MAISON HABITÉE PAR BALZAC, RLE CASSINI
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plaça beaucoup ; une partie des ouvrages plus haut cités a été écrite à Saint-Firmin (Oise), sur la Nonette près de Senlis, à Malfliers (Seine-et-Oise), près d'Ecouen, à la Bouleaunière, petite terre près de Nemours, et enfin à Sache.
Le séjour de Balzac au château de Sache nous procure l'occasion de produire certains détails peu connus sur la manière de vivre de Balzac à la campagne. Nous en devons la connaissance à M. le docteur A. Fournier (1).
D'ordinaire, à Sache, Balzac se levait de bonne heure et s'en allait soit par le bourg, soit à travers la campagne, s'adressant à tel ou tel, l'interrogeant et se renseignant sur ses affaires personnelles, sur celles de ses voisins ou sur celles de la commune.
Parfois Balzac se renfermait dans sa chambre et y restait plusieurs jours. C'est alors que, plongé dans une sorte d'extase et armé d'une plume de corbeau, il écrivait nuit et jour, s'abstenant de nourriture et se contentant de décoctions de café qu'il préparait lui-même (2).
(1) Op. cit., p. 32-33.
(2i C'est de Sache (1834) qu'est datée la lettre de Balzac à sa sœur, reproduite ci-dessous :
" Le temps que durait jadis l'inspiration produite par le café diminue : il ne donne plus maintenant que quinze jours d'excitatiou à mon cerveau ; excitation fatale, car 2ile me
La personne qui avait renseigné le docteur Fournier ajoutait que Balzac ne pouvait demeurer longtemps dans le même lieu. Ce bes>oin de changement était chez lui si prononcé que souvent ni ses parents, ni ses amis ne connaissaient sa résidence essentiellement temporaire. C'est ainsi qu'il fut impossible de le trouver, lorsqu'on l'appela pour faire son service dans la garde nationale.
C'est bien, en effet, une sorte de « manie ambulatoire », quelque peu pathologique, qui poussait Balzac à quitter un endroit pour l'autre, sans jamais se fixer, qui lui faisait quitter Sciché pour Paris, Paris pour Angoulême. Encore, pour expliquer son voyage à Angoulême, avait-il le prétexte d'y aller retrouver de bons amis.
Balzac passa à Angoulême quelques semaines de
cause d'horribles douleurs d'estomac. C'est au surplus le temps que Rossini lui assigne pour son compte... Laure, je fatiguerai tout le monde autour de moi et ne m'en étonnerai pas. Quelle existence d'auteur a été autrement ? mais j'ai la conscience de ce que je suis et de ce que je serai... Quelle énergie ne faut-il pas pour garder sa tête saine, quand le cœur soulTre autant ! Travailler nuit et jour, me voir sans cesse attaqué quand il me faudrait la tr.'inquillité du cloître pour mes travaux ! Quand l'aurai-je ? Taurai-je un seul jour ? que dans la tombe, peutêtre !... On me rendra justice alors, je veux l'espérer !... Mes meilleures inspirations ont toujours brillé, au surplus, aux heures d'extrêmes angoisses ; elles vont donc luire encore ? « Je m'arrête ; je suis trop triste. Le Ciel devait un frère plus heureux à une sœur si alTcctionuée. »
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la fin de juillet et du commencement d'août 1832 ; il était alors fatigué, « comme un galérien de plume et d'encre », selon son expression. La cause de cette grande lassitude était l'élaboration de Louis Lambert, ouvrage qui lui avait coûté beaucoup de recherches et une grosse besogne préparatoire (1).
A la suite de cette contention d'esprit, il ressentit des douleurs de tête si aiguës qu'il craignit une attaque de folie (2). Pour se remettre de ses fatigues, il partit pour Aix-les-Bains.
Est-ce à son retour, ou pendant qu'il était à Angoulême (3), qu'il alla passer quelques jours à Limoges ? Nous pencherions plutôt pour cette dernière hypothèse.
(i) Le 27 août de cette môme année, il écrivait à sa mère :
" Aix, 27 août iS32.
