LA MATURITE
Au moment où il arrivait à la complète maturité de son génie, où il voyait se produire le superbe épanouissement de sa gloire, le plus fécond de nos romanciers (c'était le nom dont l'avait baptisé un de ses éditeurs) sentait encore son cerveau traverse, dans les rares et brefs instants de repos intermittent que lui laissaient les travaux littéraires, par des idées scientiaques, industrielles, financières, commerciales.
Ainsi, tel jour, émerveillé des phénomènes du magnétisme animal, il avait si bien cru à la puissance médicale du fluide, que, souffrant d'une blessure qu'il s'était faite à la jambe en tombant de voiture, il avait envoyé de Genève à sa sœur un fragment de flanelle qu'il avait porté sur l'estomac, pour le remettre à son ami le docteur Chapelain, avec prière de consulter une somnambule sur le traitement à suivre. .
Plus tard, en octobre 1842, dans son bel article
sur la Chine et les Chinois à propos du livre-album d'Auguste Borget, il dit même que l'auteur de cet ouvrage a cru trouver en Chine « le magnétisme animal à l'état pratique », pour prouver l'état avancé de la civilisation et même de la science dans le grand empire de l'extrême Orient.
Une autre fois, il prétendait avoir découvert un végétal très commun et très abondant, facile à convertir économiquement en papier (avait-il, dès cette époque, vu de l'alfa d'Algérie, dont on a fait, depuis, un si lucratif emploi?) ; mais il ne nourrissait pas longtemps ce terne à la loterie de son imagination si curieuse de combinaisons de fortune aléatoires, il l'abandonnait presque aussitôt pour s'occuper d'un projet plus sérieux, à son sens.
Il lui était passé par la tête que les Romains avaient dû laisser, dans les scories de leur exploitation des mines de Sardaigne, de riches parcelles de minerai d'une extraction facile et opulemment productive. Les savants de l'Institut, consultés sur cette question, lui avaient répondu qu'il pourrait bien avoir raison. Sur ce, après s'être procuré quelques centaines de francs, il était parti pour la Sardaigne.
C'était à propos de cette belle expédition qu'il s'était montré si discret et si réservé dans sa lettre à madame Hanska.
Il s'arrêtait en Corse, y rêvait de belles idées de romans et des projets de défrichement de cette riche contrée et de civilisation des habitants encore presque sauvages, et allait enfm explorer ces fameuses mines dont il rapportait glorieusement des échantillons, que des chimistes, après de longues et
laborieuses analyses, trouvaient fort satisfaisants.
Il ne restait plus qu'à se mettre en mesure d'obtenir du gouvernement du Piémont la concession de l'exploitation.
Mais, entre temps , il avait fallu travailler du cerveau et de la plume pour tenir les engagements pris avec les journaux et les libraires.
Il s'était écoulé près d^un an depuis le premier voyage lorsque Balzac put partir pour le Piémont.
Il poussa jusqu'à Milan, d'où il écrivit à sa sœur qu'il avait été devancé dans sa demande de concession par le capitaine génois à qui il avait conté son affaire pendant sa première traversée. L'opération devait rapporter un million !
Mais il avait, disait-il, trouvé à Milan une autre affaire de mines, encore plus féconde et que son beau-frère viendrait avec lui étudier sur place.
Il ne fut donné aucune suite à cette entreprise, qui, en effet, rapporta de beaux bénéfices à ceux qui eurent la chance de l'exécuter.
Heureusement ces déceptions n'altéraient point le caractère enjoué de l'écrivain, ne décourageaient ni son cerveau, ni son cœur. Au contraire, il se plongeait avec plus d'ardeur que jamais dans les travaux de mise en œuvre de ses admirables conceptions, jusqu'à ce quune nouvelle idée prétendue sérieuse et pratique vînt se loger dans son cerveau au milieu des plans de romans, des scénarios de pièces de théâtre, des combinaisons littéraires, les écarter pour un temps, et remplacer par des rêveries industrielles, par d'opulentes chimères, les réalités si fécondes des créations littéraires de cet esprit constamment en gésine de pensées.
11 lui arriva quelquefois de s'occuper de successions en déhérence, de penser sérieusement, — tout en parlant en manière de plaisanterie, — à battre monnaie avec l'immense popularité de son nom en entreprenant un commerce de boutique quelconque. « Balzac, épicier! Balzar, .pâtissier! s"écriait-il plaisamment, mais il y aurait là une fortune! »
Un jour, Edmond Texier lui présenta un jeune journaliste possesseur d'un petit capital et disposé à l'employer à la fondation d'un recueil littéraire. Il avait voulu consulter Balzac sur le titre et l'organisation de son journal !
-- Voyez-vous, jeunes publicistes, répondit celuici à la première question qui lui fut posée, il n'y a plus qu'un seul journal qui puisse avoir du succès en ce temps-ci, le Moniteur de V épicerie! A votre place je n'hésiterais pas à le faire dès demain. Ah ! si j'avais de l'argent, comme vous !...
— Allons, sacré blageur, dit Texier, mon ami est un homme sérieux, l'affaire dont nous vous parlons est très sérieuse aussi, et vous nous répondez par des farces.
— Eh bien, mes chers enfants, je vous jure que ma réponse est encore plus sérieuse que votre question, plus sérieuse que vous ne l'êtes vous-mêmes! le Mo-Ni-TEUR DE l'É-pi-cE-RiE ! JB UB sors pas dB là. Fortune immense ! Allez vite faire composer le premisr numéro et n'en parlez à personne... On vous volerait mon idée!... Et laissez-moi piocher; j'ai des montagnes d'épreuves à corriger.
Texier s'en alla riant, et son compagnon s'en alla rêveur.
Un an après, Texier, qui m'avait raconté cette consultation fantasque, me disait que son ami avait suivi le conseil de Balzac et avait gagné plus de vingt mille francs dans sa première année.
A cette époque, Balzac était déjà installé aux Jardies.
En quittant la rue Cassini, il était allé habiter à Chaillot un logement dont les fenêtres dominaient une vaste étendue de jardins.
Il aimait ces nids haut perchés, saturés de soleil et de grand air, d'où la vue embrasse de vastes horizons de végétations et de verdure.
Après un séjour de quelques mois dans ce refuge, où il se dérobait, en déguisant sou nom, aux visites importunes et aux persécutions de ses créanciers, il avait acheté sur la commune de Ville-d'Avray un terrain en pente et s'était fait bâtir cette petite maison, dénommée par lui les Jardies.
Ce cottage, qui fut la réalisation d'un de ses châteaux en Espagne, illustre déjà parce que.de là sont datées plusieurs des scènes les plus importantes de la Comédie humaine, dut une seconde illustration à la mort prématurée du célèbre tribun Gambetta.
Autre génie autoritaire, qui avait rêvé lui aussi l'exercice d'un pouvoir réformateur au moyen et au nom de la Démocratie et de la République, de même que Balzac l'avait rêvé au moyen et au nom de l'aristocratie et d'un gouvernement monarchique!
Dans ce terrain des Jardies, où toute culture était presque impossible, Balzac avait imaginé d'acclimater l'ananas au moyen de procédés artificiels, d'en faire mûrir des quantités considérables et de tirer de leur \'ente un gros revenu.
Je ne sais pas s'il planta même un seul pied d'ananas.
On a- beaucoup parlé de cette construction de la villa des Jardies que Balzac destinait à devenir un palais, presque un musée, qu'il se promettait de décorer peu à peu d'objets d'art et de curiosité, de tentures, de tableaux, de sculptures, tant antiques que modernes, de ses artistes favoris. Il s'était même plu à marquer à l'avance la place réservée à quelques-uns des chefs-d'œuvre dont il se rêvait déjà possesseur.
Heureux don de l'imagination qui lui permettait de se procurer la jouissance antérieure de toutes ces belles choses, d'escompter, pour ainsi dire, le bonheur des yeux et de l'âme que donne la contemplation d'une œuvre admirée !
Il s'est fait aussi beaucoup de légendes, soit parlées, soit écrites à propos des Jardies, à cette époque où il était de mode d'attaquer Balzac, de mettre sur son compte les anecdotes les plus fantaisistes pour les colporter dans ce grand Landerneau qu'on appelle le monde littéraire de Paris. Suivant les uns, la maison était dépourvue d'escaliers intérieurs; d'autres affirmaient que les abords étaient impraticables, qu'elle n'était point garnie de meubles, etc., etc.
Léon Gozlan, dans son amusant et spirituel livre, Balzac chez lui, a réimprimé, peut-être avec trop de complaisance, quelques-uns de ces racontars. Ce qu'il y a de certain seulement, c'est que Balzac fut obligé de se défaire de cette propriété vers la fin de 1840 à un prix très inférieur à celui auquel elle lui revenait. Ce qu'il y a de certain aussi, au moins
pour moi, c'est que, quand j'y suis allé, je n'ai remarqué aucune des bévues de construction et d'aménagement si malicieusement signalées par les petits journaux satiriques.
C'est au printemps de 1839 que j'eus l'honneur d'être présenté au châtelain des Jardies par une femme d*esprit et de talent à qui Balzac témoignait beaucoup d'amitié, madame Jobey de Ligny.
Ma visite avait pour objet de solliciter le concours de l'illustre écrivain pour une publication littéraire internationale, VAlbum de tous les pays, que je projetais de faire, de concert avec mon ami George Carstensen, littérateur danois, savant polyglotte en rapport et en correspondance suivie avec les écri- , vains les plus éminents de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Russie, de la Scandinavie, de l'Espagne et de l'Italie.
Je soumis à Balzac une épreuve de notre prospectus et lui communiquai les nombreuses lettres d'adhésion que nous avions reçues de toutes les parties de l'Europe. Il approuva fort notre projet, m'autorisa à inscrire son nom parmi ceux des collaborateurs français et me promit un article pour le deuxième numéro.
Puis, comme il remarqua qu'en le remerciant je le regardais avec une attention peut-être indiscrète :
— Eh bien, jeune homme, me dit-il brusquement, vous éludiez ma physionomie? Vous avez raison, il faut observer dans notre métier... Ça vous semble étonnant, n'est-ce pas, qu'il puisse sortir des conceptions délicates, des pensées fines de cette rude enveloppe?...
En effet, ce que j'examinais avec curiosité c'était
cette architecture solide du corps court et trapu de l'illustre penseur, l'attache robuste de son cou, la carrure 'de ses épaules d'Atlas de force à porter un monde, la vigueur manifeste de ses bras courts et musculeux, auxquels étaient attachées par des poignets souples et déliés des mains d'une finesse et d'une blancheur rares.
J'osais à peine élever mon regard jusqu'à son visage, tant j'avais été impressionné tout d'abord par l'éclat scintillant de ses yeux. Cependant peu à peu je fus rassuré par l'expression de bonté de ses lèvres, de son menton et de toute la partie inférieure de son visage d'un galbe harmonieux et sympathique.
Il alla s'asseoir sur un fauteuil placé devant une fenêtre et nous dit :
— Venez, venez voir les paillettes d'or de mes yeux. Vous devez en avoir entendu parler... En ce moment le soleil doit bien les éclairer.
Je m'approchai et je vis en effet, au reflet du soleil, une paillette d'unjaune d'or très éclatant qui se détachait avec une sorte de relief du fond noir de ses prunelles. Il me fut donné alors d'examiner à loisir la coupe de ses paupières, les contours et les reliefs de ses tempes et de ce front superbement expressif, quoi qu'il n'eût rien de la majesté olympienne. On ne se sentait pas en présence d'un Dieu, maison s'estimait en face d'un homme supérieur aux autres mortels.
Tout à coup il se leva brusquement en riant de son bon rire de Tourangeau.
— Ha! ha! s'écria-t-il, maintenant il ne s'agit plus de s'amuser ! Puisque vous voici, vous allez rester diner avec moi... J'ai un gigot, oh ! oh !
Nous remerciâmes en déclinant l'invitation. Il ne nous laissa pas achever notre compliment et reprit aussitôt :
— Ah ça! vous croyez donc que je suis un vulgaire amphytrion, que je vous convie à dîner gratuitement et tout bêtement comme un bourgeois campagnard? Ah ! mais non, je compte bien vous faire payer votre dîner ? hé ! hé !
Nous le regardions un peu interdits.
