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les ordonnances m extremis qu'avaient prescrites les médecins. Voici « son dernier repas au banquet de la vie », connue s'exprime Arsène Houssaye :
Le malade, dans un repos absolu, prendra, toutes les heures, une cuillerée à café de la potion suivante :
« R. iodure de potassium 8 1/2 ; teinture de jusquiame, 5 ; idem de digitale, 5 ; sirop de salsepareille composé, 250. »
La seconde ordonnance ne contenait que... le remède cher à M. Purgon. La troisième était destinée à combattre les évanouissements, par de fréquentes inhalations d'éther sulfurique, et les étouffements, par les ballons d'oxygène. Il ne restait plus qu'à prescrire de « faire ouvrir les portes et les fenêtres, battre les tentures et les tapis, après avoir placé en plusieurs endroits de la chambre mortuaire, des assiettes bien remplies d'une solution phéniquée ».
Avant que la tombe se refermât à jamais sur sa dépouille mortelle, le sort réservait à Balzac une dernière ironie.
A peine eut-il rendu le dernier soupir, qu'on fit mouler sa main, qui était fort belle (1) : nous avons vu un de ces moulages entre les mains de M. Laurent Survillé de Balzac, le propre petit-neveu du roman-
(1) V. à la paja 109. ■
cicr ; le regretté vicomte de Lovenjoul en possédait un autre, ainsi que la facture du mouleur (1).
Veul-on savoir comment, dans son mémoire, l'artisan désignait l'auteur de la Comédie humaine, qui avait rempli le monde de son nom pendant un demisiècle ; qui avait, de son vivant, une réputation s'étendant bien au delà de nos frontières; oui, sait-on comment cet ouvrier parisien — il habitait rue Montorgueil — avait désigné celui dont il avait pris l'empreinte ? Il l'appelait, non plus comte de Balzac, ainsi qu'on le nommait parfois ; pas même Honoré de Balzac, appellation dont sa vanité se contentait ; il avait écrit : Monsieur Balsaque !, . .
Ayez élaboré cent chefs-d'œuvre, pour qu'on déforme ainsi votre nom !...
(1) Cf. L'/i Roman d'amour, p. 108.
L'Hygiène de Balzac
Traçant le portrait de Balzac, Sainte-Beuve a écrit : « M. de Balzac avait le corps d'un athlète et le feu d'un artiste épris de la gloire ; il ne lui fallut pas moins pour suffire à sa tâche immense. Ce n'est que de nos jours qu'on a vu de ces organisations énergiques et herculéennes se mettre en quelque sorte en demeure de tirer d'elles-mêmes tout ce qu'elles pouvaient produire et tenir, durant vingt ans, la rude gageure. Quand on lit Voltaire. Racine, Montesquieu, on n'a pas trop l'idée de se demander s'ils étaient on non robustes de corps, et puissants d'organisation physique. Buffon était un athlète, mais son style ne le dit pas. Les écrivains de ces âges plus ou moins classiques n'écrivaient qu'avec leur pensée, avec la partie supérieure et tout intellectuelle, avec l'essence de leur être. Aujourd'hui, par Timmense travail que l'écrivain s'impose et que la société lui impose à courte échéance, par suite de la nécessité où il est de frapper vite et fort, il n'a pas le temps
d'être si platonique et si délicat. La personne de l'écrivain, son organisation tout entière s'engage et s'accuse elle-même jusque dans ses œuvres ; il ne les écrit pas seulement avec sa pure pensée, mais avec son sang et ses muscles (1). »
Si nous avons tenu à ne pas écourter la citation, c'est qu'on ne saurait mieux, et en moins de mots, définir l'hygiène de l'écrivain de ce siècle ; et non pas celle de l'auteur intermittent, de l'homme d'un seul livre, mais de celui qui, à l'exemple de Balzac, a entrepris une besogne surhumaine, et qui, comme Sisyphe, doit rouler chaque jour son rocher, pour asseoir et consolider les bases de l'édifice rêvé. Les constitutions les plus vigoureuses, les tempéraments les plus solides, ne sauraient résister longtemps à de tels efforts, et quand dans la lutte la matière est vaincue, l'homme succombe prématurément, comme l'architecte de la Comédie humaine, sans avoir achevé son œuvre.
