LE RÉALISME DE BALZAC
Du merveilleux discours qu'a prononce M. Brunctière aux récentes fêtes de Tours, nous nous plaisons à détacher cetéloquenl passage :
Kn littérature, ou tout au moins en prose, on éprouve an vif plaisir, très naturel el très légitime, à voir se dessiner sous la transparence des mots, les contours précis de l'idée Mais nous sommes de venus plus exigeants depuis lors. El dans le roman, comme au théâtre, nous nous sommes aperçus que le style ne consistai) essentielle
ment ni ilans une correction donl le mérite, en som ne va |ias au
delà de savoir mettre l'orthographe, ni dans une Facilité, dans une abondance, dans un lluv de discours qui unissent, — ainsi la prose île i ieorge Sand, — par donner la sensation de la monotonie, ni dans cette écriture artiste qui a l'ait le désespoir de Flaubert, mais peutêtre uniquement dans le don de l'aire vivant... l'aire vivant, voila ce que l'artiste moderne se propose avant tout : C'esl là-deSSUS que nous
le jog s : c'esl ce qui assure, endépil des maîtres d'école, la durée
de son oeuvre, et, en ce -.eus, le stj le, tel que les grammairiens l'entendent, n'est et ne doit être qu'un moyen.
Avant M. Brunetière, M. Paul Fiat, un critique singulièremeiil subtil, avail exprimé la même pensée mais sous une Forme plus synthétisée :
« Le penseur moderne esl conduit à envisager le style, ainsi qne le sentirent toujours par intuition les grands artistes de lel
très, avani el par-dessus toul coi fait d'émotion '.
Chez Balzac, comme chez tous les I imesvraimenl supérieure,
le phénomène émotif double, en effel . le phénomène intellectuel.
' P. Plat, Seconds Essait tur l',al-t.i^
Le monde des concepts, des idées générales, loin de rester comme dans le cerveau d'un homme ordinaire ou d'un froid logicien, un phénomène de pure abstraction, se confond avec sa sensibilité d'écrivain, si bien i|iie. derrière chacune de ses pages principales, nous voyons transparaître tout son tempérament, toute sa vie organique '. »
Pouvait-on qualifier en termes plus expressifs, plus << propres », les qualités du style de Balzac? Balzac s'est reflété tout entier, peut-on dire, dans les œuvres émanées de son puissant cerveau. Reste à déterminer comment, dans ce cerveau, ressuscitaient le> images perçues d'abord par les sens.
On sait qu'à l'heure actuelle, sous l'impulsion deCharcot et de son école, el surtoul à la suite des belles éludes de M. Th. Bibot el ses élèves, on classe les individus en auditifs, visuels ou moteurs, selon que l'ouïe, la vue ou le tael sont tout d'abord impressionnés, <m s'est posé la question pour Balzac, on a recherché dans quel compartiment on pouvait loger son « cas » ; cas évidemment complexe! Balzac, en effet, est, nous le répétons, à la fois un intellectuel et un sentimental: « Les images qui, le plus fréquemment, ressuscitaient dans son cerveau étaient les images de pensées etles réminiscences de sentiments*. •■ Mais s'il a excellé dans la renaissance des clat-s d'âmes, selon une très heureuse expression3, il n'en a pas moins donné la preuve d'une puissance de vision, d'une faculté véritablement extraordinaire d'évocation; c'éël donc, outre un psychologue, un visuel, par beaucoup de côtés. Chez lui l'expression verbale sert presque toujours àla reproduction d'un état dame: d'où l'intensité de vie qui se dégage de la moindre production de l'auteur de la h Comédie humaine ■ .
1 P. Fiat, op , cit.
-Seconds Essais sur Balzac, p. 16.
J De M. Paul Fiat.
Pour avoir, du reste, une idée suffisante de ce don, presque spécial ;'i Balzac, on n'a qu'a se reporter à ce que le romancier a
lui-mêi 'iiil. au débul de son Faci ■•> Cane : on ne saurai!
trouver d'arguments plus décisifs:
Chez moi l'observation étail déjà devenue intuitive, elle pénétrai) 1 Ame sans négliger le corps : ou plulôl elle saisissait si bien les dé tails extérieurs qu'elle allait sur le champ au delà : elle me donnai! la faculté de vivre de la vie de l'individu sur laquelle elle s'exerçait, en me permettant de me substituer à lui, comme le derviche des Mille rt une Xitits prenait le corps et l'âme îles personnes sur lesquelles il prononçait diverses paroles.
