A VIE
élégante pour faire un volume in-octavo que la Mode va imprimer et quelque libraire réimprimer. Cette entreprise comique et tuante me tient dans un étau... »
Voyez-vous Balzac, à trente-et-un ans, en même temps qu'il scrute les profondeurs du drame de la vie, se morfondant à la campagne sur ce traité de la vie élégante, à l'instant même oii la chute d'un trône va jeter une immense perturbation dans la société française.
Ces études sur l'élégance, sur les manifestations extérieures du goût, du caractère, de l'esprit, des mœurs par le costume et par les manières l'ont toujours d'ailleurs fort préoccupé.
Est-ce en ce temps-là, ou à une autre époque de sa vie qu'il s'associa avec Gavarni pour fonder et publier le Journal des gens du monde, entreprise dont l'insuccès leur laissa à l'un et à l'autre une somme assez considérable de dettes? Je ne vois pas qu'il en soit question, ni dans ses lettres, ni dans le catalogue de ses publications ; je suis bien certain cependant que Gavarni, à l'époque où je me liai avec lui, vers 1842, m'en a parlé plusieurs fois comme d'un souvenir néfaste de ses premières relations avec Balzac. — M. de Lovenjoul m'a affirmé qu'il n'y avait pas une ligne de Balzac dans le Journal des gens du monde.
Voici en quels termes cet apôtre de l'Élégance, inspiré sans doute par le terroir de la patrie de Rabelais, dont il hume les fortes senteurs, poursuit cette curieuse lettre à Victor Ratier. '
(( Sacredieu ! mon bon ami, je crois que la littérature est, par le temps qui court, un métier de
fille des rues qui se prostitue pour cent sous : cela ne mène à rien, et j'ai des déniangeaisons d'aller vaguer, chercher, me faire drame vivant, risquer ma vie ; car, pour quelques misérables années de plus ou de moins !... Oh ! quand on voit ces beaux cieux, par une belle nuit, on est prêt à se déboutonner pour pisser sur la tête de toutes les royautés ! Depuis que je vois ici les splendeurs véritables comme un beau et bon fruit, un insecte d'or, je prends des allures bien philosophiques, et c'est surtout en mettant le pied sur une fourmilière que je dis comme cet immortel Bonaparte : « Ça ou des hommes!... Qu'est-ce devant Saturne ou Venus, ou l'étoile polaire? » Et mon philosophe vient achever des pointes pour un journal. Proh pudori Et il me semble que l'Océan, un brick et un vaisseau anglais à démolir, quitte à s'engloutir, c'est quelque chose de mieux qu'une écritoire, une plume et la rue Saint-Denis... »
Et il termine par ces mots, ce contempteur de trônes, ce démolisseur d'Anglais, ce dédaigneur de la littérature :
« Ah ! j'ai bien du regret de n'avoir pas avec moi un camarade qui puisse développer tous les textes que je conçois et qui viennent trop en foule pour que je fasse tout. »
Evidemment, il sent que son esprit se féconde sous l'action de l'atmosphère de la Touraine, et de la solitude. Il est en gésine d'idées, le grand Balzac se forme, s'achève, il va surgir!
Cependant il ne prolonge pas son séjour à la Grenadière jusqu'au mois de novembre ; car voici une lettre datée de Paris 15 octobre, adressée à une
amie de sa famille, une confidente de ses chagrins, madame Zulma Carraud ; il lui dit qu'il a « considéré la fortune de M. Odilon Barrot comme fortement compromise » et qu'il a « plaint madame Barrot d'être sous la puissance d'un être qu'il suppose aussi profondément poh'iiQfue »... C'est pourquoi il n'ira à ses soirées que pour ne pas refuser, « mais avec l'intention de n'y être qu'un indiilërent. » Et il ajoute : « Je vous devais compte de cela, puisque vous aviez eu la bonté de me servir d'introductrice. »
Avait-il donc été tenté de nouveau par la politique et avait-il pensé à se placer sous le patronage d'Odilon Barrot? Cela prouverait qu'il avait, à ce moment, des aspirations sinon démocratiques, tout au moins assez libérales.
En effet je tronve dans une autre lettre, du mois de novembre, où il constate qu'il est « obligé pour vivre et pour soutenir même quelques amis encore plus malheureux que lui, de faire des efforts inouïs, de travailler nuit et jour, en ne dormant que deux heures à peine. »'
Mais il ne se dissimule pas que « notre pays entre dans des circonstances bien graves. Je suis effrayé, dit-il, de la lutte qui se prépare.. . je vois de la passion partout, de la raison nulle part. Si la France lutte, je ne serai pas de ceux qui lui refuseront leurs bras et leurs talents, quoi qu'en puissent dire quelques amis. Et c'est alors que la science, dont nous avons porté si loin les ressources, et le courage pourront aider la France à triompher. Mais où sera le dénouement, et pouvons-nous être les maîtres de la révolte des intérêts froissés qui sont au dedans du
corps politique ?... Le nombre de ceux, parmi les patriotes, pour qui le mot patrie n'est rien, est bien grand 1 Personne ne veut l'unir aux principes mitoyens dont je vous ai tracé en deux mots le plan constitutif. Nous sommes entre les exagérés du libéralisme et les gens de la légitimité, qui vont s'unir pour renverser. »
En ce temps-là, c'était déjà comme ça ! — Puis il poursuit ce cours de politique du moment ;
« Le génie gouvernemental consiste à opérer une fusion des hommes et des choses ; et voilà ce qui a fait de Napoléon et de Louis XVIII deux hommes de talent. L'un n'a pas été compris et l'autre s'est compris tout seul. Tous deux ont contenu en. France tous les partis, l'un par la force, l'autre par la ruse, parce que l'un montait à cheval et l'autre en voiture. Aujourd'hui, nous avons un gouvernement sans plan, pour notre malheur. Cet état de choses me ruine et m'enlève chaque jour une espérance. Ainsi, voyez si je ne suis pas pour la consolidation des choses !... »
Le mois suivant, à la fin de cette année 1830, il développe ses idées sur la monarchie constittitionnelle héréditaire.
S'il veut un pouvoir fort, une aristocratie puissante et privilégiée, cet autoritaire, par une contradiction curieuse qui explique les hésitations politiques de sa vie, cet autoritaire passionné pour la vérité et la justice sociales témoigne en môme temps de ses aspirations, sinon démocratiques, tout au moins libérales, de sa sympathie pour les classes déshéritées et laborieuses, ce qu'on appelait alors le peuple.
« La masse des lois, dit-il, et leur esprit doit tendre à éclairer le plus possible le peuple, les gens qui n'ont rien, les ouvriers, les prolétaires, etc., afin de faire arriver le plus possible d'hommes à l'état d'aisance qui distingue la masse intermédiaire... »
iS'est-ce pas chose bizarre? Ce programme d'instruction, d'éducation des classes populaires pour leur faciliter l'accession à la fortune, au savoir, à la puissance de la bourgeoisie est précisément celui des démocrates convaincus et logiques, celui que le gouvernement républicain a inauguré et dont il s'efforce d'organiser l'application à tous les degrés.
Mais, plus loin, il ajoute : « La plus grande liberté possible à la classe aisée ; car elle possède, elle, quelque chose à conserver, elle a tout à perdre, elle ne peut jamais être licencieuse.
« Au gouvernement autant de force que possible. Ainsi gouvernement, riches et bourgeois ont intérêt à rendre la classe infime heureuse et à agrandir la classe moyenne, où est la puissance véritable des États.
« Si les gens riches, les fortunes héréditaires de la chambre haute, corrompus par leurs mœurs, engendrent des abus, ils sont inséparables de l'existence de toute société ; il faut les accepter avec les avantages qu'ils donnent. »
Il avait pu constater pourtant, en dépit de cette théorie de la prétendue garantie de stabilité qu'offrent aux gouvernements les intérêts conservateurs de la classe moyenne, que la révolution de juillet 1830 avait été faite par cette même classe moyenne.
Cette théorie : « Enrichissez-vous 1 » fut aussi
professée et mise en pratique par le gouvernement de juillet. On ne peut néanmoins méconnaître que la révolution de février 1848 fut aussi préparée et déterminée par la classe moyenne.
Ce n'est pas ici le lieu de rechercher et d'indiquer les causes de ces phénomènes.
Quoi qu'il en soit, il me parait bien certain que le grand esprit de Balzac fut longtemps agité, tiraillé en sens contraires par ces deux tendances, ces deux principes antinomiques : Futilité d'une aristocratie riche et puissante, de grandes et fastueuses fortunes, — et la nécessité, de par la justice sociale et le sentiment de la solidarité humaine, d'élever les masses populaires au plus haut degré de perfectionnement matériel, intellectuel et moral.
Je trouve des témoignages de cette lutte entre ces deux principes, non seulement dans sa vie et dans sa correspondance, mais encore dans plusieurs parties de cette œuvre immense, de ce tableau si vrai et si profondément critique de nos mœurs contemporaines et de notre état social, dont l'étude attentive et consciencieuse conduit tout esprit éclairé et de bonne foi à conclure à la nécessité urgente de réformes rapides et radicales.