Balzac, comme tous les grands travailleurs de la pensée, s'était imposé un règlement de vie, une discipline particulière, parce qu'il reconnaissait l'influence heureuse d'une répartition, qu'il croyait méthodique, des heures de travail et de délassement,
(1) Causeries du Lundi, t. II, p. 442.
l'oeuvre 125
d'une hygiène spéciale, en un mot ; bien spéciale, en effet, et qu'on ne saurait conseiller même à qui serait doué de la force de résistance nécessaire.
Nous ne voyons guère que Walter Scott et Lamartine qui aient surmené à ce point leur cerveau. Walter Scott succomba à ce travail forcené ; moins favorisé du sort, Lamartine se survécut à lui-même, offrant le triste spectacle d'une déchéance intellectuelle et d'une misère physiologique dignes de pitié.
Mais il y a un autre point de contact entre le romancier écossais et l'auteur des Scènes de la vie 'privée. Après le désastre de son éditeur, pour lequel il avait engagé sa signature, Walter Scott, afin de sauver son honneur, travailla vingt heures par jour, s'interrompant à peine pour prendre ses repas et goûter quelque sommeil. Balzac, lui aussi, sans cesse harcelé par les hommes d'affaires, fit des prodiges de travail, se lança dans les affaires de spéculation les plus fantastiques pour liquider ses dettes.
(( L'argent, partout l'argent, l'argent toujours ; ce fut le persécuteur et le tyran de sa vie ; il en fut la proie et l'esclave par besoin, par honneur, par imagination, par espérance ; ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, le poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, dissipa ses yeux, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères et ré-
126 BALZAC IGiNORÉ
pandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs. » (1)
C'est grâce à une volonté surhumaine, servie par un tempérament d'athlète et une réclusion de moine, que Balzac est arrivé à édifier le monument littéraire dont les proportions babyloniennes nous étonnent et nous déconcertent.
Avait-il quelque œuvre importante en train, pendant deux ou trois mois de suite il travaillait seize ou dix-huit heures sur vingt-quatre. Il n'accordait à l'animalité que six heures d'un sommeil lourd, couvulsif, amené par la torpeur de la digestion, après un repas pris à la hâte.
Il a raconté, à maintes reprises, comment il composait. Nous n'avons qu'à l'écouter parler.
« Je suis couché à 6 heures, avec mon dîner dans le bec et je dors jusqu'à minuit et demi. A 1 heure, Auguste me pousse une tasse de café à mon réveil, et je vais d'une seule traite, travaillant de 1 heure du matin à 1 heure après-midi. Au bout de vingt jours, cela fait joliment d'ouvrage ! »
(( Je n'ai qu'une heure à donner au monde, écrivait-il dans une autre circonstance, de 5 à 6, pendant mon dîner. J'ai juré d'avoir ma liberté, de ne devoir
(1) Taine, Nouveaux Essais de critique et d'histoire, troisième édition, p. 53-54.
l'(jeuvre 127
nî une page ni un sou et, dusse- je crever comme un mousquet, j'irai courageusement jusqu'à la fin. »
Il n'interrompait son labeur que pour mettre à jour sa correspondance ; encore dans ses lettres revenait-il sur l'objet constant de ses préoccupations : le travail forcené auquel il s'était volontairement condamné.
(( ...Couché à 6 heures, après mon dîner, levé à minuit — mandait-il à Mme Hanska, qui deviendra plus tard Mme de Balzac — je suis là, penché sur cette table que tu connais, assis sur ce fauteuil que tu vois, à cette cheminée qui me chauffe depuis six ans, travaillant jusqu'à midi. Puis, viennent les rendez-vous d'affaires, les détails d'existence dont il faut s'occuper; puis, souvent à 4 heures, un bain; puis, à 5 heures, le dîner. Et je recommence intrépidement, nageant dans le travail, vivant dans cette robe de chambre blanche, à ceinture de soie, que tu devrais connaître. »
C'était une robe blanche de dominicain, robe de cachemire en été, de laine très fine en hiver, que le romancier se plaisait à revêtir. Pour avoir les jambes libres de leurs mouvements, il mettait un large pantalon à pied, de couleur blanche comme la robe.