— Oui, continua-t-il gaiement, vous m'aiderez à déménager...
Pour le coup, nous tombions des nues.
— Rien n'est plus réel et plus sérieux... On viendra demain saisir mes meubles, j'en ai reçu avis tout à l'heure, et je tiens à ce que le polisson d'huissier ne puisse avoir à faire qu'un procès-verbal de carence. C'est pourquoi je veux mettre tout à l'abri cette nuit même, dans la maison de mon jardinier. Ce brave homme se charge bien de porter tous les gros objets, sous ma surveillance, mais, pour transborder les objets d'art, les bibelots, les livres, mes manuscrits, je suis prodigieusement aise d'avoir sous la main des artistes, des gens lettrés qui se doutent un peu de ce que c'est... Ainsi, c'est entendu, vous passez la nuit ici.
Nous nous excusâmes de notre mieux, en alléguant surtout l'inquiétude de nos familles.
— Ah ! oui, dit Balzac avec un accent d'amertume assez sensible, la famille, la famille I elle entrave votre liberté, elle enchaîne votre indépendance, elle vous prive du plaisir de rendre service à un ami!... Et cependant, c'est bien beau, la famille ! C'est la plus respectable de nos institutions
sociales, le dernier lien du monde moderne, peutêtre la dernière de ses religions I
Je le quittai, vivement impressionné par cette visite de deux heures. Je ne devais le rencontrer de nouveau que tr<)is ans plus tard.
A cette année 1839, si féconde en œuvres, Béatrix, — le Curé de village, — Massimilla Boni, — le Cabinet des antiques, etc., se rapporte un événement qui mit une grande émotion dans la vie de Balzac et qui, à mon avis, fait autant d'honneur à son grand cœur qu'à son talent, — le procès Peytel.
Le rôle quïl a volontairement joué dans cette affaire judiciaire a été désapprouvé, je crois, par sa famille et ses amis, puisqu'il n'en est question ni dans les notices biographiques écrites par George Sand, par Théophile Gautier et par m^adame Laure Surville, née de Balzac, ni dans la correspondance livrée au public. L'édition définitive nous donne seulement la reproduction du Mémoire publié dans le Siècle du 15 au 17 septembre 1839, précédé de la lettre adressée à Dutarq à ce sujet ; plus un échange de lettres, à propos de certaines allégations du mémoire, entre Balzac et M. Casimir Broussais, beaufrère de madame Peytel.
Je me rappelle qu'à cette époque les petits journaux taxèrent Balzac de donquichottisme pour être intervenu dans cette affaire, qu'on l'accusa d'avoir voulu imiter Voltaire dans ses campagnes judiciaires et avoir aussi son Calas.
Tel ne fut pas mon sentiment lorsque je lus les articles publiés dans le Sièc/e. Cette défense de Peytel produisit sur moi une profonde et inoubliable impression. Mon admiration pour Balzac s'en accrut.
Aussi, lorsque, à deax ou trois ans de là, je nouai avec Gavarni des relations amicales qui devaient durer jusqu'à sa mort, m'empressai-je de questionner celui qui avait, été l'associé de Balzac, son collaborateur dans cette tentative de redressement de Justice, sur le fond même de cette mystérieuse affaire.
— Mon cher ami, me répondit l'artiste philosophe qui, lui aussi, a composé sa Comédie humaine au crayon et à l'aquarelle, je n'aime guère à parler de cette malheureuse affaire dont le nom évoque un de mes plus douloureux souvenirs, et me rappelle un de mes chagrins les plus cuisants; mais, puisque vous tenez à être éclairé sur la culpabilité de Peytel, sur les motifs qui nous ont déterminés, Balzac et moi à reprendre cette campagne chevaleresque, voici tout ce que je puis vous dire à ce sujet: Nous avons toujours cru à l'innocence de Peytel; sans être intimement liés avec lui, nous l'avions vu souvent à Paris ; il nous avait plu par la franchise de ses manières, l'entrain et la jovialité de son esprit, l'élévation de ses goûts d'artiste ; sa personnalité distinguée m'avait à ce point frappé que je l'avais fait figurer avec son nom dans un dessin de la série : Fourberies en matière de sentiment... Il y a des physionomies, des caractères qui sont complètement incompatibles avec l'idée du crime. Tels étaient la physionomie, le caractère de Peytel. Figurez-vous qu'on vienne me dire demain que Jules, Edouard, Charles.... (et il me citait les noms de nos amis les plus évidemment incapables d'une pensée criminelle,) a égorgé une femme^ je m'écrierais comme vous vous écrieriez vous-même. C'est faux '
c'est impossible ! Ainsi criâmes-nous, Balzac et moi à la première nouvelle du crime de Belley et de l'accusation portée contre Peytel. Tsous étions si pleinement persuadés que cette affaire ne pouvait aboutir qu'aune ordonnance de non-lieu ou à un acquittement que nous négligeâmes de suivre sa marche. Nous nous sommes souvent reproché, depuis, de ne pas avoir couru à Bourg pendant l'instruction : nous aurions probablement sauvé le malheureux ! Il nous en est resté au cœur un amer regret, comme une sorte de remords, ce qui lait que nous en parlons rarement entre nous. A la nouvelle de la condamnation, nous eûmes, Balzac et moi en nous rencontrant, simultanément et spontanément la même pensée : faire tout ce qui serait humainement possible pour obtenir la réforme de l'erreur judiciaire, si évidente à nos yeux, qui venait d'être commise. Nous nous mîmes aussitôt en campagne avec ardeur ; le prestige du grand nom de Balzac, de son immense talent, la conviction de nos consciences me donnaient de l'espoir. 11 nous fallait de Targent pour faire le voyage; nous nous en procurâmes; des pièces, des renseignements, des recommandations pour la magistrature locale; à force de pas, de démarches, de sollicitations, nous obtînmes tout ce qui nous paraissait nécessaire... Enfin nous partîmes... La facilité que nous trouvâmes pour nous faire ouvrir la porte de la prison de Peytel, où sa sœur elle-même n'a'vait pu obtenir la permission de le voir, corrobora nos espérances... Après notre entretien avec lui et la confession qu'il nous fit, sous le sceau du secret absolu, notre conviction fit place à une certitude entière, inébranlable, de l'innocence
du condamné. Il nous parut injurieux pour la justice humaine de douter un seul instant de l'admission du pourvoi en cassation, du renvoi de l'accusé devant une cour d'assises autre que celle de l'Ain et de son acquittement définitif. Nous le voyions déjà libre et dans nos bras !... Aussi, comme Balzac l'écrivit aussitôt à Dutacq, j'étais fou de joie!... Il fit même, pour célébrer mon ivresse, un curieux dessin à la plume où je suis représenté faisant la nique au bourreau.
Un fac-similé de la lettre et du dessin figurent en tête du tome XXIV des Œuvres complètes.
— Et Balzac donc, c'est lui qu'il fallait voir, poursuivit Gavarni, je crois que le succès d'aucun de ses livres ne le rendit aussi heureux et aussi fier que la pensée de cette victoire remportée sur l'incertitude des jugements humains ! Et ce qu'il avait été durant toute cette campagne!... Pour l'entreprendre il avait abandonné tout, oublié tout ! Ses travaux commencés, ses engagements envers les journaux, les libraires, sa situation pécuniaire embarrassée... Quand on lui en parlait, ou s'il se présentait quelque difficulté dans l'accomplissement de ce que nous regardions comme notre mission, il répondait par ces seuls mots : « C'est le devoir! C'est le devoir ! Un devoir humain, sauver la vie d'une créature de Dieu! Un devoir social, épargner un crime à la société!... » Mais aussi quelle douleur lorsque nous apprîmes que le pourvoi était rejeté ! De grosses larmes roulaient sur ses prunelles fulgurantes... a L'irréparable! l'irréparable! » s'écriait-il. Puis des accès de colère ; des mouvements de révolte contre sa propre impuissance, contre l'impla-
cabilité des passions humaines... Dans des instants d'accalmie : « Pauvre Peytel ! disait-il, il faut lui écrire qu'il n'a plus aucun ménagement à garder désormais, qu'il peut, qu'il doit tout dire, faire un recours en grâce! » En effet, nous lui écrivîmes dans ce sens. Notre lettre ne lui parvint-elle pas? Le trouva-t-elle résigné? Je ne sais. Quelques jours après, les journaux nous apportèrent le récit de l'exécution. L'horrible tragédie provinciale avait eu son lamentable dénouement ! »
Tel fut cet épisode de la vie agitée de Balzac, où ce grand homme montra, tant par ses actes que par son talent, tout ce que la passion de la Vérité et de la Justice peut inspirer d'éloquence pénétrante à un noble cœur, à un noble esprit !
Je viens de relire ce mémoire. Non seulement cette défense de Peytel me parait un des beaux morceaux littéraires, mais je l'admire aussi comme une des plus grandes actions de l'auteur de la Comédie humaine !
A l'époque où s'engageait cette mémorable campagne judiciaire, Balzac était aux prises avec de cruels embarras. L'exploitation des ouvrages littéraires avait subi une nouvelle transformation. Le roman-feuilleton publié par les journaux politiques quotidiens, après avoir commencé par faire concurrence aux publications des revues, menaçait de se substituer tout à fait à elles.
Cette concurrence, tentée par le nouveau système de journalisme dit de la presse à bon marché, inauguré par la fondation de la Presse et du Siècle, s'était produite tout d'abord timidement.
Ces journaux n'acceptaient dans l'origine, pour
leur feuilleton littéraire, que des nouvelles comportant au maximum deux ou trois numéros.
Le Siècle avait installé depuis plus d'un an ses luxueux bureaux dans l'ancien hôtel Laffite, que le sévère directeur littéraire Louis Desnoyers répondait encore à toute proposition d'un manuscrit d'une certaine épaisseur : « La rédaction n'admet dans ses feuilletons que des nouvelles courtes.
— Cependant le Siècle a publié dernièrement...
— Oui, je sais, nous avons accepté deux romans de dixfeuilletons ; mais c'étaient deux exceptions, que nous avons eu le tort de faire ; il s'agissait de Scribe et de Paul de Kock ; or, vous n'êtes ni Scribe, ni Paul de Kock ; donc, remportez votre manuscrit, réduisez-le à nos dimensions normales et alors revenez me voir si vous voulez ; je le lirai peut-être. »
On comprend que Balzac, bien qu'il ait écrit un grand nombre de nouvelles et d'études assez courtes, ne s'astreignit pas volontiers à voir coucher sa prose dans ces lits de Procuste. D'ailleurs sa Muse, abondante en descriptions minutieuses, en portraits fins et délicats, en récits sérieusement détaillés, en analyses psychologiques consciencieusement fouillées, se serait difficilement soumise aux exigences du roman-feuilleton découpé en tranches quotidiennes, qui voulait, pour maintenir le lecteur en haleine, que chaque coupure lut faite sur une situation dramatique émouvante, laissant l'intérêt en suspens, aiguisant la curiosité du lecteur au point de lui faire désirer impatiemment la suite promise pour le prochain numéro.
P>alzac, que celte poétique primitive de l'art du roman-feuilleton a dû bien faire rire, ne se jeta
donc pas au-devant de cette nouvelle forme de publication. Il savait à n'en pas douter que le jour n'était pas loin où les directeurs de feuilletons viendraient eux-mêmes le trouver pour solliciter son concours.
Ce jour arriva en effet, et, bientôt il fut un des fournisseurs attitrés de la Presse, du Siècle^ du Commerce et de plusieurs autres feuilles politiques.
Mais, il faut bien le dire, la masse des consommateurs de romans-feuilletons se montra fort rarement favorable à ses compositions, surtout à celles qui se distinguent le plus par la hauteur de la conception, la profondeur de l'observrition, le fini de l'exécution.
C'est ainsi que les Deux frères (depuis Un ménage de garçon en province dans la Comédie humaine), ce chef-d'œuvre à peu près parfait, — et plus tard les Paysans, furent l'objet de vives réclamations de la part des abonnés de la Presse, à plusieurs reprises pendant le cours de la publication.
Les abonnés du Siècle ne se montrèrent pas plus sympathiques pour ce merveilleux roman de Béa" trix.
