d'une branche coupée par le vieillard, qui lui dit de s'en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla se poster au milieu de l'Avonne en sautant de pierre en pierre.
— Là, bien ! mon cher monsieur.
Blondet resta là, sans s'apercevoir de la fuite du temps, car de moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un heureux dénouement ; mais, d'ailleurs, rien ne dépêche mieux le temps que l'attente de l'action vive qui va succéder au profond silence de l'affût.
— Père Fourchon, dit tout bas l'enfant en se voyant seul avec le vieillard, gnia tout de même une loute...
• — Tu la vois ?...
— La v'ià !
Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage brun-rouge d'une loutre.
— A va su mé ! dit le petit.
— Ficbe-1'y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l'eau pour la tenir au fin fond sans la lâcher...
Mouche fondit dans l'Avonne comme une grenouille effrayée.
— Allez ! allez ! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à Blondet, en se jetant dans l'Avonne et en laissant ses sabots sur le bord, effrayez-la donc ! La voyez-vous ?... a nage su vous.
Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant avec le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs grandes vivacités :
— La voyez-vous là, eHong des roches.
Blondet, placé par le vieillard de manière à
recevoir les rayons du ciel dans les yeux, frappait sur l'eau de confiance.
— Allez ! allez ! du côté des roches ! cria le père Fourchon ; le trou est là-bas, à vout gauche.
Emporté par son dépit, qu'une longue attente avait stimulé, Blondet prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres.
— - Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah ! la voilà qui passe entre vos jambes ! Ah I aile passe... alV passe ! dit le vieillard au désespoir.
Et, comme pris à l'ardeur de cette chasse, le vieux paysan s'avança dans les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet.
— Nous l'avons manquée par vout faute ! dit le père Fourchon, à qui Blondet donna la main et qui sortit de l'eau comme un triton, mais comme un triton vaincu. Elle était là, sous les rochers !... Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en regardant au loin et montrant quelque chose qui flottait... Nous aurons toujours la tanche, car c'est une vraie tanche !...
En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un autre cheval par la bride se montra galopant sur le chemin de Conches.
— Tenez, v'ia les gens du château qui font mine de vous chercher, dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je vas vous donner la main... Ah ! ça m'est égal de me mouiller, ça m'évite du blanchissage !
— Et les rhumes ? dit Blondet.
— Ah ! ouin ! Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés, Mouche et moi, comme des pipes ed' major I Appuyez- vous sur moi, mon cher monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas vous tenir sur nous roches, vous qui savez tant de choses... Si vous restez longtemps ici, vous apprendrez ben des choses dans cl* livre ed'la. nature, vous qui, dit-on, escrivez dans les papiers nouvelles.
Blondet était arrivé sur l'autre bord de l'Avonne, quand Charles, le valet de pied, l'aperçut.
— Ah î monsieur, s'écria-t-il, vous ne vous figurez pas l'inquiétude dans laquelle est madame, depuis qu'on lui a dit que vous étiez sorti par la porte de Conches : elle vous croit noyé. Voilà trois fois qu'on sonne le second coup du déjeuner à grandes volées après vous avoir appelé partout dans le parc, où M. le curé vous cherche encore.
— Quelle heure est-il donc, Charles ?
— Onze heures trois quarts !...
— Aide-moi à monter à cheval 1...
— Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre du père Fourchon ? dit le valet en remarquant l'eau qui s'égouttait des bottes et du pantalon de Blondet.
Cette seule question éclaira le journaliste.
— Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j'aurai soin de toi ! s'écria-t-il.
— Oh Jpardi ! M. le comte lui-même a été pris à la loutre du père Fourchon, répondit le valet. Dès qu'il arrive un étranger aux Aiguës, le père Fourchon se met aux aguets, et, si le bourgeois va voir les sources de l'Avonne ! il lui vend sa loutre... Il joue ça si bien, que M. le comte y est revenu trois fois, et lui a payé six journées pendant lesquelles ils ont regardé l'eau couler.
— Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste Cadet, dans Michot et dans Monrose les plus grands comédiens de ce temps-ci !... se dit Blondet ; que sont-ils auprès de ce mendiant?
— Oh I il connaît très bien cet exercice-là, le père Fourchon, dit Charles. Il a, en outre, une autre corde à son arc, car il se dit cordelier de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de Blangy. Si vous vous avisez de toucher à sa corde, il vous entortille si bien, qu'il vous prend l'envie de tourner la roue et de faire un peu de corde ; il vous demande alors la gratification due au maître par l'apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt francs. C'est le roi des finauds dit Charles en se servant d'un mot honnête.
Les deux pièces de cinq francs
du père Fourchon
Le père Fourchon va boire ses dix francs au cabaret du Grand-I- Vert tenu pai ses enfants, les Tonsard.
— Ah 1 nom d'un nom I papa, dit Tonsard en voyant entrer son beau-père et le soupçonnant d'être à jeun, vous avez la gueule hâtive, ce matin.
Nous n'avons rien à vous donner... Et s'te corde, s'te corde que nous devions faire ? C'est étonnant comme vous en fabriquez la veille, et comme vous en trouvez peu de faite au lendemain. Il y a longtemps que vous auriez dû tortiller celle qui mettra fin à votre existence, car vous nous devenez beaucoup trop cher...
La plaisanterie du paysan et de l'ouvrier est très attique, elle consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression grotesque. On n'agit pas autrement dans les salons. La finesse de l'esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la différence.
— Y a pas de beau-père ! dit le vieillard ; parle-moi en pratique, je veux une bouteille du meilleur.
Ce disant, Fourchon frappa d'une pièce de cent sous, qui dans sa main brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il s'était assis, et que son tapis de graisse rendait aussi curieuse à voir que ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles. Au son de l'argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette pour la course, jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit de ses yeux bleus comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa chambre, attirée par la musique du métal.
— Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard ; il gagne pourtant bien de l'argent depuis un an ; Dieu veuille que ce soit honnêtement ! Voyons ça ?... dit-elle en sautant sur la pièce et l'arrachant des mains de Fourchon.
— Va. Marie, dit gravement Tonsard ; au-dessus de la planche, y a encore du vin bouché.
