‹ Balzac ignoré (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · II. L'OEUVRE · texte numérisé non relu

II. L'OEUVRE

L Uval!-.: K DE BALZ \< .

Traçant le portrait de Balzac, Sainte-Beuve a écrit :

M. de Balzac avail le corps d'un athlète el le feu d'un artiste épris de la gloire; il ne lui fallut pas moins pour suffire à sa tâche immense. Ce n est que de nus jours qu'on a vu de ces 01 ganisations énergiques ri herculéennes se mettre on quelque sorte en demeure de tirer d'ellesmêmes tout ce qu'elles pouvaient produire el tenir durant vingt ans. la rude gageure.

Quand on lit Voltaire, Racine, Montesquieu, on n'a pas trop l'idée de se demander s'ils étaient ou non robustes décor • el puissants d'organisation physique. Buffon était un athlète, mai son style nele dit pas. Les écrivains de ces âges plus ou Moins clas iques n'écrivaient qu'avec leur pensée, avec la parti ■ su|. rieure el tout intellectuelle, avec l'essence de leur être. Aujourd'hui, par l'immense travail que I écrivain s'impose et que la société lui impose à courte échéance, par suite de la nécessité où il esl de frapper vite et fort, il n'a pas le temps d'être ~i platonique >•! si délicat. La personne de l'écrivain, s. m organisation toul entière s'engage el s'accuse elle-même jusque dans ses M-uvres : il ne les écrit p*ts seul* ment avec sa pu mais avec

son sawj el ses muscles '.

Si nous avons tenu b ne pas écourter la citation, c'esl qtl otl ne -a ii rail mieux, et en moins de mots, définir l'hygiène de I écri Vain de ce siècle ; el non pus celle de l'auteur intermittent, de

Il une d un seul livre, mais de celui qui, a I exemple <\r

Balzac, a entrepris une besogne surhumaine, '•! qui, comme Sisyphe, • I • > 1 1 rouler chaque jour -un rocher( pour asseoir el consolider les bases de l'édiiice rêvé Les constitutions les plus

Causeries du Lundi, I. II. p. -J42.

vigoureuses, les tempéraments les plus solides, ne sauraient résister longtemps à de telsefforts, et quand dans la lutte la matière est vaincue, l'homme succombe prématurément, comme l'architecte de la Comédii' Humaine, sans avoir achevé son œuvre.

Balzac, comme huis les grands travailleurs de la pensée, s'était imposé un règlement de vie, une discipline particulière, parce qu'il reconnaissait l'influence heureuse d'une répartition, qu'il croyait méthodique, des heures de travail et de délassement, d'une hygiène spéciale, en un mot : bien spéciale, en effet, el qu'on ne saurait conseiller même à qui serait doué de la force de résistance nécessaire.

Nous ne voyons guère que Waltef Scott et Lamartine qui aient surmenéà ce point leur cerveau. Walter Scott succomba à ce travail forcené ; moins favorisé du sort, Lamartine se survécut à lui-même, offrant le triste spectacle d'une déchéance intellectuelle et d'une misère physiologique, assurément dignes de

pitié.

Mais il y a un autre point de contact entre le romancier écossais et l'auteur des Scènes de la vieprivëe. Après le désastre de son éditeur, pour lequel il avait engagé sa signature, Walter Scott, afin de sauver son honneur, travailla vingt heures par jour, s'interrompant à peine pour prendre ses repas et goûter quelque sommeil. Balzac, lui aussi, sans cesse harcelé par les hommes d'affaires, lit des prodiges de travail, se lança dans les affaires de spéculation les plus fantastiques pour liquider ses

délies.

L'argent, partout l'argent, l'argent toujours : ce fut le persécuteur el le tyran <le sa vie : il en fut la proie et l'esclave par besoin, par honneur, par imagination, par espérance ;ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, le poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, dissipa ses yeux,

maîtrisa sa main, forgea sa | sie, anima ses caractères ei répandil

sur tonte son œuvre te ruissellement de ses splendeurs '.

C'esl | r se procurer de l'argent, <•! aussi de la gloire, que

Balzac s'enfermait, pendant des mois, dans son cabinet, ne lisant aucune lettre, se couchani à six heures, aussitôt dîner8, se reposant jusqu'à minuit, puis se remettant à la table de travail jusqu'àmidi ; après son déjeuner, courant chez son imprimeur ou chez ^nii éditeur, sortant rarement te soir, sauf pour aller au théâtre ou à quelque soirée mondaine.

In de c mi\ qui l'ont approché de plus près nous a donné sur sa manière detravailler les indications les plus précieuses : c'est un témoignage d'autant plus intéressant à produire qu'il es! véridique et que noue avons pu le contrôler par d'autres, émanant pareillement de contemporains de Balzac.

C'était dans la solitude la plus complète, la plus absolue*, les volets, tes rideaux hermétiquement fermés, à la clarté de quatre 1 -

gies, placées dans deux candélabres d'argent, qui dominaient sa table de travail, que de Balzac écrivait, sur cette petite table, devant laquelle l'écartement de ses pieds suffisa:t. non sans peine, a caser son large abdomen.