Au commencement de 1831, il semble avoir renoncé aux visées politiques, car, en mai, il écrit de Nemours à Victor Ratier pour lui proposer un plan d'abondante collaboration théâtrale, laquelle ne doit avoir pour but que leur bien-être pécunaire, «etqu'il s'agit plus de chaircuitcvie littéraire que de réputation. 8i nous avons le bonheur de faire un bon Scribe de noire raison sociale Ratier, ce sera tant mieux... »
Presque en même temps (18 mai) il écrit à Charles
Rabou, alors directeur de la Revue de Paris, qu'il commence VAuberge rouge, qu'il est seul, « dans un pavillon au fond des terres, vivant avec la Peau de Chagrin, qui. Dieu merci, s'achève », travaillant nuit et jour, ne vivant que de café.
Mais, le mois suivant, tout est changé. Il est de nouveau en proie au prurit de la politique. Car le voilà qui confie à madame Carraud qu'il n'a pas « écrit une ligne de la Peau de Chagrin depuis le peu de pages qu'il a écrites à Saint-Cyr. »
Dans cette lettre datée de Paris, il annonce que les travaux politiques que lui imposent ses obligations de candidat dans deux arrondissements absorbent tout. Il faut mener de front ses occupations littéraires qui le font vivre, et ses études politiques, de sorte que souvent il « succombe. »
En effet, après avoir publié sa brochure : Enquête sur la politique des deux ministères, il pose sa candidature à Angoulème et à Cambrai, ainsi que l'atteste une lettre adressée à M. S. Henry Berthoud, rédacteur de la Gazette de Cambrai, de qui il réclame l'appui en échange du service qu'il va lui rendre en l'aidant à entrer à la Remie de Paris.
Dans cette lettre curieuse, il affiche de hautes prétentions : « Une ville, dit-il, aime toujours assez à se voir représentée par un orateur, et, si j'aborde l'Assemblée, c'est avec la pensée de jouer un rôle politique... »
Je ne sais pas ce qui advint de ces deux candidatures ; il n'en est plus question dans ses lettres ; sa sœur n'en fait point mention et le bibliographe de ses œuvres n'a pu retrouver ses professions de foi de cette époque.
De même aussi THistoire a négligé d'enregistrer les noms des deux honorables que les électeurs d'Angoulême et de Cambrai préférèrent à Balzac.
On ne peut nier que, ce faisant, ils rendirent, sans s'en douter, un bien immense service à la littérature du dix-neuvième siècle. Quels chefsd'œuvre eût pu nous faire perdre le rôle politique qu'il prétendait jouer, et qu'il aurait joué très probablement en vertu de son énergique et puissante volonté ! On frémit rien que d'y penser I Sur quels bancs se serait-il assis? A droite? A gauche? Au centre? Si on l'avait interrogé à ce sujet, cet autoritaire aristo-démocrate, peut-être aurait-il répondu comme fit plus tard Lamartine.
On lui demandait oii il comptait siéger. — Là, répondit-il fièrement en montrant le plafond.
Une façon de dire : « Au-dessus de tous les partis! »
LES PREMIERS ROxMANS
Enjuille!; 183Î, Balzac est à Paris, tout entier à la Peau de Chagrin^ qui slmprime et va paraître. a J'ai bien préparé le succès, écrit-il à son éditeur Charles Gosselin. Madame Récamier a réclamé une lecture ; en sorte que nous aurons encore une immense quantité de prôneurs dans le faubourg Saint-Germain. »
Quelques jours après, le livre est en vente. Dès le 13 août, Charles de Bernard consacre à son appréciation critique un feuilleton de la Gazette de Franche- Comté. Balzac lui écrit de Paris le 25 pour le remercier de sa promptitude.
A propos de quelques observations critiques sur la tendance de la jeune littérature à imiter les chefs-d'œuvre étrangers, l'auteur de la Peau de Chagrin défend vaillamment l'originalité de notre littérature nationale. « Croyez-vous, dit-il, que le fantastique d'Hoffmann ne soit pas virtuellement dans Micromégas, qui, lui-même, était dans Cyrano de Bergerac, où Voltaire l'a pris ?... »
Et il ajoute :
« Je ne me suis yraiment pas inspiré d'Hoffmann, que je n'ai connu qu'après avoirpe?2sé mon ouvrage ; mais il y a dans ceci quelque chose de plus grave. Nous manquons de patriotisme entre nous, et nous détruisons notre nationalité et notre suprématie littéraire, en nous démolissant les uns les autres. Les Anglais ont-ils été dire eux-mêmes que Parisina était la Phèdre de Racine, et vont-ils se jetant à la tête les littératures étrangères pour étouffer la leur? Non ; imitons-les. »
« Ceci, dit-il en terminant, n'est point une question personnelle, parce que j'espère qu'à la seconde édition de mon livre, le public reconnaîtra l'immensité, la nouveauté de l'entreprise sous le faix de laquelle je succomberai peut-être, ou que j'exécuterai mal, mais que j'ose tenter. »
Songeait-il déjà à la Comédie humaine? Ou bien ces mots font-ils seulement allusion à la partie de son œuvre intitulée Contes philosophiques y qu'il développa en effet à chaque nouvelle édition, sur laquelle PhilarèteChasles et Félix Davin publièrent des travaux fort remarquables et Balzac lui-même écrivit deux curieux articles imprimés, l'un dans la Caricature de 1831, l'autre, posthume, dans VAma' teur d^ autographes de 1865?
Ces contes philosophiques forment du reste un ensemble assez vaste et assez imposant pour justifier l'ambition littéraire de l'auteur.
Le succès fut très grand. Mais un succès de librairie, à cette époque, était pécuniairement peu productif.
Le vaillant lutteur, qui avait si noblement entre-
pris de payer avec le travail de sa plume l'énorme dette contractée pour assurer la tranquillité de sa famille, n'avait pas le temps et ne se croyait pas le droit de se reposer sur ce laurier.
Quelques jours après, il est à l'ouvrage !
« Je me couche à six heures du soir, écrit-il à madame d'Abrantès, je me lève à minuit, et je travaille ainsi seize heures de suite... J'ai juré d'avoir ma liberté, de ne devoir ni une page, ni un sou, et, dussé-je crever comme un mousquet, j'irai courageusement jusqu'à la fin. »
« Quoi de plus honorable, lui écrit-il encore dans une autre lettre, de plus grand, que de relever son nom, sa fortune, avec son esprit? Cela ne peut qu'exciter l'envie, et je ne plains guère les envieux. »
Cependant l'esclavage de corps et d'esprit dans lequel le tiennent ses obligations et ses travaux ne l'empêche point de répondre aux lettres qu'il reçoit, surtout quand il s'agit de prendre la défense de quelqu'une de ses œuvres.
Ainsi, dans une réponse datée de Paris 3 octobre 1831, et adressée à une inconnue (c'était madame la duchesse de Castries), il affirme que la Physiologie du mariage a fut un livre entrepris dans le but de défendre les femmes », et il explique les motifs qui l'ont déterminé à « envelopper ses idées et les rouler, pour ainsi dire, dans une forme nouvelle, acerbe et piquante, qui réveillât les esprits en leur laissant des réflexions à méditer... Donc, pour une femme qui a passé par les orages de la vie, le sens de mon livre est l'attribution exclusive de toutes les fautes commises par les femmes à leurs maris.
C'est, en un mot, une grande absolution ». « Il n'y a pas de mariage heureux possible si une connaissance parfaite des deux époux, comme mœurs, habitudes, caractères, ne précède leur union, et je n'ai reculé devant aucuoe des conséquences de ce principe. Ceux qui me connaissent savent que j'ai toujours été fidèle depuis l'âge de raison à cette idée, et, pour moi, la jeune fille qui a fait une faute est plus digne d'intérêt que celle qui reste ignorante, et prête aux malheurs de l'avenir, par le fait même de son ignorance. Aussi, célibataire pour le moment, si je me marie plus tard, ce ne sera jamais qu'avec une veuve. »
N'est-ce pas vraiment chose curieuse que l'indication de cette idée de réforme de l'éducation des filles et de la transformation du rôle que les femmes jouent dans la société, contenue implicitement dans la Physiologie du mariage ?
Ce qui suit, dans cette belle lettre, ne l'est pas moins : « C'est pour développer ses pensées et les jeter dans les âmes jeunes par de frappants tableaux qu'il a fait les Scènes de la vie privée. Dans ce livre, tout de morale et de sages conseils, rien n'est détruit, rien n'est attaqué ; je respecte les croyances, celles môme auxquelles je n'ai pas foi... »
En ce qui concerne la Peau de Chagrin , cet ouvrage n'est pas destiné à rester seul ; il renferme les promisses d'un ouvrage qu'il sera fier d'avoir tenté, même en succombant, et il engage sa correspondante à lire la seconde édition sous le titre de Romans et contes philosophiques, et surtout l'introduction, dans laquelle Philarète Chastes a soulevé le voile de sa « pensée intime et future ». Vous
verrez là que, si parfois je détruis, j'essaye parfois aussi de reconstruire. Jésus-Christ en Flandre, VEnfant maudit, Etude de femme, les Proscrits, les Deux Rêves, vous prouveront peut-être que je ne manque ni de foi, ni de conviction, ni de douceur; je trace mon sillon consciencieusement... La Peau de C/ifl^rm devait formuler le siècle actuel, notre vie, notre égoïsme; les reproductions de nos types ont été méconnues... »
Il témoigne enfin le regret qu'au lieu « de voir dans son livre la peinture obligée d'une femme célèbre pour n'avoir pas aimé, la lectrice ne se soit pas attachée à celle qui consacre les beaux dévouements de la femme, son amour naïf et les riches poésies de son cœur. Pour moi, Pauline existe, et plus belle même. Si j'en ai fait une illusion, ce fut pour ne rendre personne maître de mon secret. »
Ne veut-il pas donner à entendre qu"il a vécu au moins une partie de ce roman ?