Lorsque, entre onze heures el minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant de l'Ambigu-Comique, je m'amusais à les suivre. depuis le boulevard «lit Pont-aux-Choux jusqu'au boulevard Bi au marchais. Ces braves gens parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue ; de lil en aiguille, ils arrivaient à leurs affaires, la mère tirait son enfant par la main, sans écouter ni ses plaintes aises demandes. Les deux é] \ comptaient l'argent qui leur serait payé le lendemain. Us le dépensaient de vingt manières différentes. C'étaient alors des détails de ménage, des doléances sur le prix excessif des punîmes de terre ou sur la longueur de l'hiver el le renchérissement des mottes, des représentations énergiques sur ce qui était dû au boulanger, eniiu des discussions qui s'envenimaient etoù chacun déployait son caractère en mots pittoresques. En entendant ces )reiis, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur I ■ dos, je marchais les pieds dans leurs souliers perces ; leurs désirs, leurs besoins, toiil passait dans mon Ame el mon âme passai! dans la leur ; c'était le rêve d'un homme éveillé '. Je m échauffais avec eux contre
1 ■ Levé ■' minuit, assis douze heures de suite enfermé chez lui pendant deux mois, perdant le sens des objets extérieurs, jusqu'à ne plus recon naître les rues, il s'en ivre de son œuvre, il en comble Bon Imagination, il est hanté «le ses personnages, il en esl obsédé, il en a la vision . lisent et souffrent en lui, si présents, bI puissants que - Ils s., développent d'eux-mêmes avec l'Indépendance el In i -~iie,i. -,ii-,--
Réveillé, il reste ;i ,|. MU pl'Ul-r 'lui- BOD levé II . T.ilt pl'es.pie ;ill\
nements qu'il raconte : i Je pars pour Mençon, pour Grenoble, lemeu-
les chefs d'atelier qui les tyrannisaient ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi. par l'ivresse des facultés morales et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don ? Est-ce une seconde vue ? Est-ce une de ces qualités iluiit l'abus mènerait à la folie ? Je n'ai jamais recherché les causes de cette puissance : je la possède et je m'en sers, voilà tout '.
C'était par une sorte d'auto-suggestion que Balzac donnait à ses héros imaginaires le mouvement, la vie de personnages réels. Bien plus, c'étaient pour lui les seuls qui existassent '-. ( In peut présumer que Balzac s'appliquait à lui-même la théorie si curieuse du docteur Richard sur les hallucinations volontaires.
Le D' Richard disait que l'aima n'exprimait (l'une façon au>si saisissante l'horreur qu'il éprouvait, au momentoù il entrait en scène au cinquième acte d Andromaque, que parce qu'il s était mi- lui-même en proie à une horreur terrible, au moyen d'une hallucination volontaire, qui lui faisait réellement voir la salle tendue de noir et peuplée de squelettes et de tètes de mort.
Eh bien, ne peut-on pas admettre que Balzac par une force intense de volonté et de concentration cérébrale, en arrivai! à ce degré d'hallucination mentale, de se croire lui-même un ou successivement plusieurs des personnages créés par son imagination, de pénétrer dans le fond de leurs âmes, d'entrerdans leurs caractères, de s'affubler de leurs costumes, de leurs travers, de
rent Mlle Cormon, M. Bénassis, » Il vient donner à ses Amis des nouvelles de son monde imaginaire, comme on en donne du monde véritable.
Savez-vous qui Félix de Vandenesse épouse ? Une demoiselle de Grandville. C'est un excellent mariage qu'il l'ait là, les Grandville sont riches, malgré ce que Mlle de Bellefeuille a coûté à cette famille. » Il faut avoir cette puissance d'illusion pour créer îles âmes, » Taine, op. cit.. p. 76.
1 //. Je Balzac, par Théophile Gautier, p. 30-38.