Autour du corps il avait, en guise de ceinture, une large chaîne d'or, de Venise, à laquelle était suspendu un canif d'or, un plioir d'or, une paire de
ciseaux du même métal. Il était ainsi, « plus garrotté qu'un Scythe et resplendissant comme un mage ». Des pantoufles de maroquin rouge, richement brodées d'or, complétaient son costume d'intérieur.
Ainsi accoutré, loin du monde et des bruits extérieurs, Honoré de Balzac pensait et composait, corrigeait et recorrigeait : le seul grincement de sa plume interrompait le silence de sa solitude monacale.
Parfois il s'arrêtait d'écrire, pour prendre un bain, dans lequel il restait un€ heure, plongé dans la méditation. De 8 à 9 heures, son éditeur était admis, pour lui remettre des épreuves ou en remporter, ou pour lui arracher quelques parcelles de manuscrit. Le travail de composition recommençait ensuite avec la même ardeur jusqu'à midi, heure à laquelle il déjeunait.
Le plus souvent, il se contentait d'œufs frais, à la mouillette, ne buvait que de l'eau et terminait ce repas frugal par une tasse de café noir, toujours sans sucre.
Il se départait de la rigueur de ce régime quand il avait un convive. Il feignait d'oublier qu'il l'avait invité et faisait comme s'il lui tombait des nues.
— Comment, c'est vous, s'exclamait-il d'un air joyeux ; vous allez partager mon omelette ; non, non, je n'admets pas de refus ! Et, rayonnant de
n. DE BALZAC
{D'après le portrait de Louis Boulanger)
l'oeuvre 431
bongarçonisme. si Ton peut hasarder ce néologisme, il entraînait l'invité dans son parc ; il lui en détaillait les pierres et les brins dherbe. Puis il le ramenait dans la salle à manger, décorée, comme le bureau, de panneaux hypothétiques : ici, un revêtement en marbre de Carrare ; là, une toile d'Eugène Delacroix, etc. Les mets avaient, heureusement, un caractère moins illusoire. L'omelette était exquise ; les côtelettes cuites à point, les fraises parfumées à souhait dissipaient les appréhensions des premiers moments.
Le repas terminé, on apportait sur la table deux bouilloires, où chantait la vapeur de l'eau en ébullition. Balzac prenait aussitôt l'air grave. L'heure du café avait sonné.
Le café était, à son avis, l'excitant cérébral le plus efficace ; aucune œuvre intellectuelle ne pouvait être élaborée sans l'aide de ce précieux auxiliaire.
Il fallait l'entendre quand il dépeignait les effets de la liqueur chère à Voltaire et à Napoléon :
« ...Le café tombe dans votre estomac ; dès lors, tout s'agite ; les idées s'ébranlent comme les bataillons de la Grande Armée sur le terrain d'une bataille, et la bataille a lieu. Les souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes déployées ; la cavalerie légère des comparaisons se développe par un magnifique galop ; l'artillerie de la logique accourt avec son train et ses
gargoiisses ; les traits d'esprit arrivent en tirailleurs; les figures se dressent, le papier se couvre dencre, car la lutte commence et finit par des torrents d'eau noire, comme la bataille par sa poudre noire... »
C'est en prenant force tasses de café qu'il se tenait éveillé ; mais il était persuadé que celui-ci n'agissait pleinement que si les diverses sortes en étaient choisies par un connaisseur et s'il était préparé par un véritable amateur — comme lui.
Balzac a donné diverses recettes pour faire du bon café, indiquant avec minutie les quantités et la température de l'eau, la durée de cuisson, etc. Il faisait valoir les avantages relatifs du café concassé à la turque, de l'infusion ou de la décoction. Il le conseillait, suivant les cas, à jeun ou à l'issue du repas.