Mais il ne faut pas trop s'arrêter à de pareilles suppositions.
En ce moment, il consacrait tant de temps aux divers travaux qu'il s'était imposés, tant de force de pensée et de volonté aux conceptions qu'enfantait son cerveau, qu'il ne devait lui rester ni volonté, ni esprit, ni temps matériel à donner aux amours et même à l'amour.
Sa détresse était grande ; il l'écrit à Urbain Canel, un de ses éditeurs, dans une lettre datée de Sache, 25 novembre 1831, où il lui dit qu'il néglige même la Revue de Paris pour les Contes bruns. Dans cette lettre je remarque cette phrase caractéris-
tique, qui nous dit quel cas il faisait en poésie de la rude et éloquente énergie :
« Envoyez-moi promptement Barbier; c'est, avec Lamartine, le seul poète vraiment poète de notre époque ; Hugo n'a que des moments lucides. »
Il est vrai que Victor Hugo n'avait encore fait ni les Feuilles d'automne, ni les Rayons et les Ombres, ni la Légende des siècles, ni les Châtiments, ni y Année terrible !
L'année suivante, il se sent de nouveau entraîné vers la politique, et il écrit à madame Carraud le l"juin 1832 :
« n y a des vocations auxquelles il faut obéir, et quelque chose d'irrésistible m'entraîne vers la gloire et le pouvoir. Ce n'est pas une vie heureuse. Il y a chez moi le culte de la femme et un besoin d'amour qui n'a jamais été satisfait, désespérant d'être jamais bien aimé et compris de la femme que j'ai rêvée ; ne l'ayant rencontrée que sous une forme, celle du cœur, je me rejette dans la sphère tempétueuse des passions politiques, et dans l'atmosphère orageuse et desséchante de la gloire littéraire.
» J'échouerai peut-être dans l'une et dans l'autre; mais croyez bien que, si j'ai voulu vivre de la vie du siècle même, au lieu de passer heureux et obscur, c'est que précisément le bonheur pur et médiocre m'a manqué. Quand on a une fortune entière à faire, il vaut mieux la faire grande et illustre, car, peine pour peine, il est préférable de souffrir dans une haute sphère que dans une basse, et j'aime mieux les coups de poignard que les coups d'épingle. »
Cependant, avant qu'il se lance dans la politique, voici que la gloire littéraire lui arrive. Je trouve, dans une lettre du 2 juillet 1832, adressée à madame Carraud, ce passage significatif : « Croiriezvous que la gloire se traduit pour moi par des ports de lettres, et que je reçois jusqu'à trois et quatre lettres de femme par jour? Elles viennent du fond de la Russie, de l'Allemagne, etc. Je n'en ai pas eu d'Angleterre ! Puis des lettres de jeunes gens. »
Il est bien certain que le succès de ses livres, et, par suite, la gloire lui vinrent des femmes, de l'étranger et de la jeunesse. Si ses ouvrages se vendaient en France, ce n'était guère que pour les cabinets de lecture et par nombres restreints ; mais la contrefaçon commençait à les exploiter et à les propager largement à l'étranger.
Aussi la fortune ne lui venait-elle pas en même temps que la gloire.
A cette époque, il vient de renoncer à un projet de mariage, il a songé à éditer lui-même ses <Euvres, mais, écrit-il à sa mère, « plus nous irons, moins la librairie réussira. » Sa détresse est affreuse. Dans cette année, il aura publié huit volumes in-octavo. Il ne peut plus rien donner... » Aussi j'ai pris, bien à contre-cœur, et dans le but de me tirer tout d'un coup d'affaire, le parti de composer deux ou trois pièces de théâtre ! C'est le plus grand malheur qui puisse m'arriver ; mais la nécessité est plus forte et il m'est impossible de m'en tirer autrement. Je verrai si je ne pourrais pas me servir de quelqu'un pour ne pas compromettre mon nom. »
Il est évident qu'il a pensé alors à faire, pour l'art
de l'auteur dramatique, ce qu'il a déjà fait pour l'art du romancier, avec ses œuvres de jeunesse, étudier et pratiquer les procédés du métier pour devenir artiste. A-t-il mis son projet à exécution? J'en doute. Je ne crois pas qu'il ait collaboré, à cette époque, à aucun vaudeville, à aucun mélodrame. S'il l'avait fait, il se serait trouvé dès lors assez lancé dans le monde dramatique, assez initié à ses procédés pour ne pas laisser à d'autres le profit des nombreuses adaptations théâtrales qui se firent de ses romans à peu de temps de là.
Mais, au moment où il écrivait cette lettre si navrante, il avait la tête bouleversée par l'inquiétude:
« J'ai été bien désolé pendant huit jours ! Il me faudrait au moins six semaines de tranquillité parfaite pour te remettre les quatre mille huit cents francs des deux ouvrages que je vais faire. Si tu ne trouves aucun moyen d'arriver à cela, écris-le moi ; je suis déterminé à tout fondre et à recommencer sur nouveaux frais. Ce serait absurde, car, sauf cette gêne de six mois environ, je ne me suis jamais trouvé dans une plus belle position. Tôt ou tard, la littérature, la politique, le journalisme, un mariage ou une grande atïaire me feront une fortune. Il nous faut encore un peu souffrir. Si je souffrais seul !... Voilà quatre ans que vingt fois j'ai eu l'idée de m'expatrier. Mais tu es maintenant bien souffrante, et la nécessité te force à devenir une des causes de mes tourments secrets. Je t'ai donné presque tous mes embarras, outre les tiens; cela me fait un mal affreux. »
Le mois suivant, il ne pense plus guère qu'à la littérature ; il est un peu rasséréné. Une lettre de
sa sœur a opéré ce prodige. « Merci, lui écrit-il ; le dévouement des cœurs aimés nous fait tant de bien ! Tu m'as rendu cette énergie qui m'a fait jusqu'ici surmonter les difficultés de ma vie ! Oui, tu as raison, je ne m'arrêterai pas, j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compté parmi les grandes intelligences démon pays! w
Quelle confiance dans son courage ! Quelle superbe conscience de son génie ! Quelle merveilleuse intuition de l'avenir!
« Mais, continue-t-il, quels efforts pour arriver là ! Ils brisent le corps, et, la fatigue venue, Je découragement suit !
» Cette Notice biographique sur Louis Lambert est une œuvre où j'ai voulu lutter avec Gœthe etByron, avec Faust et Manfred, et c'est une joute qui n'est pas encore finie ; les épreuves ne sont pas encore corrigées. Je ne sais si je réussirai, mais ce quatrième volume de Contes philosophiques doit être une dernière réponse à mes ennemis et doit faire pressentir une incontestable supériorité. Aussi faut-il pardonner au pauvre artiste sa fatigue, ses découragements et surtout son détachement momentané de toutes sortes d'intérêts étrangers à son sujet. Louis Lambert m'a coûté tant de travaux! Que d'ouvrages il m'a fallu lire pour écrire ce livre ! II jettera peut-être, un jour ou l'autre, la science dans des voies nouvelles. Si j'en avais fait une œuvre purement savante, il eût attiré l'attention des penseurs, qui n'y jetteront pas les yeax. Mais, si le hasard le met entre leurs mains, ils en parleront peut-être !...
» Je crois Louis Lambert un beau livre ! Nos
amis l'ont admiré ici, et tu sais qu'ils ne me trompent pas !
» Pourquoi revenir sur son dénouement? Tu connais la raison qui me l'a fait choisir ! Tu as toujours peur. Cette fin est probable, et de tristes exemples ne la justifient que trop ; le docteur n'a-t-il pas dit que la folie est toujours à la porte des grandes intelligences qui fonctionnent trop?...
)) Quelque jour, quand mes œuvres seront développées, vous verrez qu'il a fallu bien des heures pour avoir pensé et écrit tant de choses ; vous m'absoudrez alors de tout ce qui vous aura déplu, et vous pardonnerez, non l'égoïsme de l'homme (l'homme n'en a pas), mais l'égoïsme du penseur et du travailleur... »
Dans cette lettre pleine de tendresse pour sa famille, il annonce encore que, si, l'hiver suivant, sa position n'est pas changée, il est décidé à faire du théâtre, et à sortir sa pauvre mère de sa situation. « Je lui sacrifierai, dit-il, mon avenir politique... »
En même temps il écrit des Contes drolatiques, continue sa collaboration régulière à la Revue de Paris, a un manuscrit prêt pour la Revue des Deux- Mondes, un autre ^our ÏArtiste; et c'est d'Aix qu'il écrit en septembre à sa mère pour lui annoncer qu'il va aller à Genève et à la Grande-Chartreuse, qu'il a fait ses comptes et qu'au 15 février, elle aura reçu les dix mille francs. Il n'a dépensé que quatre cent soixante-dix francs en trois mois ! « Hein, mère, si je suis un peu poète et rêveur, avoue que je suis bien économe ! »
Le même mois, il écrit aussi à madame Carraud
qu'il a encore corrigé Lambert. « Comme une ourse, j'ai léché mon petit... En somme, je suis satisfait. C'est une œuvre de profonde mélancolie et de science. Vrai, je mérite bien d'avoir une maîtresse et, tous les jours, mon chagrin s'accroît de n'en point avoir, parce que l'amour, c'est ma vie et mon essence... »
Quelle note ! Que de sentiments demandent à s'épanouir dans ce large et riche cœur ! Que de pensées^ que de projets, que d'aspirations se heurtent dans ce puissant cerveau !