Dans la campagne, le vin n'est que d'une seule
qualité, mais il se vend sous deux espèces : le vin au tonneau ; le vin bouché.
— D'où ça nous vient-il ? demanda la Tonsard à son père en coulant la pièce dans sa poche.
— Philippine I tu finiras mal, dit le vieillard hochant la tête et sans essayer de reprendre son argent.
Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l'inutilité d'une lutte entre son terrible gendre, sa fille et lui.
— Via une bouteille de vin que vous vendez encore cent sous, ajouta-t-il d'un ton amer ; mais aussi sera-ce la dernière. Je donnerai ma pratique au café de la Paix.
— Tais-toi, papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui ressemblait assez à une matrone romaine ; il te faut une chemise, un pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet.
— Je t'ai déjà dit que ce serait me ruiner, s'écria le vieillard. Quand on me croira riche, personne ne me donnera plus rien.
La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l'éloquence du vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la langue se permet de tout dire, et dont l'expression ne recule devant aucune pensée, fût-elle atroce.
— Vous ne voulez donc pas nous dire où vous pigez tant de monnaie ? demanda Tonsard. Nous irions aussi, nous autres !...
Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée en saillie par la seconde pièce de cinq francs.
— A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourchon.
— Si vous vouliez, vous le seriez, dit Tonsard ; vous avez des moyens, vous !... Mais le diable vous a percé au bas de la tête un trou par où tout s'en va !
— Eh ! j'ai fait le tour de la loute à ce petit bourgeois des Aiguës qui est venu de Paris, voilà tout !
— S'il venait beaucoup de monde voir les sources d'Avonne, dit Marie, vous seriez riche, papa Fourchon.
— Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille ; mais, à force de jouer avec les loutes, les loutes se sont mises en colère, et il s'en est jeté une entre mes jambes qui va me rapporter pus de vingt francs.
— Gageons, papa, que t'as fait une loutre en filasse ?... dit la Tonsard en regardant son père d'un air finaud.
— Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière pour ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade à Tivoli, car le père Socquard grogne toujours après moi, je te laisse la pièce, ma fille ; ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer le bourgeois des Aiguës, qui, du coup, va peut-être s'adonner aux loutes !
— Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille. S'il avait une loute, ton père nous la montrerait, répondit-il en s'adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de Fourchon.
— J'ai trop peur de la voir dans votre poêle à frire ! dit le vieillard, qui cligna de l'un de ses petits yeux verdâtres en regardant sa fille. Philippine m'a déjà esbigné ma pièce ; et combien donc que vous m'en avez effarouché edy mes pièces, sous couleur de me vêtir, de me nourrir ?... Et
vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas toujours tout nu.
— Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du vin cuit au café de la Paix, papa 1... dit la Tonsard ; à preuve que Vermichel a voulu vous en empêcher...
— Vermichel !... lui que j'ai régalé ! Vermichel est incapable d'avoir trahi l'amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux pattes qu'il n'a pas honte d'appeler sa femme.
— Lui ou elle, reprit Tonsard, ou Bonnébault...
— Si c'était Bonnébault, reprit Fourchon, lui qu'est un des piliers du café... je... le... Suffit.
— Mais, licheur, quêque ça fait que vous ayez vendu vos effets ? Vous les avez vendu parce que vous les avez vendus ; vous êtes majeur ! reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard. Allez, faites concurrence à mes futailles, rougissezvous le gosier ! Le père à marne Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de porter votre argent blanc à Socquard !
— Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à Tivoli, sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard, vous qui êtes si fin ! dit la fille à son père. Vous savez pourtant bien qu'avec ce secret-là nous deviendrions aussi riches que Rigou !
Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s'étale à ses pieds du côté de. Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard au père Fourchon, est un breuvage assez cher qui joue un grand rôle dans la vie des paysans, et que savent faire plus ou moins les épiciers ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette benoîte liqueur, composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et
autres épices, est préférable à tous les déguisements ou mélanges de l'eau-de-vie appelée ratafia, cent-sept ans, eau des braves, cassis, vespétro, esprit-de-soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque sur les frontières de la France et de la Suisse. Dans le Jura, dans les lieux sauvages où pénètrent quelques touristes sérieux, les aubergistes donnent, sur la foi des commis-voyageurs, le nom de vin de Syracuse à ce produit industriel, excellent d'ailleurs, et qu'on est enchanté de payer trois ou quatre francs la bouteille, par la faim canine qui se gagne à l'ascension des pics. Or, dans les ménages morvandiaux et bourguignons, la plus légère douleur, le plus petit tressaillement de nerfs est un prétexte à vin cuit. Le vin cuit a dévoré des fortunes de paysans. Aussi, plus d'une fois ce séduisant liquide a-t-il nécessité des corrections maritales.
— Eh ! y a pas mèche ! répondit Fourchon. Socquard s'est toujours enfermé pour fabriquer son vin cuit ! il n'en a pas dit le secret à défunt sa femme. Il tire tout de Paris pour cte fabrique-là !
— Ne tourmente donc pas ton père ! s'écria Tonsard : il ne sait pas ? Eh bien, il ne sait pas ! On ne peut pas tout savoir !
Fourchon fut saisi d'inquiétude en voyant la physionomie de son gendre s'adoucir aussi bien que sa parole.
— Quéque tu veux me voler ? dit naïvement le vieillard.
— Moi, dit Tonsard, je n'ai rien que de légitime dans ma fortune, et, quand je vous prends quelque chose, je me paye de la dot que vous m'aviez promise.
Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tête en homme vaincu et convaincu.
— Via un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son beau-père et lui posant le collet sur les genoux ; ils auront besoin de gibier aux Aiguës, et nous arriverons bien à leur vendre le leur, ou y aurait pas de bon Dieu pour nous autres, pauvres gens.
— Une solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant.
— Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard, nous aurons notre part au gâteau des Aiguës !...
— Oh ! les bavardes ! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera pas pour un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de votre fille.