Il ne s'en remettait à personne du soin d'acheter son café. Afin de n'être pas trompé sur la qualité, il avait la précaution d'acheter les trois cafés, dont le mélange constituait son café, dans trois quartiers différents : le Bourbon, rue du Mont-Blanc ; le Martinique, rue des Vieilles-Haudriettes ; le Moka, rue de l'Université ; les seuls endroits, disait-il, où ces espèces étaient vendues pures et non fraudées.
Ce n'était pas moins d'une demi-journée de courses à travers Paris ; mais un bon café valait bien ce dérangement.
l'œuvre 133
Après le café, la boisson préférée de Balzac était le thé.
Ce thé. fin comme du tabac de Latakieh, jaune comme de l'or vénitien, répondait sans doute aux éloges dont Balzac le parfumait avant de vous permettre d'y goûter ; mais, véritablement, il fallait subir une espèce d'initiation pour jouir de ce droit de dégustation. Jamais il n'en donnait aux profanes. Aux fêtes carillonnées seulement, il le sortait de la boîte Kamtschadale où il était renfermé comme une relique et il le dégageait lentement de l'enveloppe de papier de soie couverte de caractères hiéroglyphiques (1).
Ce thé, proclamait-il pompeusement, est celui-là même qui est réservé au Fils du Ciel ! La Chine ne produit ce thé enchanté que dans une seule de ses provinces et cette province sacrée n'en fournit que quelques livres destinées à S. M. Impériale et aux fils aînés de son auguste maison. Par grâce spéciale, l'Empereur de la Chine en envoie, dans ses jours de largesse, par caravanes spéciales, quelques rares poignées au Czar de toutes les Russies et c'est par le ministre de cet autocrate que, de ministre en ambassadeur, il m'en est parvenu quelques feuilles... Un de ces envois, celui d'où procédait le thé
fi) Balzac en pantoufles, par Léon Go^lan.
13 i BAIZAC IGNORé
jaune d'or donné à Balzac par le savant M. de Humboldt, avait failli rester en route : il était arrosé de sang humain ! Des Kirghises et des Tartares Nogaïs avaient attaqué la caravane russe à son retour, et ce n'est qu'après un combat long et acharné que celle-ci était parvenue à Moscou, sa destination.
L'histoire de ce véritable « thé des Argonautes » ne s'arrêtait pas là ; il fallait encore ouïr les mirifiques propriétés de ce produit qui n'avait pas son pareil. « Si Ton prend trois fois de ce thé d'or, assurait Balzac avec un imperturbable sérieux, on devient borgne ; six fois, on devient aveugle. » C'est ce qui faisait dire un jour à un de ses convives, qui ne manquait pas d'esprit et surtout d'esprit d'àpropos :
■ — Je risque un œil : servez !...
Au mois de mars 1833, Balzac écrivait à Mme Ilanska : « ...Je ne bois que du café ; je n'ai janiais connu l'ivresse que par un cigare qu'Eugène Sue m'a fait fumer malgré moi... » Ce qui n'a pas empêché Lamartine, dans l'étude qu'il a consacrée à l'auteur de la Comédie humaine, d'écrire cette phrase : « (Balzac avait) les dents inégales, ébréchées, noircies par la fumée du cigare... (1) »
(1) Lamartine, Cours de littérature, CVP entretien, 1864.
l'œuvre 135
En réalité, Balzac, comme Goethe, ne pouvait souffrir le tabac, sous quelque forme que ce fût ; dans maints de ses ouvrages, son aversion se manifeste contre les fumeurs et leur vice. Il est de Balzac, l'aphorisme : « Le cigare infeste l'ordre social » ; elle est de lui aussi, la phrase, si souvent citée, qui sert d'épigraphe au Bulletin de la Société contre l'abus du tabac : « Le tabac détruit le corps, attaque l'intelligence et hébète les nations ».
Ni Vautrin, ni Trompe-la-Mort, ni cet aigrefin de Rastignac, ni l'équivoque Rub^mpré n'ont été autorisés par le maître à allumer leur cigare ou leur pipe dans le monde où sa pensée les mène. Seul, Marsay a reçu la permission de fumer : « quant à de Marsay, il était occupé à fumer des cigares ! » Il faut que Balzac aime bien ce condottiere du dandysme, pour lui passer cette fantaisie.