Vêtu d'une robe blanche de dominicain, robe de cachemire en été, de laine très fine en hiver, les jambes libres de leurs mouvements, dans un large pantalon a pied de couleur blanche, élégamment chaussé de pantoufles de maroquin rouge, richement brodées d'or, le corps serré par une longue chaîne d'or île Venise, a laquelle était suspendu un riche plioir d'or, avec une paire de ciseaux du même

1 l'aine. Nouveaux Essais de critique et J'histoirc, troisième édition, p. •13-54.

*« .l'ai repris ma vie de travail, .le ni'1 couche .i six heures, aussitôt dîner. L'animal digère et dort Jusqu'à minuit. Auguste nie pousse une tasse de calé avec lequel l'esprit va tout d'une traite Jusqu'à midi, .le cours a l'imprimerie porter ma copie et prendre mes épreuves pair donner de L'exercice à l'animal, qui rêvasse tout en marchant, q Baljac, par Madame

Surville, p. Ut.

métal, loin du monde, loin de toulc préoccupation extérieure, de Balzac pensait et composait ; il corrigeait et recorrigeait, sans fin, ses épreuves. Revoir incessamment la réimpression de ses anciens ouvrages, c'étaitpour lui un délassement d'esprit : c'est ce qu'il appelait faire sa cuisine littéraire... Constamment il avait sur le chantier plusieurs volumes à la l'ois.

A huit heures du soir, après un fort léger repas, il se couchait d'ordinaire : et presque toujours, deux heures du malin le retrouvaient assis à sa modeste table. Jusqu'à six heures, sa plume vive, légère, lançant des étincelles électriques, courait rapidement sur le papier. Le seul grincement de cette plume interrompait le silence de sa solitude monacale.

l'uis il prenait un bain, dans lequel il restait une heure, plongé dans la méditation. A huit heures. Auguste lui présentait unelassede café qu il avalait sans sucre.

De huit à neuf heures, j'étais admis pour lui apporter des épreuves ou en reprendre de corrigées, ou pour lui arracher quelques parcelles de manuscrit.

Le travail de composition recommençait ensuite avec la même ardeur jusqu'à midi. 11 déjeunait alors avec des œufs frais à la mouillette, ne buvait que de l'eau et terminait ce repas frugal par une seconde tasse d'excellent café noir, toujours sans sucre.

D'une heure à six. encore le travail, toujours le travail. Puis il dînait fort légèrement, buvant la valeur d'un petit verre de vin de Youvray. qu'il aimait beaucoup et qui avait le pouvoir de lui égayer l'esprit. De sept à huit heures, il me recevait encore, et quelquefois aussi se- voisins, ses amis, .1 .îles et Emile. Voilà comment vivait et travaillait de Balzac '.

Jules Sandeau a conté qu'à l'époque où il habitait le pavillon de la rue <la--ini. lial/ae. à un certain moment, s'enferma dans sa chambre, contrevents hermétiquement clos, rideaux parfaitement tirés, de façon à faire dans celte pièce une nuit permanente. Quatre bougies sur un candélabre léclairaient. I ii joli l'eu de Lois brillait dans la cheminée, devant laquelle

1 Balzac, par Werdel p. 275-276.

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chauffai! en permi nce une cafetière. [Jne couchette de fer,

nue table carrée à tapis vert, un fauteuil, cun-.iiiiinii.iii ii.nl I ameublement. Le grand romancier demeura cloîtré dans cette

chambre pendant vingt-deux jouri s et \ ingl deux nuits con

sécutives, sans prendre l'air extérieur, sans jouir de la lumière solaire, sans voir d'autre figure humaine que celle iln domestique « 1 1 1 il sonnait lorsqu'il éprouvai! le besoin de manger, s'humectanl de temps en temps le gosier par quelques gorgées de café pur, se jetant sur son lil aux heures où le sommeil le terrassait et se maintenant dans l'ignorance complète et voulue «les faits extérieurs, «le l'étal du ciel, des heures qui s'écoulaient du jour et de la nuit. Il ne se délivra de cette captivité volontaire que quand il eut écrit le mot fin u la dernière page du manuscrit <|ti il avail commencé au moment de son entrée en

cellule1.

Balzac, avons-nous dit, avait l'habitude de dîner à six heures, c'est-à-dire que la table était servie poursix heures, quand il avait invité «les .unis ; lui m' venait qu'au dessert etsouvent

même pasdu tout '-'.

11 ne buvait que de l'eau, mangeait peu de viande : en revanche, il

consommait des fruits en quantité. Ceux qu'on voyait sur sa table étonnaient par la beauté de leur choix et leur saveur. Ses lèvres palpitaient, ses yeux s'allumaient de bonheur, ses mains frémissaient de Joie à la vue d'une pyramide de poires mi de belles pèches8. Il n'en restait pas une pour aller raconter la défaite des autres, il dévorait

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