" Ma bonne et excellente mère,
« Ce voyage que tu m"as mis à même de faii« m'était bien nécessaire, j'avais un besoin absolu de distraction. J étais accablé de la fatigua que m'a causée Louis Lambert ; j'avais passé beaucoup de nuits et fait un tel abus de café, que j'éprouvais des douleurs d'estomac qui allaient jusqu'aux crampes. Louis Lambert est peut-être un chef-d'œuvre; il m'a coûté cher : six semaines d'un travail obstiné à Sache et dii jours à Angoulême. Pour le coup, certains amis me prendront peut-être pour un homme de quelque valeur... »
(2) G. FePvPvY, Balzac et ses amies, p. 71-72.
(3) C'est à Angoulême qu'il écrivit ou dont il data plusieurs de ses ouvrages, entre autres Le Médecin de campagne, (V, Balzac à Limoges, par A. Fray-Fourmep., p. 7.;
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Le premier séjour de Balzac dans la cité des porcelaines passa presque inaperçu. Il échappa à la presse locale qui, vers le même temps, signalait le passage de Georges Sand, venant d'explorer les montagnes du Bas-Limousin et de l'Auvergne et se rendant à Montluçon et à Saint-Amand, afin d'y recueillir certains détails topographiques pour la confection d'un roman. Les séjours ultérieurs de Balzac à Limoges restèrent tout aussi ignorés du grand public (1).
C'est probablement dans cette ville qu'il connut le personnage, longtemps énigmatique, qui l'accompagna dans un voyage que Balzac fit en Italie au mois d'avril 1836. Costumé en page et répondant ju nom de Marcel, Mme Caroline Marbouty (qui a signé ses productions littéraires du pseudonyme de Claire Brunne), intrigua tout le monde, y compris les diplomates : certains la prirent pour George Sand, ce dont elle se montra très flattée. Mais c'est assez parler d'un bas-bleu obscur ; revenons à Balzac.
En quittant la rue Cassini (1834), Balzac était allé habiter rue des Batailles, n° 12.
La rue des Batailles, partant de la barrière, allait
(1) M. Fray-Fournier, dans sa plaquette, d'une lecture si riche de faits nouveaux, a révélé de bien intéressantes particularités sur Claire Brunne et sur le passage de Balzac à Limoges, particularités que les biographes de Balzac ont, à notre connaissance, omis de signaler.
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rejoindre la rue de Chaillot en un carrefour qui est devenu la place d'Iéna. La rue des Batailles traversait d'abord les terrains vagues du Trocadéro et remontait vers Paris, selon une direction qui serait celle de l'avenue d'Iéna. Les numéros de la rue des Batailles devaient être à peu près ceux qui désignent aujourd'hui les premiers immeubles de l'avenue d'Iéna. Le numéro 12, où habita Balzac, a dû, selon les vraisemblances et les calculs, occuper l'emplacement où s'élève aujourd'hui le magnifique palais du prince Roland Bonaparte (1).
L'appartement habité par Balzac, rue des Batailles, lui avait été indiqué par Jules Sandeau, qui avait lui-même occupé une chambrette dans la maison. C'était un poste de domination, comme Balzac les a toujours cherchés.
Gautier a décrit ainsi le logis de la rue des Batailles : « Après la mansarde de la rue de LesHiguières, il alla habiter à Chaillot, rue des Batailles, une maison d'où l'on découvrait une vue admirable, le cours de la Seine, le Champ de Mars, l'Ecole militaire, le dôme des Invalides, une grande portion de Paris et, plus loin, les coteaux de Meudon. »
Cette rue des Batailles, qui continuait la rue de
(1) Le Parisien de Paris, 10 octobre 1897.
Chaillot (1), n*exisle plus ; elle est déterminée aujourd'hui par le commencement de la rue Pierre- Charron, la place et l'avenue d'Iéna. Une seule maison, le n° 4 de la rue Pierre-Charron, en contre-bas, indique le tracé de l'ancienne rue des Batailles (2).