Théophile Gautier (1) affirme que « Balzac anathématisait la pipe et prescrivait le cigare. Il n'admettait pas même le léger papelito espagnol. Le narghilé asiatique trouvait seul grâce devant lui, et encore ne le souffrait-il que comme biblot curieux et à cause de sa couleur locale... Sa Théorie des Excitants contient un réquisitoire en forme à l'endroit du tabac, et nul doute que, s'il eût été sultan comme
(1) Balzac, par Théophile Gautier, p. 146.
Amuralh, il n'eiit fait couper la tête aux fumeurs relaps et obstinés... »
Balzac était-il aussi tabacophobe que le bon Théo voudrait nous le faire entendre et, dans ses philippiqùes contre l'herbe à Nicot, n'imitait-il pas ce médecin du temps de Louis XIV qui, argumentant contre le fetun, — un des noms que portait alors la drogue nauséeuse, — ne cessait de puiser d'amples prises dans une large tabatière ?
Un de nos confrères, bien âgé aujourd'hui, mais qui a conservé intacte la vivacité de la mémoire et de linlelligence, comme dans ses jeunes ans, M. le docte ui* Tripier, nous contait, naguère, que Balzac était « le priseur le plus outrancier et le plus graveolent » qu'il eût jamais rencontré. A la salle d'exposition de l'Hôlel des Ventes, où il se rendait presque tous les dimanches, dans les environs de 1844, on le sentait avant de l'avoir vu déployer son immense mouchoir à carreaux bleus, et quel mouchoir ! « Dans la conversation, chacune de ses phrases était ponctuée d'une prise de tabac. Employait-il le tabac comme désinfectant ? L'ail n'eût pas pu lui plus mal réussir. »
Balzac aurait-il été tabacophile, et Lamartine, un de ses contemporains, aurait-il, par hasard, raison ? ]']m tous cas, il ne semble pas que Balzac ait fait abus du tabac.
l'ceuvre 139
Pas plus que du tabac, Balzac n'abusa d'un excitant autrement actif, le haschich. Gautier l'avait entraîné à l'Hôtel Pimodan, où lui fut présentée la confiture verte contenant l'extrait gras du chanvre indien. Baudelaire, qui était présent, a rapporté ce qui S6 passa (1).
Balzac prit la drogue, l'approcha de son gros nez aux ailes frémissantes, la flaira, puis, un moment partagé entre le désir d'en expérimenter les effets et la volonté de ne pas céder à la curiosité qui allait l'entraîner, il pratiqua l'abstention.
« J'ai résisté au haschich, écrivait-il à Mme Hanska ; du moins, je n'ai éprouvé aucun des phénomènes dont on m'avait parlé. Mon cerveau est si solide qu'il fallait, à ce qu'on m'a dit, que la dose fût plus forte. Néanmoins, j'ai entendu des voix celestes et j'ai vu des peintures divines... »
Balzac s'en tint heureusement là, et ne voulut plus recommencer l'expérience. Cette première épreuve l'avait à tout jamais guéri. Il s'était penché sur le mystère, et, au bord de l'abîme, il avait appréhendé la chute. Il avait le bon sens trop robuste pour ignorer qu'il ne pouvait retirer de l'usage de ces moyens
(1) Gautier a fait le récit de cette soirée dans ses Portraits et Souvenirs littéraires (Notice sur Baudelaire).
1^0 B\LZAC IGNORÉ
arlificiels qu'une exaltation passagère, suivie d'une dépression prolongée.
Il était, en réalité, plutôt sobre, Balzac, et il aurait pu atteindre aux limites de l'extrême vieillesse, s'il n'avait abusé des veilles et s'il avait fait une consommation plus modérée du café, cette boisson intellectuelle par excellence. Sans le café, il eût pu devenir centenaire, écrivait un jour l'auteur d'Emaux et Camées.
C'est, je crois bien, encore Gautier qui a le plus contribué à accréditer cette légende — que Balzac ne démentait pas, bien au contraire — de la chasteté de l'auteur de Béatrix.