— Vous croyez donc que les Aiguës seront vendues en détail pour votre fichu nez ? répondit Fourchon. Comment ! depuis trente ans que le père Rigou vous suce la moelle de vos os, vous n'avez pas core vu que les bourgeois seront pires que les seigneurs ! Dans cette affaire-là, mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser sur l'air : T ai du bon tabac, tu nen auras pas ! l'air national des riches, quoi !... Le paysan sera toujours le paysan ! Ne voyez-vous pas (mais vous ne connaissez rien à la politique !...) que le gouvernement n'a tant mis de droits sur le vin que pour nous repincer notre quibus et nous maintenir dans la misère ? Les bourgeois et le gouvernement, c'est tout un. Que qu'ils deviendraient si nous étions tous riches ? Laboureraientils leurs champs ? feraient-ils la moisson ? Il leur faut des malheureux ! J'ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que je pensais des gueux !...
— Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, puisqu'ils veulent allotir les grandes terres, et après nous nous retournerons
contre le Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu'il dévore, il y a longtemps que je lui aurais soldé son compte avec d'autres balles que celles que ce pauvre homme lui donne...
— Vous avez raison, répondit Fourchon.
Comme dit le père Niseron, qu'est resté républicain après tout le monde : « Le peuple a la vie dure, il ne meurt pas, il a le temps pour lui !... »
Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en profita pour reprendre son collet ; mais, en le reprenant, il coupa d'un coup de ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon levait son verre pour boire, il mit le pied sur la pièce de cent sous, qui alla tomber sur la partie du sol toujours humide, là où les buveurs égouttaient leurs verres. Quoique lestement faite, cette soustraction aurait peut-être été sentie par le vieillard, sans l'arrivée de Vermichel.
— Tonsard, savez-vous où se trouve le papa ? demanda le fonctionnaire au pied du palier.
Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l'épuisement du verre eurent lieu simultanément.
— Présent, mon officier ! dit le père Fourchon en tendant la main à Vermichel pour l'aider à monter les marches du cabaret.
Le fagot de la mère Tonsard
Tous les Tonsard, grand-mère, fils et fille, petits-fils, vivent des Aiguës, saccagent les prairies et les bois, malgré les gardes. Le cabaret est le rendez-vous de tous les paysans et braconniers fainéants du village qui ravagent le domaine de Montcornet. Tout ce monde rapace est saisissant de vérité. Mais le tableau est poussé au noir, parce que la population laborieuse en est absente. Balzac veut indiquer un danger social, et il accumule les preuves.
En ce moment, l'on entendit un bruit horrible en ce qu'il était inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé à un cliquetis d'armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches entraînées par des pas encore plus précipités. Deux voix aussi différentes que les deux galops lançaient des interjections braillardes. Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d'un homme et la fuite d'une femme ; mais à quel propos ?... L'incertitude ne dura pas longtemps.
— C'est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa grelotte !
Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches du Grand- I-Vert, par un dernier effort dont l'énergie ne se trouve qu'aux jarrets des contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre fers en l'air, au milieu du cabaret. L'immense lit de bois de son fagot fit un fracas terrible en se brisant contre le haut de la porte et sur le plancher. Tout le monde s'était écarté. Les tables, les bouteilles, les chaises atteintes par les branches s'éparpillèrent. Le tapage n'eût pas été si grand si la chaumière se fût écroulée.
— Je suis morte du coup ! Le gredin m'a tuée !...
Le cri, l'action et la course de la vieille femme s'expliquèrent par l'apparition sur le seuil d'un garde habillé tout en drap vert, le chapeau bordé d'une ganse d'argent, le sabre au côté, la bandoulière de cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisvilles en abîme, le gilet rouge d'ordonnance, les guêtres de peau montant jusqu'audessus du genou.
Après un moment d'hésitation, le garde dit, en voyant Brunet et Vermichel :
— J'ai des témoins.
— De quoi ?... dit Tonsard.
— Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en rondins, un vrai crime î...
Vermichel, dès que le mot témoins eut été prononcé, jugea à propos d'aller dans le clos prendre Tair.
— De quoi î... de quoi !... dit Tonsard en se plaçant devant le garde pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère ; veux-tu bien me montrer tes talons, Vatel ?... Verbalise et saisis sur le chemin, tu es là chez toi, brigand ; mais sors d'ici. Ma maison est à moi, peut-être ! Charbonnier est maître chez lui...
— Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre.
— Arrêter ma mère chez moi ? Tu n'en as pas le droit. Mon domicile est inviolable, on sait ça, du moins. As-tu mandat de M. Guerbet, notre juge d'instruction ? Ah ! c'est qu'il faut la justice pour entrer ici. Tu n'es pas la justice, quoique tu aies prêté serment au tribunal de nous faire crever de faim, méchant gabelou de forêt !
La fureur du garde était arrivée à un tel paroxysme, qu'il voulut s'emparer du fagot ; mais la vieille, un affreux parchemin noir doué de mouvement, et dont le pareil ne se voit que dans le tableau des Sabines de David, lui cria :
— N'y touche pas, ou je te saute aux yeux !
— Eh bien, osez défaire le fagot en présence de M. Brunet, dit le garde.
Quoique l'huissier affectât cet air d'indifférence que l'habitude des affaires donne aux officiers ministériels, il fit à la cabaretière et à son mari ce clignement d'yeux qui signifie : « Mauvaise affaire I... » Le vieux Fourchon, lui, montra du doigt à sa fille le tas de cendres amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la fois par
ce geste significatif le danger de sa belle-mère et le conseil de son père, prit une poignée de cendres et la jeta dans les yeux du garde. Vatel se prit à hurler ; Tonsard, éclairé de toute la lumière que perdait le garde, le poussa rudement sur les mé* chantes marches extérieures où les pieds d'un aveugle devaient si facilement trébucher, que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant son fusil. En un moment le fagot fut défait, les bûches en furent extraites et cachées avec une prestesse qu'aucune parole ne peut rendre. Brunet, ne voulant pas être témoin de cette opération prévue par lui, se précipita sur le garde pour le relever, il l'assit sur le talus et alla mouiller son mouchoir dans l'eau pour laver les yeux au patient, qui, malgré ses souffrances, essayait de se traîner vers le ruisseau.
— Vatel, vous a/ez tort, lui dit l'huissier, vous n'avez pas le droit d'entrer dans les maisons, voyez- vous...