Si le mouvement de vulgarisation de la presse à bon marché, si parfaitement en harmonie avec la marche du monde moderne, avait appelé aux jouissances et aux enseignements de la lecture de nouvelles couches sociales, il ne lui avait pas été donné de former en même temps leur goût, de préparer leur éducation littéraire. Il s'ensuivait que cette masse de lecteurs à peu près inculte, obéissant aux: entraînements de son tempérament, peut-être aussi quelque peu pervertie par ses précédentes
lectures, se laissait plus aisément séduire par les grossières fictions exposées avec un art brutal, par les récits rapides, mouvementés, mais dénués de toute observation morale, de toute portée philosophique, que par des études de mœurs, par des développements de caractères, superfluités qui avaient le tort, selon eux, d'entraver, de retarder l'action romanesque, seul objet de leur intérêt, de leur cqriosité.
On connaît cette histoire d'un directeur de théâtre de province qui, voulant offrir au public d'une petite ville le régal de la Dame blanche, dont le titre était très populaire en ce moment, et n'ayant à sa disposition ni orchestre, ni chanteurs suffisants, imagina d'annoncer néanmoins le célèbre opéra-comique de Boïeldieu en ayant soin d'ajouter sur son affiche une note ainsi conçue : « La musique nuisant à l'intérêt de l'ouvrage, elle a été remplacée par un dialogue vif et amusant. » Cette combinaison, paraît-il, eut le succès le plus complet. Le fait est, en réalité, qu'il ne manque pas encore de gens en France parmi le gros des auditeurs d'opéras et d'opéras-comiques prêts à confesser de bonne foi que la musique les gêne pour entendre les paroles et suivre l'action de la pièce.
Les lecteurs de romans-feuilletons dont je viens de parlerressemblaient assez à ces dilettanti qui souhaiteraient volontiers qu'on allégeât le Guillaume Tell de MM. de Jouy et Hippolyte Bis des inutiles fanfreluches musicales dont l'a surchargé le sieur Rossini !
Assurément, Balzac, malgré son ambition légitime de succès universel, demeurait, au fond, assez
indifférent à ces déconvenues et se contentait de rire des observations critiques, pour la plupart fort niaises, que lui transmettaient les directeurs de journaux.
Mais ce qui le touchait à cet égard, en raison de la nécessité où il se trouvait de faire produire à son travail le plus d'argent possible, c'est que, sur le bruit répandu de ces réclamations d'abonnés, ses libraires cherchaient à abuser du prétexte de cette défaveur pour obtenir de lui des réductions sur les prix qu'ils avaient à lui payer pour les publications en volumes de librairie.
Il aurait pu craindre aussi que les directeurs de journaux ne voulussent, sous le même prétexte, modifier les conventions stipulées avec lui. Mais, de ce côté-là, il était absolument tranquille. Il avait posé en principe partout où on l'avait appelé à apporter aux feuilletons le concours de son nom et de son travail, qu'il entendait se voir toujours payé par la caisse du journal au même prix que le plus chèrement rétribué des collaborateurs littéraires.
Or, on savait partout que rien au monde n'aurait pu le déterminer à diminuer quoi que ce fût de ses prétentions.
C'est ce qui fit que ce grand écrivain , si pénétré du sentiment de la justice, se rendit un jour chez Dutacq, alors directeur du Siècle, pour lui dire à peu près ceci :
— Est-il oui ou non convenu entre nous que mes feuilletons me seront toujours payés par votre caisse au moins aussi cher que le sont ceux de vos romanciers les plus favorisés?
— Certainement ! et n'est-ce pas ce qui a lieu?
— Non vraiment ! Vous me payez beaucoup moins que tous vos autres feuilletonnistes , notamment qu'Alexandre Dumas... Et je vais vous le démontrer.
— Voyons? dit Dutacq.
— Tous, reprit Balzac, mettent dans leurs romans beaucoup de dialogues, très spirituels j'en conviens, mais souvent monosyllabiques et coupent leurs récits par de fréquents alinéas, ce qui donne, j'en tombe d'accord, de la vivacité, de la légèreté au style, tandis que moi, qui ne sais pas faire d'alinéas et couper en sept ou huit périodes la description d'un même objet, le portrait d'un même personnage, moi qui ne fais parler miCS héros et même mes comparses que pour leur faire dire quelque chose, je vous livre des colonnes très compactes de ma prose. Il en résulte , qu'en ayant Tair d'être payé le même prix, je suis, par le fait, payé moitié moins puisqu'une colonne de moi contient à peu près le double des lettres et, par conséquent, du travail contenu dans une colonne de Dumas. Vous n'avez qu'à compter... Eh bien! est-ce juste, cela? Vous savez si je suis équitable et coulant en matière d'intérêt; je ne fais aucune difficulté de payer ma part des corrections et des surcharges typographiques que nécessite mon insupportable copie. Aussi, j'espère que vous allez bien vite trouver un moyen de réparer cette petite iniquité qui me blesse bien plus dans mon amour-propre que dans mon intérêt pécuniaire, dont je suis toujours prêt à faire bon marché, malgré mes gros ennuis du moment...
Dutacq, qui était un homme assez juste aussi et qui, d'ailleurs, connaissait déjà assez bien son Bal-
zac, ne le laissa pas achever et lai proposa immédiatement de le payer non pas à la colonne ni à la ligne, mais à la lettre.
Et qu'on ne soit pas tenté de voir dans cette exigence du grand écrivain un arrière -sentiment d'envie ! De qui aurait-il pu être envieux, l'homme qui avait une si profonde conscience de sa supériorité, qui se serait volontiers appliqué à lui-même l'orgueilleuse devise de Louis XIV : Nec plurihus impar !
Non, ce qui hlessait son amour-propre, c'est la pensée que, par suite de cette fausse égalité de rémunération, il était dupe du soin consciencieux qu'il prenait de son travail et de ses efforts incessants pour atteindre la perfection.
Enfin, on n'en peut disconvenir, il se sentait très gêné par ce nouveau mode de publication des romans. N'est-ce pas vers cette époque qu'il écrivait, dans sa belle préface de la première édition d'Un grand homme de province à Paris, cette phrase mélancolique :
(c Le public ignore combien de maux accablent la littérature dans sa transformation commerciale. »
Est-ce dans l'espoir de conquérir rapidement une fortune et de se mettre à même d'échapper aux maux produits par cette transformation commerciale, de se délivrer de l'intermédiaire des journaux et des libraires, que Balzac fonda à lui seul sa Revue parisienne au mois de juillet 1840? J'ai quelque lieu de le croire d'après les confidences que me fit, quelques années plus tard, Armand Dutacq, qui organisa ladministration et pourvut à limpressioa de ce mémorable recueil.
Il exposa son plan, ses idées, ses calculs, ses visées sur les conséquences ultérieures de cette entreprise, petite à l'origine, mais grosse de résultats incommensurables, avec un enthousiasme plus éloquent, plus convaincu, plus communicatif que ses enthousiasmes habituels, ceux que lui avaient inspirés ses précédentes convictions.
Son point de départ avait été le succès des Guêpes, d'Alphonse Karr, et de plusieurs autres petits livres du même genre, tels que les Nouvelles à la main de Nestor Roqueplan et d'Alton-Shée.
Le bruit courait qu'il se vendait mensuellement vingt et quelques milliers d'exemplaires des Guêpes, peut-être autant des autres publications analogues.
Cette donnée acquise, un esprit prévoyant n'était-il pas fondé à reconnaître dans cette popularité si rapidement, si facilement conquise, le symptôme d'une nouvelle et décisive évolution du goût du public? N'était-il pas évident qu'il y avait tendance à remplacer le journal par la Revue à bon marché, surtout le jour où, au lieu de fantaisies et d'épigrammes plus ou moins acérées, la Revue mensuelle servirait à ses lecteurs des contes et des nouvelles d'une grande saveur littéraire, un peu de poésie, des articles de critique d'une haute portée, des résumés bien pensés et bien écrits de la situation politique, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, le tout compris dans cent soixante pages très compactes d'un petit volume in-32, du prix d'un franc?
Certes, la logique la plus élémentaire autorisait à penser qu'un recueil ainsi rempli, signé du grand nom de Balzac, célèbre dans le monde entier, contenant les seules matières littérairement substan-
tielles qu'offre au lecteur un grand journal ou une grande revue, fournissant plus du triple du texte imprimé que fournissaient les autres recueils en vogue, verrait bientôt sa vente s'élever au triple, au quadruple de la vente de ceux-ci.
Balzac n'émettait aucun doute à cet égard. C'était sur des tirages et des ventes à cent mille qu'il faisait ses calculs, édifiait ses combinaisons. Il se rêvait déjà possesseur d'un recueil lui rapportant plus de trente mille francs par mois, exerçant une influence considérable sur les affaires politiques de son pays, disposant d'une grande autorité en matière de critique littéraire, arbitre par conséquent du mouvement et des opérations du commerce de la librairie.
Mais si, comme dit Molière :
...La Raison n'est pas ce qui règle l'Amour,
la logique n'est pas non plus ce qui règle la réalisation des combinaisons commerciales et industrielles.
La publication de la Revue parisienne, loin d'améliorer les affaires de Balzac, ne fit qu'accroître sa dette, lui faire de nouveaux ennemis et nuire à sa réputation déjà ébréchée par le récent échec de son premier essai de pièce de théâtre, Vautrin.
Je reviendrai sur cet ouvrage en examinant l'œuvre dramatique de Balzac.
En attendant, je dois dire dès à présent en racontant l'histoire de sa vie, — parce que cette affaire fut une de ses plus cruelles épreuves et qu'il la subit avec un courage qui fait autant d'honneur à son caractère qu'à son talent, — je dois dire qu'il
exécuta, dans les trois numéros de sa Revue, les promesses de son programme avec la plus éclatante fidélité. Jamais fondateur d'entreprise, jamais publiciste, jamais chef de parti ne mit plus de zèle scrupuleux, de constance inébranlable, de conscience généreuse à tenir sa parole. Il suffit, pour en être convaincu, de relire aujourd'hui ces trois livraisons.
Z. Marcas et Un prince de la Bohème sont, dans leurs dimensions restreintes, deux purs chefsd'œuvre de composition et de style.
La première semble même être le prodrome d'une évolution dans les sentiments politiques de l'écrivain monarchiste.
Les Lettres russes donnent l'idée la plus exacte de l'état des esprits en Europe à l'époque où l'auteur les écrivait, sous le gouvernement de ce fameux ministère du 1" mars 1840. On y trouve des détails d'organisation politique intérieure qui appartiennent à l'histoire et qu'aucun journal d'alors n'aurait su, ni osé publier.
Enfin, les articles de critique littéraire sont véritablement des modèles du genre, des exemples de ce que devrait être une critique à la fois élevée, consciencieuse, éclairée, spirituelle.
L'article relatif à la Chartreuse de Parme, de Stendhal, n'est pas seulement une étude critique d'une grande valeur esthétique et littéraire, mais encore il constitue un acte de haute probité, une excellente action de confraternité littéraire, parce qu'il tirait de l'oubli où il était laissé par la critique et par le public un livre très remarquable et qui n'avait eu aucun succès.
Je me rappelle encore qu'en 1839 l'éditeur Magen montrait à Jules Sandeau et ta moi, non sans gémir, les quatre cinquièmes de l'édition de cet admirable roman qui restaient en rayon dans son magasin !
Je relève aussi en passant, à propos de cet article, un de ces lapsus si rares chez le consciencieux Balzac. Il confond le pseudonyme adopté par H. Beyle pour quelques-uns de ses ouvrages avec le titre d'un roman de M. de Kératry : Frédéric Styndhall, publié, quelques années avant, avec un certain succès.
Après cet échec si honorable et l'évanouissement de son beau rêve, Balzac dut donc se résigner à traiter encore avec les journaux et les libraires; mais je crois que c'est alors qu'il se décida résolument à relier ensemble les principales parties de son œuvre pour lui donner les proportions d'un édifice littéraire monumental et à écrire sur le fronton de ce monument ces mots : comédie humaine, de même que Dante avait inscrit au fronton de ses immortels poèmes ces mots caractéristiques : Divina comme di a.