Au bout de quelques mois, Balzac déménageait de nouveau pour échapper aux poursuites des recors. C'est alors qu'il acheta (1839) la fameuse propriété des Jardies, qu'après lui Gambetta devait rendre célèbre (3). En même temps, il avait un logis aérien dans Paris, au cinquième étage de l'ancienne maison de jeu Frascati, au coin de la rue de Richelieu et du boulevard Montmartre.
Vers le milieu de juillet 1841, Balzac fut obligé
(1) Il écrit, à cette date (1834), à sa sœur : « Ton mari et Sophie sont venus hier faire un détestable dîner dans ma garçonnière de Chaillot ; le procédé était d'autant plus malséant que le bon frère avait couru toute la journée pour moi voir une maison que je veux acheter. »
(2) Revue indépendante, 1884, p. 509.
(3) V. sa lettre à Mme Hanska, août 1839, in Revue de Paris, !•' mai 1899, pages 80-81. « Bien des années plus tard, Gambetta, séduit par la beauté du site, impressionné par le grand souvenir de Balzac, acheta les Jardies. On sait qu'il y mourut le 31 décembre 1882. Mais à l'époque où Gambetta se rendit acquéreur des Jardies, la maison primitivement construite par Balzac avait été transformée, modifiée, agrandie par les propriétaires précédents ; une partie de la plantation actuelle demeure l'œuvre du romancier. » Le Monde moderne, juin 1897, page 845.
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de se défaire des Jardies à un prix bien inférieur à celui qu'il l'avait payé. Il vint alors se fixer à Passy, rue Basse (1), n° 19, aujourd'hui rue Raynouard, n° 47, par suite du percement de la rue Delessert. Détail à ne pas omettre : l'ancien cabinet de travail de Balzac donne sur la maison de santé du docteur Blanche (2).
Balzac reste rue Basse jusqu'en 1847. Cette année même, au mois d'octobre, il va rejoindre à Wierzchownia (Russie), celle qui deviendra sa femme, cette Evelina qu'il avait connue dès 1833.
Il rentre à Paris le 11 février 1848, assez tôt pour assister à la Révolution du 24 février. Il prend possession du petit hôtel où, deux ans plus tard, il de-
(1) A cette époque, Passy était considéré comme village parisien. En dépit de sa dénomination, la rue Basse était une voie montante, mal pavée, solitaire et située dans cette partie de Passy qui regarde la Seine. Cette rue a disparu dans les transformations de ce quartier. Le financier Solar, autrefois directeur du journal l'Epoque, a fait, dans ses Mémoires, une intéressante description de la maison occupée par Balzac à Passy.
(2) Le pavillon qu'occupa Balzac, rue Basse, avait été habité, avant lui, par l'actrice Contât, devenue Mme de Parny. En 1843, l'hôtel de la rue Raynouard et le pavillon qui en dépendait étaient alors la propriété d'un M. Grandemain, qui habitait lui-même l'hôtel et louait le pavillon à Balzac au prix de 600 francs par an. Cette propriété appartient actuellement (1897) à la fille de M. Grandemain, Mme Barbier, qui occupe Î8 pavillon même de Balzac. (De Royaumont.)
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vait mourir, au n" 14 de la rue Fortunée (1), aujourd'hui rue Balzac (2) ; il repart quelques mois
(1) « Dans la rue Fortunée, entre le haut du faubourg Saint- Honoré et les Champs-Elysées, se dressait un pavillon, dépendance de la magnifique habitation bâtie, au siècle dernier, par le financier Beaujon. Ce pavillon conservait des vestiges de rarchitecture du XYIIP siècle ; il se composait d'un rez-dechaussée à deux étages ; de plus, il était entouré d'un jardinet très suffisant pour Paris. Balzac jugea qu'avec quelques améliorations peu coûteuses, il transformerait cette dépendance en hôtel à son usage, il se dépêcha donc de s'en rendre acquéreur... On peut voir, au musée Carnavalet, deux portes provenant de l'hôtel Balzac et données par Mme Salomon de Rothschild, ainsi qu'un album de photographies représentant les aspects intérieurs et extérieurs de la maison de la rue Fortunée, photographies exactes, exécutées avant la démolition de la demeure du grand romancier. » Le Monde moderne, loc. cit.