La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d'éclairs par ses yeux que d'injures par sa bouche démeublée et couverte d'écume, en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses hanches et criant à se faire entendre de Blangy :
— Ah ! gredin, c'est bien fait, va ! Que l'enfer te confonde !... me soupçonner de couper des âbres ! moi, la pus honnête femme du village, et me chasser comme une bête malfaisante I Je voudrais te voir perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité. Vous êtes tous des porte-malheur, toi et tes compagnons, qui supposez des infamies pour animer la guerre entre vos maîtres et nous !...
Le garde se laissa nettoyer les yeux par l'huissier,
qui, tout en le pansant, lui démontrait toujours qu'en droit il était répréhensible.
— La gueuse ! elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel ; elle est dans le bois depuis cette nuit...
Tout le monde avait prêté main-vive au recel de l'arbre coupé, les choses furent promptement remises en état dans le cabaret ; Tonsard vint alors sur la porte d'un air rogue.
— Vatel, mon fiston, si tu t'avises une autre fois de violer mon domicile, c'est mon fusil qui te répondra, dit-il ; aujourd'hui, tu as eu la cendre ; tu pourras bien voir le feu un autre jour. Tu ne sais pas ton métier... Après cela, tu as chaud ; si tu veux un verre de vin, on te l'offre ; tu pourras voir que le fagot de ma mère n'a pas un brin de bois suspect, c'est tout broussailles.
— Canaille !... dit tout bas à l'huissier le garde plus vivement atteint au cœur par cette ironie qu'il n'avait été atteint aux yeux par la cendre.
En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la recherche de Blondet, parut à la porte du Grand- 1- Vert.
— Qu'avez-vous donc, Vatel ? dit le valet au garde.
— Ah ! répondit le garde-chasse en s'essuyant les yeux, qu'il avait plongés tout ouverts dans le ruisseau pour achever de les nettoyer, j'ai là des débiteurs à qui je ferai maudire le jour où ils ont vu la lumière.
— Si vous l'entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement Tonsard, vous vous apercevrez que nous n'avons pas froid aux yeux en Bourgogne^
Vatel disparut.
Les ennemis en présence
Le père Fourchon vient vendre sa loutre au château. Tout en répondant aux questions des maîtres, il les avertit des dispositions des paysans.
Balzac met dans sa bouche les revendications des paysans, leur sourde colère contre les possesseurs du sol ; son ai» bonhomme et ironique fait frémir ceux qui savent réfléchir. C'est la question sociale qui se pose dans sa tragique horreur, et dont Balzac indique les causes profondes et éternelles. Il a prévu les dangers qu'elle ferait courir à la société, à mesure que les humbles acquerraient davantage la conviction de leurs droits et de leur force.
En ce moment, le père Fourchon, amené par François, fit entendre le bruit de ses sabots cassés, qu'il déposait à la porte de l'office. Sur une inclination de tête de la comtesse à François qui l'annonça, le père Fourchon, suivi de Mouche, la bouche pleine, se montra tenant sa loutre à la main, pendue par une ficelle nouée à des pattes jaunes, étoilées comme ceux des palmipèdes. Il jeta sur les quatre maîtres assis à table et sur Sibilet ce regard empreint de défiance et de servilité qui sert de voile aux paysans, puis il brandit l'amphibie d'un air de triomphe.
— La voilà ! dit-il en s'adressant à Blondet.
— Ma loutre ! reprit le Parisien, car je l'ai bien payée.
— Oh ! mon cher monsieur, répondit le père Fourchon, la vôtre s'est enfuie ; elle est à cette heure dans son trou, d'où elle n'a pas voulu sortir, car c'est la femelle, au lieur que celle-là, c'est le mâle !... Mouche l'a vue venir de loin quand vous vous êtes en allé. Aussi vrai que M. le comte s'est couvert de gloire avec ses cuirassiers à Waterloo, la toute est à moi, comme les Aiguës sont à monsei-
gneur le général... Mais pour vingt francs la loute est à vous, ou je la porte à notre sous- parfait. Si M. Gourdon la trouve trop chère, comme nous avons chassé ce matin ensemble, je vous donne la parférence, ça vous est dû.
— Vingt francs ? dit Blondet. En bon français, ça ne peut pas s'appeler donner la préférence.
— Eh ! mon cher monsieur..., s'écria le vieillard, je sais si peu le français, que je vous les demanderai, si vous voulez, en bourguignon ; pourvu que je les aie, ça m'est égal, je parlerai latin : latinus, latina, latinum ! Après tout, c'est ce que vous m'avez promis ce matin. D'ailleurs mes enfants m'ont déjà pris votre argent, que j'en ai pleuré dans le chemin en venant. Demandez à Charles... Je ne veux pas les assiner pour dix francs et publier leurs méfaits, au tribuneau. Dès que j'ai quelques sous, ils me les volent en me faisant boire... C'est dur d'en être réduit à aller prendre un verre de vin ailleurs que chez ma fille ! Mais voilà les enfants d'aujourd'hui !... C'est ce que nous avons gagné à la Révolution; il n'y a plus que pour les enfants, on a supprimé les pères ! Ah I j'éduque Mouche tout autrement : il m'aime, le petit guerdin, dit-il en donnant une tape à son petit-fils.
— Il me semble que vous en faites un petit voleur tout comme les autres, dit Sibilet, car il ne se couchera jamais sans avoir un délit sur la conscience.
— Ah ! monsieur Sibilet, il a la conscience pu tranquille que la vôtre.... Pauvre enfant ! que qu'il prend donc ? Un peu d'arbe : ça vaut mieux que d'étrangler un homme ! Dame ! il ne sait pas, comme vous, les mathématiques, il ne connait pas core la soustraction, l'addition, la multiplication... Vous nous faites bien du mal, allez I Vous
dites que nous sommes des tas de brigands, et vous êtes cause ed' la division entre notre seigneur que voilà, qu'est un brave homme, et nous autres, qui sommes de braves gens... Et gnia pas un pus brave pays que celui-ci. Voyons ! est-ce que nous avons des rentes ? est-ce qu'on ne va pas quasiment nu, et Mouche aussi ? Nous couchons dans do beaux draps, lavés tous les matins par la rosée, et, à moins qu'on ne nous envie l'air que nous respirons et les rayons de soleil eq nous buvons, je ne vois pas ce qu'on peut nous vouloir ôter !... Les bourgeois volent au coin du feu, c'est plus profitant que de ramasser ce qui traîne au coin des bois. Il n'y a ni gardes champêtres, ni gardes à cheval pour m'sieu Gaubertin, qui est entré ici nu comme un var, et qua deux millions ! C'est bientôt dit : « Voleurs I » Vlà quinze ans que le père Guerbel, el percepteur de Soulanges, s'en va edy nos villages à la nuit avec sa recette, et qu'on ne lui a pas core demandé deux liards. Ce n'est pas le fait d'un pays ea" voleurs ! Le vol ne nous enrichit guère. Montrez-nous donc qui de nous ou de vous aut1 bourgeois ont d' quoi s>iv à rien faire ?