Ce ne fut pas sans quelque hésitation, dit madame Surville, qu'il prit cette résolution. En 1842, au moment d'écrire le bel avant-propos qui précède la première édition compacte, « il tremblait », paraît-il », qu'on ne le traitât d'audacieux. »
Il laisse lui-même, du reste, ce sentiment se faire jour dans les dernières lignes de son introduction :
« L'immensité, dit-il, d'un plan qui embrasse à la fois l'histoire et la critique de la société, l'analyse de ses maux et la discussion de ses principes m'autorise, je crois, à donner à mon ouvrage le titre sous lequel il paraît aujourd'hui : la Comédie hu-
maine. Est-ce ambitieux? N'est-ce que juste? C'est ce que, l'ouvrage terminé, le public décidera. »
Eh bien ! quoique la mort n'ait pas laissé au grand homme le temps de terminer l'exécution de l'œuvre colossale conçue par son génie, le public contemporain a décidé que ce titre demeurerait attaché à l'œuvre immortelle destinée à transmettre aux siècles futurs le tableau vivement coloré et l'histoire philosophiquement analysée de la vie sociale en France au dix-neuvième siècle, le public de la postérité a décidé que ces mots : comédie humaine, décoreraient le piédestal de sa statue.
Ce plan, ce titre que Balzac hésitait, au dernier moment, à livrer au public, il y avait pourtant plus de neuf années qu'il vivait, pour ainsi dire, en familiarité avec eux, les roulait dans son vaste et puissant cerveau. Dès 1833, lorsqu'il établissait le groupement de ses romans et de ses nouvelles en Scènes de la Vie privée, de la Vie de province, de la Vie de campagne, de la Vie parisienne, il songeait (le mot scène l'indique suffisamment) à un ensemble de comédie; depuis, il ne négligeait jamais de donner, dans ses nouvelles combinaisons romanesques, à la plupart des personnages créés par son imagination et déjà connus du public, des rôles conformes à leurs caractères et à leurs situations sociales.
C'est ce procédé de composition consistant à suivre ses personnages dans les diverses vicissitudes de la vie, peut-être inspiré par la trilogie de Beaumarchais, qui a donné aux créatures de Balzac cette remarquable intensité de vie réelle, dont on ne trouve l'exemple dans aucune autre œuvre romanesque. Lorsqu'arrivait l'heure où il les faisait appa-
raître ou réapparaître en scène, il y avait des années qu'il vivait avec eux ou plutôt qu'il vivait de leur vie et préparait pour eux l'avenir que sa logique de philosophe moraliste leur réservait.
Il parlait d'eux comme d'individus ayant une existence réelle, et cela non seulement chez sa sœur et dans sa famille, mais encore avec des amis littéraires qu'il connaissait à peine. Il les abordait à hrùle-pourpoint par cette phrase imprévue :
— Vous savez ce qui vient d'arriver à de Marsay... ou au marquis d'Espard, ou à tel autre?
— Non. Quoi donc?
Et il racontait un épisode destiné à prendre place dans un futur roman.
Sa sœur lui disait un jour :
— Si tu racontes ainsi tes romans à tout le monde, on te les prendra.
— Bah! répondit-il, ça m'est bien égal, le sujet n'est rien, c'est la façon qui est tout. D'ailleurs, je n'ai pas de motifs pour les économiser, mes sujets. J'en ai dans ma tête une telle provision que ma vie ne suffira pas à les épuiser.
Et, de fait, il semait les idées fécondes, les situations dramatiques dans sa conversation, comme il les semait dans ses romans et dans ses articles d'appréciation littéraire.
Ce n'est pas lui qui, comme certains calomniateurs l'ont donné à entendre, se serait approprié les idées ou les combinaisons romanesques que les jeunes écrivains venaient lui conter ou lui soumettre.
J'ai entendu raconter par Texier et par de Belloy, ses amis fidèles qui le voyaient fréquemment aux
Jardies et à Passy, où il alla demeurer en quittant sa villa, que quand ils lui exposaient quelque sujet de nouvelle, quelque scénario de roman ou de pièce de théâtre, il s'empressait de leur indiquer la marche à suivre pour mettre leurs idées en œuvre, les parties auxquelles il fallait donner du relief, celles qu'il était préférable de traiter sobrement ou de laisser dans l'ombre.
Pendant que, tout en écrivant de nouveaux livres, il préparait cette grande et laborieuse transformation de son œuvre en Comédie humaine, cet infatigable travailleur, — tourmenté journellement par des soucis d'argent, en proie à Tamer chagrin que lui causaient les calomnies lancées publiquement contre sa vie privée^ auxquelles il était devenu très sensible depuis qu'il craignait qu'elles ne lui nuisissent dans l'esprit de personnes tendrement aimées, — s'était encore imposé d'autres préoccupations.
Comme il s'était déclaré le champion du respect dû à la propriété littéraire en publiant sa belle Lettre aux écrivains français, dont j'ai parlé plus haut, aussitôt qu'en revenant de voyage il avait eu connaissance de la formation de la Société des Gens de Lettres, qui semblait créée dans le but de défendre et de protéger les intérêts moraux, pécuniaires et professionnels des écrivains, il s'était empressé d'adhérer aux statuts.
Presque aussitôt appelé à faire partie du Comité, il en était devenu un des membres les plus actifs, les plus dévoués, les plus laborieux, de même qu'il en était un des plus illustres.
A ce titre il avait plaidé, dans le chef-lieu de la
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Seine-Inférieure, le premier procès de la Société, engagé contre le Mémorial de Rouen pour obtenir la sanction judiciaire des principes les plus essentiels de la propriété intellectuelle.
A ce titre aussi il avait composé un projet de Code littéraire et écrit des Notes sur la propriété littéraire, que je crois excellentes encore à consulter aujourd'hui pour les législateurs, quoique je ne sois pas tout à fait de l'avis de Balzac sur certaines questions de principe.
Enfin, il avait présenté au Comité un projet de pétition au roi pour proposer, au nom et dans l'intérêt de la gloire des Lettres françaises, la fondation de grands prix décennaux.
Mais bientôt, à certaines résistances de quelques' confrères et notamment à celle de l'agent central, lequel, sous prétexte qu'il avait payé sa charge, s'était constitué le seul pouvoir permanent et inamovible, par conséquent le vrai maître de la Société, tandis que les fonctions électives, temporaires et mobiles des membres du Comité ne leur conféraient qu'une autorité illusoire, — il reconnut que l'organisation même de l'Association ne la laissait pas libre de marcher avec lui dans les voies de progrès rapides et d'autorité influente où il aurait voulu la conduire. Alors ce grand libéral inconscient, ce réfractaire à toute dépendance voulut donner sa démission, qui fut refusée. Il lui fallut l'imposer par la menace d'un éclat.
Je dois dire, à l'honneur de l'homme et à l'honneur de la Société, que ce différend n'empêcha point Balzac de se considérer comme membre de la grande famille qu'elle représente et de se rendre
aux assemblées générales qui furent convoquées après la révolution de février 1848.
Chaque fois qu'il s'agissait d'un intérêt collectif des écrivains français, on était toujours sûr de trouver Balzac prêt à le défendre.
De même aussi le seul concours littéraire que la Société ait pu ouvrir (grâce à une allocation pécuniaire du docteur Véron, en 1855) comportait un éloge de Balzac; — le buste du grand écrivain, par David d'Angers, figure à la place d'honneur dans la salle du Comité et semble présider aux séances.
Enfin , la Société a pris l'initiative d'une souscription dont les fonds sont destinés à l'érection, à Paris, de la statue du grand peintre des mœurs de Paris au dix-neuvième siècle.
Un nouvel échec comme auteur dramatique lui était réservé à deux ans de distance de celui de Vautrin. Les Ressources de Quinola furent plus que froidement accueillies par un public qu'il avait choisi lui-même à l'avance , on peut voir avec quel luxe de soins et de précautions dans la Correspondance de 1842.
a Je suis ivre de ma pièce ! écrivait-il le 12 mars à mademoiselle Sophie Koslow^ski, en lui contant les mesures prises par lui pour le placement des loges et des stalles dont il s'était fait lui-même le distributeur, et en lui donnant ses instructions relativement aux places destinées aux grandes familles russes.
» Dites à tous vos Russes qu'il me faut les noms et les adresses, avec leur recommandation écrite et personnelle, pour ceux de leurs amis (hommes) qui voudront des stalles. Il m'en vient cinquante par
jour, avec de faux noms, et qui refusent de dire leur adresse : des ennemis qui veulent faire tomber LA PIÈCE. Nous sommes obligés aux plus sévères précautions ! »
On peut, d'après ces lignes, juger de la déception qu'il éprouva pendant cette première représentation dont il croyait avoir si bien assuré le succès en n'admettant qu'un prétendu public d'élite, composé surtout de ces riches, de ces grands, de ces puissants dont il a si éloquemment décliné le jugement.
Comment ce public si frivole, si peu initié aux choses du théâtre, aurait-il compris ce drame si neuf, si original par la conception et par la forme, qui n'eut pas même pour lui la chance d'être joué par des comédiens suffisamment intelligents et capables?
Ce revers de fortune, car il comptait sur les droits d'auteur considérables stipulés dans son traité, affligea beaucoup Balzac ; on peut voir la trace de cette affliction dans la lettre douloureusement amère qu'il adressa à sa mère quelques jours après.
« L'argent nécessaire à ma vie, lui écrit-il, est en quelque sorte disputé à celui qu'exigent les créances, et bien péniblement obtenu.
)) L'existence que je mène ne convient à personne, elle lasse parents et amis, tous délaissent ma triste maison; ainsi les choses vont se trouver plus difTiciles encore, pour ne pas dire impossibles.
» L'insuccès d'argent de la pièce que j'ai faite complique encore ma situation.
» Il m'est impossible de travailler au milieu des petits orages suscités par un intérieur où l'on ne s'accorde pas, et ma production s'est affaiblie depuis
un an, cela est visible. Je ne sais quel parti prendre; mais j'en aurai pris un dlci à peu de jours.
» Quand le mobilier que j'ai sera vendu, quand j'aurai vendu les Jardics, je n'aurai pas obtenu grand' chose et je me trouverai seul avec ma plume et un grenier. Dans cette situation serai-je plus en état de te secourir qu'en ce moment? Je vivrai au jour le jour d'articles que je ne puis faire avec l'agilité d'une jeunesse que je n'ai plus!
» On prend — même mes proches! — l'égoïsme de mon travail pour un égoïme personnel.
» Je ne m'abuse pas! Si, jusqu'ici, en travaillant comme je travaille, je n'ai pu réussir à payer mes dettes ni à vivre, le travail à venir ne me sauvera pas ; il faut faire autre chose, chercher une autre position. »
Voilà où il en était, ce grand homme, « le plus fécond de nos romanciers », à l'âge de quarantetrois ans, après plus de vingt années d'études, d'essais, de tentatives opiniâtres, de luttes contre l'adversité, après quinze années de travaux effectifs et incessants, de conceptions et de productions littéraires, dont la plupart restent des chefs-d'œuvre immortels, après avoir puissamment contribué à faire la fortune de plusieurs revues tant françaises qu'étrangères et de nombreux éditeurs, sans compter les pirates de la librairie exotique, après avoir enfin conquis à son nom une célébrité universelle, et consacré sur tous les points du monde la gloire des lettres françaises !
Il en était à se demander s'il ne renoncerait pas à celte gloire pour la conquête de laquelle il avait tant fait déjà, consumé ses jours et ses nuits, usé
ses forces, son cerveau, son âme, sa vie, s'il n'étoufferait pas dans l'œuf les conceptions de son génie qu'il gestait à l'état embryonnaire, pour s'adonner à quelqu'un de ces métiers bourgeois faciles, dont la pratique n'exige ni grands développements d'intelligence, ni grande consommation de temps matériel et de forces physiques.
Il s'alarmait de l'affaiblissement de sa production et, cependant, en ces deux années 1841 et 1842, il avait écrit: Une ténébreuse affaire; — la première partie des Deux frères ; — le commencement du Martyr calviniste; — des fragments du Curé de village; — Ursule Mirouet ; — la Fausse maîtresse; — les Mémoires de deux jeunes mariées; — les Ressources de Quinola; — Albert Savarus; — Un début dans la vie;
— le commencement de VEnvers de l'histoire contemporaine;— son bel article sur la Chine et l'es Chinois;
— la dernière partie d'Un ménage de garçon en province;—en^Uj ce magnifique avant-propos qui précède la Comédie humaine !