(2) La Ville de Paris a fait placer rue Balzac, sur le mur qui sert de clôture à la propriété de la baronne Salomon de Rothschild, une plaque en marbre blanc, sur laquelle on lit l'inscription :
Ici s'élevait l'hôtel où mourut le 18 août 1850 Honoré de Balzac auteur de la Comédie humaine né à Tours le 20 mai 1799.
C'est bien en effet dans cet endroit que s'élevait le petit hôtel acheté et habité par Balzac. A ce propos, rectifions une erreur, une légende qui a cours dans le public. On croit généralement qu'après la mort de la veuve de l'auteur de li Comédie humaine, Mme Salomon de Rothschild, ayant acheté la propriété de Balzac, donna ordre de la démolir aussitôt, pour faire bâtir sur son emplacement le somptueux hôtel — un quasi palais — dont l'entrée et la façade se dressent aujour-
plus tard et ne retourne en France qu'au mois de mai 1850. Depuis le 14 mars (1850), il était marié avec Mme Ilanska, chargée de quarante-cinq printemps (1) et d'autant de rhumatismes.
Cinq mois après son mariage, Balzac trouvait au Père-Lachaise le repos qu'après une vie errante il avait bien gagné !
d'hui rue Berryer. Eh bien, ceci n'est pas exact ; voici la vérité : après la guerre, Mme Salomon de Rothschild acheta au marquis de Bercy, qui en était propriétaire, une grande bâtisse du siècle dernier, appelée dans le quartier Saint-Honoré le château de Beaujon ; elle acheta aussi au peintre de marine Gudin son petit hôtel, attenant au château de Beaujon. Puis, ces constructions démolies, elle fit bâtir l'hôtel actuel, dont l'architecte fut M. Ohnet, le père de l'auteur du Maître de Forges. (V. Le Monde moderne, juin 1897, p. 837.)
(1) Mme de Hanska, née le 6 janvier 1804, avait épousé, en 1818, M. W. de Hanski, né lui-même en 1778, en Volhynie, dans ses terres. Elle devint veuve, pour la première fois, le 10 novembre 1847. Elle mourut le 8 avril 1882.
La dernière maladie et la mort de Balzac
Il y eut soixante ans le 19 août dernier (1910) que s'éteignait, dans un état presque complet d'abandon, l'homme de génie dont le cerveau avait enfanté cette fantastique épopée de la Comédie humaine, qui avait exigé tant d'années de surhumain labeur.
La postérité a commencé pour Honoré de Balzac et l'actuelle génération multiplie hommages sur hommages, s'emploie de toutes manières à la glorification posthume du plus célèbre, du plus prodigieux romancier du siècle passé. Mais quel monument égalera jamais cette Babel où bourdonne toute une société et dont on a peine à imaginer qu'un seul homme ait pu l'édifier ! Bien qu'il soit resté inachevé, ce monument aux proportions cyclopéennés nous effraie par son énormité et l'on se demande quel géant a pu soulever, sans aide d'aucune sorte, ce bloc formidable.
Les contemporains sont volontiers oublieux de
leurs gloires ; les générations qui les suivent, heureusement mieux inspirées, réparent parfois leurs, injustices. Ainsi en a-t-il été pour Balzac.
Cherchez, dans la presse de l'époque, l'écho, le retentissement qu'a eu la mort d'un des écrivains déjà les plus réputés, et vous découvrirez, non sans peine, noyé en seconde page dans les débats d'une politique stérile autant qu'éphémère, ce tout modeste entrefilet :
Un des écrivains les plus féconds et les plus célèbres de nos jours, M. de Balzac, vient de mourir. Ses obsèques auront lieu le mercredi 21 août, à 11 heures, en l'église Saint-Philippe-du-Roule.
On se réunira à la chapelle du quartier Beaujon, ruo Saint-llonoré, 193.