— Si vous aviez travaillé, vous auriez des rentes, dit le curé. Dieu bénit le travail.
— Je ne veux pas vous démentir ^rnsieu l'abbé, car vous êtes plus savant que moi, et vous saurez peut-être m'expliquer cte chose-ci. Me voilà, n'estce pas ? moi le paresseux, le fainéant, l'ivrogne, le propre à rien de pare Fourchon, qui a eu de l'éducation, qua été farmier, qua tombé dans le malheur et ne s'en est pas erlevê !... Eh bien, que différence y-a-t-il donc entre moi et ce brave, c't'honnête père Niseron, un vigneron de soixante et dix ans, car il a mon âge, qui, pendant soixante ans, a pioché la terre, qui s'est levé tous les matins avant
le jour pour aller au labour, qui s'est fait un corps ed? fer, et eune belle âme ! Je le vois tout aussi pauvre que moi. La Péchina, sa petite-fille, est en service chez madame Michaud, tandis que mon petit Mouche est libre comme l'air. Ce pauvre bonhomme est donc récompensé de ses vartus de la même manière que je suis puni de mes vices ? Il ne sait pas ce qu'est un verre de vin, il est sobre comme un apôtre, il enterre les morts, et, moi, je fais danser les vivants. Il a mangé de la vache enragée, et, moi, je me suis rigolé comme une joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancés l'un que l'autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans nos poches, et je lui fournis la corde pour sonner la cloche. II est républicain, et je ne suis pas même publicain. Vlà tout, Que le pésan vive de bien et de mal faire à ^oai'idée, il s'en va comme il est venu, dans des haillons, et vous dans de beau linge !...
Personne n'interrompit le père Fourchon, qui paraissait devoir son éloquence au vin bouché ; d'abord, Sibilet voulut lui couper la parole, mais un geste de Blondet rendit le régisseur muet. Le curé, le général et la comtesse comprirent, aux regards jetés par l'écrivain, qu'il voulait étudier la question du paupérisme sur le vif, et peut-être prendre sa revanche avec le père Fourchon.
— Et comment entendez-vous l'éducation de Mouche ? Comment vous y prenez-vous pour le rendre meilleur que vos filles ! demanda Blondet.
— Lui parle-t-il seulement de Dieu ? dit le curé.
— Oh ! non, non, rnsieu le curé, je ne lui disons pas de craindre Dieu, mais ezhoumes ! Dieu est bon, et nous a promis, selon vous aul\ le royaume du ciel, puisque les riches gardent celui de la terre. Je lui dis : « Mouche ! crains la prison, c'est par
là qu'on sort pour aller à l'échafaud. Ne vole rien, fais-toi donner ! Le vol mène à l'assassinat, et l'assassinat appelle la justice eôHzhoumes. E>lt rasoir de la justice, vlà ce qu'il faut craindre, il garantit le sommeil des riches contre les insomnies des pauvres. Apprends à lire. Avec de l'instruction, tu trouveias des moyens d'amasser de l'argent à eouvert de la loi, comme ce beau M. Gaubertin ; tu seras régisseur, quoi ! comme M. Sibilet, à qui M. le comte laisse prendre ses rations.. Le fin est d'être à côté .des riches, il y a des miettes sous leurs tables.... » Vlà ce que j'appelle eune fiarre éducation et solide. Aussi le petit mâtin est-il toujours du coûté de la loi... Ce sera ein bon sujet, il aura soin de moi.
— Et qu'en ferez-vous ? demanda Blondet.
— Un domestique pour commencer, reprit Fourchon, parce qu'en voyant les maîtres edy près, il s'achèvera ben, allez ! Le bon exemple lui fera faire fortune la loi en main, comme vous Aut\ Si rrCsieu le comte le mettait dans ses écuries, pour apprendre à panser les chevaux, le petit garçon serait bien content... vu que, il craint Vz'houmes, il ne craint pas les bêtes.
— Vous avez de l'esprit, père Fourchon, reprit Blondet, vous savez bien ce que vous dites, et vous ne parlez pas sans raison.
— Oh ! ma finey si, car elle est au Grand- 1- Vert, ma raison, avec mes deux pièces ecT cent sous,
— Comment un homme comme vous s'est-il laissé tomber dans la misère ? Car, dans l'état actuel des choses, un paysan n'a qu'à s'en prendre à lui-même de son malheur ; il est libre, il peut devenir riche. Ce n'est plus comme autrefois. Si le
paysan sait amasser un pécule, il trouve de la terre à vendre, il peut Tacheter, il est son maître !
— J'ai vu l'ancien temps et je vois le nouveau, mon cher savant monsieur, répondit Fourchon ; l'enseigne est changée, c'est vrai, mais le vin est toujours le même ! aujourd'hui n'est que le cadet d'hier. Allez ! mettez ça dans vouC journiau ! Est-ce que nous sommes affranchis ? Nous appartenons toujours au même village, et le seigneur est toujours là, je l'appelle travail. La houe, qui est toute notre chevance, n'a pas quitté nos mains. Que ce soit pour un seigneur ou pour l'impôt, qui prend le plus clair de notre avoir, faut toujours dépenser notre vie en sueurs...
— Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune, dit Blondet.