Et il a trente-trois ans !
Deux lignes plus loin : « La Bataille est commencée. » Il s'agit de la bataille d'Austerlitz, un livre qui n'a jamais paru. Balzac a, plus tard, pour parfaire cet ouvrage, et donner à certains épisodes un caractère d'exactitude, visité lui-même le champ de bataille et levé des plans topographiques.
J'ai vu, en 1855, entre les mains d'Armand Dutacq, une carte sur laquelle Balzac avait indiqué les positions des corps commandés par divers généraux et colonels dont les noms figurent dans la Comédie humaine. Cette carte curieuse devait être jointe à des fragments du manuscrit destiné à faire partie des Scènes de la vie militaire.
Ces fragments ont probablement été perdus, ainsi que quelques autres, car il n'en est pas question dans les Œuvres complètes.
A deux lignes de là encore, autre visée. La tentation politique reparaît.
» M. Berges a dû recevoir mon livre. Si les Angoumoisins veulent de moi pour député, je veux bien d'eux pour commettants. »
Quelque intérêt que je trouve et que le lecteur puisse trouver à suivre ainsi, presque au jour le jour, ce noble esprit dans ses développements et ses oscillations entre les tendances diverses qui se disputent son âme et son cerveau et les nécessités pécuniaires qui tracassent sa vie, je ne pousserai pas plus loin ce commentaire de ses pensées et de ses actes par ses lettres. Il y aurait tout un gros livre à faire sur ce sujet : « Balzac commenté par ses actions, par sa correspondance et par ses préfaces. » Peut-être essayerais-je de Tentreprendre si l'âge et les lorces physiques m'en laissaient le temps et le moyen !
Mais tel n'est pas le sujet de cet essai qui doit avoir pour objet moins la vie de l'homme que son œuvre, son immense portée, son influence dans ce siècle si troublé, dont elle reflète si exactement les grandeurs, les petitesses, les splendeurs, les faiblesses, les enthousiasmes, les doutes, comme pour satisfaire à ce programme littéraire qu'il a lui-même tracé dans cette seule phrase :
« Une littérature doit être l'expression de la société de son temps. »
J'ai seulement tenu à analyser minutieusement les premiers essais littéraires de ce grand esprit, à suivre le mouvement de sa formation, de sa croissance, en même temps qu'à signaler les obstacles formidables contre lesquels il eut à lutter avant d'arriver à cette virilité d'âme, de génie et de talent qu'il avait acquise à la fin de 1832, obstacles qu'il lui fallut encore combattre, même après l'épanouissement de sa célébrité.
Désormais je tâcherai de me borner, dans cette
partie biographique, à signaler les faits culminants de son. caractère et de son existence.
J'ai dit que la politique l'avait ressaisi.
En effet, tout en projetant un voyage à Rome et à Naples dont les frais seront couverts par le prix d'un petit volume in-18, qu'il vient d'écrire en trois jours et trois nuits, — le Médecin de campagne, rien que cela, s'il vous plaît ! — il pose encore sa candidature à Angoulême ; et, dans le cas où il échouerait, comme il va avoir pour compagnons de son voyage en Italie madame de Castries et le duc de Fitzjames, il compte sur celui-ci, qui sera probablement élu dans deux collèges pour le recommander à celui des deux collèges pour lequel il n'optera pas.
« Je ferai ce beau voyage, écrit-il à sa mère, avec le duc, qui sera comme un père pour moi. Alors, je serai en relation partout avec la haute société. »
Elre en relation avec la haute société, c'était une de ses grandes ambitions, je dirai plus, c'était peutêtre un des besoins de son génie, une des nécessités de l'œuvre entreprise.
Cette haute société qu'il a commencé à esquisser dans quelques-unes de ses Scènes de la vie privée, cette société qu'il a presque devinée grâce à sa merveilleuse puissance d'intuition de voyant, il veut l'étudier de près, vivre de sa vie, vérifier l'exactitude de son premier crayon, la justesse de ses premières touches, et c'est pour ce motif et, je crois, dans ce but profondément littéraire qu'il va prêter Tappui de son talent au parti légitimiste, lequel ne l'accueillera que comme auxiliaire, quoiqu'il ait l'espoir de devenir son guide et son chef.
C'est ce qui résulte d'une belle lettre écrite le même jour à madame Oarraud pour lui annoncer que « la Bataille va paraître, et quelque chose de mieux que la Bataille, un livre selon votre cœur, le Médecin de campagne. »
Remarquez bien qu'au moment où il se déclare légitimiste et se dispose comme tel à demander à Angoulême les suffrages des électeurs royalistes, il vient d'écrire le Médecin de campagne, un livre qui, bien qu'il le proclame bienfaisant et digne du prix Montyon, respirait, même dans son premier jet et avant qu'il le complétât par ses développements définitifs, les sentiments de la plus pure et de la plus haute démocratie et contenait des idées qui se rapprochent beaucoup de celles de certaines écoles socialistes.
Mais voici comment il concilie ses aspirations, ses idées, ses principes, avec le parti qu'il a pris, « non pas aveuglément, non point mû par aucune considération personnelle. »
« Mon plan de pouvoir, écrit-il à madame Carraud, mes idées sont saines et justes, je le crois du moins. Elles comportent beaucoup plus des vôtres que vous ne pensez. Seulement, je prends une route que je crois plus sûre pour arriver à un bon résultat. Vous ne voyez qu'une partie des intérêts, des choses, des personnes et des mœurs. Je crois voir tout et tout combiner pour un pouvoir politique prospère. Jamais je ne me vendrai. Je serai toujours, dans ma ligne noble, et généreux. La destruction de toute noblesse hors la Chambre des pairs ; la séparation du clergé d'avec Rome; les limites naturelles de la France ; l'égalité parfaite de la classe moyenne; la
reconnaissance des supériorités réelles; l'économie des dépenses, l'augmentation des recettes par une meilleure entente de l'impôt, l'instruction pour tous, voilà les principaux points de mapolitique, auxquels vous m.e trouverez fidèle. Il y aura cohésion entre mes paroles et mes actions. »
Tel est le programme secret de Balzac.
Eh bien, jugez vous-même s'il ne se rapproche pas encore aujourd'hui en un grand nombre de points des desiderata des démocrates les plus avancés!
Et c'est au parti légitimiste qu'il va demander de lui ouvrir les voies pour arriver à la réalisation de ces grandes et fécondes réformes. Il ne dissimule pas toutefois qu'il ne doit pas les lui révéler.
« Je vous parle à cœur ouvert, dit-il plus loin, parce que je sais que vous respecterez les secrets de ma pensée politique ; elle est de nature à me vouer à la haine de mon parti, s'il la connaissait. Mais il est impossible de la faire triompher sans la coopération, sans la conviction des chiffres. Je ne le trompe pas. Je crois que son existence est liée à la reconnaissance sans arrière-pensée des choses voulues par la nature des idées du siècle. »
Non certes, il ne le trompait pas, le parti légitimiste; sincèrement il croyait, il espérait le convertir aux idées, aux nécessités modernes.
Combien d'autres ont eu cette généreuse illusion de croire à la conciliation possible du principe royaliste avec l'esprit, les aspirations, les intérêts da siècle !
Pour ne citer que les plus illustres, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, n'ont-ils pas com-
mencépar mettre leur génie au service de ces principes ?
Ces trois grands hommes ont reconnu l'inutilité de leurs efforts, la stérilité de leur dévouement. Le premier s'est retiré fièrement sous sa tente en prophétisant avec un accent mélancolique, dans ses Mémoires d'outre- tombe, l'avènement prochain de la démocratie.
Les deux autres se sont mis, sans marchander, au service des idées modernes et ont contribué puissamment à leur triomphe. La Postérité en tiendra compte à leur mémoire !
Combien de temps dura l'illusion de Balzac sur le parti légitimiste? Je ne sais. Le 9 octobre il écrit encore d'Annecy à sa mère :
a J'enverrai encore un article d^w. Rénovateur ; car, au prochain renouvellement de la Chambre, je veux être député. »
Mais, à la fin de ce mois, tout semble changé dans ses dispositions; il renonce provisoirement à son voyage en Italie et écrit de Genève qu'il va rentrer en France et est 'c bien mécontent de M. Laurentie » , un des meneurs du parti royaliste, rédacteur en chef du Rénovateur.
Bientôt il est absolument reconquis par la littérature. Avant la fin de l'année, après un court séjour à Nemours, il s'installe à Paris, rue Cassini, d"oii il écrit à madame Carraud, en février 1833 :
(( Il faut vous dire que je suis enfoncé dans un travail exorbitant. Ma vie est changée mécaniquement. Je me couche à six ou sept heures comme les poules; on me réveille à une heure du matin, et je travaille jusqu'à huit heures; je dors encore une
heure et demie ; puis, je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur et je m'attelle à mon fiacre jusqu'cà quatre heures ; je reçois, je prends un bain ou je sors; et, après dîner, je me couche. Il faut mener cette vie-là pendant quelques mois pour ne pas me laisser déborder par mes obligations.
