‹ Balzac ignoréChapitre 10 sur 17 · LETTRE DE M"® H · texte numérisé non relu

LETTRE DE M"® H

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DOCTEUR NACQUART ie Fonlenay-Nacquarl).

90 BALZAC IGNOliÉ

de veilles et d'études ; l'espérance de pouvoir compléter son œuvre et, plus que tout cela, le bonheur intérieur qu'il venait de conquérir.

Quelques aberrations passagères, mais rares encore, no tardèrent pas à suspendre parfois cette intelligence et à rétonner lui-même, car il se cherchait au retour.

Le mal fît bientôt des progrès tels que les inspirations d'une âme aussi ardente par affection, non plus que les S.oins les plus incessants de l'art, agrandis encore par le dévouement, ne pouvaient plus retenir une vie qui s'échappait.

M. de Balzac mourait dans la nuit du 18 au 19 août 1850.

Docteur Nacquart.

Avant que se soient déclarés les premiers symptômes de la maladie qui devait avoir un dénouement mortel, on ne relève dans la vie de Balzac que des épisodes morbides sans importance.

En 1832, l'année du choléra, Balzac avait été victime d'un accident de voilure, dans des circonstances qui ont été, ailleurs, inexactement rapportées (1).

Mme de Girardin possédait, à cette époque, un tilbury ; elle voulut l'essayer dans les Champs-Elysées, alors la promenade à la mode. A peine était-il en marche que le véhicule chavirait ; la jeune femme eut la main contusionnée par un frôlement des roues.

<1 Cf. Balzac et ses amies, par G. Ferry.

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Peu de temps après, Balzac tombait en avant, sur le sol, presque à l'endroit même (1) où Mme de Girardin avait fait une chute si malencontreuse. Sa figure enfla et il dut garder quelques jours la chambre, assez pour l'empêcher d'assister à une soirée donnée pour célébrer l'anniversaire de son admiratrice et amie. Il s'en consolait, en songeant que ce n'était pas le choléra et que personne ne pourrait dire : « M. de Balzac a le choléra, nous allons le perdre ! » (2).

Plaisanterie à part, il fut plus malade qu'il ne voulait l'avouer, et, pour la première fois de sa vie, il fut « saigné très copieusement » ; il lui fut ordonné « de ne pas écrire et même de ne pas penser, de demeurer dans un calme parfait ». Il conservait des suites de son accident, encore un mois plus tard, « quelques contusions, principalement au bras gauche ».

(1) Voici la lettre que Balzac adressait à Mme Emile de Girardin, le 31 mai 1832 :

« Nous étions, Madame, destinés Tun et l'autre à connaître les effets du tilbury dans tous leurs développements ; et, non loin de ce même endroit où vous fûtes si indélicatement traitée, j'ai été mis en contact avec les héroïques pavés de juillet. Cette tête, cette belle tête, enfin cette tête... que vous connaissez, a porté de la manière la plus malheureuse, et je ne sais si quelque rouage de la mécanique ne s'est nas détraqué dans mon cerveau. »

(2) V. la Correspondance de Palzac. t. I, p. 146.

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Cette année, il joua positivement de malheur. Il avait entrepris le voyage de Paris à Lyon ; en ce temps-là, on parcourait environ une lieue par heure, avec les diligences qu'ont connues nos pères. Balzac était juché à l'impériale. A Thiers, en voulant regagner son poste élevé d'observation, le pied lui glissa sur le marche-pied d'en haut et le fer lui fit « un petit trou à l'os de la jambe droite ».

Il a conté lui-même sa mésaventure, dans une lettre qu'il écrivait d'Aix, au mois de septembre (1832) :

En montant sur Timpériale, mandait-il à Mme Ziilma Carraud, à Angoulême, au moment où j'avais lâché les cordons de cuir à l'aide desquels on se hisse, les chevaux sont partis et je suis tombé ; mais, en tombant, j'ai ressaisi une lanière et je suis resté suspendu. Le coup dont j'ai frappé la voiture, par suite de ce poids de quatrevingts kilogrammes que nous avons constaté, a été violent, et le fer d'un marchepied m'a ouvert le tibia. Le pantalon, la botte, la blouse, tout a été coupé.

Je ne me suis fait panser qu'à Lyon ; aujourd'hui, je ne suis pas encore guéri ; mais l'escarre s'est formée après quatre bains ; je marche et, grâce aux soins des conducteurs, qui m'ont toujours fait un lit sur leurs impériales, j'irai bien dans deux jours. J'ai déjà pu aller au lac du Bourget en voiture.

C'était, en réalité, une fracture du tibia, avec plaie et esquilles, dont Balzac, malgré son optimisme apparent, dut reconnaître l'existence, sur le témoi-

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gnage formel des médecins qui le soignaient. Le « bobo » du début s'était transformé en un abcès ; une escarre s'était produite et le diagnostic que nous venons d'indiquer s'était confirmé.