"- Un jour, Jules Sandeau, revenant d'un voyage, parlaitde sasœur malade ; Balzac l'écoute quelque temps, puis lui dit : i Tout cela estbien, mon ami, mais revenons à la réalité : parlons 'I I ugénie Grandet. »
leurs ridicules, de s'inoculer leurs \ ices, il n -~i-~(<'r enfin, témoin attentif el observateur, aux scènes dramatiques ou comiques, résultant du contael de leurs personnes ou du choc de leurs |ia~sions
Gautier, qui connaissail bien son Balzac, avanl toul autre a un- en reliel ce don d'avatar que possédai) le romancier, c'est-à-dire cette propriété de s'incarner dans des corps « I î lli'- — rents el d'y vivre le temps qu'il voulait.
... Le nombre des avatars de Vichnouest fixé a dix ; ceux de Balzac ne se comptent pas : el de plus, il pouvait les provoquer a volonté. Quoique cela semble singulier .1 dire en pleii \i\ siècle, Balzac fût un voyant. Son mérite d'observateur, sa perspicacité de phj Biologiste, génie d'écrivain ne suffisent pas pour expliquer l'infinie variété des deux ou trois mi Ile types qui jouent un rôle plus ou moins important dans la Comédie humaine, il ne les copiait pas, il les vivait idéa lement. revêtait leurs habits, contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, était eux-mêmes tout le temps nécessaire. De là viennent ces personnages soutenus, logiques, ne se démentant et nes'oubliant jamais, doués d'une existence intime et profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions, font concurrence à l'état civil, l nvérltablesang rouge circule dans leurs veine-,, au lieu de l'encre qu'infusent à leurs créations les auteurs ordinaires ■'.
Mais cette faculté, Balzac ne la possédai! que pour le présent.
Il pouvait transporter sa pensée dans un marquis, dans un financier, <Lins un bourgeois, dans an homme du peuple, dans une femme ilu momie, dans une courtisane, mais les ombres du passe n'obéi S saient pas à son appel : il ne Mit jamais comme Goethe, évoquer du Tond de l'antiquité la belle Hélène et lui faire habiter le manoir gothique de 1 aust. Sauf deux ou trois exceptions, son œuvre est moderne; il s él ut assimilé les vivants, il ne ressu6< itail pas les morts ■'.
1 J. Lemer, Bal\at p, 65 1 Th. Gautier, op. cit., p 1 1 le 1 taulier, toi . at.
C'est que Balzac prétendait h faire vrai avant tout — et c'est même pour cela que les naturalistes de l'école de Zola, ceux qu'on a appelé la queue de Balzac, s'est réclamée do lui. Mais, par une ironie piquante, c'esl précisément quand il vont faire trop prat qu'il s'égare. Heureusement que son tempérament de poète reprend tôt le dessus et que le sentimental prédomine Yintelleetuel. " Il pensait avec tout son cerveau., et dans l'application particulière qu'il faisait au roman, tout l'acquit antérieur du spécialiste se présentait et se transmuait en poésie. 11 va là un travail latent, fort difficile à préciser, car la part de Y inconscience v est considérable, tout autant que celle des facultés intuitives l.»
il y aurait, précisément, à rechercher — et c'est un sujet d'étude que nous ne faisons qu'indiquer — quelle a été la part du subconscient dans l'œuvre de Balzac. .M. le D' Chabaneix, qui a écrit surla questiondes pages si étudiées, aurait là matière à un travail qui ne serait pas d'un mince intérêt.
Pour en revenir à Balzac, il importe de noter que. si, un des premiers, le premier peut-être, il introduisit la science, et non pas seulement la science médicale, dans le roman, ce ne fut qu'inconsciemment et. comme on l'a dit avec une pointe d'humour, pour montrer qu'il était » fort ». L'homme imaginatif transperce, malgré tout, cette enveloppe hérisséede termes techniques, dont il s'est affublé Comme à plaisir, ne se rendant peutêtre pas compte lui-même qu'elle L'enlaidissait, au lieu de l'embellir. Mais, dégagé de sa gangue, le diamant scintille, et c'est, en certaines pages, comme un ruissellement de pierres précieuses.
En lin d'analyse, ce qui constitue la supériorité de Balzac siliceux qui lui ont succédé et ont prétendu avoir hérité de sa méthode, c'est qu'il était artiste avant d'être un savant, et c'esl là ce qui constitue son originalité.
' P. Fiat, op. cit