« Le profit vient lentement, les dettes sont inexorables et fixes. Maintenant, il y a pour moi une certitude de grande fortune ; il faut encore l'attendre et travailler pendant trois ans ; il faut se faire, se corriger, mettre tout à l'état monumental, travail ingrat, non compté, sans profit immédiat.
« Je veux ma liberté, mon indépendance morale et pécuniaire ; à cette pensée, je sacrifie le monde sans aucun regret... »
Il est hors de doute qull sacrifie aussi ses visées politiques et surtout son affiliation au parti légitimiste pour se donner exclusivement à ce travail acharné qu'il a pratiqué durant presque tout le cours de son existence, et, parfois, dans des conditions encore plus absorbantes.
Jules Sandeau m'a conté, qu'à l'époque où il habitait le pavillon de la rue Cassini, Balzac, à un certain moment, s'enferma dans sa chambre, contrevents hermétiquement clos, rideaux parfaitement tirés, de façon à faire, dans cette pièce, une nuit permanente. Quatre bougies sur un candélabre l'éclairaient. Un joli feu de bois brillait dans la cheminée devant laquelle chaulîait en permanence une cafetière. Une couchette de fer, une table carrée à tapis vert, un fauteuil, constituaient tout l'ameublement.
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Le grand romancier demeura cloîtré dans cette chambre pendant vingt-deux journées et vingt-deux nuits consécutives, sans prendre l'air extérieur, sans jouir de la lumière solaire, sans voir d'autre figure humaine que celle du domestique qu'il sonnait lorsqu'il éprouvait le besoin de manger, s'humectant de temps à autre le gosier par quelques gorgées de café pur, se jetant sur son lit aux heures où le sommeil le terrassait et se maintenant dans l'ignorance complète et voulue des faits extérieurs, de l'état du ciel, des heures qui s'écoulaient, du jour et de la nuit.
Il ne se délivra de cette captivité volontaire que quand il eut écrit le mot /?n à la dernière page du manuscrit qu'il avait commencé au moment de son entrée en cellule.
De cette contention d'esprit prolongée, de cette concentration de pensée prodigieuse, dont aucun écrivain n'a, je crois, donné un autre exemple, était sorti un ouvrage complet en deux volumes in-octavo. Il me semble, si ma mémoire est fidèle, qu'il s'agissait du Lys dans la Vallée, ou du moins de la première version, destinée à la Revue de Paris, et qu'il récrivit presque entièrement sur les épreuves.
Quoi qu'il en soit, au m.ilieu de cette grande fièvre de travail qui l'agitait au moment où il écrivait à madame Carraud, en même temps qu'il achevait le Médecin de campagne, qui allait lui valoir tant de critiques et d'attaques, plus un inique procès et une condamnation pour avoir mis huit mois à le récrire et à en faire un chef-d'œuvre, en môme temps qu'il préparait Eugénie Grandet, la llecJterche de Vabsolu, etc., etc., une autre idée le préoccupait, celle de
iinsuffisance du rendement pécuniaire que produisait le travail formidable auquel il consacrait sa vie.
Avez-vous remarqué cette petite phrase : « Le profit vient lentement » ? Oui, bien lentement, en effet, au gré de cet infatigable travailleur qui s'est donné la tâche colossale de dégager la responsabilité de sa famille en payant ses dettes personnelles et de se faire une fortune.
Et ne croyez pas que ce soit seulement Tidée mercantile et individuelle qui tracasse son cerveau, déjà si remué par les nombreuses conceptions qu'il tient en gestation. Non, comme il n'est pas doué seulement d'une haute intelligence, mais aussi d'un cœur généreux et bien situé, au fond de la plupart des pensées qui se forment dans ce puissant esprit il y a une aspiration élevée, un intérêt général, collectif.
Il sent, il estime, il juge, cet homme, avide de justice avant tout, que la rémunération dévolue aux productions du savoir, de l'intelligence, de l'imagination, n'est pas conforme aux règles de l'équité distributive.
Il compare la fonction de l'écrivain, de l'homme de lettres aux autres fonctions libérales, et il lui semble que la société n'attribue pas aux travailleurs de l'intelligence, dans la répartition des avantages sociaux, une quotité suffisante et proportionnée à leur labeur et aux services qu'ils rendent.
Il étudie les industries, les commerces, les trafics interposés entre le producteur littéraire, scientifique et le consommateur ; il n'a point de peine, lui qui a été journaliste, libraire, imprimeur, à se rendre
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compte de l'énorme portion de profits qu'absorbent ces intermédiaires ; il suppute aisément et déplore la minimité de la part attribuée au savant, au penseur, à l'écrivain.
Par lui-même il juge de la somme considérable de savoir, d'études, de volonté persévérante nécessaire à l'ouvrier de la plume, des nombreuses difficultés qui se dressent devant lui, du courage indispensable pour les vaincre ; il compare aux éléments de succès, si rares et si épineux pour l'artiste littéraire, les facilités dont jouissent les autres ariistes, conservatoire, concours, expositions, débouchés multiples ! Et il se dit qu'évidemment, il y a là un état de choses faux, inique, absurde dont la réforme la plus prompte s'impose.
Tl réfléchit qu'autrefois poètes et gens de lettres^ s'ils étaient pauvres, vivaient des pensions royales ou des bienfaits des grands ; il se dit que la Constituante, en leur conférant la liberté et un faible rudiment de propriété intellectuelle, en les mettant face à face avec le Public, désormais leur seul bienfaiteur, n'a probablement pas suffisamment remplacé l'ancien état de cho^fes ; il en conclut qu'il y a un problème à résoudre, une loi à découvrir qui corrige les vices de ce régime révoltant ; il veut la chercher ; il espère la trouver ; mais, en attendant, il scrute les moyens propres à rapprocher l'écrivain du lecteur, à relever la dignité de l'auteur, à supprimer ou à transformer l'intermédiaire du cabinet de lecture, à améliorer la forme du livre, de façon à lui rendre accessibles les bibliothèques privées et publiques.
Déjà, grâce un peu à son instigation, la librairie
de romans a renoncé aux horribles petits in- 12 dutemps de la Restauration pour adopter le format inoctavo, plus élégant.
N'est-ce pas, je crois, la Physiologie du mariage, publiée par cet intelligent et audacieux éditeur, Alphonse Levavasseur, qui ainauguré cette réforme?
C'était une grande témérité que d'éditer ainsi un livre d'un auteur encore inconnu qu'on était allé chercher, pour traiter avec lui, dans sa mansarde de la rue Lesdiguières ?
Depuis, tous les éditeurs ont suivi ce mouvement. Balzac a exigé des siens l'in-octavo pour les Scènes de la vie privée^ les Scènes de la vie pari' sienne, les Contes drolatiques, etc.
Mais, bientôt malheureusement, l'abus du mercantilisme va, par la mauvaise qualité du papier, la défectuosité de l'impression, la multiplicité des blancs, les conditions de la vente, faire de l'in-octavo de romans une marchandise aussi déplorable et aussi incompatible avec les bibliothèques respectables que pouvait l'être le vulgaire petit in'12.
Alors, comme je le raconterai tout à l'heure, Balzac, toujours initiateur, trouvera un nouveau remède à cette plaie nouvelle.
Avant cela toutefois, frappé du tort que fait à l'auteur de contes et de romans cette piraterie littéraire qui pratique ses exactions et ses rapines sous les formes de reproductions, de traductions, de contrefaçons françaises et étrangères, d'adaptations dramatiques, il jettera, dans la Revue de Paris, cet éloquent cri d'alarme qui porte la date du !«' novembre 1834 et le titre de Lettre aux écrivains fran^ çais du dix-neuviéme siècle.
Cette lettre est non seulement une des plus belles pages de son œuvre d'écrivain, mais aussi une des plus honorables, des plus grandes pages de sa vie d'homme, de citoyen. Elle respire la plus noble, la plus énergique passion pour la vérité, pour le bien, pour la justice.
Jamais avocat, jamais orateur plaidant pour une cause collective ou générale ne déploya plus de force de dialectique, plus de chaleur, plus d'âme que Balzac dans ce beau plaidoyer p?-o aris et focis, comme dit l'épigraphe.
Ce beau morceau sembla passer inaperçu de ceux à qui il s'adressait ; du moins les écrivains parurentils y rester insensibles.
En vain leur criait-il : Nous avons des droits moraux, humains, légaux, des intérêts qui sont communs entre nous; unissons-nous, associonsnous tous, citoyens de la République des Lettres, pour les l'aire valoir, les protéger, les défendre ! Si ce n'est pas au nom de la dignité de notre profession, de la vérité, de la sainte équité que vous voulez répondre à mon appel, qne ce soit au nom de votre intérêt, de votre fortune, de l'avenir de vos femmes, de vos enfants, de vos familles !
Il pressentait, il devinait, il voyait déjà, ce grand laboureur des champs de l'avenir, les immenses bienfaits que sont destinés à produire pour les sociétés humaines les syndicats professionnels et le principe même de l'association !
En vain leur dit-il : Laissons de côté nos passions et nos intérêts politiques, nos petites jalousies personnelles, groupons-nous, réunissons-nous, nous tous qui tenons une plume et qui en vivons ou aspi-
rons à en vivre, pour causer de ce qui nous intéresse tous, l'exploilaiion, la propriété, le rendement des œuvres que produit notre cerveau, que façonne notre travail !