Et voilà tout ce que les journaux du temps trouvaient à dire de celui qui avait remué un monde ! Gomme Chateaubriand avait eu raison d'écrire cette pensée d'une mélancolie si hautaine : « Le génie pèse, l'homme est fragile ! »
Balzac n'était revenu que depuis deux mois à peine en France, au retour d'un voyage en Russie, où il avait été au-devant de celle qui devait porter son nom et qu'il avait, depuis tant d'années, l'intention d'associer à sa vie. Il venait d'épouser cette ctranyère avec laquelle il avait vécu un véritable
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roman par correspondance, avant de la pouvoir approcher.
Le 28 février 1832, une première lettre parvenait au romancier ; l'admiratrice fervente de l'homme qu'elle n'entrevoyait qu'à travers ses productions lilléraires était alors une jeune femme, de vingt-six à vingt-huit ans.
C'était une bien grande dame, comme on dit dans la Tour de Nesle ; elle habitait le château de Wierzchownia, en Volhynie, et était mariée à M. de Hanski, époux débonnaire, qui eut la délicatesse de ne jamais se montrer encombrant.
On a souvent conté comment Balzac se rencontra, pour la première fois, à Genève, avec l'objet de son culte : car il s'était pris d'une passion folle pour sa correspondante masquée. On a dit les suites de cette entrevue : comment Mme de Hanska ne vînt à Paris qu'en 1845 ; comment une union, projetée depuis huit ans, fut encore reculée de neuf années, sans qu'on distingue bien clairement les obstacles que l'un ou l'autre des intéressés mit tant de temps à surmonter.
Serait-ce que leur amour se fût mué en amitié, que leur ardeur eût disparu avec la jeunesse ? Troublante énigme, que les psychologues s'aviseront de déchiffrer.
Enfin, le rêve si longtemps caressé est accompli.
Balzac annonce, du fond de la Pologne, qu'il vient de s'unir, en légitimes noces, à son idole, celle à qui il avait dédié, dès le début de sa liaison, Séraphita, un de ses romans qu'il avait élaboré avec le plus de tendresse ; la femme violemment, exclusivement aimée, qui lui apportait, avec une fortune princière, l'espoir d'alléger le fardeau d'une vie tourmentée, la certitude d'un bien-être et d'une tranquillité après lesquels il avait si longtemps soupiré.
C'est son médecin habituel, celui dont il a inscrit le nom en tête du Lys de la Vallée, le fidèle et dévoué docteur Nacquart, que Balzac choisit comme confident de son bonheur. Sa joie éclate, débordante, dans cette épître, avec son orgueil, ses chimères, ses illusions tenaces de malade qui ne se voit pas approcher de la tombe.
Vous avez été sî constant ami pour moi, écrit Balzac au savant praticien, que je dois vous annoncer privément Theureuse conclusion d'un mariage nié, annoncé, calomnié par tous les envieux du monde ; or, le 14 de ce mois, l'un des plus éminents prélats, délégué par l'évêque de Zytomir pour le représenter, a béni mon union avec Mme Eve, comtesse Rzewuska, maintenant Mme Eve de Balzac.
En apprenant que je suis le mari de la petite-nièce de Marie Leczinska, que je deviens le beau-frère d'un aide de camp général de S. Exe. l'Empereur de toutes les Russies, le comte A. Rze\<uski, beau-père du comte Orlof, le neveu de la comtesse Rosalie Rzewuska, première dame d'honneur de S. M. l'Impératrice... et cent et cœUra, je vais
MADAME DE UANSKA
{Musée Balzac)
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avoir à subir mille plaisanteries... Mais le bonheur le plus complet, le plus Insolent est ce qui paye le plus de contribution à l'envie générale. Mais que m'importe ! Dieu, quelques amis, la famille de ma femme me sont témoins quo je n'ai jamais aimé qu'elle-même en elle...
L'impôt que le diable prend dans cette immense félicité, c'est une affreuse maladie de cœur, qui s'est déclarée en route, le mois de septembre 1848, mais que le docteur d'ici, lun des premiers élèves de iïllustre Franck, a entrepris de guérir, qu'il a déjà baucoup affaiblie et qu'il promet do guérir.