« Il nous prêchait, écrit Gautier, une étrange hygiène littéraire. Il fallait nous cloîtrer pendant deux ou trois ans, boire de l'eau, manger des lupins détrempés comme Protogène, nous coucher à six heures du soir, nous lever à minuit,- et travailler jusqu'au matin... vivre surtout dans la chasteté la plus absolue; il insistait beaucoup sur cette dernière recommandation, très rigoureuse pour un jeune honmie do vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Selon lui, la chasteté réelle développait au plus haut degré les puissances de l'esprit, et donnait à ceux qui la pratiquaient des facultés inconnues. Nous objections timidement que les plus grands génies ne s'étaient interdit ni l'amour, ni la passion, ni même le plaisir, et nous citions des
l'œuvre 144
noms illustres (1). Balzac hochait la tête et répondait: a Ils auraient fait bien autre chose sans les femmes ! » Toute la concession qu'il put nous accorder, et encore la regrettait-il, fut de voir la personne aimée une demi-heure chaque année. Il permettait les lettres : cela formait le style (2). »
Fidèle à ces principes, Balzac écrivit beaucoup aux femmes dans sa vie. Etait-ce seulement pour se former le style ? Nous serions plutôt disposé à croire que ses effusions étaient comme un dérivatif à son exubérance sentimentale (3).
Il faut pourtant rendre à Balzac cette justice que lui, d'ordinaire, si expansif quand il s'agissait de projets littéraires ou d'idées d'affaires, fut toujours
(1) Dans une lettre à Mme Hanska, Balzac disait, en parlant de Victor Hugo : « Il a beaucoup perdu de ses qualités, de sa force, de sa valeur, par la vie qu'il a menée. Il a considérablement aimé. » Revue de Paris, i" mai 1899.
Balzac, par Th. Gautier, p. 56-57.
(3) Balzac était, avant tout, un sentimental, ce qui n'exclut pas l'amour matériel. Il avait trente-trois ans, quand il écrivait à une de ses habituelles correspondantes, Mme Z. Carraud (il venait de corriger son roman de Louis Lambert) :
« Comme une ourse, j'ai léché mon petit... En somme, je suis satisfait. C'est une œuvre de profonde mélancolie et de science. Vrai, je mérite bien d'avoir une maîtresse et tous les jours mon chagrin s'accroît de n'en point avoir, parce que l'amour, c'est ma vie et mon essence... »
142 nALZAC IGNORÉ
très discret sur ses amitiés féminines (1). De ce côté au moins, il ne pécha point par la fatuité (2).
Dans ses lettres à Mme Hanska, ainsi que l'a fait remarquer avec beaucoup de pénétration et de jugement le vicomte Sp. de Lovenjoul, un point surtout est soigneusement dissimulé.
« Balzac se garde de faire allusion, sans une raison majeure, aux héroïnes de ses autres aventures d'amour, dont il cache avec soin l'existence et le nombre. Leur multiplicité ne l'empêchait nullement, d'ailleurs, de se vanter, à l'occasion, d'une fidélité sans défaillance, aussi bien — quand l'argument lui semblait opportun — que d'une chasteté pratiquée pendant plusieurs années. Mais au même moment, dans ses confidences à sa sœur, il avouait... qu'il menait une existence bien différente ! Balzac tenta l'impossible pour créer la légende, trop bien établie aujourd'hui, de ses mœurs d'anachorète. Aussi répondit-il à chacune des nombreuses jalouses qu'il rencontra, et à toutes les jalousies qu'il éveilla sur sa route, en affirmant que sa vie était immaculée et sans tache, comme celle d'un cénobite. Il a toujours et partout, à propos de la fidélité qu'il assurait gar-
(1) Cf. dans les Nouveaux Essais sur Balzac, de M. Paul Flaf, le chapitre : Balzac féministe.
(2) G. Ferry, Balzac et ses amies, p. 24.
l'œuvre ' 143
uer à ses amantes, essayé d'abuser de la crédulité de celles qui crurent conquérir son unique amour (1). »
C'est ce qu'avait dit, aux termes près, la sœur de Balzac, Mme Surville :
« Je crois qu'il aurait pu être le plus fat de tous les hommes, s'il n'en avait pas été le plus discret.
