‹ Balzac ignoréChapitre 14 sur 17 · OEUVRE · texte numérisé non relu

OEUVRE

loin de confesser ses torts, il était bien près de prendre son lecteur en pitié. Combien de littérateurs de la jeune école qui font leurs petits Balzac, sans avoir l'envergure du Maître ! Mais Balzac désarmait les plus prévenus par son ingénuité : sa vanité n'était jamais agressive.

Chacun sait, écrit de lui G. Sand (1), comment la conscience de sa grandeur débordait chez lui, comment il aimait à parler de ses ouvrages, à les raconter. Ingénu et bonhomme, il demandait des conseils aux enfants, mais il n'attendait jamais de réponse, ou bien s'en servait pour la combattre avec toute l'obstination de sa supériorité. Il parlait toujours de lui, de lui seul, mais très bien. Un soir, ayant une belle robe de chamJjre neuve, il voulut sortir ainsi habillé, une lampe à la main, pour exciter l'admiration du public... (2).

Ne fut-il pas un temps où il se montra « dans un riche équipage, un coupé conduit par un corpulent cocher à la riche livrée couleur marron, à boutons

(1) Histoire de ma vie, t. V, cb. IX.

(2) « Le Balzac qui a vécu parmi nous, l'auteur de tant d'iiistoires si finement variées, se complaisait à des excentricités qui n'annonçaient pas toujours un homme de son mérite. Causant un soir au foyer public de l'Opéra avec les Gens de lettres dont je faisais partie, il s'interrompit tout à coup pour dire : « Quand je pense que, pendant que je suis ici, trois cents bougies brûlent chez moi.» On n'y fit d'abord pas attention; mais, sur la récidive, une gageure s'engagea, d'après laquelle, vérification faite, cinq cents francs furent jugés légalement acquis par Balzac (1829). » Ch. Maurice, Hist. anecd. du Théâtre, t. I, p. 417.

dorés, rehaussés des initiales H. B., surmontées de l'écu des d'Entraigues (1), avec un groom qu'il avait fait venir exprès de Lilliput pour porter ses messages ? » (2)

Il s'admirait naïvement et publiquement : « Vous me ressemblez, disait-il à Champfleury ; je suis content four vous de cette ressemblance ». Et il ajoutait : « Il n'y a que trois hommes à Paris qui sachent leur langue : Hugo, Gautier et moi ». (3)

Quand, dans ses lettres, il parle de ses romans, il les qualifie modestement de chefs-d'œuvre.

Par une singulière aberration, il n'estimait pas à leur valeur deux de ses romans, peut-être les meilleurs : Le Père Goriot et Eugénie Grandet. Lorsqu'on lui reprocliait cette injustice : <« Laissez-moi donc, disait-il, ceux qui m'appellent le père ^.'Eugénie Grandet veulent m'amoindrir. Certainement c'est un chef-d'œuvre, mais \m. petit chef-d'œuvre ; ils se gardent bien de nommer les grands. »

(i) <« On sait que Balzac prétendait descendre des Balzac d'Enlraigues ; quelqu'un lui disait un jour : « Mais vous savez que c'est une plaisanterie, que vous n'avez aucun rapport avec les d'Entraigues ?» — « Tant pis pour eux », répondit-il, avec un Ion de grandeur satisfaite. » Armand Basciiet, Balzac p. 150. « C'est par un sentiment de vanité mesquine qu'il avait ajouté à son iium la particule, à laquelle il n'avait aucun droit. » Edmond Biré, Honoré de Balzac, p. 85-91.

(2) Souvenirs sur Balzac, par AVerdet.

(3) Taixe, Nouveaux Essais de critique et d'histoire, p. G2.

Encore avec sa mère se montre-t-il réservé, mais dans ses épanchements fraternels, il ne se contient plus :

Tu as raison, de par Dieu î Ces livres^là font vivre ! disaitil un jour à sa sœur qui lui prodiguait ses encouragements.

D'ailleurs, l'aveugle hasard n'est-il pas là ?... Il peut protéger un Balzac aussi bien qu'un imbécile, et il n'est pas difficile même d'inventer ce hasard !