Ce fut probablement la préoccupation de ce frontispice à placer en tête de l'œuvre monumentale de sa vie qui le rattacha à la littérature et le décida à n'obéir qu'aux impulsions de son génie. L'élévation de pensée, la sûreté de composition et de style de ce morceau témoignent suffisamment de la liberté d'esprit de l'auteur.
Peu de temps après il avait même retrouvé sa verve facétieuse et sarcastique de l'époque où il prêtait une collaboration si activement spirituelle à la Caricature et à la Silhouette; il se refaisait journaliste pour jeter dans une publication illustrée cet am:.sant liors-d'œuvre, la Monographie de la Presse
parisienne^ qu'il n'a pas voulu comprendre dans la Comédie humaine^ non par crainte ou par remords d'avoir commis une méchante action, comme le donne à entendre sa sœur, en se vengeant par une raillerie essentiellement littéraire des attaques violentes et personnelles dont il avait été l'objet de la part de presque tous les journaux de Paris, grands et petits, à l'occasion d't/n grand homme de province à Paris et des Ressources de Quinola, mais parce qu'il considérait cette fantaisiste étude plutôt comme une parodie que comme une scène de la grande comédie contemporaine.
Depuis quand donc la raillerie, le sarcasme, la parodie, le pastiche drolatique seraient-ils interdits à l'auteur comme moyens de défense de ses œuvres dans les polémiques qu'elles soulèvent?
Voltaire n'en a-t-il pas usé, abusé même peutêtre?
Qu'on se rappelle certaines épigrammes du doux Racine.
A-t-on jamais reproché à Molière d'avoir écrit la Critique de V École des femmes ?
Balzac était, du reste, à cette époque dans une de ses phases de gaieté et de bonne humeur.
Je me rappelle avoir eu le plaisir de le rencontrer deux ou trois fois aux soirées exhilarantes que donnait Gavarni dans son appartement de la rue Fontaine- Saint-Georges.
Le grand romancier était un des hôtes les plus enjoués de ces réunions où se trouvaient le sémillant Edouard Ourliac, le sérieusement facétieux Henry Monnier, le finement ironique Jules Sandeau, le peintre extravagamment drolatique Lorentz,
l'excentrique Charles Chandelier, Edouard Forgues (Old Nick), Louis Leroy et tant d'autres.
Le houte- en-train de ces folles soirées, auxquelles présidait jusqu'à onze heures la vieille mère de Gavarni, était généralement Ourliac. Il dirigeait les charades en action, distribuait les rôles et imprimait aux scénarios et aux dialogues un tour d'esprit fantasque, parfois abracadabrant, mais toujours spirituellement français et exempt de banales grivoiseries.
On ne peut se faire une idée de ce qu'il se consommait, dans ces sortes de comédies de Vart ou chacun improvisait sa partie, de calembours par à peu près, de proverbes retournés, d'axiomes burlesques, de heurtements de mots et de pensées hurlant de se rencontrer. Balzac paraissait prendre grand plaisir au spectacle de ces mascarades d'esprit ; il riait bruyamment, de son bon rire tourangeau, de ce rire qui non seulement épanouit toute la face, illumine les yeux, élargit les maxillaires, mais encore semble affecter le corps entier. Il aimait beaucoup ce genre de facéties et professait une sincère admiration pour l'esprit intarissable qu'y apportaient Ourliac et Monnier.
C'est là qu'il disait un jour que Robert-Macaire était le plus beau drame et Les Saltimbanques la plus vraie comédie de l'époque.
On trouve la même opinion exprimée dans sa correspondance, et, dans ses dernières lettres à madame Hanska, il se désigne souvent sous le nom de Bilboquet et appelle gaîment ses compagnons de voyage Atala, Gringalet et Zéphyrine.
On le voit : à travers les orages, les batailles
héroïques, les âpres et continuels soucis de sa vie de penseur et d'artiste, il avait gardé ce fonds de joyeuseté rabelaisienne dont il a épanché une partie dans ses Contes drolatiques.
Il ne fit que de rares apparitions à ces soirées qu'il regardait comme les délassements de la tension permanente de son esprit vers le grand œuvre, de la préoccupation exclusive de son cœur qui n'est plus à Paris, ni en France.
Ses voyages deviennent de plus en plus fréquents. Il va à Berlin, puis à Dresde.
De même qu'il a voulu explorer les champs de bataille de là vie privée où ont lutté ses héros : Nemours, Issoudun, Saumur, Angoulême, Besançon, etc., etc., de même il tient à visiter les localités qui ont servi de théâtre aux scènes de la vie militaire dont il étudie et prépare la suite, à fixer la topographie des lieux où ont campé et combattu ses généraux Montriveau, Hulot, Montcornet, ses colonels Chabert, Philippe Bridau, etc.
Puis, s'il revient toucher barre à Paris, c'est pour s'enfermer dans sa solitude de Passy et y écrire La Muse du département^ — le commencement de Splendeurs et misères des courtisanes, — la fin d^ Illusions perdueSj — Paméla Giraud^ — la première partie de Madame de la Chanterie^ — Modeste Mignon, — les Paysans, — la fin de Déatrix, — les Comédiens sans le savoir, — les Parents pauvres, — le commencement du Député d'Arcis, qu'il ne put ou ne voulut pas achever.
C'est en terminant les Parents pauvres, en novembre 184G, qu'il commença à entrevoir la terre promise de sa libération, sans être encore toutefois
bien assuré d'y aborder. Car, s'il avait gagné, avec ce roman, dont le succès dans le Constitutionnel avait été prodigieux, vingt-deux mille francs au lieu de douze mille sur lesquels il avait compté, d'un autre côté il éprouvait une cruelle déception par suite de la baisse des actions du Nord qu'il avait achetées en prévision d'une hausse, pour pourvoir au payement de ses dettes.
En écrivant ces détails à madame Hanska, il ajoute : « J'aipresque doublé la production, j'ai fait quarante-huit feuillets de Comédie humaine, au lieu de vingt-quatre... Eh bien, je tremble en vous l'écrivant... je ne suis pas bien sûr que cela me tire d'affaire!... Il faut finir les Paysans et encore autre chose peut-être ; c'est nécessaire et même indispensable... Je ne puis pas m'occuper de ma santé, je ne puis prendre ni soin, ni souci' de moi-même ; je suis une machine à copie, voilà tout. Mon courage est réellement surprenant, je le reconnais, et vous en serez convaincue quand vous saurez que, depuis mon retour de Wiesbaden, j'ai fait tout ce que vous lirez de la Cousine Dette, depuis le célèbre chapitre Bilan de madame Marneffe, — qui, par parenthèse, a eu un succès prodigieux ; — tout cela, ces vingt chapitres ont été écrits currente calamo, faits la veille pour le lendemain, sans épreuves ! »
Ainsi il en était venu là ce génie chercheur, fait surtout de réflexion et de patience, à qui il fallait jusqu'à trois et quatre épreuves de chacune de ses pages, qu'il tigrait de corrections, de suppressions et de remaniements, il en était venu, à force de remuer des pensées, d'aligner des phrases, de faire manœuvrer des mots, à écrire currente calamo les
vingt chapitres que vous savez! Imaginez quelle production il y avait à espérer, à attendre de lui, étant donnée cette facilité d'exécution désormais acquise par l'immense artiste !
Et combien il aurait aisément et rapidement atteint ce desideratum! les dettes payées! si le docteur Véron, — qui faisait profession d'admirer et d'aimer passionnément Balzac, — eût traité les Parents pauvres comme il avait traité le Juif-errant d'Eugène Sue, dont la publication dans le Consiiiutionnel et l'exploitation en librairie avaient été payées cent mille francs en beaux deniers comptants !
Mais comment parviendrait>il à combler ce gouffre de ses dettes? S'il gagnait plus d'argent il est probable qu'il en dépenserait davantage; car il a de plus en plus la passion des tableaux, des meubles curieux, des objets d'art.
Il veut garnir splendidement et artistement le salon de l'hôtel Bilboquetj ainsi qu'il appelle le palais où il se promet de recevoir celle qui sera sa femme.
C'est dans ce sens qu'il écrit au gendre et à la lille de madame Hanska, « cher Gringalet et chère Zéphirine», des lettres fort enjouées, signées : Bue de Bilboquet, pair de France et autres lieux. Il a acheté, leur dit-il, « pour la chambre des amis, le prétendu lit de madame de Pompadour ; il ne sait de qui il est, mais il assure qu'il est magnifique, et on le dore à neuf»... il a acheté aussi « tout un salon eïi boiseries sculptées de la dernière magnificence comme art, et il est douteux qu'il y en ait un pareil à Paris. »
Non seulement il est amateur, il est acheteur,
mais on dirait même qu'il tend à se faire un peu brocanteur, à en juger par une lettre à peu près de la même époque (13 décembre 1846) adressée à Théophile Thoré, où on lit ceci :
« Je vous remercie infiniment de votre obligeance, mais je n'en puis profiter, car à aucun prix je ne voudrais me défaire du groupe de la grosse Flamande et de son enfant. (Le docteur Véron lui avait fait offrir par Thoré dix mille francs de ce tableau.) Les collectionneurs, qui achètent et qui gardent, vendent peu. Je ne vendrai pas ma tête de Greuze; à dix mille francs, je la garde ; à douze mille, je suis ébranlé, maisje ne la donnerais qu'à regret. Aussi, ne pensez à moi que quand vous aurez l'occasion d'acquérir pour trois ou quatre cents francs une vraie belle chose. (C'est modeste !) Je suis chasseur et voilà tout. J'aime à aller à la chasse des tableaux et des objets d'art, et à faire patiemment et péniblement un petit musée. Mais malheureusement je ne me connais pas en tableaux. »
Etrange déclaration de la part d'un homme qui a écrit tant et de si admirables pages sur les arts et les artistes, créé Joseph Bridau, décoré si merveilleusement et si harmonieusement les appartements de ses héros et son propre hôtel ! Mais voici qui n'est pas moins curieux. Sa lettre continue ainsi :
(c Depuis que nous nous sommes vus, j'ai reçu la fontaine de salle à manger que Bernard Palissy a faite pour Henri II ou pour Charles IX ; c'est un de ses premiers morceaux et l'un des plus curieux. Il est digne du Musée. Voilà un objet que je puis céder, car je ne veux pas m'engager dans cette nature de collection. J'en veux quinze cents francs. Cela vaut
trois mille francs comme une médaille. Cette fontaine vient d'Ecouen et porte encore des fleurs de lys dans les dessins.
» Depuis que je ne vous ai vu, j'ai reçu d'Allemagne le reste de mon service Watteau. J'ai le pot au lait, qui est magnifique, et les deux boites à thé; mais c'est un objet que je ne puis céder. Ainsi je n'ai que deux choses à vendre : l'esquisse de Madame Greuze et ma fontaine (morceau hors de prix, car elle porte de quarante à cinquante centimètres de diamètre et soixante et dix centimètres de hauteur). Si vous trouvez chaland, l'argent qui en proviendra retournera en tableaux. J'attends donc l'effet de votre promesse et quelque belle chose.
» Arrangez la partie de venir avec Véron; le jour de neige est excellent pour voir mon cabinet. »
En lisant cette lettre, on se demande si elle est du grand écrivain prêt à succomber naguère à la fatigue de ses luttes contre la gêne, ou d'un collectionneur passionné, ou bien encore d'un spéculateur en bric-à-brac. Mais non, en examinant la date qui concorde avec celle de la composition du deuxième épisode des Parents pauvres, je comprends que, tout en cherchant à décorer avec un véritable raffinement d'artiste l'hôtel-musée où il recevra la femme qui portera son nom, il s'étudie à vivre à la fois la vie du cousin Pons et celle de Magus. Et je reconnais l'homme de génie !
Deux mois plus tard, il semble avoir enfin triomphé. Il écrit au gendre et à la fille de madame Hanska.