— Vous me parlez d'aller quérir la fortune ?... Où donc irais-je ? Pour franchir mon département, il me faut un passe-port qui coûte quarante sous 1 Vlà quarante ans que je n'ai pu me voir une gueuse ea" pièce de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine. Pour aller devant soi, faut autant d'écus que l'on trouve de villages, et il n'y a pas beaucoup de Fourchons qui aient de quoi visiter six villages ? Il n'y a que la conscription qui nous tire ea" nos communes. Et à quoi nous sert l'armée ? A faire vivre le colonel par le soldat, comme le bourgeois vit par le paysan. Compte-t-on, sur cent, un colonel sorti de nos flancs ? C'est là, comme dans le monde, un enrichi sur cent auC qui tombent. Faute de quoi tombent-ils ?... Dieu le sait et Vz'usuriers aussi 1 Ce que nous avons de mieux à faire est donc de rester dans nos communes, où nous sommes parqués comme des moutons par la force des choses, comme nous l'étions par les seigneurs. Et je me moque bien de ce qui m'y cloue ! Cloué
par la loi de la nécessité, cloué par celle de la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité à remuer la tarre. Là où nous sommes, nous la creusons, la tarre, et nous la bêchons, nous la fumons et nous la travaillons pour vous autres qu'êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse sera toujours la même, elle reste ce qu'elle est... Les gens de cheux nous qui s'élèvent ne sont pas si nombreux que ceux de cheux vous qui dégringolent î... Nous savons ben ça, si nous ne sommes pas savants ; faut pas nous faire nouV procès è tout moment. Nous vous laissons tranquilles, laissez-nous vivre... Autrement, si ça continue, vous serez forcés de nous nourrir dans vos prisons, où l'on est ben mieux que su nouV paille... Vous voulez rester les maîtres, nous serons toujours ennemis, aujourd'hui comme il y a trente ans. Vous avez tout, nous n'avons rien, vous ne pouvez pas encore prétendre à notre amitié.
— Voilà ce qui s'appelle une déclaration de guerre, dit le général.
— Monseigneur, répliqua Fourchon, quand les Aiguës appartenaient à cte pauvre madame (que Dieu veuille prendre soin de son âme, puisqu'elle a chanté l'iniquité dans sa jeunesse), nous étions heureux. Aile nous faisait ramasser notre vie dans ses champs, et notre bois dans ses forêts ; aile n'en était pas plus pauvre pour cela î Et vous, au moins aussi riche qu'elle, vous nous pourchassez, ni plus ni moins que des bêtes féroces, et vous traînez le petit monde au tribunau !... Eh bien, ça finira mal ! vous serez cause de quelque mauvais coup I Je viens de voir votre garde, ce grinfalet de Vatel, qui a failli tuer une pauvre vieille femme pour un brin.de bois. On fera de vous un ennemi du peuple, et l'on s'aigrira contre vous dans les veillées ; on
vous maudira tout aussi dru qu'on bénissait feue madame !... La malédiction des pauvres, monseigneur, ça pousse ! et ça devient pus grand que le pus grand edî vos chênes, et le chêne fournit la potence... Personne ici ne vous dit la vérité ; la vlà, la varité. J'attends tous les matins la mort, je ne risque pas grand'chose à vous la donner pardessus le marché, la varité !... Moi qui fais danser les pésans aux grandes fêtes, en accompagnant Vermichel au café de la Paix, à Soulanges, j'entends leurs discours ; eh bien, ils sont mal disposés, et ils vous rendront le pays difficile à habiter. Si votre damné Michaud ne change pas, on vous forcera ed?V changer... C't avis-là et la loute, ça Vaut ben vingt francs, allez !...
Pendant que le vieillard disait cette dernière phrase, un pas d'homme se fit entendre, et celui que Fourchon menaçait ainsi se montra sans être annoncé. Au regard que Michaud lança sur l'orateur des pauvres, il fut facile de voir que la menace était arrivée à son oreille, et toute l'audace de Fourchon tomba. Ce regard produisit sur le pêcheur de loutres l'effet du gendarme sur le voleur. Fourchon se savait en faute, Michaud semblait avoir le droit de lui demander compte de discours évidemment destinés à effrayer les habitants des Aiguës.
— Voilà le ministre de la guerre, dit le général en s'adressant à Blondet et lui montrant Michaud.
— Pardonnez-moi, madame, dit ce ministre à la comtesse, d'être entré par le salon sans vous avoir demandé si vous vouliez me recevoir ; mais l'urgence des affaires exige que je parle à mon général.
Michaud, tout en s'excusant, observait Sibilet,
à qui les hardis propos de Fourchon causaient une joie intime dont la révélation n'existait, sur son visage, pour aucune des personnes assises à table, car Fourchon les préoccupait étrangement, tandis que Michaud, qui, pour des raisons secrètes, observait constamment Sibilet, fut frappé de son air et de sa contenance.
— Il a bien, comme il le dit, gagné ses vingt francs, monsieur le comte, s'écria Sibilet ; la loutre n'est pas chère...
— Donne-lui vingt francs, dit le général à son valet de chambre.
— Vous me la prenez donc ? demanda Blondet au général.
— Je veux la faire empailler I s'écria le comte.
— Ah ! ce cher monsieur m'avait laissé la peau, monseigneur !... dit le père Fourchon.
— Eh bien, s'écria la comtesse, vous aurez cent sous pour la peau ; mais laissez-nous...
La forte et sauvage odeur des deux habitués du grand chemin empestait si bien la salle à manger, que madame de Montcornet, dont les sens délicats en étaient offensés, eût été forcé de sortir si Mouche et Fourchon fussent restés plus longtemps. Ce fut à cet inconvénient que le vieillard dut ses vingt-cinq francs ; il sortit en regardant toujours Michaud d'un air craintif, et en lui faisant d'interminables salutations.
Les gardes des Aiguës
Montcornet choisit de nouveaux gardes. Mais les anciens gardes Courtecuisse et Sibilet, ont trouvé un nouveau moyen de le rendre impopulaire» tout en se moquant de lui.
En arrivant aux Aiguës, où le général devança ses troupiers, afin de renvoyer Courtecuisse, il fut stupéfait de l'impudente audace de son garde. Il existe une manière d'obéir qui comporte, chez l'esclave, la raillerie la plus sanglante du commandement. Tout, dans les choses humaines, peut arriver à l'absurde, et Courtecuisse en avait dépassé les limites.