Qu'un de mes amis millionnaires (et j'en ai), ou qu'un banquier ne sachant que faire de son argent, vienne me dire : « Je connais votre immense talent et vos soucis, il vous faut telle somme pour être libre, acceptez-la sans crainte, vous vous acquitterez, votre plume vaut mes millions !... Il ne faut jamais que cela, ma chère /...

Habituée à l'entendre ainsi parler, sa sœur n'avait garde de l'interrompre, ni de manifester sa surprise. Balzac, tout à son idée, poursuivait :

Ces gens-là dépensent tout en fantaisies !... Une belle action est une fantaisie comme une autre, et qui donne de la joie à toute heure !... C'est quelque chose de se dire •. J'ai sauvé un Balzac!... L'humanité a par-ci par-là de bons sentiments, et il y a des gens qui, sans être Anglais, sont capables de pareilles excentricités !... Moi, disait-il, en se frappant sur sa poitrine, moi, millionnaire ou banquier, je les aurai !...

Et complètement possédé de son illusion, il se promenai! joyeusement par la chambre, levant et agitant les bras :

Ah ! Balzac est libre !... Vous verrez, mes chers amis et mes chers ennemis, comme il marchera !...

Il allait droit à l'Institut. De là à la Chambre des pairs il n'y avait qu'un pas : il y entrait. Pourquoi ne serait-il pas pair ? Tels et tels l'étaient bien devenus. De pair, il devenait ministre : qu'y aurait-il encore là d'extraordinaire ? Des précédents existaient. Est-ce que ce ne sont pas les gens qui ont fait le tour de toutes les idées qui sont les plus aptes à gouverner les hommes ? 11 voudrait bien voir que l'on s'étonnât de son portefeuille !

Le ministre, c'est-à-dire Balzac, s'asseyait pour gouverner la France ; il signalait et réformait bien des abus. De belles idées, de sages paroles sortaient de ses rêves. Puis, comme tout marchait à souhait dans son nouveau ministère et dans le royaume, il revenait au banquier ou à l'ami qui l'avait conduit aux honneurs, pour le favoriser autant que lui.

Sa part sera belle dans Pavenir. On dira : Cet homme comprit Balzac, lui prêta de l'argent sur son talent, le mena aux honneurs qu'il méritait : ce sera sa gloire à lui ; n'en a pas qui veut ! Cela vaut mieux que de brûler un temple pour laisser son nom à la postérité (1).

Le beau rêve évanoui, il retombait à terre, mais il n'était point meurtri ; les projets succédaient aux

U) Mme Surville. Dalzac. loc cit.

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projets, et si ce n'était pas l'un, c'était l'autre qui l'enrichirait. Avec sa plume ne pouvait-il prétendre à tout ? N'était-elle pas le levier qui soulèverait le monde ?

Mme Ancelot, dans ses Salons de Paris, rapporte que Balzac, à l'époque où il demeurait rue Cassini, avait dans son cabinet une statuette de Napoléon, avec cette inscription : Ce qu'il avait commencé par l'épée, je l'achèverai par la plume. Napoléon (1). c'était, aux yeux de Balzac, le génie supérieur, le modèle à imiter en tout.

(I) Balzac nous a laissé de Napoléon un portrait qui peut aJler de pair avec celui de Stendhal, et encore ne sommes-nous pas certain que le romancier n'ait pas été supérieur au psychologue :

« Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoléon ? Un homme qu'on représente les bras croisés, et qui a tout fait ! qui a été le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs ; singulier génie, qui a promené partout la civilisation armée sans la fixer nulle part ; un homme qui ne pouvait tout faire parce qu'il voulait tout ; prodigieux phénomène de volonté, domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir de maladie dans son lit, après avoir vécu au milieu des balles et des boulets, un homme qui avait dans la tête un code'et une épée, la parole et l'action ; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute ; politique bizarre, qui jouait les hommes à poignées par économie, et qui respecta. trois têtes, celles de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et de Metternich, diplomates dont la mort eût sauvé l'empire français et qui lui paraissaient peser plus que des milliers de soldats ; homme auquel, par un rare privilège, la nature avait laissé un coeur daus son

En soinnie, écrivait-il à Mme Hanska, voici le Jeu que je joue : quatre hommes auront eu dans ce siècle une influence immense : Napoléon (1), Cuvier et O'Connell ; je voudrais être le quatrième. Le premier a vécu du sang de TEurope, il s'est inoculé des armées ; le second a épousé le globe ; le troisième s'est incarné un peuple ; moi, f aurai porté une société tout entière dans ma tête.