Personne ne répondit. Tous feignirent de n'avoir point entendu. Les uns étaient attachés à des partis politiques qui ne leur laissaient point la liberté de s'engager dans une pareille campagne ; les autres étaient enchaînés par des traités avec des libraires ou des recueils périodiques dont une association fondée dans le but exprimé par la lettre aurait pu contrarier les intérêts.
Donc, tout le monde garda un silence prudent.
Toutefois le grain jeté par le puissant semeur ne resta pas complètement stérile. Il mit près de quatre ans à germer, et ce fut de ce germe que sortit en 1838 la Société des Gens de Lettres.
Il me parait incontestable, en effet, quoique Balzac ne soit pas compté parmi les fondateurs de cette sociéié, — je crois qu'il était à Milan lors de la réunion du premier groupe, — que sa lettre aux écrivains français peut et doit être considérée comme une sorte de préface ou d'exposé des motifs de la création de ce syndicat professionnel et de ses premiers statuts, comme une introduction au code littéraire dont il a écrit la formule.
Certes la Société en question était loin, à son origine surtout, de réaliser tout ce que Balzac voulait obtenir d'une association générale des écrivains français. Il est probable que, s'il eût assisté aux premières délibérations, il eût voulu élargir considérablement le programme des fondateurs. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il fut le premier inspira-
teur de l'idée à laquelle les écrivains français doivent le bienfait de posséder une institution qui a contribué puissamment à faire prolonger la durée de la propriété littéraire, à faire valoir leurs droits à peu près dans le monde entier au moyen de traités internationaux, — qui leur prête son concours dans les aifaires litigieuses, fait des avances ou donne des secours à ceux qui sont gênés, leur fournit le moyen de faire élever leurs enfants en leur attribuant des bourses gratuites dans les lycées et les collèges, enfin assure aux vieillards des pensions, modiques encore à présent, mais dont la quotité augmentera avec la prospérité de la caisse.
D'autres ont eu l'insigne honneur de donner un corps à l'idée du grand penseur, de formuler quelques-uns de ses rêves et d'imprimer la vie réelle à l'institution qui est sortie de leurs travaux et ils méritent d'en être proclamés les fondateurs. Mais on ne peut disconvenir, tout en glorifiant leurs noms et leur œuvre, que s'ils furent les Améric Vespuce de ce nouveau monde de l'Association littéraire, Balzac en fut le Christophe Colomb !
Je le répète, ce n'est pas encore tout ce que désirait Balzac. Dans son enfance et dans sa jeunesse, il voyait souvent une vieille dame, amie de sa grand'mère, qui avait beaucoup connu Beaumarchais et aimait à évoquer les souvenirs de ce grand écrivain dramatique, qui avait été en même temps un lutteur si actif et si passionné (1).
(1) Boaumarchais fut incontestablement l'initiateur de l'idée profontlémcnt éqnitablo ;ï laquelln l'AssociatioD des auteurs (iramatir|uos doit ?a constitution et son admirable fonctionneraent. C'fst ce qui a f;iit dire h Sainte-lieiivo que k la Sociét([>
L'auteur de la Peau de Chagrin avait été enthousiasmé du rôle qu'avait joué l'auteur du Mariage de Figaro dans la question des droits d'auteur ; il aurait voulu être, pour tous les écrivains, les auteurs de livres au dix-neuvième siècle ce que Beaumarchais avait été pour les auteurs de pièces de théâtre, réussir à trouver et à établir le quantum de la part légitime due à l'écrivain sur le prix de vente de ses livres, de même que Tauteur dramatique perçoit une part des recettes encaissées par les théâtres où se jouent ses pièces.
Etablir cette proportion, en assurer la perception par des procédés pratiques, simples, certains, infaillibles, là était le problème, là il est encore aujourd'hui eu partie.
Ce dut être en en cherchant la solution que Balzac imagina le système dont il fat incontestablement, à mes yeux, l'initiateur.
Voici comment le hasard me fit l'un des témoins de la naissance de ce système :
Un de mes camarades d'enfance, dessinateur distingué, qui est mort à peu de temps de là dans la fleur de la jeunesse et du talent, était cousin germain de Jules Sandeau, lequel habitait rue Cassini.
M des auteurs dramatiques constituée de dos jours ne devrait » jamais se réunir sans saluer le buste de Beaumarchais. »
Aujourd'hui il dirait probablement « la statue », et je prends la liberté de le dire pour lui. Or, Beaumarchais n'a point encore de statue à Paris, sa ville natale. 11 serait de l'honneur, je crois, de l'Association ou d'un de ses illustres et opulents membres de prendre l'initiative d'une souscription dans le but d'élever un monument à ce créateur de la fortune de tous. — Depuis 1890, année où cette note fut écrite, un concours a été ouvert par le Conseil municipal de Paris pour l'exécution d'un monument à Beaumarchais (octobre i89l).
Comme c'était alors pour tout jeune homme quelque peu frotté de littérature une grande curiosité que de voir, d'approcher de près Fauteur de la Peau de chagrin, j'accompagnais souvent mon ami chez son parent; mais je n'avais pas encore eu l'heur de rencontrer le grand homme.
Un soir que nous faisions ensemble, mon camarade et moi, une partie de billard dans un café du Palais-Royal, tout à coup mon partenaire, en voyant deux messieurs quitter la table sur laquelle ils venaient de prendre une consommation et s'acheminer vers la porte de sortie, m'arrêta le bras au milieu de l'exécution d'un carambolage brillant et me dit :
— Tu vois bien ce gros bonhomme qui s'en va là, avec l'autre?
— Oui, eh bien?
— Tu peux le regarder attentivement, toi qui te plains toujours de ce que je n'ai pas pu réussir à te faire voir Balzac quand nous sommes allés rue Cassini. Maintenant tu l'as vu, c'est lui!
— Pas possible 1 m'écriai-je, frappé de l'inélégance du personnage.
— Rien n'est plus certain; mais il a l'air plus calé chez lui, quand il a sa robe de chambre.
(On sait que l'auteur de la Théorie de la démarche^ qui savait être fashionable quand il voulait, affectait, à ses heures, de sortir dans les toilettes les plus négligées.)
— C'est Balzac! répélai-je d'un air déçu, en le suivant des yeux ainsi que son compagnon.
— Mais, dis-jc à mon ami, c'est curieux, je connais le monsieur qui est avec lui. Ou je me trompe
bien, ou c'est le libraire de la rue de Seine chez qui je suis allé le mois dernier de la part de ton cousin, pour causer d'un travail littéraire.
— Charpentier?
— Précisément.
Au même instant, comme nous reprenions notre partie interrompue :
— Tiens, dit mon ami, en courant à la table de marbre que les deux consommateurs avaient occupée, ils ont oublié un papier.
— C'est drôle! il n'y a presque que des chiffres, au crayon.
Et nous voilà tous les deux à nous escrimer avec nos bons yeux de vingt ans pour tâcher de déchiffrer les espèces d'hiéroglyphes dont était couvert ce carré long de papier Bristol qui ressemblait à un feuillet arraché d'un calepin.
Ce qui me frappa d'abord, ce fut la répétition très fréquente des chiffres 3,5 — 35 — 350, etc. Puis, je remarquai deux lignes ainsi tracées :
Enfin, une foule de mots abrégés F. g. — F. c. — Com. — P. — T. — Br. — Couv. — Pub. — Rem., avec des chiffres à la suite de chaque mot.
Comme nous nous étions inutilement creusé la cervelle l'un et l'autre sans réussir à y comprendre quelque chose, le lendemain matin nous courûmes chez Sandeau pour lui montrer le papier en question et tâcher d'obtenir de lui l'explication de cet étrange rébus.
L'auteur de Marianna ne parut pas beaucoup plus au courant que nous. Il s'empressa d'aller à la
chambre de Balzac lui porter notre trouvaille. Celui-ci ne se donna même pas la peine de venir nous remercier.
Plus tard, lorsque parut le premier volume de Balzac dans le format grand in-18 jésus, Jules Bandeau, initié par son illustre ami, nous fit comprendre que nous avions tenu entre les mains l'œuf, pour ainsi dire, de la Bibliothèque, du format Charpentier et de cette combinaison ingénieuse qui consistait à attribuer à l'auteur le dixième du prix fort des livres publiés, soit trenle-cinq centimes par exemplaire tiré.
C'est ce qui avait amené Balzac à inscrire sur son devis au crayon les chiffres triomphants, suivis chacun de trois points d'exclamation: 100,000!!! 35,000 ! ! ! — ce qui voulait dire que, pour un volume tiré à cent mille, Pauteur devait récolter trente-cinq mille francs.
Balzac estimait toujours que chacun de ses volumes, coté pour le public à un prix raisonnable et bien exploité, devait se vendre au moins à cent mille; et il avait peut-être raison. Or, il avait tout prêts à entrer dans cette collection assez de romanset de nouvelles pour remplir une quinzaine d'in-18. A raison de trente-cinq mille francs par volume, c'était plus de cinq cent mille francs qu'il aurait à toucher avant peu de temps. La libération de ses dettes, plus un commencement de fortune, quoi!