« Lui, si confiant pour tout ce qui le regardait, ne commit jamais aucune indiscrétion dans ses relations et gardait fidèlement les secrets des autres, s'il ne savait pas garder les siens (2). »
A la fin de la notice qu'elle consacre à son frère, Mme Surville, tout en reconnaissant que George Sànd a rendu hommage au grand talent de Balzac, qui l'appelait son grand frère George, ajoute que l'auteur d'Indîana s'est trompée sur un seul point, sur l'extrême sagesse qu'elle attribue à Balzac : « II ne mérite pas, ajoute-t-elle, cet éloge ; hors le travail qui primait tout, il aimait et goûtait tous les plaisirs de ce monde ».
Voici ce que George Sand avait écrit à ce propos :
Sobre à tous les égards, il avait les mœurs les plus pures ; ayant toujours redouté le désordre comme l'ennemi du talent, et chéri presque toujours les femmes uniquement par le cœur ou par la tête, même dans sa jeunesse.
(1) Vicomte de Lovenjoul, Un Roman d'amour, p. 62-63.
(2) Balzac, par Mme Surville, p. 196-197.
Il aimait la chasteté comme une recherche et n'attaquait le sexe que par curiosité. Quand il trouvait une curiosité égale à la sienne, il exploitait cette mine d'observations avec un cynisme de confesseur ; c'est ainsi qu'il s'exprimait sur ce chapitre. Mais quand il rencontrait la « santé de l'esprit et du corps », je répète son langage, il se trouvait heureux comme un enfant, de pouvoir parler de l'amour vrai et de s'élever dans les hautes régions du sentiment (1).
Les amours à tleur de peau ne tentaient pas le romancier, mais cela ne l'empêchait pas de se conduire, à l'occasion, en vrai disciple de Rabelais (2); quand on a écrit les Contes drolatiques, on doit pouvoir soutenir vaillamment la lutte au jeu d'Eros.
Balzac a beau entonner des hymnes en l'honneur de la chasteté, nous avons de la méfiance (3). Cependant, n'est-ce pas dans La Cousine Bette que se trouve cet étonnant passage, véritable hosannah à la virginité :
Pour quiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet d'admiration que la plénitude et la rapidité des conceptions chez les natures vierges. La virginité, comme
(1) L'alzac, par J. Lemer, p. 185.
(2) V. dans le livre de M. de Lovenjouî, une lettre très significative de Balzac à sa sœur.
(3) Relisez les lettres si brûlantes à Mme flanska, notamment celles des 11 mars et 30 juillet 1834. Jamais ne furent écrites dans notre langue d'épîlres plus passionnées.
MADAME SURVILLE, SŒUR DE BALZAC {D'après une photographie appartenant à M. Laxirent Surxille de Fcdz'ic)
iO
toutes les monstruosités, a des richesses spéciales, des grandeurs absorbantes.
La vie dont les forces sont économisées a pris, chez Tindividu vierge, une qualité de résistance et de durée incalculable. Le cerveau s'est enrichi dans l'ensemble de ses qualités réservées.
Lorsque des gens chastes ont besoin de leur corps ou de leur âme, qu'ils recourent à l'action ou à la pensée, ils trouvent alors de l'acier dans leurs muscles, ou de la science infuse dans leur intelligence, une force diabolique, ou la magie noire de la volonté.
La virginité, mère des grandes choses (1). Magna parens reriim,
tient dans ses belles mains blanches la clef des mondes supérieurs. Enfin cette grandiose et terrible exception mérite tous les honneurs dont l'entoure l'Eglise catholique (2).