L'année qui suit, le romancier est de nouveau condamné à l'inaction : lecture, lettres, écriture, il lui faut se sevrer de tout cela, qui le fatigue, et « rester, comme Nabuchodonosor, sous forme de bête » (1).

Au mois de novembre suivant, il est repris de ses névralgies ; son docteur, les attribuant à un travail excessif, l'a menacé de l'inflammation du tégument des nerfs cérébraux {sic).

— Oui, docteur, lui a-t-il répondu, si je faisais excès sur excès ; mais, depuis trois ans, je suis chaste comme une jeune fille, je ne bois jamais ni vin ni liqueurs, mes aliments sont pesés et la recrudescence de ma névralgie apaisée venait moins de travail que de chagrin

De son propre aveu, cependant, il est excédé de besogne. De minuit à midi, il compose ; de midi à 4 heures, il corrige des épreuves ; à 5 heures, il dîne ; à 5 heures et demie, il est au lit ; il se réveille à minuit... et il recommence !

Les effets de ce labeur intensif ne se font pas attendre : il tombe dans un état de prostration qui ne laisse pas que de donner de grandes inquiétudes

(1) Revue de Paris (1894), lettre du 29 mai-i" juin 1833.

à son entourage et au bon docteur Nacquart, quî lui fait d'amicales remontrances :

— Vous mourrez, lui dit-il, comme Bichat, comme Béclard, comme tous ceux qui ont abusé, par le cerveau, des forces humaines, et ce qu'il y aura d'extraordinaire en vous, c'est que vous, vous le plus énergique interdicteur du mouvement, vous l'apôtre qui prêchez l'absence de pensée, vous qui prétendez que la vie s'en va par les passions et par les mouvements du cerveau, plus encore que par les mouvements corporels, vous serez mort pour avoir oublié les formules que vous formuliez !

Selon sa propre expression, la nature se vengeait du dédain qu'affichait Balzac pour ses lois. Ses cheveux tombaient à poignées et blanchissaient à vue d'œil. Comme il restait « souvent vingt-cinq heures assis », il s'empâtait manifestement.

Une congestion cérébrale, légère, ne lui servit pas d'avertissement ; il continua à rester à sa table de travail plus de vingt-quatre heures sans désemparer.

Au mois de septembre 1835, Balzac se plaint d'une douleur au côté droit, qu'il soigne par des bains, en attendant qu'il consulte... la somnambule !

En juin 1836, il éprouve un nouveau « coup de sang » ; il perd parfois le sens de la verticalité et, jusque dans son lit, il lui semble que sa tête tombe tantôt à gauclie, tantôt à droite, en équilibre insla-

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ble. Quand il se lève, il est « comme emporté par un poids énorme qui serait dans la tête ». Il comprend, ajoute-t-il, « comment la continence absolue de Pascal et ses immenses travaux l'ont amené à voir sans cesse un abîme à ses côtés et à ne pouvoir se passer de deux chaises de chaque côté de la sienne » (1).

Trois années se passent sans rien de notable.

Le 2 juin 1839, Balzac manque de se casser la jambe. Il habitait alors sa propriété des Jardies ; en allant voir les dégâts produits par un orage, le pied lui a glissé : tout le poids de son corps a porté sur le pied gauche, « qui s'est tordu sous la masse et tous les muscles qui enveloppent la cheville se sont violemment écartés et ont craqué avec un grand bruit » (2).

La douleur lui fait croire qu'il avait la jambe cassée ; le chirurgien de Versailles, accouru auprès de lui, l'assure qu'il en a pour quinze jours au moins à garder le lit ; il le gardera quarante jours (3).

Le 10 mai 1840, Balzac fait savoir à son habituelle correspondante quïl est, à nouveau, alité, chez sa

(1) Lettre à Mme Ilanska, octobre 1836.

(2) V. l'autographe reproduit p. 97.

(3) Lettre à Mme Hanska (Reçue de Paris, 15 février i899j.

sœur, « depuis le surlendemain de la représentation de Vautrin ». Son mal était une atteinte de névralgie cérébrale, causée par un coup d'air reçu sur le chemin de fer » (1).

L'année d'après, il va en Touraine et en Bretagne, pour se reposer. A son retour, le docteur Nacquart le condamne « à un bain de trois heures par jour, à boire quatre pintes d'eau, à ne pas se nourrir », attendu que « son sang se coagulait ».

Au début de 1844, Balzac consulte le docteur Roux, qui lui conseille le voyage à pied, comme le seul moyen de faire cesser la disposition qu'a son organisme cérébral à s'enflammer.

A la congestion du cerveau vient bientôt s'ajouter la congestion du foie : il habitait alors Passy, dans cette maison que l'on a transformée en un Musée, qui a été récemment inauguré. Il devait y être, bientôt, repris de ses névralgies, qui nécessitèrent l'application de sangsues et de vésicatoires.