Cent vingt-six procès-verbaux dressés contre des délinquants, la plupart d'accord avec Courtecuisse, et déférés au tribunal de paix, jugeant correctionnellement à Soulanges, avaient donné lieu à soixante-neuf jugements en règle, levés, expédiés, en vertu desquels Brunet, enchanté d'une si bonne aubaine, avait fait les actes rigoureusement nécessaires pour arriver à ce qu'on nomme, en style judiciaire, des procès-verbaux de carence, extrémité misérable où cesse le pouvoir de la justice. C'est un acte par lequel l'huissier constate que la personne poursuivie ne possède rien, et se trouve dans la nudité de l'indigence. Or, là où il n'y a rien, le créancier, de même que le roi, perd ses droits... de poursuite. Ces indigents, choisis avec discernement, demeuraient dans cinq communes environnantes où l'huissier s'était transporté, dûment assisté de ses pratiques, Vermichel et Fourchon. M. Brunet avait transmis les pièces à Sibilet, en les accompagnant d'un mémoire de frais de cinq mille francs, en le priant de demander de nouveaux ordres au comte de Montcornet.
Au moment où Sibilet, muni des dossiers, avait expliqué tranquillement au patron le résultat des ordres trop sommairement donnés à Courtecuisse, et contemplait d'un air tranquille une des pins violentes colères qu'un général de cavalerie frau-
çaise ait jamais eues, Courtecuisse arriva pour rendre ses devoirs à son maître et lui demander environ onze cents francs , somme à laquelle montaient les gratifications promises. Le naturel prit alors le mors aux dents et emporta le général, qui ne se souvint plus de sa couronne comtale ni de son grade ; il redevint cuirassier,, et vomit des injures dont il devait être honteux plus tard.
— Ah ! onze cents francs ! cria-t-il, onze cent mille gifles, onze cent mille coups de pied au... Crois-tu que je ne connaisse pas les couleurs !... Tourne-moi les talons, ou je t'aplatis !
A l'aspect du général devenu violet, et dès les premiers moti, Courtecuisse s'était enfui comme une hirondelle.
— Monsieur le comte, disait Sibilet tout doucement, vous avez tort.
— J'ai tort !... moi ?
— Mon Dieu ! monsieur le comte, prenez garde, vous aurez un procès avec ce drôle...
— Je me moque bien du procès... Allez, que le gredin sorte à l'instant même, veillez à ce qu'il laisse tout ce qui m'appartient, et faites le compte de ses gages.
Quatre heures après, la contrée tout entière babillait à sa manière, en racontant cette scène. Le général avait, disait-on, assommé le malheureux Courtecuisse, il lui refusait son dû, il lui retenait deux mille francs.
Les propos les plus singuliers coururent à nouveaux frais sur le compte du bourgeois des Aiguës ; on le disait fou. Le lendemain, Brunet, qui avait instrumenté pour le compte du général, lui apportait, pour le compte de Courtecuisse, une assignation devant le tribunal de paix. Ce lion devait être
piqué par mille moucherons ; son supplice ne faisait que commencer.
La victoire des paysans
La comtesse se promène dans le bois avec son hôte Blondet,
Les grenouilles sautent chez elles, les sarcelles s'y baignent, les oiseaux aquatiques arrivent et partent, un lièvre s'en va, vous êtes maître de cette adorable baignoire parée des joncs vivants les plus magnifiques. Sur votre tête, les arbres se posent dans des attitudes diverses : ici, des troncs qui descendent en forme de boa constrictor ; là, des fûts de hêtres droits comme des colonnes grecques. Les limaçons ou les limaces se promènent en paix. Une tanche vous montre son museau, l'écureuil vous regarde. Enfin, quand Emile et la comtesse, fatigués, se furent assis, un oiseau, je ne sais lequel, fit entendre un chant d'automne, un chant d'adieu que tous les oiseaux écoutèrent, un de ces chants fêtés avec amour et qui s'entendent par tous les organes à la fois.
— Quel silence ! dit la comtesse émue et à voix basse, comme pour ne pas troubler cette paix.
Ils regardèrent les taches vertes de l'eau, qui sont des mondes où la vie s'organise ; ils se montraient le lézard jouant au soleil et s'enfuyant à leur approche, conduite par laquelle il a mérité le nom d'ami de l'homme : « Il prouve ainsi combien il le connaît », dit Emile. Ils se montraient les grenouilles, qui, plus confiantes, revenaient à fleur d'eau sur des lits de cresson, en faisant étinceler leurs yeux d'escarboucle. La poésie simple
et suave de la nature s'infiltrait dans ces deux âmes blasées sur les choses factices du monde et les pénétrait d'une émotion contemplative... Quand tout à coup Blondet tressaillit, et se penchant à l'oreille de la comtesse :
— Entendez-vous ?... lui dit-il.
— Quoi ?
— Un bruit singulier...
— Voilà bien les gens littéraires et de cabinet, qui ne savent rien de la campagne ; c'est un pivert qui fait son trou... Je gage que vous ne savez même pas le trait le plus curieux de l'histoire de cet oiseau ; dès qu'il a donné un coup de bec, il en donne des milliers pour creuser un chêne deux fois plus gros que votre corps, il va voir derrière s'il a percé l'arbre, et il y va à chaque instant.
— Ce bruit, chère institutrice d'histoire naturelle, n'est pas le bruit fait par un animal ; il y a là je ne sais quoi d'intelligent qui annonce l'homme.
La comtesse fut saisie d'une peur panique ; elle se sauva dans la corbeille de fleurs en reprenant son chemin, et voulut quitter la forêt.
— Qu'avez-vous ?... lui cria Blondet, inquiet, en courant après elle.
— Il m'a semblé voir des yeux... dit-elle quand elle eut regagné un des sentiers par lesquels ils étaient venus à la charbonnière.