» Bientôt, mes chers bien-aimés, j'aurai achevé la grande tâche de ma vie, j'aurai acquitté toutes
mes dettes; j'espère même avoir une centaine de mille francs de capital, et le premier usage que je ferai de mon indépendance, en fait d'argent, ce sera d'aller vous voir dans vos terres. La littérature a beaucoup donné; voilà quarante ou cinquante mille francs que j'aurai gagnés en trois mois ; encore un trimestre pareil et je deviendrai capitaliste. Aussi croyez bien que l'hôtel Bilboquet s'en ressentira. »
Ce succès pécuniaire l'a remis, comme il dit, « en mal de comédies », car, au commencement de 1847, il a une lecture de VEcole des ménages à l'ambassade d'Autriche, et il écrit à sa sœur, — à la fin d'un billet fort triste où il se plaint de ce que « cela va de plus mal en plus mal »... « d'être attaqué de tous les côtés », et affirme qu'il « faut une terrible énergie pour que la tête reste libre quand le cœur souffre tant ! »
Ces mots significatifs :
« Ça ne s'appelle plus Mercadet, ça s'appelle le Spéculateur, c'est vraiment, je crois, profondément comique. Mais il ne faut pas arrêter sur les romans 1 C'est affreux! toujours créer, travailler de la main droite et combattre de la gauche! »
Donc il n'est pas encore tout à fait tiré d'affaire. Il lui faudrait la représentation de ses deux pièces avec succès. Il l'espère, mais il ne l'attend pas, car, le 8 octobre, il écrit à madame Surville une lettre datée de Vierzschovnia où il est allé, selon sa promesse, retrouver la famille de madame Hanska.
A peine y est-il arrivé et a-t-il vu les immenses forêts de chênes des comtes Mniszech, qu'il pense à en faire l'objet d'une grande exploitation indus-
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trielle en important les pièces de bois en France pour en faire des traverses de chemin de fer.
« Si cela pouvait donner seulement cinq francs de bénéfice par poutre et deux francs par traverse, tous frais faits, ce serait une fortune de quatre cent vingt mille francs, écrit-il. — Cela vaut la peine d'y penser. »
La lettre du mois suivant nous apprend qu'il a réfléchi à toutes les difficultés et au prix énorme des transbordements. Encore une illusion perdue !
« Mon plus grand désir, dit-il dans cette lettre, n'est pas encore près de s'accomplir. Madame Hanska est indispensable à ses enfants : elle les guide, les éclaire dans la vaste et difficile administration de leurs biens. Elle a tout donné à sa fille, je savais ses intentions depuis Pétersbourg. Je suis, d'ailleurs, ravi de ce que le bonheur de ma vie soit dégagé de tout intérêt; je n'en suis que plus ardent à garder ce qui m'est confié. Je serai dans l'embarras pour environ deux années encore, car l'année 1848 sera si dure à passer, que j'aurai besoin de retarder de quelques mois l'entier payement du solde de ma mère ; à moins que mes travaux littéraires ne soient très productifs. Il fallait venir ici pour me rendre compte des difficultés de tout genre qui se rencontrent dans l'accomplissement de mes vœux. »
Le 26 janvier 1848, il annonce son retour en France. « Le versement à effectuer au chemin de fer m'appelle absolument à Paris, et tout plaisir disparaît devant les affaires, surtout celles qui ne sont pas encore les miennes. Je t'écris donc ce mot à la hâte pour te prier de dire à ma mère d'aller rue Fortunée
prévenir qu'à compter du 16 février, il faut m'attendre tous les matins. »
En même temps il écrit à sa mère pour lui donner des instructions relativement à une échéance excessivement lourde qu'il a à fin février et que M. Gavault est chargé de faire pour lui :
« Je tiens, dit-il, pour hien des motifs, à ce que les choses d'argent se passent en mon absence comme sij'y étais : il ne s'agit pas là de mes intérêts, il s'agit de ceux d'une personne qui m'est chère...
« L'année 1848, par des causes indépendantes de toute volonté, me sera très lourde et difficile à passer. Je travaille ici comme si j'étais à Paris.
» Toutes mes dettes auront été payées par moi, et avec ma plume. Ce n'est qu'en 1849 que je commencerai ma propre fortune. En ce moment, tout le monde a des ennuis. »
Je le rencontrai peu de temps après la révolution de février.
Une assemblée générale de la Société des Gens de lettres avait été convoquée dans une des salles du palais Mazarin, qui nous avait été prêtée. En attendant l'ouverture de la séance, nous bouquinions tous les deux le long du parapet du qaai Conti. Je l'accostai, et nous causâmes.
Je le trouvai vieilli et fort inquiet de la situation des écrivains qui ne se sentiraient pas la force et le courage de renoncer momentanément à la production littéraire pour se jeter dans l'océan périlleux de la politique. « Et, pour cela, il faut être jeune, ajoutait-il en soupirant, et moi je suis vieux. »
Je lui répondis en lui parlant des Parents pauvres et des Paysans, deux œuvres magistrales.
Puis, naturellement, on causa politique.
Il me parla de Lamartine, pour qui il avait la plus haute estime et la plus grande admiration, de l'espoir que lui donnait cette révolution pour avoir su mettre un poète à sa tête; mais il craignait que le grand citoyen n'eût pas la force de résister aux entraînements du cœur, aux scrupules de la légalité, à son propre enthousiasme pour la liberté, et n'eût pas l'énergie de profiter de son prestige si légitime pour se faire le chef d'un pouvoir fort, soutenu par la puissante majorité que lui apporterait infailliblement la prochaine Constituante et justifier ce rôle magnifique en présidant à l'accomplissement des grandes réformes sociales, administratives, financières que commandaient la justice sociale et le progrès matériel, moral et intellectuel de l'humanité. Mais il redoutait les passions populaires surexcitées par les brouillons, les ambitieux et les fanatiques.
J'ai conservé une vive et durable impression de cette causerie animée qui se prolongea pendant près d'une heure.
Peu à peu il s'était échauffé, et il eut. quelques éclairs de véritable éloquence. J'y reconnaissais le Balzac animé au fond de sentiments plus démocratiques qu'il n'en voulait avouer et plus sincèrement républicain, peut-être inconsciemment, que la plupart des démagogues qui criaient si haut leurs convictions et leur dévouement I
J'ai regretté de ne retrouver ni cette chaleur, ni l'expression de ces sentiments dans la profession de foi politique qu'il envoya peu de temps après au comité électoral qui l'avait choisi comme candidat à
la Constituante. Il semble que sa pensée et surtout son cœur fussent ailleurs lorsqu'il écrivait cette page assez pâle dans sa réserve correcte.
Il vit sans grand déplaisir l'insuccès d'une candidature dont il ne se souciait guère. Il ne tenait 1^ point à collaborer à l'œuvre d'une révolution qui ^ menaçait, à ce moment, de bouleverser toute l'Europe.
N'avait-il pas en effet lieu de craindre que ces perturbations ne devinssent un obstacle à la réalisation d'un bonheur si ardemment désiré et si chèrement acheté?
Son dessein était évidemment de ne pas s'attarder
à Paris et de repartir le plus tôt possible pour la
Russie, où il était impatiemment attendu et où il
comptait travailler à la continuation des Scènes de la
Y; vie militaire.
y II renonçait à achever lui-même le Député d'Arcis
et les Petits Bourgeois, désormais dépourvus d'intérêt actuel en raison du changement survenu dans ' le régime électoral du pays et de l'attitude prise par la petite bourgeoise parisienne.
Seulement, comme il se jugeait en pleine possession des artifices de la composition et de la mise en scène des œavres dramatiques, il tenait à laisser derrière lui plusieurs pièces de théâtre soit en représentation, soit prêtes à entrer en répétition ou complètement écrites.
B Ainsi il fit jouer au théâtre historique la Marâtre^ WL. dont la première représentation eut lieu le 25 mai ■Lavec un grand succès. Le Faiseur (nouveau titre de ^fcfercadeO était imprimé en épreuves, ainsi que ^^k*Ecole des ménages,
Les Petits Bourgeois, le Roi des Mendiants, Pierre et Catherine, Richard Cceur d'Épongé étaient sur le chantier.
Mais bientôt il renonce ixux Petits Bourgeois. Voici pourquoi :
En remerciant Hippolyte Rolle, Pancien feuilletoniste du National, devenu feuilletoniste du Constitutionnel, d'un article où celui-ci a consigné les espérances qu'il fonde sur la prochaine pièce de l'auteur de la Marâtre, il ajoute ces nobles lignes :
« J'ai fait rentrer la pièce dans les limbes du portefeuille ; vous comprendrez facilement les motifs qui me forcent d'ajourner la présentation de cette comédie bourgeoise. Est- ce au lendemain d'une bataille où la bourgeoisie a si généi'eusement versé son sang pour la civilisation menacée, est-ce quand elle est en deuil qu'on peut la traduire sur la scène ?... »
Ainsi ce railleur qui s'était plu souvent à s'ériger en contempteur de la bourgeoisie, à l'attaquer au nom et au prolit de l'aristocratie et qui cependant a donné plus de vertus aux personnages bourgeois qu'aux gentilshommes de la Comédie humaine, Balzac, faisait amende honorable à cette bourgeoisie; il savait bien qu'elle était l'élite éclairée et laborieuse du peuple, parvenue soit à l'aisance, soit à la fortune ; il venait de reconnaître qu'elle pouvait aussi être chevaleresque et devenir la véritable sauvegarde de la civilisation !
A la fin de septembre, il repart de Paris, et c'est de Vierzchovnia qu'il écrit à sa mère, à sa sœur, à ses nièces, que l'hôtel de la rue Fortunée va recevoir de beaux tableaux.
Cependant il juge les affaires plus mauvaises que jamais, malgré la hausse des valeurs, et il est atteint d'une bronchite aiguë qui le fait beaucoup souffrir.
Une lettre datée de Berditchef, 19 janvier 1849, adressée à M. Michel Lévy, nous apprend que la façon dont la Comédie-Française a accueilli sa pièce du Faiseur en manquant à des conventions préalables qui l'engageaient, l'a obligé à retirer sa pièce. (On verra plus loin, dans le chapitre Balzac, auteur dramatique, quels étranges motifs furent allégués pour justifier un second refus de cette admirable comédie, quelques mois après la mort de l'auteur.)
Le même mois il écrit à sa sœur une lettre désolée. Il travaille beaucoup et ne voit rien en beau. Pourtant il finit une pièce, le Roi des Mendiants, qui « donnera à Hostein les cent quarante belles représentations des Girondins, » Il travaille à se faire un répertoire , car l'avenir l'épouvante ! Et comme il reo^rette la maison, cette scélérate de bonbonnière du prix de quatre cent mille francs 1
« Si Hostein avait pu avoir Frederick pour jouer le Faiseur, tout eût été sauvé : il aurait eu cinquante bonnes représentations, «t il aurait pu reprendre Vautrin. C'eût été un bien beau coup de partie... Mercadet sans Frederick ou sans Régnier, c'est la mort du Faiseur. »
On le voit, le théâtre est sa principale préoccupation. Il se sent définitivement poète dramatique, mûr pour le théâtre, et, comme dans le roman, la souplesse de son génie lui rend tous les genres accessibles.
Une lettre adressée le 6 février 1849 à M. Laurent-Jan trahit encore la même pensée exclusive. Il s'agit toujours du Faiseur.
« Ma sœur m'écrit, dit-il, les étranges transformations qu'Hostein veut faire subir au Faiseur. Ton esprit et ta raison ont dii te démontrer avant ma lettre qu'il est impossible de changer une comédie de caractère en un gros mélodrame... Donc, je m'oppose formellement à ce qu'on la travestisse. Mais je n'empêche pas que Hostein fasse faire une pièce sur ce sujet; seulement, il faut que tu saches et que tu dises qu'au théâtre personne ne s'intéresse aux affaires d'argent ; elles sont antidramatiques et ne peuvent donner lieu qu'à des comédies comme celle du Faiseur, qui rentre dans l'ancien genre des pièces à caractère.
« Donc, je me résume : ma pièce restera telle qu''elle est... »
Et il termine sa lettre en lui annonçant l'envoi très prochain du Roi des Mendiants... « un scénario superbe! ^)
Il ressort d'une lettre adressée à sa mère le même mois qu'il touchait un tiers des droits d'auteur de Madame Marneffe^ vaudeville tiré de la Cousine Bette. C'est la seule fois, je crois, qu'on lui ait demandé l'autorisation de mettre au théâtre un sujet emprunté à un de ses romans.