Balzac se croyait réellement appelé à refondre l'étal social et, à maintes reprises, il eut la velléité

« corps de bronze ; homme rieur et bon, à minuit, entre des « femmes, et, le matin, maniant l'Europe comme une jeune <« fille qui s'amuserait à fouetter l'eau de son bain ! Hypocrite « et généreux, aimant le clinquant et simple, sans goût et pro- <« tégeant les arts, malgré ses antithèses, grand en tout par « instinct et par organisation ; César à vingt-cinq ans, Crom- « well à trente ; puis, comme un épicier du Père-Lachaise, bon « père et bon époux. Enfin, il a improvisé des monuments, des « empires, des rois, des codes, des vers, un roman, et le tout • avec plus de portée que de justesse. N'a-t-il pas voulu faire «« de l'Europe la France ? Et après nous avoir fait peser sur « la terre.de manière à changer les lois de la gravitation, il « nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis la « main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son « nom, perdit son nom au bord de son empire, dans une mer « de sang et de soldats. Homme qui, tout pensée et tout action, « comprenait Desaix et Fouché ! Tout arbitraire et tout justice «« à propos ! le vrai roi, en un mot ! »

(1) C'était sans doute la hantise de Napoléon qui lui faisait répondre à ceux qui le raillaient sur sa petite taille (il n'avait que cinq pieds) : « que les. grands hommes étaient presque toujours petits ». « H faut que la tête soit près du cœur, ajoutait-il, pour que ces deux puissances qui gouvernent l'organisation humaine fonctionnent bien. » Balzac, par Mme Surville, p. 198.

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d'aborder la carrière politique. Il se sentait, disait-il, « une vocation irrésistible vers la gloire et le pouvoir ». Heureusement, mieux inspiré que Hugo et que Lamartine, ses rivaux en gloire, il ne persévéra pas dans son erreur : ses électeurs le firent rentrer sous la tente et, sagement, il n'essaya pas d'en sortir.

Songe-t-on à ce qu'il serait advenu s'il fiit allé s'asseoir sur les bancs de l'Assemblée nationale ? Le suffrage universel est un minotaure qui a fait assez de victimes, pour que nous n'ayons pas à regretter qu'il ait respecté un Balzac.

Le Réalisme de Balzac

Du discours que prononça jadis M. Bruneticre aux fêtes de Tours, nous nous plaisons à détacher cet éloquent passage:

En littérature, ou tout au moins en prose, on éprouve un vif plaisir, très naturel et très légitime, à voir se dessiner sous la transparence des mots, les contours précis de l'idée. Mais nous sommes devenus plus exigeants depuis lors. Et dans le roman, comme au théâtre, nous nous sommes aperçus que le style ne consistait essentiellement ni dans une correction dont le mérite, en somme, ne va pas au delà de savoir mettre l'orthographe, ni dans une facilité, dans une abondance, dans un flux de discours qui finissent, — ainsi la prose de George Sand, — par donner la sensation de la monotonie, ni dans cette écriture artiste qui a fait le désespoir de Flaubert, mais peut-être uniquement dans le don de faire vivant... Faire vivant, voilà ce que Tartiste moderne se propose avant tout ; c'est là-dessus que nous le Jugeons ; c'est ce qui assure, en dépit des maîtres d'école, la durée de son œuvre, et, en ce sens, le style, tel que les granmiai riens l'entendent, n'est et ne doit être qu'un moyen.

Avant M. Brunelière, M. Paul Fiat, un critique

singulièrement averti, avait exprimé la même pensée, sous une forme plus synthétique:

Le penseur moderne est conduit à envisager le style, ainsi que le sentirent toujours par intuition les grands artistes de lettres, avant et par-dessus tout, comme un fait d'émotion (1).

Chez Balzac, comme chez tous les hommes vraiment supérieurs, le phénomène émotif double, en effet, le phénomène intellectuel.

