LA MEGALOMANIE DE BALZAC
C'était à un dîner auquel assistaient Jules Sandeau, Gustave Planche et quelques autres écrivains «lu temps. La conversation vint à tomber sur la question de la propriété littéraire, et sur les contrefaçons et les plagiats dont les littérateurs français étaient victimes, faute d'une réglementation sérieuse.
« Oui, Messieurs, s'écria un convive, nous tous, gens de lettres, nous devrions nous liguer pour faire cesser un tel scandale ! »
A ces mots : nous tous, gens de lettres .', Balzac bondit sur sa chaise, éclate de rire, et foudroyant l'orateur : •• Vous, Monsieur, vous, homme de lettres !. s'écria-t-il. Vous osez vous comparer à nous ? Allons donc! Vous oubliez avec qui vous avez l'honneur de siéger ici : avec les maréchaux de la littérature moderne ! » l.
Cette anecdote, qui n'a jamais été controuvée, peint Balzac au naturel.
L'orgueil de Balzac était immense et, sous ce rapport, il n'est qu'un homme qui puisse lui être comparé, c'est Victor Hugo. Victor Hugo était dominé par une idée fixe : devenir le plus grand poète, le plus grand homme de tous les pays et de tous les temps. Il n'admettait pas qu'il pût être enfermé dans des formes de gouvernement el de culte, où il n'eût pas le droit de toul dire el chance délie ainsi le premier. " Pendant quelque temps, la gloire de Napoléon hante Victor Hugo. Mais vient le jour où Victor Hugo ne peut (dus tolérer que quelqu'un ait une gloire égale à la sienne. Il ne dil pas : le génie c'est moi, mais il commence fermement à croire que toul le monde le dira - ».
1 Galette anecdolique, 1819, t. I, p. 57-53.
■ VHomme de génie, de C. Lombroso, p. 62-63.
Balzac, comme \ ictor llu^". élail convaincu que le public se trompait, quand celui-ci ne ratifiai I pas l'opinion que lui. Balzac, avait de ses œuvres ; loin de confesser ses torts, il était bien près de prendre son lecteur en pitié. Combien de littérateurs de la jeune école qui fonl leurs petits Balzac, sans avoir l'envergure du Maître ' M > î - Balzac désarmait les |>iu> prévenus par son ingénuité : sa vanité a'étail jamais agressive.
Chacun sait, écrit de lui G. SandJ, comment la conscience di grandeur débordait chez lui, c ment il aimait à parler de ses ouvrages, à les raconter. Ingénu et I homme, il demandai) des con
s. 'iU aux enfants, mais il n'attendait jamais de réponse, on bien - en servait pour la combattre avec loatc l obstination de sa supériorité. Il parlait toujours de lui, de lui seul, mais très bien, i n soir, ayant une belle robe de chambre neuve, n voulut sortir ainsi babillé, une lampe à la main, pour exciter l'admiration «lu public...
Ne t'nt-il pas un temps où il se montra « dans un riche équipage, un coupé conduit par un corpulent cocher à la riche li-
1 Le D' A. Fournler a rapporté, dans son opuscnle La Statue de !■ a Tour) . celte anecdote qu'il tenait du baron Lan
« Dans une soirée littéraire, au milieu de nombreux admirateurs, alors qu'il lisait un de ses romans e admirable talent de dic-
tion dont seul il avait le secret, tout à coup il s'arrête et, - uper
de ceux qui l'entourent: ■ Que c'est 'loue beau s'écrie-t-it, et il continue. Cette exclamation eût été assurément comme intempestive et fate, sortant île la bouche d'un autre que Balzac ; chez lui, au contraire, elle devenait le témoignage expansif d'une juste n pour son génie
2 Histoire de ma Vie, t V. C. IV
Le Balzac qui a vécu parmi nous, l'auteur de tant d'bisloires si Dne-
ment varii implatsait & des excentricités qui n'ani aient pas
toujours un homme «le son méril au foyer public de
l'Opéra avec les Gens de lettres dont je misais parte', il s'interrompit tout a coup pour dire : i Quitd je pente que, fendant que je suis ici, trois cents bougies brûlent che\ moi. « On n'y lit d'abord pas attention . mais. sur la récidive, une gageure s'engagea, d'après laquelle, vérification faite cinq cents fraies furent Jug |Uis par Balzac 1889
Ch. Maurice, Hitt.anecd. du Théâtre, t. 1. p. n".
vrée couleur marron, à boutons dorés, rehaussés des initiales 11. I!.. surmontées de l'écu des d'Entraigues1 , avec tin groom qu'il avail fait venir exprès de Lillipui pour porter ses mcssages ?a ».