Je ne vous ai pas fait d'infidélité : l'urgence était là, à 800 lieues de Paris. Figurez-vous que je ne puis pas, après un an de traitement, monter vingt marches, que j'ai des étouffcmcnts sans cause, assis, ne faisant aucun mouvement, car, de faire un effort, il n'y faut pas songer.
Notre docteur Knothé (1) m'a pris exactement dans la situation où était Soulié quinze jours avant sa mort ; ainsi vous voyez que j'ai la vie en perspective au lieu de la tombe, et c'est beaucoup. Ce qui a retardé la guérison, c'est les six mois de souffrance de l'acclimatement, qui décidément est impossible ; aussi ai-je hâte de revenir en France, avec le diamant de la Pologne que j'ai conquis.
Mon bon docteur, il y a six mois, vous aviez une créance en danger de retard dans vos papiers et que vous pourriez vendre avec prime aujourd'hui, mais cette dernière maladie m'obligera, bien malgré moi, à vous prier, à mon retour, de venir me voir pour la régler, car il me faudra bien des mois avant de pouvoir monter votre escalier sans accident. Nous sommes, ma femme et moi, condamnés à vivre dans les rez-de-chaussée.
(1) Et non Korothé, comme on l'a imprimé {Temps, du 12 Juin 1908).
Le docteur Nacquart, à qui celle lellre, — dont nous devons communication à M. Jules Claretie — était adressée, n'a pas donné une lourde besogne à ses biographes. Tout ce qu'ils nous apprennent, c'est qu'il fut membre de l'Académie de médecine — et qu'il soigna Balzac !
Les relations du docteur Nacquart avec la famille d'Honoré de Balzac remontaient à l'époque où le père de Balzac quitta Tours, emmenant à Paris toute la maisonnée. L'honorable médecin connut donc, très jeune, celui que, jusqu'à sa dernière heure, il entoura de ses soins.
Balzac avait conservé, pour son vénérable médecin, le plus vif sentiment de respect ; il lui en donna un témoignage public, en lui dédiant son roman du Lys dans la Vallée. C'est au docteur Nacquart que Mme de Balzac offrit, trois mois après la mort du romancier, la fameuse canne, la canne légendaire, jonc énorme, sorte de massue, qui alimenta la verve des caricaturistes et tant intrigua le monde littéraire. En lui faisant parvenir cette canne mirifique, la veuve de Balzac y joignait cette attestation de sa gratitude pour celui qui était le destinataire du précieux cadeau :
Permettez-moi, mon cher docteur, de vous offrir un objet qui a appartenu à votre ami, à cet illustre ami qui était presque votre œuvre, dont le talent a mûri sous vos
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conseils, dont l'expérience s'est enrichie de la vôtre, que vous avez même tant de fois sauvé de la mort, jusqu'il cette maladie incurable que vous avez soignée avec un zèle et un dévouement qui, s'ils ont été sans succès, n'en sont pas du moins sentis profondément par mon triste cœur, car les soins les plus vigilants et les plus éclairés ne peuvent rien contre l'absolue et terrible volonté de Dieu...
Le mal dont avait souffert Balzac était, en effet, de ceux qui ne pardonnent pas à ceux qui en sont atteints.
Dans une notice, écrite à l'instigation d'un littérateur, qui l'avait prié de rédiger lui-même la relation des « derniers moments de Balzac », le docteur Nacquart a reconstitué l'observation, à notre gré trop sommaire, de l'illustre patient. Qu'on ne s'attende pas à lire un J>ournal, comme celui qu'écrivit Cabanis sur la maladie du grand Mirabeau ; c'est en quelques lignes seulement que le docteur Nacquart, très âgé à cette époque (1), exposait la phase ultime de la maladie à laquelle avait succombé Balzac.
(1) Né à Verrières, près Sainte-Menehould (Marne), le 5 juillet 1780, Nacquart fit ses études à l'Ecole de Santé, devint chirurgien aide-major de l'armée du Rhin, et dans celle qu'on désignait sous le nom de Gallo-Batave, puis il revint à Paris après la paix de Lunéville. Il fut reçu docteur en 1803. C'était un des adeptes les plus convaincus de Gall et de son système, sur lequel il a écrit. Il fit partie de l'Académie de Médecine dès 1823. Il en devint le vice-président en 1853 et occupa le
Nous les transcrivons, sauf à les compléter par nos informations personnelles.