Au mois de mars, au moment où il pensait revenir à Paris, tous ses projets, toutes ses espérances semblent sur le point de s'évanouir. Sa mère, pour qui il a des trésors de tendresse, s'est, dans un accès de susceptibilité, trouvée blessée de quelques recommandations qu'il lui a adressées au sujet des
soins à donner à la maison de la rue Fortunée.
La lettre qu'il écrit à sa sœur pour la prier de faire en sorte de dissiper ce nuage menaçant pour son bonheur est si touchante dans sa simplicité grandiose, elle révèle si clairement les hautes qualités du cœur digne du génie qu'il inspire, que je ne puis résister au désir d'en citer la page la plus saillante.
« Tu vois que je t'écris comme à une sœur aimée ; aussi ne laisse transpirer que ce que tii croiras possible de dire: tâche de rendre ma mère raisonnable. Ne prends pas en mal tout ce que je te dis; cela part d'un bon cœur et d'une envie de t'éclairer sur les manières d'agir en fait de mariage. Alors, chère enfant, il faut marcher comme sur des œufs, réfléchir à un mot, à toutes les actions. Enfin, si j'ai tort en quelque point de cette longue lettre, il ne faut pas m'en vouloir; surtout n'en parlons plus; c'est ce que je recommande aussi à ma mère. Metstoi bien dans la tête que je n'ai nulle envie de mener ma famille, d'être absolu et tyrannique : c'est bien ce qui m'ennuierait le plus au monde. La seule chose dont j'ai soif, c'est la tranquillité, la vie intérieure et le travail modéré pour terminer la Comédie HUMAINE. J'espère, si par hasard mes projets se renouent ici, faire, comme on dit, une bonne maison; si j'échoue complètement, je reprendrai ce qui m'appartient rue Fortunée et je recommencerai philosophiquement ma vie; mais, cette fois, je me mettrai en pension dans un établissement quelconque, et je n'aurai qu'une chambre garnie, afin d'être indépendant de toute chose, même de mobilier. Et^ le croiras-tu? cette perspective n'a rien qui m'eifiaye, excepté pour ma mère; et encore pour-
rais-je, en ne dépensant que cent cinquante francs par mois, lui servir sa pension. Que veux-tu! pour moi, l'affaire actuelle, sentiment à part (l'insuccès me tuerait moralement), c'est tout ou rien, c'est quitte ou double. Une fois la partie perdue, je ne vivrai plus, je me contenterai de la mansarde de la rue Lesdiguières et de cent francs par mois ; le cœur, l'esprit, l'ambition, ne veulent pas en moi autre chose que ce que je poursuis depuis seize ans ; si ce bonheur immense m'échappe, je n'ai plus besoin de rien et je ne veux plus rien. Il ne faut pas croire que j'aime le luxe : j'aime le luxe de la rue Fortunée avec tous ses accompagnements, une belle femme bien née, dans l'aisance et avec les plus belles relations; mais je n'ai rien de tendre pour cela en soi-même, et la rue Fortunée n'a été faite que pour et par elle. J'attends donc tout de ce difficile succès, contre qui tout conspire. Si je ne suis pas grand par la Comédie humaine, je le serai par cette réussite, si elle vient. »
On voit, d'après cette lettre, en quel état d'esprit et d'âme il était le 22 mars 1849.
Le 30 avril, cette situation s'est compliquée d'une maladie physique. Il écrit encore à madame Surville :
« Je reste ici cloué par la maladie... Heureusement, il y a ici l'un des premiers élèves du fameux Franck, l'original de mon Médecin de compagne, et, depuis ma dernière attaque, je l'ai consulté. Lui et son fils ont reconnu une hypertrophie simple, et ils sont unanimes à répondre de ma guérison. Mais me voilà dans les remèdes! pour combien de temps, Dieu le sait! »
Au mois d'août, il n'en est pas encore quitte, quoiqu'il écrive à sa mère : « D'abord, n'ayez aucune inquiétude sur ma santé... » Car il ajoute un peu plus loin : « Je ne veux partir que complètement rétabli, c'est-à-dire quand la cause de la maladie sera détruite... »
Or, la cause de sa maladie, n'est-ce pas la perplexité de cœur et d'esprit où il est maintenu par les alternatives d'espoir et de doute qui se succèdent dans cette période douloureuse de sa vie?
Cependant, il compte être, au plus tard, le 30 octobre, à Paris, « où je reprendrai mon métier de théâtre et de roman avec la plus grande activité, puisque je serai radicalement guéri et rajeuni pour le corps comme pour le cerveau. »
Mais, le 14 septembre, il écrit encore à sa mère, de qui il a reçu une lettre alarmante :
« J'ai encore pour un mois de traitement. On m'a ausculté trois ou quatre fois avant Tarrivée de ta dernière lettre, et on a trouvé encore quelques points du poumon gauche entrepris. J'ai toujours la respiration crépitante et les bronches ne sont pas nettoyées. Aussi, as-tu été bien mal inspirée en m'annonçant des chagrins d'une manière si vague et avec des expressions si inquiétantes, car c'est me causer des crises qui, selon les remèdes, peuvent être mortelles. L'effet n'a pas été si violent sur moi que sur madame Hanska, qui m'a lu ta lettre, car, le soir, je ne puis plus lire, tant mes yeux sont devenus faibles par suite de cette affreuse maladie et du mode de traitement. Une simple contrariété me met dans des états nerveux épouvantables... Pourquoi, d'ailleurs, me parler de chagrins réels sans les pré-
ciser? N'est-ce pas alors vous donner tous les chagrins à la fois? Pour moi, je ne t'en veux pas, car je n'ai pas trop souffert; mais, d'ici à ce que je reçoive ta réponse, madame Hanska ne vivra pas, tant elle prend viA^ement tout ce qui me concerne ; elle a fait une maladie de la grande crise où j'ai failli mourir. »
Par quelles horribles angoisses de corps et d'âme le font passer les personnes qui croient l'aimer le plus, ce grand homme d'une sensibilité si délicate!
Et, comme si ce n'en était pas assez, voici que, dans une lettre adressée à sa sœur le 30 octobre, il annonce qu'il s'est déclaré chez lui ce que le médecin appelle « une fièvre céphalalgique intermittente ». Trente-quatre jours durant, il a vécu dans Tappréhension d'une fièvre cérébrale imminente. Enfin, il est guéri de cette atteinte au cerveau; mais les remèdes employés ont retardé la guérison des poumons et du cœur, qui ont regagné en mal le terrain que le traitement leur avait fait perdre... Les nerfs sont d'une faiblesse, d'une susceptibilité incroyables. Vous aurez cru sans doute à quelque exagération de ma part; mais vous devez bien vous figurer que j'ai, au contraire, tout atténué pour ne pas vous inquiéter. Le docteur Knothe promet toujours de me guérir, et ce qu'il a déjà fait prouve qu'il a une conviction. Bien sûr, en France, j'aurais succombé, comme Frédéric Soulié, à une maladie exactement semblable.
PJvidemmcnt, il est frappé par le souvenir de la mort de Soulié, qui avait été tué en septembre 1847 par une maladie de cœur. En efiet, il en parle à plusieurs reprises dans diverses autres lettres.
Ce à quoi il tient surtout, l'excellent fils, c'est à
ce que sa sœur prenne toutes les précautions possibles pour cacher à sa mère les véritables motifs du retard de sa lettre et de l'ajournement de son départ.
Le 10 décembre, il écrit à M. Laurent Jan : « Si je reviens à Paris dans deux mois, ce sera grand bonheur, car il me faut au moins ce temps pour achever ma guérison. J'ai tristement payé, hélas! les excès de travail auxquels je me suis livré depuis dix ans surtout; mais ne parlons pas de cela.
» Donc, vers les premiers jours de février prochain, je serai à Paris avec la ferme et nécessaire, envie de travailler comme membre de la Société des auteurs dramatiques; car, dans mes longs jours de traitement, j'ai trouvé plus d'une petite Californie théâtrale à exploiter; mais que faire d'ici? Il est impossible d'envoyer des manuscrits d'une certaine dimension...
» En février 1850, trouverai-je un public hilare? C'est douteux. Néanmoins, je travaillerai...
» Oui, du courage ! Que la santé me revienne, et je m'embarquerai sur la galère dramatique avec de bons sujets. Mais que Dieu me garde d'échouer contre des bancs d'huîtres!
» Je te le répète, mon ami, tout bonheur est fait de courage et de travail. J'ai vu bien des jours de misère, et, avec de l'énergie et surtout des illusions, je m'en suis toujours tiré; c'est pourquoi j'espère encore et beaucoup. »
Le 26 janvier, par une température de « 30 degrés au-dessous de zéro, avec du vent, ce qui équivaut à 60 », il annonce à sa mère qu'il compte se mettre en route vers le 15 février, si l'état des chemins le
permet. D'ici là, il ira à Kiev faire viser son passeport.
Mais hélas 1 ce voyage à Kiev a été funeste à sa santé, ainsi qu'il le dit dans sa lettre du 28 février. Décidément, sa nature se refuse à l'acclimatement. Ce pays est impossible pour les tempéraments nerveux.
« Il serait téméraire, ajoute-t-il, de croire que je serai en route pour le 15 mars, et, dans cette supposition, j'arriverai dans les premiers jours d'avril. Mais, si mes espérances tant caressées se réalisaient, il y aurait un retard de quelques jours, attendu qu'il faudrait aller à Kiev pour régulariser mes papiers. Sous ce rapport, tout est probable; car ces quatre ou cinq maladies successives, les souffrances de la période d'acclimatement que l'affection me fait prendre en riant, ont plus touché cette belle âme qu'elle n'est effrayée, comme femme raisonnable, des quelques petites dettes qui me restent à payer, et je vois que tout ira bien. Dans cette heureuse hypothèse, il ne faudrait pas regretter le voyage de Kiev, car la comtesse m'a héroïquement gardé sans sortir, et il ne faudrait pas non plus s'affliger du petit retard que cela causerait. »
Ne dirait-on pas, d^près cette lettre, que la conclusion de ce roman dte la vie de Balzac a été déterminée par les atteintes successives qu'a reçues sa santé jusque là si robuste, et surtout par cette dernière maladie?
Enfin, le 15 mars, il annonce à sa mère et à sa sœur que son mariage a été célébré et béni la veille dans l'église paroissiale de Sainte-Barbe-de-Berditchef. « C'est, comme tu le sais, écrit-il à madame
Surville, avant tout, un mariage de cœur, car madame Eve de Balzac a donné toute sa fortune à ses enfants...
» Malgré tous nos efforts, nous avons encore quelques dettes; aussi, je vais être obligé de travailler encore d'arrache-pied; mais nous avons la certitude qu'en 1852, au plus tard, notre ménage aura du moins l'aisance. C'est les soixante mille francs versés au chemin de fer du Nord qui nous ont si fort obérés; je dis nous, car nous étions fiancés dès 1846, à Strasbourg. »
Le 2 avril, c'est encore de Vierzchovnia qu'il écrit à sa mère :
« J'ai une rechute grave de ma maladie de cœur et de poumon. Nous avons perdu beaucoup de terrain sur ce qui avait été gagné ; les douze jours que je passe ici sont employés par le médecin à me mettre en état de supporter la route. »
Le 15 avril, il a un mal d'yeux qui ne lui permet pas de lire ni d'écrire. Le médecin, d'ailleurs, souhaite qu'il prenne encore, au moins six jours, ses remèdes ; car il ne va pas bien du côté du cœur et du poumon. Tout mouvement lui syncope la parole et la respiration.
Le 11 mai, c'est de Dresde qu'il écrit à sa sœur et à sa mère, après un voyage accidenté de catastrophes terribles. Ils ont mis un mois à faire le chemin qui se fait en six jours. Ce n'est pas une fois, c'est cent fois par jour que leur vie a été en danger. Il espère bien arriver à Paris le 19, le 20 ou le 21. « Je mets trois jours, dit-il, parce qu'avec la recrudescence de ma maladie de cœur, je ne sais pas si je ne serai point forcé de m'arrêter quelque part...