Mais un obstacle s'oppose à la réalisation de ce beau rêve, qui date de 1838. Cet obstacle vient des traités par lesquels il est lié envers plusieurs libraires, des afiaires qu'il a faites, en même temps qu'il écrivait ses beaux livres datés de 1834, 1835,
1836 : 'L'Histoire des Treize ^ — Séraphita, — la Recherche de V Absolu, — la Femme de trente ans, — le Père Goriot, — le Contrat de mariage, — le Lys dans la vallée, — ï Interdiction, — le Cabinet des antiques,— la Vieille fille, etc., sans compter sa collaboration assidue, permanente à la Chronique de Paris, durant les neuf mois que vécut ce recueil, qu'il avait fondé.
Car il faut que je revienne un peu en arrière pour dire le plus brièvement possible ce qu'avaient été pour lui ces trois années de luttes et d'angoisses douloureuses et sans cesse renaissantes.
Il avait eu d'abord l'affaire Werdet.
Un jeune et enthousiaste éditeur avait été tellement fasciné par le génie et par la gloire de Balzac qu'il avait entrepris de désintéresser les six libraires qui exploitaient des ouvrages de lui et envers lesquels il avait des engagements, dans le but ambitieux de devenir le seul éditeur de Balzac.
Lui-même a raconté au public dans un volume diffus, rempli de contradictions et d'insinuations calomnieuses sur le caractère de son auteur favori, à quel degré d'affolement Tavait conduit son admiration passionnée pour le génie et pour la personne de l'auteur du Père Goriot.
A cette opération, compliquée du rachat de tous les exemplaires des divers ouvrages de Balzac restant dans les magasins de leurs divers éditeurs Werdet avait employé, non seulement son capital de fondation, mais encore l'argent qu'il avait pu se procurer par son crédit, qui était alors considérable sur la place de Paris.
Werdet ne s'était pas borné à monopoliser tout le
Balzac. Il avait voulu aussi, pour faire cortège à l'illustre chef de file et grossir son catalogue, publier un certain nombre délivres d'auteurs plus ou moins connus qui jouissaient des sympathies de songrandhomme. Sur la recommandation de Balzac le téméraire éditeur achetait et payait, en billets à longue échéance, tous les manuscrits qu'on venait lui offrir, pour peu qu'ils portassent l'apostille magique et irrésistible.
Or, Balzac a toujours eu la recommandation facile pour les jeunes auteurs en qui il reconnaissait un germe ou une promesse de talent. (Un écrivain, devenu célèbre depuis, me montrait un jour un carton vert rempli de papiers timbrés et portant cette étiquette ainsi libellée) : produit de mon premier roman. — Il y en a, me disait-il,' pour trois mille deux cent soixante-trois francs soixante centimes, que j'ai payés pour frais de protêts, jugements, saisies, et cœtera, en remboursant les billets que m'avait souscrits Werdet pour prix de la première édition de mon premier roman... qui a eu, vous le savez, un grand succès. C'est pourtant grâce à la recommandation de Balzac qu'il avait consenti à m'éditer !
De cette disproportion entre ses ressources et le développement qu'il voulut donner à son entreprise il résulta que Werdet vit bientôt sa signature discréditée, qu'il devint impossible d'escompter ses billets, mâme d'obtenir des r^.nouvellements et qu'un beau jour le pauvre grand Balzac se trouva sous le coup d'une prise de corps, ainsi qu'en témoigne un billet adressé à son ami de Belloy, qui habitait Poissy, pour lui demander un asile où il
puisse se soustraire aux recherches des gardes du commerce.
« Une chambre, le secret, du pain et de l'eau, accompagnés de salades et d'une livre de mouton, une bouteille d'encre et un lit, voilà les besoins du condamné aux travaux littéraires les plus forcés. »
Il avait eu encore, dans cette période, le chagrin moral et pécuniaire, les révoltes intérieures qu'inspiraient à son esprit avide de justice les adaptations théâtrales qui se pratiquaient journellement sur ses romans, dont on prenait non seulement les sujets mais encore les titres pour en faire des va\idevilles, qui rapportaient à leurs auteurs dix fois plus d'argent qu'il n'en avait obtenu de ses livres. Il y eut trois ou quatre Père Goriot, je ne sais combien à.' Eugénie Grandet sous divers titres. Tel était le cynisme ou plutôt l'absence de sens moral chez ces auteurs qu'aucun d'eux ne pensa jamais seulement à lui demander l'autorisation de trafiquer de sa pensée et de son œuvre.
Précisément à l'époque où il souffrait et gémissait le plus des iniquités de l'adaptation théâtrale et de la contrefaçon qui lui dérobaient la plus grosse part des profits qu'il aurait dû tirer de ses conceptions et de ses compositions, quelques mois après son éloquente protestation adressée aux écrivains français il lui advint, par le fait même de cette Revue de Paris où elle avait été publiée, cette aventure inqualifiable de l'impression à l'étranger du Lys dans la vallée avant sa publication en France. Il apprit que le Directeur de ce recueil vendait à une revue russe la faculté de publier ses œuvres en même temps qu'elles paraissaient à Paris et en expédiait
les premières épreuves à son correspondant avant toute correction d'auteur.
Or, Balzac, qui cherchait, dans tout ce qu'il écrivait, la perfection de la forme littéraire, avait l'habitude de remanier d'un bout à l'autre, sur les épreuves tirées avec de très grandes marges, les mots, les phrases, les chapitres dont souvent il intervertissait Tordre, supprimant, ajoutant, çà et là, au gré des inspirations nouvelles que lui suggérait sa lecture, soit des développements à son idée principale, soit des traits caractéristiques aux physionomies de ses personnages, soit des incidents dramatiques au mouvement de l'action, animantle dialogue par des saillies piquantes, colorant ses descriptions, arrondissant ses périodes.
Il avait même, pour couvrir en partie les frais typographiques supplémentaires qu'occasionnaient ces longues et laborieuses corrections, abandonné une somme de cinquante francs par feuille de seize pages sur le prix de rédaction que lui payait la revue.
Il était donc très probable que le texte définitif serait tout autre que celui du premier jet dont les épreuves étaient livrées.
En conséquence il y avait double méfait : — spoliation de l'auteur en vendant une propriété dont il n'avait cédé qu'une seule impression destinée aux abonnés de la revue exclusivement et dont il s'était réservé la libre disposition trois mois après la publication; — trahit^on littéraire en livrant à la publicité un texte imparfait, une simple ébauche, qui De devait être l'expression de la pensée de l'auteur qu'après une ou plusieurs revisions, et quand il au-
rait mis au bas son cachet définitif en donnant et signant le bon à tirer.
Aux plaintes indignées de Balzac le directeur répondit qu'il n'avait fait qu'user de son droit! Alors la colère de l'auteur, en présence de cette méconnaissance outrageuse des lois les plus élémentaires de l'équité, ne connut plus de bornes ; il voulut rompre toutes relations avec une maison où l'on professait de tels principes. Un procès s'ensuivit.
Je ne raconterai pas en détail les péripéties de cette affaire, dans laquelle il se trouva, par suite d'habiles artifices de procédure, que Balzac, partie lésée, devint défendeur, au lieu d'être demandeur. Cependant il obtint finalement gain de cause et vit ses engagements avec la revue résiliés.
Toutefois un des incidents de ce déplorable conflit lui laissa au cœur une amertume profonde. Plusieurs de ses confrères, quelques-uns hommes de talent et jouissant d'une certaine notoriété, l'avaient abandonné pour se grouper autour de son adversaire qui avait.eu l'adresse de leur faire signer une déclaration publique en sa faveur.
Hélas ! ce n'est ni la première, ni la dernière fois qu'on vit des citoyens de la République des Lettres méconnaître inconsciemment le sentiment de la Justice, trahir aveuglément leurs intérêts collectifs et professionnels pour favoriser les prétentions et les manœuvres des féodalités de la librairie et des directions de journaux qui les exploitent et s'enrichissent à leurs dépens !
Il en sera ainsi jusqu'à ce qu'une bonne loi vienne régler les conditions normales de la propriété intellectuelle et établir dans des proportions
équitables les droits du créateur, de l'industriel qui la met en œuvre et les droits même du public et de la postérité.
Je ne parle pas des vexations sans nombre, des blessures d'amour-propre occasionnées par les critiques acerbes, des attaques violentes, des épigrammes offensantes dont il fut l'objet de la part des journaux sérieux ou satiriques que son adversaire avait trouvé aisément moyen d'ameuter contre lui en raison de son attitude à l'égard du parti légitimiste.
Cette attitude lui avait déjà aliéné une portion notable de la jeunesse républicaine de Paris, surtout celle qui affichait des prétentions littéraires et les manifestait par des créations de feuilles périodiques.
Léon Gozlan raconte, dans sa spirituelle, mais un peu fantaisiste étude, Balzac chez lui^ qu'un petit journal d'étudiants publia un jour une caricature tellement injurieuse pour l'auteur de la Peau de Chagrin^ de qui elle travestissait outrageusement les mœurs chastes et réglées, qu'il se fâcha sérieusement et déposa au parquet du procureur du roi une plainte en calomnie, en se portant partie civile.
Il se décida à renoncer à la poursuite en comprenant qu'il fallait bien se résigner à subir les inconvénients inséparables de la célébrité.
Jugez de l'indignation de ce laborieux et austère penseur, qui considérait avec raison sa chasteté voulue et opiniâtre comme une des conditions hygiéniques de sa puissance de concentration intellectuelle!