M. de Balzac revenait à Paris, dans les derniers jours do mai 1850, après un séjour de près de deux années en Russie.
L'altération dont ses traits étaient empreints n'échappa point à ses amis. A plus forte raison, combien de funestes présages cet état ne lit-il pas naître dans l'esprit du médecin qui l'avait suivi, étudié, aimé dès son enfance !
Une ancienne affection du cœur, souvent exaspérée par le travail des nuits et par l'usage, ou plutôt par l'abus du café, auquel il avait dû recourir pour combattre la pro-
fautcuil présidentiel l'année suivante. Il avait vivement désiré les honneurs de cette présidence ; il venait à peine de touctier au port, 11 avait enfin atteint le suprême objet de son ambition, quand il succomba, presque subitement, à une pneumonie compliquée d'une affection du cœur, le 21 février 1854, âgé de soixante-quatorze ans. Le docteur Nacquart avait eu son temps de vogue, presque de célébrité. Il brillait alors par une grande facilité d'élocution et par des qualités remarquables d'exposition. Ses contemporains vantent sa dignité de manières, sa bienveillance, la scrupuleuse observance de ses devoirs. Il sut toujours maintenir les discussions de la doct« Assemblée, dont il fit si longtemps partie, dans la voie ûe la modération et de la courtoisie. Il était mal servi par un organe sourd et confus, il y suppléait par la gravité du maintien et une tenue sévère. Il avait joui, en son temps, d'une notoriété, comme consultant, que lui avaient méritée et sa foi profonde dans la thérapeutique, et la sollicitude qu'il témoignait à ses malades. ïi excellait h les encourager et à les remonter. Il est un dos premiers à avoir mis en œuvre cette médecine morale i\ laquelle on tend, avec grande raison, à revenir de nos jours. Il fut plus que le médecin, il était devenu le meilleur ami du romancier, auquel il prodigua jiiscprà la fin ses soins empressés.
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pension naturelle de l'homme au sommeil, venait de prendre un nouveau et fatal développement.
Et comme autant de conséquence de cette lésion, une respiration courte, haletante, lui interdisait tout mouvement ; sa parole, autrefois si soudaine et si vive, était entrecoupée et saccadée ; sa vue, Jadis si nette et si étendue, au physique comme au figuré, semblait s'être couverte d'un voile et lui faisait craindre de ne pouvoir, à l'avenir, transcrire lui-même sa pensée.
En présence de si redoutables accidents et malgré une confiance qui voulait rester excessive, nous voulûmes appeler au secours de cette grande intelligence en péril, nos collègues Fouquier, Roux, Louis et Rayer.
A plusieurs reprises, on put espérer toucher à une convalescence, de nature à faire illusion au malade lui-même, et surtout au cœur si noble et généreux et si élevé qui venait de s'identifier à cette grande destinée littéraire.
Mais la science qui avait diagnostiqué tout d'abord la complication d'une profonde albuminerie, ne pouvait plus voir là que des trêves.
Ces bons instants, ou plutôt ces moins mauvais moments, rendaient à l'âme de M. de Balzac toute sa force, à son esprit toute son étendue : aussi. Dieu seul sait-il combien on a perdu à n'avoir point recueilli les conceptions nouvelles, les caractères créés, les plans imaginés dont s'im^ prégnait sa parole, et que, pour la première fois, sa plume ne pouvait plus buriner.
Au milieu de pareils désordres organiques, M. de Balzac, qui de tout temps avait compris toute la destinée de l'homme, désira s'associer aux entretiens d'un digne ministre de Dieu, dans la bouche duquel la religion n'était que la plus haute expression de Tintelligenoe de l'univers. Combien était navrante cette sérénité d'un homme qui, jeune encore, voyait se rompre pour lui le cours d'une renommée laborieusement acquise au prix de trente années