Le monde des concepts, des idées générales, loin de rester, comme dans le cerveau d'un homme ordinaire ou d'un froid logicien, un phénomène de pure abstraction, se confond avec sa sensibilité d'écrivain, si bien que, derrière chacune de ses pages principales, nous voyons transparaître tout so)i tempérament, toute sa vie organique (2).

Pouvait-on qualifier en termes plus expressifs, plus (( propres », les qualités du style de Balzac ? Balzac s'est reflété tout entier, peut-on dire, dans les œuvres émanées de son puissant cerveau. Reste à déterminer comment, dans ce cerveau, ressuscitaient les images perçues d'abord par les sens.

On sait qu'à l'heure actuelle, sous l'impulsion de Charcot et de son école, et surtout à la suite des

(1) P. Flat, Seconds Essais sur Balzac, p. 9.

(2) P. Flat, op. cit.

LOKUVRE IGl

belles études de M. Th. Ribot et ses élèves, on classe les individus en auditifs, visuels ou moteurs^ selon que l'ouïe, la vue ou le tact sont tout d'abord impressionnés. On s'est posé la question pour Balzac, on a recherché dans quel compartiment on pouvait loger son « cas », évidemment complexe. Balzac, en effet, est, nous le répétons, à la fois un intellectuel et un sentimental : « Les images qui, le plus fréquemment, ressuscitaient dans son cerveau, étaient les images de pensées et les ^réminiscences de sentiments » (1). Mais s'il a excellé dans la renaissance des états d'âme, il n'en a pas moins donné la preuve d'une puissance de vision, d'une faculté véritablement extraordinaire d'évocation ; c'est donc, outre un psychologue, un visuel par beaucoup de côtés. Chez lui, l'expression verbale sert presque toujours à la reproduction d'un état d'âme : d'où l'intensité de vie qui se dégage de la moindre production de l'auteur de la ComJdie humaine.

Pour avoir une idée suffisante de ce don, presque spécial à Balzac, on n'a qu'à se reporter à ce que le romancier a lui-même écrit, au début de Facino Cane ; on ne saurait trouver d'arguments plus décisifs :

Chez moi l'observation était déjà devenue intuitive, elle

(1) Seconds Essais sur Balzac, p. 16.

pénétrait Tâme sans négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si ]3ien les détails extérieurs qu'elle allait sur le champ au delà ; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de Tindivulu sur laquelle elle s'exerçait, en me permettant dû me substituer à lui, comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le corps et l'âme des personnes sur lesquelles il prononçait diverses paroles.

Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant de l'Ambigu-Comique, je m'amusais à les suivre, depuis le boulevard du Pont-aux- Choux jusqu'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue ; de lîl en aiguille, ils arrivaient à leurs affaires, la mère tirait son enfant par la main, sans écouter ni ses plaintes ni ses demandes. Les deux époux comptaient l'argent qui leur serait payé le lendemain. Ils le dépensaient de vingt manières différentes. C'étaient alors des détails de ménage, des doléances sur le prix excessif des ponomes de terre ou sut la longueur de l'hiver et le renchérissement des mottes, des représentations énergiques sur ce qui était dû au boulanger, enfin des discussions qui s'envenimaient et où chacun déployait son caractère en mots pittoresques. En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme et mon âme passait dans la leur ; c'était le rêve d'un homme éveillé (1). Je m'échauffais avec eux contre les chefs

(1) « Levé à minuit, assis douze heures de suite, enfermé chez lui pendant deux mois, perdant le sens des objets extérieurs, jusqu'à ne plus reconnaître les rues, il s'enivre de sor œuvre, il en comble son imagination, il est hanté de ses personnages, il en est obsédé, il en a la vision ; ils agissent el souffrent en lui, si présents, si puissants que désormais ils se développent d'eux-mêmes avec l'indépendance et la nécessité de? ôtres réels. Réveillé, il reste à demi plongé dans son rêve.

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d'atelîer qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi, par l'ivresse des facultés morales et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don ? Est-ce une seconde vue ? Est-ce une de ces qualités dont l'abus mènerait à la folie ? Je n'ai jamais recherché les causes de cette puissance; je la possède et je m'en sers, voilà tout (1).

C'était par une sorte d'auto-suggestion que Balzac donnait à ses héros imaginaires le mouvement, la vie de personnages réels. Bien plus, c'étaient pour lui les seuls qui existassent (2). Balzac s'appliquait à lui-même la théorie si curieuse du docteur Richard sur les hallucinations volontaires.