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Outre ces grandes et petites misères de la lutte pécuniaire, du labeur incessant, des attaques imméritées, des calomnies irritantes, il avait eu à supporter aussi rénorme fardeau de la fondation, de la rédaction, de la responsabilité financière, administrative, politique, littéraire du recueil hebdomadaire La Chronique de Paris, qu'il avait créé dans un de ces moments d'irritation où il écrivait à un ami qu'il ne « travaillerait plus à aucun journal, à moins qu'il fût à lui. »
Cette entreprise, qui lui coûta tant de travaux sans gloire et lui valut tant d'embarras et de tracasseries, loin de le rapprocher du but auquel tendaient toutes ses pensées, tous ses efforts, la libéraration de ses dettes, l'en éloigna davantage, car il voulut rembourser tout l'argent que ses amis avaient engagé, à sa sollicitation, dans cette opération désastreuse.
Enfin, depuis deux ou trois ans, son âme s'était
ouverte à un sentiment nouveau pour lui ; une préoccupation jusqu'alors inconnue à son cerveau ^tait venue prendre place dans son esprit à côté des conceptions de son génie, des fantaisies de son imagination, des calculs et des anxiétés imposés par la nécessité et, par moments, les dominer, les effacer, les lui faire oublier. Il avait rencontré à Neuchâtel, parmi les admiratrices de son génie, une noble comtesse dont la beauté, la grâce, l'esprit, le goût exquisement distingué, avaient produit sur lui une vive impression.
Avait-elle été fascinée par le prestige de la gloire de l'écrivain, charmée par la conversation du causeur fm, délicat, spirituel, qui savait, quand il le voulait, donner à l'expression parlée de ses sentiments, de ses railleries, de ses idées un cours si éloquent, si poétique, si piquant? Avaient-ils l'un et l'autre subi l'influence de cette attraction magnétique qui rapproche soudainement deux cœurs, deux esprits laits pour se comprendre ? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est que madame Hanska témoigna le désir de voir des manuscrits du célèbre écrivain, qu'ils se trouvèrent en communion d'idées, d'aspirations religieuses et philosophiques, qu'il se suivit de cette sympathie intellectuelle, dont une admiration commune pour les doctrines de Svedenborg paraît avoir été le trait d'union, une correspondance assez fournie et entremêlée d'envois de manuscrits, de rencontres assez rares, d'observations littéraires, de conseils, laquelle devait aboutir, seize ou dix-sept ans plus tard, à un mariage sitôt suivi, hélas ! de la séparation éternelle !
Cette passion surtout idéale et intellectuelle de
Balzac pour la comtesse polonaise qu'il devait épouser lui inspira très assurément Seraphita et fort probablement aussi la merveilleuse « lettre inédite ô-ft Louis Lambert », laquelle fut écrite en août 1835. Quoiqu'elle tienne une place excessivement importante dans la vie du grand homme, qu'elle ait dû être plusieurs fois le mobile de ses actions, qu'elle soit enfin aujourd'hui à peu près du domaine de l'histoire, je crois devoir imiter la discrétion de l'illustre écrivain qui se plut à l'entourer longtemps de mystère. Je n'en parierai donc qu'en ce qui concerne la conception et la composition de quelquesunes de ses œuvres.
Quant à cette correspondance, dont une partie a malheureusement été détruite par un incendie, je me bornerai à dire ici que les admirables lettres qui nous sont restées font doublement regretter la perte des autres.
Dans celles-ci, probablement les premières en date, il est vraisemblable qu'on eut trouvé plus de chaleur de cœur, plus d'ardeur de passion, plus de jeunesse et d'exubérance d'idées et de sentiments, quelque chose comme la lettre de Louis Lambert dont je parlais tout à l'heure. Ce n'est pas que celles qu'on lit dans le tome XXIV des Œuvres complètes ne portent l'empreinte d'une tendresse profonde et absolument dévouée, qu'on n'y remarque souvent des pages d'une délicatesse exquise, d'une poésie brillante, d'une philosophie élevée, mais on y sent plus le littérateur que l'homme passionné, et les passages de simple causerie épistolaire, généralement étincelante de cette franche gaieté, de cette subtile finesse d'aperçus, de cette verve railleuse et
sarcastique qui faisaient de la conversation de Balzac un savoureux régal pour les gourmets lettrés, témoignent peut-être un peu trop de la liberté d'esprit, de cerveau et de cœur que lui laissaient ces entretiens à la plume à plusieurs milliers de kilomètres de distance.
C'est ainsi que je trouve au commencement de la première des lettres publiées, datée du il août 1835, quelques mots incisifs à propos d'un dîner fait à Ischl (Autriche) par madame Hanska chez madame ***, « au moment même où certains journaux la représentaient comme inventant la machine infernale de Fieschi, et en attendant le succès aux eaux d'Aix, où elle en conférait avec Berryer : « Gouvernez donc les peuples auxquels, en vingtquatre heures et sur deux cents lieues carrées, on fait accroire de semblables choses 1 »
Et douze lignes plus loin, à propos d'un article de la Revue des Deux^Mondes, cette facétie plus que vive : « Ne confondons pas Capefîgue et Lherminier avec les roses et les lys ; laissons-les parmi les chardons, qui sont chers à plus d'un titre à ces Excellences. Vous me ferez lire Au delà du Rhin, puisque vous le voulez ; mais j'ai peur de vous le reprocher, malgré la foi que j'ai vouée à votre beau front. y>
N'y a-t-il pas là plus d'esprit et de galanterie que de passion ?
Plus loin il va parler de l'énormitéde ses travaux, de l'insuffisance de leurs produits, de ses fatigues, et il va devenir éloquent.
« On parle, dit-il, des victimes dues à la guerre, aux épidémies ; mais qui est-ce qui songe aux
champs de bataille des arts, des sciences et des lettres, et à ce que les efforts faits pour y réussir entassent de morts et de mourants. Dans ce redoublement de travaux qui m'a saisi, pressé que je suis parla nécessité, rien ne me soutient? Du travail, toujours du travail ! Des nuits embrasées succèdent à des nuits embrasées, des jours de méditation à des jours de méditation, de l'exécution à la conception, de la conception à l'exécution!... Je ne sais si jamais cerveau, plume et main auront fait pareil tour de force à l'aide d'une bouteille d'encre. »
Enfin, après avoir parlé encore de ses travaux, de ses fatigues, de ses embarras, quelques lignes dans lesquelles apparaît l'amoureux, toujours plus tendre que passionné :
« Adieu, au revoir à Vierzschovnia 1 fallût-il traverser l'Europe pour venir vous montrer un visage vieilli, mais un cœur toujours déplorablement jeune, qui bat à tout propos, à une ligne griffonnée, à une adresse, à un parfum, comme si je n'avais pas trente-six ans ! »
Cette sensibilité, cette impressionnabilité de cœur, il les conserva jusqu'à sa mort !
Dans une autre lettre, un peu longue, datée de Paris, 20 janvier i838, où il parle beaucoup de ses chagrins, des calomnies dont il est l'objet, — un peu de l'affaire scandaleuse Lincoln, « qui ne peut vous être racontée, parce que je ne dois ni ne puis vous la dire, vu ses détails scabreux... », — après un éloquent accès de misanthropie qui se conclut par cette orgueilleuse sortie : « Je n'ai ni amis ni serviteurs, tout me fuit je ne sais pourquoi, ou plutôt je le sais trop, parce que l'on n'aime ni ne sert un homme
qui travaille nuit et jour, qui ne se dissipe pas à votre profit, qui reste là, qu'il faut venir voir, et dont la puissance, si puissance il y a, n'aura d'avènement que dans vingt ans, parce que cet homme a la personnalité de ses travaux, et que toute personnalité est odieuse, quand elle n'est pas accompagnée du pouvoir... » — Au milieu de digressions sur M. Hanska et la « honte qu'il a de croire que les femmes s'enflamment pour les auteurs », sur les romans nouveaux, sur le musicien allemand qu'il a « engagé à venir lui jouer et lui rejouer sans cesse le M osé de Rossini », pour l'aider à achever Massimilla Doni, cette « merveille », selon lui, qui va lui attirer, il s'y attend, « de plates injures et de méchantes sottises », jusqu'au reproche d'immoralité ; — au milieu de confidences assez vagues sur le fameux voyage en Sardaigne qu'il se propose de faire, de parallèles littéraires entre Byron et Walter- Scott, d'explications bibliographiques sur le Balzac illustré, les Études sociales, la Comédie humaine (c'est la première fois, je crois, que ce titre apparaît dans sa correspondance), au milieu de cette causerie papillonnante, volant incessamment d'un sujet à un autre, mais en général plutôt austère que frivole, plutôt grave que légère, conforme surtout aux exigences du cant le plus rigoureux, je trouve tout à coup, à ma grande surprise, cette observation un peu grivoise , où éclate l'enjouement gaulois de l'auteur des Contes drolatiques :
« Il y a quatre livraisons de parues de la Peau de Chagrin, malgré ce froid excessif; malgré le froid aussi, je rencontre encore, dans les Champs-Elysées, des fiacres qui vont au pas, les stores baissés,
ce qui, vu la rigueur de la saison, me paraît héroïque. Ces ûacres-là me semblent encore plus magnifiques de passion que les deux amants que Diderot a surpris, à minuit, par une pluie battante, se disant bonsoir dans la rue sous une gouttière. »
Du reste, plus on avance dans la lecture de cette correspondance si intéressante, plus on rencontre de ces échappées de gaieté qui témoignent de la variété et de la liberté d'esprit de ce génie à la fois si profond, si élevé et si aimable.