Il s'admirait naïvement et publiquement : « Vous me ressomblez, disait-il à Champflcury ; je suis content pour vous de cette ressemblance. ■• Kl il ajoutait : n 11 n'y a que trois hommes à Paris qui sachent leur langue : Hugo, Gautier et moi 8 . »
Quand, dans ses lettres, il parle de ses romans, il les qualifie modestement de chefs-d'œuvre : une luis son Louis Lambert terminé, il va se reposer des fatigues qu'il lui a coûtées, à Aixles-Bains. De cette ville, il écrit à sa mère :
Ce voyage que tu mas mis à même de faire m'était bien nécessaire, j'avais un besoin absolu île distraction : j'étais accablé de la fatigue que m'a causée Louis Lamberl : j'avais passé beaucoup de nuits et fait un tel abus de café que j'éprouvais des douleurs d estomac qui allaient jusqu'aux crampes. Louis Lambert est peut-être un chef-d'œuvre ', mais il m'a coûté cher : six semaines d'un travail obstine à Sache et dix jours à Angoulême 5.
1 « On sait que Balzac prétendait descendre des Balzac d'Entraigues; quelqu'un lui disait un jour : « Mais vous savez que c'est une plaisanterie, que vous n'avez aucun rapport avec les d'Entraigues. » — « Tant pis pour eux », répondit-il, avec un ton de grandeur satisfaite ». Armand Baschet, Balzac, p. 150.
« C'est par un sentiment de vanité mesquine qu'il avait ajouté à son nom la particule, à laquelle il n'avait aucun droit. » Edmond Biré. Honoré de Balzac, p. 85-91.
1 Souvenirs sur Balzac, par Werdet.
•' Taine, .Xouveaux Essais de critique et d'histoire, p. (3"2. Par une singulière aberration, il n'estimait pas a leur valeur deux de ses romans, peut-être les meilleurs : Le Père Goriot et Eugénie Grandet. Lorsqu'on lui reprochait cette injustice : « Laissez-moi donc, disait-il, ceux qui m'appellent le père d'Eugénie Grandet veulent m'amoindrir. Certainement c'est un chef-d'œuvre, mais un petit chef-d'œuvre ; ils se gardent bien de nommer les grands. >•
8 Balzac, par Madame Surville, p. 121.
Encore avec sa mère se montre-t-il réservé, mais dan- ses épanchements Fraternels, il esl débordant :
Tu as raison, de par Dieu! Ces livres-là font vivre!, < 1 1 -..t i t -il nu jour à sa sœur qui lui prodiguai! ses encouragements.
D'ailleurs, l'aveugle hasard n'esl il pas là (... Il peul proléger un Balzac aussi bien qo un imbécile, el il n'esl pas difficile même d'inventer ce hasard ! ...
Qu un de mes amis millionnaires (el j en ai). [u'un banquier ne
sachant que l'aire de -<>n argent, vienne me dire : « Je connais voire in ose talent el vos soucis, il vous faul telle somme pour rire
libre, acceptez-la sans crainte, vous vous acquitterez, votre plume vaut mes millions !... Il ne faut jamais que cela, ma chère '...
Habituée à L'entendre ainsi parler, sa sœur n'avait garde de I interrompre, ni de manifester sa surprise. Balzac, toul à son idée, | 'Mii\ ait :
Ces gens-là dé| s,.nt tout en fantaisies '... i ne belle action esl une
fantaisie comme une autre, el qui donne de la joie à toute heure ' C'est quelque chose de se dire : ./ • << imin un Balzac .'... L'humaniti a
par-ci par-la de I s sentiments, ■ •! il j a des gens qui, sans être
Anglais, sont capables de pareilles excentricités !... Moi, disait-il,
•■H se frappant sur sa poitrine, moi, milli laire ou banquier, je les
aurai !...
Kl complètement possédé de -'m illusion, il se promenait joyeusement par la chambre, levant et agitant les bras
Ah : Balzac esl libre !... Vous verrez, mes chers amis el mes chers ennemis, comme il marchera !...
Il allai! dn.il a l'Institut. !»'• là à la Chambre des pairs il n'y avait qu'un pas: il \ entrait. Pourquoi ne serait-il pas pair? Tels el tels l'étaient bien devenu-... De pair, il devenait minisire: qu'j aurait-il encore là d'extraordinaire ? des précédents exis
taient. Est-ce que ce ne sont pas les gens qui ont fait le Lour de toutes !<■> idées qui sont les plus aptes à gouverner les hommes? Il voudrait bien voir que l'on s'étonnât de son portefeuille !
Le ministre, c'est-à-dire Balzac, s'asseyait pour gouverner la France; il signalait et réformait bien des abus. De belles idées, de sages paroles sortaient de ses rêves... puis, comme tout marchai! àsouhait dans son nouveau ministère et dans le royaume, il revenail au banquier ou à l'ami qui l'avait conduit aux honneurs, pour le favoriser autant que lui.