« Ma santé est si déplorable que je ne resterai pas à Paris. Ma femme et moi, nous allons prendre les eaux des Pyrénées et les hains de mer à Biarritz. Ce terrible voyage a aggravé ma maladie. »
On voit dans quel état de santé il était à ce moment, ce grand homme qui commençait déjà à mourir. Eh bien, malgré les douleurs physiques auxquelles il était en proie, sa tête était encore ferme, et il trouvait Ténergie de se lâcher parce qu'on avait annoncé une reprise de Vautrin sans lui demander son consentement et d'écrire de Dresde, au docteur Véron, directeur du Constitutionnel : « Me voilà pillé, abîmé dans ma considération, et trahi comme un roi ! »
Le 20 juin, arrivé à Paris depuis un mois il dictait à sa femme une lettre à Théophile Gautier où il lui dit que le lendemain on va attaquer la véritable maladie inquiétante, maladie dont le siège est au cœur et au poumon, et qui lui donne de grandes espérances de guérison. Hélas ! ces espérances furent bientôt déçues. Le 18 août, Balzac, le grand Balzac expirait après une douloureuse agonie.
Voici en quels termes madame Hamelin, dans une lettre adressée à madame la comtesse de Kisselef, raconte la mort du grand homme.
... « Quelle mort belle et sincère que celle de Balzac! La gloire poursuit Hugo. Balzac, qui l'avait vu partir avec peine, Tenvoic chercher et Vattend pour mourir. Hugo était sur la plage où sa fille, mourut au fond des flots dans les bras de son jeune mari. Il part, il arrive. Ici, c'est Hugo qui parle :
« Balzac. — Nous nons tenons parole ; je vis et vous me revenez !
« Haao. — Mais vous vivrez ; l'esprit est le grand élixir.
«Balzac. — J'ai bu toute, la fiole. Madame de Balzac la renouvelle tous les jours.
« Hugo. — Oui, la femme est le chef-d'œuvre de Dieu.
« Nous parlâmes longtemps des ouvrages inédits, travaux d'Hercule ou de Voltaire. Il se plaignait de leur sort. « Quoique ma femme ait plus d'esprit que moi, qui la soutiendra dans cette solitude, elle que j'ai accoutumée à tant d'amour ?w En effet, elle pleurait beaucoup. Il voulut se lever; il fut posé sur un divan-sofa de brocard rouge et or. Son visage violet, couché sur ces coussins, était effrayant, ses yeux seuls vivaient. Il expira, et l'amour, la religion et la liberté l'assistèrent, »
Tel est le récit que je trouve dans VHistoire des Œuvres de Balzac par M. de Lovénjoul.
D'autre part, je lis dans le dernier volume paru des Œuvres posthumes de Victor Hugo, publié en 1887, et intitulé : Choses vues, un admirable chapitre de sept pages, auquel j'emprunte ces lignes :
« ... Je demandai à voir Balzac.
» Nous traversâmes un corridor, nous montâmes un escaher couvert d'un tapis rouge et encombré d'objets d'art, vases, statues, tableaux, crédences portant des émaux, puis un autre corridor, et j'aperçus une porte ouverte. J'entendis un râlement haut et sinistre. J'étais dans la chambre de Balzac.
» Un lit était au milieu de cette ,chambre. Un lit d'acajou ayant au pied et à la tête des traverses et des courroies qui indiquaient un appareil de sus-
pension destiné à mouvoir le malade. M. de Balzac était dans ce lit, la tête appuyée sur un monceau d'oreillers auxquels on avait ajouté des coussins de damas rouge empruntés au canapé de la chambre. Il avait la face violette, presque noire, inclinée à droite, la barbe non faite, les cheveux gris et coupés courts, l'œil ouvert et fixe. Je le voyais de profil, et il ressemblait ainsi à l'empereur.
» Une vieille femme, la garde, et un domestique se tenaient debout des deux côtés du lit. Une bougie brûlait derrière le chevet, sur une table, une autre sur une commode près de la porte. Un vase d'argent était posé sur la table de nuit. Cet homme et cette femme se taisaient avec une sorte de terreur et écoutaient le mourant râler avec bruit.
» La bougie au chevet éclairait vivement un portrait d'homme jeune, rose et souriant, suspendu près de la cheminée.
» Une odeur insupportable s'exhalait du lit. Je soulevai la couverture et pris la main de Balzac. Elle était couverte de sueur. Je la pressai. Il ne répondit pas à la pression.
» C'était la même chambre où je l'étais venu voir un mois auparavant. Il était gai, plein d'espoir, ne doutant pas de sa guérison, montrant son enflure en riant. Nous avions beaucoup causé et disputé politique. Il me reprochait « ma démagogie w. Lui était légitimiste. Il me disait : « Comment avez-vous pu renoncer avec tant de sérénité à ce titre de pair de France, le plus beau après le titre de roi de France! » — Il me disait aussi : « J'ai la maison de M. de Beaujon, moins le jardin, mais avec la tribune sur la petite église du coin de la rue. J'ai là dans
mon escalier une porte qui ouvre sur l'église. Un tour de clef et je suis à la messe. Je tiens plus à cette tribune qu'au jardin. )^ — Quand je l'avais quitté, il m'avait reconduit jusqu'à cet escalier, marchant péniblement, et m'avait montré cette porte, et il avait crié à sa femme : — « Surtout fais bien voira Hugo tous mes tableaux. »
» La garde me dit : — Il mourra au point du jour.
» Je redescendis, emportant dans ma pensée cette figure livide; en traversant le salon, je retrouvai le buste immobile, impassible, altier et rayonnant, et je comparai la mort à l'immortalité.
» Rentré chez moi, c'était un dimanche, je trouvai plusieurs personnes qui m'attendaient, entre autres Riza-Bey, le chargé d'affaires de Turquie ; Navarreti, le poète espagnol et le comte Arrivabene, proscrit italien. Je leur dis : « Messieurs, l'Europe va perdre un grand esprit. »
» Il mourut dans la nuit : Il avait cinquante-et-un ans trois mois et deux jours. »
Après avoir vu, d'après sa correspondance, les phases diverses de cette agonie prolongée, on n'a plus à se demander de quoi ce grand homme est mort dans toute la force de l'âge, dans la possession la plus complète de son génie, le cerveau plein d'idées et de projets, l'esprit plein d'œuvres à l'état de gestation et prêtes à en jaillir éclatantes, éblouissantes pour éclairer le monde de leur lumière vive et pénétrante.
Non, ce n'est pas, comme on Ta prétendu, de ses excès de travail, de ses nuits plus laborieuses en-
core que ses journées, de ses soucis d'argent, qu'il a été victime. Cet homme de fer était doué physiquement d'une constitution exceptionnellement rohuste qui lui promettait cent années d'existence. Familiarisé de honne heure avec le travail d'esprit, il se Tétait si parfaitement assimilé par la gymnastique intellectuelle à laquelle il s'était livré, que ce travail était devenu son élément, sa seconde nature.
On peut voir, en effet, que c'est à partir du moment où il a cessé de travailler, lors de son fatal voyage en Russie, que les principes organiques de sa vie ont reçu les premières atteintes. A ce moment, selon moi, commence véritablement son agonie. Dans son âme la préoccupation du travail a cédé la place à un autre sentiment, qui Tabsorhe pour ainsi dire tout entière.
Certes ce sentiment n'était pas nouveau pour son cœur. Mais il était resté longtemps à l'état de sympathie séraphique et ne s'était développé que peu à peu en passant par des transformations successives, avant d'atteindre les facultés de son esprit et de son organisme physique. Maintenu dans les bornes du pur idéal par les habitudes d'un travail incessant et d'une chasteté voulue que facilitait au laborieux écrivain sa consommation exagérée de café, ce sentiment avait pris une place de plus en plus grande dans la vie de l'auteur de Séraphita en raison, comme aurait dit Stendhal, de la cristallisation produite par de longues séparations de la personne aimée et de non moins longues correspondances. Plus tard, l'espoir de voir un jour se réaliser le rêve regardé jusque-là comme impossible, la perspective
d'une réalisation prochaine ont fait prendre à ce sentiment les proportions d'une de ces grandes passions ardentes, impérieuses qui s'emparent de toutes les facultés, de tous les organes de Thomme et chassent de son cerveau toute pensée étrangère à sa passion.
Je ne sais pas si, cessant presque entièrement de travailler en 1848 et 1849, Balzac ne renonça pas à l'usage ou tout au moins à l'abus du café, cet anaphrodisiaque si efficace quand il est pris à hautes et fréquentes doses (on dit qu'il contribua beaucoup à entretenir, jusqu'à l'âge de près de cent ans, la virginité de Fontenelle) ; mais je serais assez porté à le croire.
Imaginez alors ce que dut souffrir cet homme robuste, d'un tempérament nerveux, exclusivement possédé par sa passion, de tous ces ajournements successifs que durent subir ses espérances de bonheur si longtemps comprimées.
Si le désir s'accroît quand Teffet se recule!
Comme dit le grand Corneille, jugez à quel degré de surexcitation devait être arrivée cette nature vigoureuse et sensible le jour où, après tant de meurtrissures, le grand homme, se voyant enfin parvenu à ce dont il avait fait le but de sa vie, écrivait à sa famille : « Je suis au comble du bonheur I »
Et maintenant, si vous voulez achever de vous édifier sur la cause déterminante qui a amené la désorganisation de cet être sirobustement constitué et a éteint, avant qu'il eût jeté toutes ses flammes, un des plus beaux génies que le souffle divin ait
allumés dans un cerveau d'homme, relisez avec attention la dernière lettre de Louis Lambert au moment où, lui aussi, il va être « au comble du bonheur. »
Si sa raison n'a pas été atteinte comme celle de Lambert quand, à la suite de ses accès de fièvre moldave, les médecins redoutaient si vivement une congestion cérébrale, c'est que sa tête était encore plus solidement bâtie que son corps, et a trouvé la force de résister aux tentatives de la maladie. Celle-ci alors, momentanément vaincue, s'en est pris à des organes moins aguerris à la lutte, moins bien armés pour la résistance, au cœur gonflé par ses élans, ses aspirations vers la vie rêvée, sensibilisé par de longues et décevantes angoisses, à la poitrine déjà affaiblie par les atteintes d'un climat hostile à son tempérament et a .fini par triompher de celui qui l'avait si souvent défiée sur les champs de bataille du travail, non moins périlleux que ceux de la guerre !
A propos de cette chasteté de Balzac dont je viens de parler, chasteté qu'il considérait peut-être avec raison, ainsi que sa sobriété notoire, comme des éléments de conservation de son génie et de ses facultés de trav^ail, je trouve, à la fin de la notice de madame Surville, une insinuation que je n'aime pas.
Elle prétend que George Sand « s'est trompée en un seul point, sur l'extrême sagesse qu'elle lui attribue ; il ne mérite pas cet éloge ; hors le travail qui primait tout, il aimait et goûtait tous les plaisirs de ce monde; je crois qu'il aurait pu être le plus fat de tous les hommes, s'il n'en avait pas été le plus discret. »
Or, voici ce que George Sand a simplement écrit à ce sujet : « Sobre à tous autres égards, il avait les mœurs les plus pures, ayant toujours redouté le désordre comme l'ennemi du talent, et chéri presque toujours les femmes uniquement par le cœur ou la tête, même dans sa jeunesse...
a II aimait la chasteté comme une recherche et n'attaquait le sexe que par curiosité. Quand il trouvait une curiosité égale à la sienne, il exploitait cette mine d'observations avec un cynisme de confesseur; c'est ainsi qu'il s'exprimait sur ce chapitre. Mais quand il rencontrait la santé de Vesprit et du corps, je répète son langage, il se trouvait heureux comme un enfant, de pouvoir parler de l'amour vrai et de s'élever dans les hautes régions du sentiment. »
Plus je relis la Correspondance, plus je réfléchis à Tœuvre colossale de ce grand esprit, plus je suis convaincu que l'opinion de George Sand est celle que doit adopter la Postérité, l'opinion la plus conforme à l'harmonie d'ensemble de cette noble et belle vie de travailleur et de penseur.
Madame Surville, en bonne sœur, qui avait pour son illustre frère une admiration plus familiale que littéraire, a craint peut-être que cette auréole de chasteté ne nuisît à la figure de Balzac et ne fît paraître un peu niais le rabelaisien auteur des Contes drolatiques.
Erreur manifeste; est-ce que la virginité de Newton, de Fontenelle, de William Pitt, pour ne citer que ceux-là, nuit en quoique ce soit à leur gloire scientifique, littéraire et politique?
A mon humble avis, la chasteté de Balzac est un