En ce moment, ils entendirent la sourde agonie d'un être égorgé subitement, et la comtesse, dont la peur reboubla, se sauva si vivement, que Blondet put à peine la suivre. Elle courait, elle courait comme un feu follet, elle n'entendit pas Emile qui lui criait : « Vous vous trompez... » Elle courait toujours. Blondet put arriver sur ses pas, et ils continuèrent ainsi à courir de plus en plus en avant. Enfin, ils furent arrêtés par Michaud et sa femme,
qui venaient bras dessus, bras dessous. Emile essouflé, la comtesse hors d'haleine, furent quelque temps sans pouvoir parler, puis ils s'expliquèrent. Michaud se joignit à Blondet pour se moquer des terreurs de la comtesse, et le garde remit les deux promeneurs égarés dans le chemin pour regagner le tilbury. En arrivant à la barrière, madame Michaud appela :
— Prince !
— Prince î Prince ! cria le garde.
Et il siffla, resiffla ; point de lévrier. Emile parla des singuliers bruits qui avaient commencé l'aventure.
— Ma femme a entendu ce bruit, dit Michaud, et je me suis moqué d'elle.
— On a tué Prince ! s'écria la comtesse, j'en suis sûre maintenant, et on l'a tué en lui coupant la gorge d'un seul coup ; car ce que j'ai entendu était le dernier gémissement d'une bête expirante.
— Diable ! dit Michaud, la chose vaut la peine d'être éclaircie.
Emile et le garde laissèrent les deux dames avec Joseph et les chevaux, et retournèrent au bosquet naturel établi sur l'ancienne charbonnière. Ils descendirent à la mare ; ils en fouillèrent les talus et ne trouvèrent aucun indice. Blondet était remonté le premier ; il vit dans une des touffes d'arbres de l'étage supérieur un de ces arbres à feuillage desséché ; il le montra à Michaud, et il voulut aller le voir. Tous deux s'élancèrent en droite ligne à travers la forêt, évitant les troncs, tournant les buissons de ronces et de houx impénétrables, et trouvèrent l'arbre.
— C'est un bel orme I dit Michaud ; mais c'est un ver, un ver qui a fait le tour de l'écorce au pied.
Et il se baissa, prit l'écorce et la leva
— Tenez, voyez quel travail !
— Il y a beaucoup de vers dans votre forêt, dit Blondet.
En ce moment, Michaud aperçut à quelques pas une tache rouge, et plus loin la tête de son lévrier. Il poussa un soupir.
— Les gredins ! Madame avait raison.
Blondet et Michaud allèrent voir le corps, et
trouvèrent que, selon les observations de la comtesse, on avait tranché le cou à Prince, et, pour l'empêcher d'aboyer, on l'avait amorcé avec un peu de petit salé qu'il tenait entre sa langue et le voile du palais.
— Pauvre bête, elle a péri par où elle péchait !
— Absolument comme un prince, répliqua Blondet.
— Il y avait là quelqu'un qui a filé, ne voulant pas être surpris par nous, dit Michaud, et qui, conséquemment, faisait un délit grqgye ; mais je ne vois point de branches ni d'arbres coupés.
Blondet et le garde se mirent à fureter avec précaution, regardant la place où ils posaient un pied avant de le poser. A quelques pas, Blondet montra un arbre devant lequel l'herbe était foulée, abattue, et deux creux marqués.
— H y avait là quelqu'un d'agenouillé, et c'était une femme ; car les jambes d'un homme ne laisseraient pas, à partir des deux genoux, une aussi ample quantité d'herbe couchée ; voici le dessin de la jupe...
Le garde après avoir examiné le pied de l'arbre, rencontra le travail d'un trou commencé, mais sans trouver ce ver de peau forte, luisante, squammeuse, formée de points bruns, terminé par une extrémité déjà semblable à celle des hannetons
et dont il a la tête, les antennes, et deux: crocs nerveux avec lesquels il coupe les racines.
— Mon cher, je comprends maintenant la grande quantité d'arbres morts que j'ai remarqués ce matin de la terrasse du château et qui m'a fait venir ici pour chercher la cause de ce phénomène. Les vers se remuent ; mais ce sont vos paysans qui sortent du bois...
Le garde laissa échapper un juron, et il courut, suivi de Blondet, rejoindre la comtesse en la priant d'emmener sa femme avec elle. Il prit le cheval de Joseph, qu'il laissa regagner le château à pied,^et il disparut avec une excessive rapidité pour couper le chemin à la femme qui venait de tuer son chien, et la surprendre avec la serpe ensanglantée et l'outil à faire les incisions au tronc. Blondet s'assit entre la comtesse et madame Michaud, et leur raconta la fin de Prince et la triste découverte qu'il a*ait occasionnée.
— Mon Dieu ! disons-le au général avant qu'il déjeune ! s'écria la comtesse ; il pourrait mourir de colère.
— Je le préparerai, dit Blondet.
— ■ Ils ont tué le chien, dit Olympe en essuyant ses larmes.
— Vous aimiez donc bien ce pauvre lévrier, ma chère, dit la comtesse, pour le pleurer ainsi ?
— Je ne pense à Prince que comme un funeste présage ; je tremble qu'il n'arrive malheur à mon mari !
— Gomme ils nous ont gâté cette matinée ! dit la comtesse avec une petite moue adorable.
— Comme ils gâtent le pays ! répondit tristement la jeune femme.
Ils trouvèrent le général à la grille.
— D'où venez-vous donc ? dit-il.
— Vous allez le savoir, répondit Blondet d'un air mystérieux en faisant descendre madame Michaud, dont la tristesse frappa le comte.
Un instant après, le général et Blondet étaient sur la terrasse des appartements.
— Vous êtes bien suffisamment muni de courage moral, vous ne vous mettrez pas en colère... n'est-ce pas ?
— Non, dit le général ; mais finissez-en, ou je croirai que vous voulez vous moquer de moi...
— Voyez- vous ces arbres à feuillage mort ?
— Oui.
— Voyez-vous ceux qui sont pâles ?
— Oui.
— Eh bien, autant d'arbres morts, autant de tués par ces paysans que vous croyez avoir gagnés par vos bienfaits.
Et Blondet raconta les aventures de la matinée. Le général était si pâle, qu'il effraya Blondet.
— Eh bien, jurez, sacrez, emportez-vous, votre contraction peut vous faire encore plus de mal que la colère.
— Je vais fumer, dit le comte, qui alla à son kiosque.
Le garde Michaud est assassiné. Le général est obligé de Tendre sa propriété.