Dans sa spirituelle, mais peut-être fantaisiste bio-
(1) Dans un autre endroit des œuvres de Balzac, nous avons cueilli les lignes qui suivent ; c'était décidément chez lui une idée fixe : « Appelez la vie au cerveau par des travaux intellectuels constants, la forc« s'y déploie, elle en élargit les délicates membranes, elle en enrichit la pulpe ; mais elle aura si bien déserté l'entresol, que l'homme de génie y rencontrer-i la maladie récemment nommée frigidité par la médecine. Au rebours, passez-vous votre vie aux pieds des divans sur lesquels il y a des femmes infiniment charmantes, êtes-vous intrépidement amoureux, vous devenez un vrai cordelier sans froc. L'intelligence est incapable de fonctionner dans les hautes sphères de la conception. La vraie force est entre ces deux excès. Quand on mène de front la vie intellectuelle et la vie amoureuse, l'homme de génie meurt comme sont morts Raphaël et lord Byron... »
(2) Les Parents pauvres, première partie : La Cousine Bette
graphie de Balzac (1), Léon Gozlan a conté qu'un petit journal d'étudiants publia un jour une caricature tellement injurieuse pour l'auteur de la Peau de chagrin, de qui elle travestissait outrageusement les mœurs chastes et réglées, qu'il se fâcha sérieusement et déposa au parquet du procureur du roi une plainte en calomnie, en se portant partie civile. Il ne se décida à renoncer à la poursuite, que lorsqu'on lui eut fait comprendre qu'il fallait bien se résigner à subir les inconvénients inséparables de la notoriété.
Cette indignation n'était-elle pas un peu factice, et n'avons-nous pas le droit d'en sourire, sans être taxé d'irrespect, aujourd'hui qu'il n'est plus permis d'ignorer que Balzac se permettait parfois un accroc à des théories que, dans son for intérieur, il devait être le premier à juger bien absolues ?
(1) Balzac chez lui, par L. Gozlan.
La Mégalomanie de Balzac
. C'était à un dîner auquel assistaient Jules Sandeau, Gustave Planche et quelques autres écrivains du temps. La conversation vint à tomber sur la question de la propriété littéraire, et sur les contrefaçons et les plagiats dont les littérateurs français étaient victimes, faute d'une réglementation sérieuse.
« Oui, messieurs, s'écria un convive, nous tous, gens de lettres, nous devrions nous liguer pour faire cesser un tel scandale ! »
A ces mots : nous tous, gens de lettres ! Balzac bondit sur sa chaise, éclata de rire, et foudroyant l'orateur : « Vous, monsieur, vous, homme de lettres ! s'écria-t-il. Vous osez vous comparer à nous ? Allons donc ! Vous oubliez avec qui vous avez l'honneur de siéger ici : avec les maréchaux de la littérature moderne ! » (1)
Cette anecdote, qui n'a jamais été controuvée, peint Balzac au naturel.
(1) Gazette anecdotique, 1879, t. I, p. 57-58.
L'orgueil de Balzac était immense, et, sous ce rapport, il n'est qu'un homme qui puisse lui être comparé, c'est Victor Hugo. Victor Hugo était dominé par une idée fixe : devenir le plus grand poète, le plus grand homme de tous les pays et de tous les temps, n n'admettait pas qu'il pût être enfermé dans des formes de gouvernement et de culte, où il n'eût pas le droit de tout dire et chance d'être ainsi le premier. (( Pendant quelque temps, la gloire de Napoléon hante Victor Hugo. Mais vient le jour où Victor Hugo ne peut plus tolérer que quelqu'un ait une gloire égale à la sienne. H ne dit pas : le génie c'est moi. mais il commence fermement à croire que tout le monde le dira (1) ».
Balzac, comme Victor Hugo, était convaincu que le public se trompait, quand le public ne ratifiait pas l'opinion que lui, Balzac, avait de ses œuvres (2) ;
(1) L'homme de génie, par C. Lombhoso, p. 62-63.
(2) Le docteur A. Fournier a rapporté, dans son opuscule [La Statue de Balzac à Tours), cette anecdote qu'il tenait du baron Larrey :
" Dans une soirée littéraire, au milieu de nombreux admirateurs, alors qu'il lisait un de ses romans et débitait avec cet admirable talent de diction dont seul il avait le secret, tout à coup il s'arrête et, sans s'occuper de ceux qui l'entourent : « Que c'est donc beau ! », s'écrie-t-il, et il continue. Celte exclamation eût été assurément comme intempestive et fate, sortant de la bouche d'un autre que Balzac ; chez lui, au contraire, elle devenait le témoignage expansif d'une juste admiration pour son génie. »