Le docteur Richard disait que Talma n'exprimait d'une façon aussi saisissante l'horreur qu'il éprou-

II croit presque aux événements qu'il raconte : « Je pars pour Alençon, pour Grenoble, où demeurent Mlle Cormon, M. Bénassis. » Il vient donner à ses amis des nouvelles de son monde imaginaire, comme on en donne au monde véritable. << Savezvous qui Félix de Vandenesse épouse? Une demoiselle de Grandville. C'est un excellent mariage qu'il fait là, les Grandville sont riches, malgré ce que Mlle de Bellefeuille a coûté à cette famille. » Il faut avoir cette puissance d'illusion pour créer des âmes. » Taixe, op. cit., p. 76.

(1) H. de Balzac, par Théophile Gautier, pp. 36-38.

(2) Un jour, Jules Sandeau, revenant d'un voyage, parlait de sa sœur malade ; Balzac l'écoute quelque temps, puis lui dit : « Tout cela est bien, mon ami, mais revenons à la réalité : parlons d'Eugénie Grandet. »>

vait, au moment où il entrait en scène au cinquième acte d'Andromaque, que parce qu'il s'était mis luimême en proie à une horreur terrible, au moyen d'une hallucination volontaire, qui lui faisait réellement voir la salle tendue de noir et peuplée de squelettes et de têtes de mort.

Eh bien, ne peut-on admettre que Balzac, par une force intense de volonté et de concentration cérébrale, en arrivait à ce degré d'hallucination mentale, de se croire lui-même un ou successivement plusieurs des personnages créés par son imagination, de pénétrer dans le fond de leurs âmes, d'entrer dans leurs caractères, de s'affubler de leurs costumes, de leurs travers, de leurs ridicules, de s'inoculer leurs vices, d'assister enfin, témoin attentif et observateur, aux scènes dramatiques ou comiques, résultant du contact de leurs personnes ou du choc de leurs passions ? (1)

Th. Gautier, qui connaissait bien son Balzac, avant tout autre a mis en relief « ce don d'avatar », que possédait le romancier, c'est-à-dire cette propriété de s'incarner dans des corps différents et d'y vivre le temps qu'il voulait.

...Le nombre des avatars de Vichnou est fixé à dix ; ceux de Balzac rie se comptent pas ; et de plus, il pouvait les

(1) J. J.E.MER, Balzac, p. G5-66.

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provoquer à volonté. Quoique cela semble singulier à dire en plein XIX^ siècle, Balzac fut un voyant. Son mérite d'observateur, sa perspicacité de physiologiste, son génie d'écrivain ne suffisent pas pour expliquer Tinfinie variété des deux ou trois mille types qui jouent un rôle plus ou moins important dans la Comédie humaine. Il ne les copiait pas, il les vivait idéalement, revêtait leurs habits, contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, était eux-mêmes tout le temps nécessaire. De là viennent ces personnages soutenus, logiques, ne se démentant et ne s'oubliant jamais, doués d'une existence intime et profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions, font concurrence à l'état civil. Un véritable sang rouge circule dans leurs veines, au lieu de l'encre qu'infusent à leurs créations les auteurs ordinaires (1).

Mais cette faculté, Balzac ne la possédait que pour le présent.

Il pouvait transporter sa pensée dans un marquis, dans un financier, dans un bourgeois, dans un homme du peuple, dans une femme du monde, dans une courtisane, mais les ombres du passé n'obéissaient pas à son appel : il ne sut jamais, comme Gœthe, évoquer du fond de l'antiquité la belle Hélène et lui faire habiter le manoir gothique de Faust. Sauf deux ou trois exceptions, son œuvre est moderne; il s'était assimilé les vivants, il ne ressuscitait pas les morts (2).

C'est que Balzac prétendait faire vrai avant tout — et c'est même pour cela que les naturalistes de

(1) Th. Gautier, op. cit., pp. 28-30.