Son médecin le suppliait de mettre au moins quelque intervalle entre ce qu'il appelait ses « débauches de cervelle ». — « Gela finira nécessairement j)ar quelque chose de fatal », lui prédit-il ; « vous y crèverez », lui dit-il brutalement un jour, si vous ne vous reposez !

(1) Revue de Paris, ann. cit., 1*' mai, p. 88.

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Vous :êtes prié d'assister aux Couvoi , Service et Eoterrement , de Monsieur Hohorê DE BAIiZAO, décédé le IB août 1850, à l'âge de 51 ans, en son domicile» rue Fortunée, 1" 14, qui auront lieu le mercredi 21 courant, à 11 heures du matin, en l'église Saint-Pbilippe- !u-RouIe, sa paroisse.

On se réunira i la Gbftfelle do quartier Beaujoo , rue du Faubourg-Saint-Honoré , 193.

IDe |Jr0&in&i0.

De ia pan de Madame Eve DE BALZAC , née C'»« RZEWUSKA , sa Veuve, et de toute la famille.

{Bibliothèque de la Ville de Paris) LETTRE DE FAIRE-PART DU DÉCÈS DE H. DE BALZAC

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Balzac convient lui-même que la mémoire des noms lui échappe ; qu'il cherche dans la conversation, très péniblement parfois, les substantifs, et que le repos lui serait nécessaire ; mais il a des dettes, il faut les payer et le forçat reprend sa chaîne !

Le romancier reste dans son pavillon de Passy, jusqu'en 1848, époque à laquelle il va rejoindre à Wierzchownia celle qu'il a résolu de lier à sa destinée. De cette résidence, il écrit à sa mère qu'il vient d'avoir une bronchite, qui est venue compliquer « l'affection chronique que traite le docteur. Maintenant, il n'y a plus que les mouvements de haut er^ bas et les mouvements de bras qui déterminent des étouffements ». Il peut marcher et même monter sur des collines, sans trop de peine (1).

Ce sont les premiers signes (2) de l'affection car-

(1) Lettre à Mme de Balzac mère (6 nov. 1848).

(2) Balzac attribuait sa maladie de cœur à la secousse qu'il avait ressentie à la suite de la Révolution de 1848 ; du moins peut-on l'inférer de cette lettre à Urne Surville : << ...Je reste ici cloué par la maladie. Hélas ! j'ai payé tribut à 1848, comme tous ceux qui en sont morts ou qui en mourront! Seulement, mon tempérament de taureau donne du fil à retordre à la souveraine de l'humanité : je fais partie de l'opposition qui s'appelle la vie. A la suite des chagrins de février, qui a sapé fortune et littérature, il s'est déclaré chez moi, pendant que j'étais à Sache, une hypertrophie du cœur (tiens cela secret pour ma mère !) ...Les atrocités de la dame que tu sais ont été l'origine du mai ; puis les désastres de 1848. qui m'ï

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diaque qui devait terrasser Balzac moins de deux années plus tard.

En février 1849, Mme Hanska se rendait à Kiew, où les affaires réclamaient sa présence. Balzac était du voyage. Le froid était intense, comme en 1812. Le romancier fut repris d'un rhume violent, qui le fit cruellement souffrir. Pendant vingt jours, il dut garder la chambre à Kiew.

Ce rhume malencontreux obligea Balzac à suspendre le traitement de sa maladie de cœur. Alors, les étouffements le reprirent, compliqués d'un affaiblissement total du système musculaire (1). Un mouemporté soixante mille francs de travaux sur lesquels je comptais... » La maladie s'était aggravée, il le reconnaissait, sous rinlluence du climat meurtrier de la Russie.

« ...Cette horrible maladie, horrible pour un homme de ma vivacité (car est-ce vivre que de prendre garde à tout, à la moindre expression de sentiment, à une parole trop vive, à un pas trop rapide ?) s'est compliquée, depuis quinze jours, du tribut que je paye au climat. Jusqu'à présent, je n'avais pas ressenti les influences de ce climat asiatique. C'est effrayant ! j'ai des migraines tous les jours, je dors avec des maux de tête continuels. Ici, chaleur et froid, tout est excessif. L'Asie nous envoie des vents chargés de principes tout autres que ceux de l'atmosphère européenne. »

(1) Il écrivait à sa sœur, le 3 mars 1849 : <« L'hiver ne nous a pas épargnés ici : nous avons eu les froids de 1812, et j'ai été pris, à Kiew, d'un quatrième rhume qui m'a fait longuement et cruellement soulTrir ; le traitement de la maladie de cœur et du poumon étant interrompu, je n'avais plus de force, car la période où j'en suis est un afTaiblissement total du système musculaire dans ces deux organes. De là ces

ce

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