Sa part sera belle dans l'avenir. On dira : Cet homme c mipril Balzac, lui prêta de l'argent sur son talent, le menu aux honneurs au il méritait: ce sera sa gloire à lui : n'en a pas qui veut ! Cela vaut mieux que de brûler un temple pour laisser son nom à la postérité1.
Le beau rêve évanoui, il retombait à terre, mais il n'était point meurtri : les projets succédaient aux projets el si ce n'était pas l'un, c'était l'autre qui l'enrichirait. Avec sa plume ne pouvaitil prétendre à toul ? n'était-elle pas le levier qui soulèverait le monde '.'
Mme Ancelot, dans ses Salons de Paris., rapporte que Balzac, à l'époque où il demeurait rue Cassini, avait dans son cabinet une statuette de Napoléon, avec cette inscription : Ce qu'il avait commencé par Tépée,je l'achèverai par la plume.
Napoléon a, c'était, auxycux de Balzac, le génie supérieur, le modèle a imiter en l<>i i .
1 Mme Surville, Balzac, loe. cit.
'- Balzac nous a laissé de Napoléon un portrait qui peut aller de pair avec celui de Stendhal et encore ne sommes-nous pas certain que le romancier n'ait pas été supérieur au psychologue ; on va pouvoir en juger :
Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoléon ? Un n homme qu'on représente les bras croisés, et qui a tout fait ! qui a été le « plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs; singulier génie, qui a promené
h somme, écrivait-il .1 Mme Flanska, voici le jeu que je joue : quatre hommes auronl eu dans ce siècle une influence immense : Napoléon ', Guvier et < l'Connell : je v Irais être le quatrième. Le premier a vécu 'lu sang de l'Europe, il s'esl inoculé des armées : > cond a épousé le globe : le troisième s'esl incarné un peuple : moi, fourni p»rif une société tout entière 'i<ni>; ma tètt
Balzac se croyait réellemenl appelé h refondre l'étal social et, .'1 maintes reprises, il oui la velléité d'aborder la carrière |> >lili-
■i partout la civilisation armée sans la llxer mille pari : un homme qui ne « pouvait tout faire parce qu'il voulait tout : prodigieux phénomène de vo- « lonté. domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait
■ mourir de maladie dans son lit, après avoir vécu au milieu des balles el « des boulets, un homme qui avait dans la tête un code el une épée, la
parole et l'acUon ; esprit perspicace qui a toul de> xcepté - 1 chute ;
■ politique bizarre, qui jouait les hommes à poignées par économie, el qui n respecta trois têtes, celle de Talleyrand, de Pozzo di Borgo el de Mel
« ternich, diplomates dont la mort eut sauvé l'empire français et qui lui « paraissaient peser plus que des milliers de soldats homme auquel, par o un rare privilège, la nature avait laissé un cœur dans smi corps de « bronze ; homme rieur et bon, à minuit, entre des femmes, et, le matin,
■ maniant l'Europe commr une ieune DUe qui s'amuserait a fouetter l'eau 0 de son bain : Hypocrite el généreux, aimant le clinquant ri simple, s;ms « koiU et protégeant les arts, malgré ses antithèses, grand en tout par
■ instinct et par organisation : César •> vingt-cinq ans. Cromwell à tren- « te : puis, comme un épicier du Père -Lachaise, bon père et bon é| \
Kniin, il a improvisé des monuments, des empires, des rois, des codes
0 des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que de justesse \ a-
« t-il pas voulu faire de l'Europe la 1 rance ! El après nous avoir fait pe-
-urla terre de manière :i changer les lois de la gravitation, il nous
« a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis la main sur nous. Kt
« lui, qui avait pris un empire avec 9 10m, perdit son nom au bord de
» son empire, dans une mer de sang el de soldats Homi [ui, tout pen-
« sée et tout action, comprenait Desalx et F ihé Tout arbitraire et tout
« justice à propos ! le vrai roi, en un mot ! »
Cette admirable page ne méritait-elle pas d'être exhumée ?
1 C'étaitsans doute la hantise de Napoléon qui lui faisait répondre h ceux qui le raillaient sur sa petite taille il n'avail que cinq pieds : • que les grands hommes étaient presque toujours petits M faut que la tête soit près du cœur, ajoutait-il, pour que ces deux puissances qui gouvei l'organisation humaine fonctl enl bien. 1 V. Balzac, par Madame
Ville, p. 198.
que. Il se sentait, disait-il, c< une vocation irrésistible vers la gloire el le pouvoir ». Heureusement, mieux inspiré que Hugo et que Lamartine, ses rivaux en gloire, il ne persévéra pas dans son erreur: ses électeurs le firent rentrersous la tente et sagement il nY>-a\ a pas d'en sortir.
Songe-t-on à ce qu'il sérail advenu s'il lui allé s'asseoir sur les lianes de l'Assemblée nationale ? Le suffrage universel est un minotaure qui a fait assez de victimes pour que uous n'ayons pas à regretter qu'il ait respecté un Balzac.