(2) Th. Gautier, loc. cit.

l'école de Zola, ceux qu'on a appelés la queue de Balzac, se sont réclamés de lui. Mais, par une ironie piquante, c'est précisément quand il veut faire trop vrai qu'il s'égare. Heureusement que son tempérament de poète reprend tôt le dessus et que le sentimental domine Vintellectuel. « Il pensait avec tout son cerveau... et dans l'application particulière qu'il faisait au roman, tout l'acquit antérieur du spécialiste se présentait et se transmuait en poésie. Il y a là un travail latent, fort difficile à préciser, car la part de V inconscience y est considérable, tout autant que celle des facultés intuitives (1).

Il y aurait à rechercher — et c'est un sujet d'éludo que nous ne faisons qu'indiquer — quelle a été la part du subconscient dans l'œuvre de Balzac. M. le docteur Ghabaneix, qui a écrit sur la question des pages si étudiées, aurait là matière à un travail qui ne serait pas d'un mince intérêt.

Pour en revenir à Balzac, il importe de noter que, si, un des premiers, le premier peut-être, il introduisit la science, et non pas seulement la science médicale, dans le roman, ce ne fut qu'inconsciemment et, comme on l'a dit, pour montrer qu'il était « fort v. L'homme Imaginatif transperce, malgré tout, à Ira

(1) P. Flat. op. cit.

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vers cette enveloppe hérissée de termes techniques, dont il s'est affublé comme à plaisir, ne se rendant peut-être pas compte lui-même qu'elle l'enlaidissait au lieu de l'embellir. Mais, dégagé de sa gangue, le diamant scintille, et c'est, en certaines pages, comme un ruissellement de pierres précieuses.

En fm d'analyse, ce qui constitue la supériorité de Balzac sur ceux qui lui ont succédé et ont prétendu avoir hérité de sa méthode, c'est qu'il était artiste avant d'être un savant, et c'est là ce qui constitue sou originalité.

Balzac Physiologiste

On s'est parfois étonné de la précision avec laquelle l'auteur du Père Goriot a décrit certaines espèces morbides (2), exposant, avec la rigueur d'un clinicien, les symptômes, la marche et le dénouement d'une maladie. « Ses médecins, a écrit Taine (3), n'ont pas de plus grand plaisir que la découverte d'une maladie étrange ou perdue ; il est médecin et fait comme eux... Il commençait à la façon non des artistes, mais des savants. Au lieu de peindre, il disséquait.

Il n'entrait point au premier saut, et violemment, comme Shakespeare et Saint-Simon, dans l'âme de

(1) Dans un article de la Jeune France, que son auteur a peut-être lui-même oublié, Jules Claretie a écrit cette phrase, qui pourrait nous servir d'épigraphe : « Balzac était, à mon avis, plus qu'un romancier et un littérateur : il était vraiment un médecin. »

(2) V. l'agonie de Goriot, par exemple.

(3 Taink, Nouveaux Essais de critique et d'histoire.

ses personnages ; il tournait autour d'eux, patiemment, pesamment, en anatomiste, levant un muscle, puis un os, puis une veine, puis un nerf, n'arrivant au cerveau qu'après avoir parcouru le cercle entier des organes et des fonctions... Il montrait la structure des mains, la cambrure de l'échiné, la courbure du nez, l'épaisseur des os, la longueur du menton, la largeur des lèvres. Il comptait ses gestes, ses clignements d'yeux, ses verrues... Il y avait en lui un archéologue, un architecte, un tapissier, un tailleur, une marchande à la toilette, un commissaire-priseur, un physiologiste. » (1)

Ce n'est point un paradoxe, comme il semblerait de prime abord. Balzac connaît, en effet, ses personnages physiologiquement, selon l'expression de M. Paul Bourget : « L'histoire de leur machine corporelle n'a pas de mystère pour lui. Sur la goutte

(4) Dans la puissante étude de Taine sur Balzac, nous relevons encore celle phrase : <« ...Partout où il y a une ditTormilé ou une plaie, Balzac est là ; il fait son métier de ptiysiologiste... de physiologiste habitué des salles d« dissection... »

On fait des mots sur tout, à Paris, écrit ailleurs Taine ; en voici quelques-uns que j'ai recueillis sur Balzac :

« C'est le musée Dupuylren in-folio, »

« C'est un beau champignon d'hôpital. • « C'est Molière médecin. »

{Nouveaux Essais, p. 140, troisième édition.)

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