IG
des- attributs de sa gloire ; elle fait d'autant plus honneur à son caractère qu'elle dut être un effet de son énergique volonté, obtenu non sans luttes, par conséquent une vraie vertu, tandis que la plupart des autres grands hommes, célèbres par leur sagesse, n'ont fait que se conformer aux lois de leur nature physique.
Que si l'on prétend se faire un argument de sa profonde connaissance des sentiments, des idées, de l'esprit, des rêves, des sensations qui affectent plus particulièrement le sexe féminin, pour en induire que Balzac ne put acquérir cette science que par des intimités multiples et variées, il est facile de répondre que ce voyant si intensément perspicace a su, son œuvre est là pour le prouver, s'assimiler bien d'autres sciences sans autres études que la merveilleuse intuition de son génie investigateur.
Et puis n'est-il pas permis de croire, en cette matière délicate, que les hommes qui ont le plus pratiqué les femmes sont peut-être ceux qui les connaissent le moins ? Si bien des femmes du monde réel ont pu se plaire à penser qu'elles avaient servi de modèles au créateur de Pauline, d'Henriette, de Modeste Mignon, d'Eve Séchard, de Renée de Maucombe, d'Adeline Hulot, etc., etc., je ne comprends guère Balzac s'éprenant d'une ardente passion pour les incarnations de ces idéales figures, lui qui aurait plus volontiers cherché à idéaliser les Esther, les Fœdora, les Suzanne, les Sérizy, les Delphine Nucingen, les Marneffe, s'il ne les avait pas marquées du sceau indélébile du vice.
J'imagine encore moins le laborieux penseur qui
portait un monde, le monde du dix-neuvième siècle dans son cerveau, voltigeant de la brune à la blonde en des amourettes banales quoique discrètes, se livrant joyeusement à cet adorable gaspillage de temps, d'esprit et d'âme qu'on appelle la galanterie, lui le grand thésauriseur d'idées, si économe de son temps et de ses phrases qu'il mesurait parcimonieusement le nombre et les lignes de ses lettres aux personnes de sa famille et à ses amis les plus chers!
Cependant sa conversation ne se ressentait nullement de cette parcimonie. Causeur fin, spirituel, abondant en aperçus originaux, surtout quand il parlait des épisodes ou des personnages de son œuvre, il se laissait entraîner parfois par son propre charme jusqu'à oublier la limite du temps qu'il s'était accordé pour ses loisirs ou ses distractions. Il s'interrompait alors brusquement et s'écriait :
« Pardon, je vous quitte. Il y a déjà près d'une heure que je ne m'appartiens plus ! «
Amour ou galanterie, s'il avait été peu ou beaucoup la proie des griffes roses, ce n'est pas par heures qu'il aurait eu à sacrifier le temps pendant lequel il cessait de s'appartenir !
Il ne faut donc pas laisser s'accréditer cette opinion que ce grand homme, de qui l'œuvre et le génie furent plus austères et plus féconds en enseignements qu'ils ne furent frivoles et mondains, ait pu être, sa vie durant, un galantin coureur de ruelles.
Faire justice de telles allégations qui donneraient à penser que sa discrétion en amour fut chez lui une sorte d'hypocrisie de la vertu, c'est le devoir,
à l'heure où sa gloire resplendit de cette majesté pure qu'imprime aux grandes choses la patine du temps, — c'est le devoir de ceux qui, ayant été ses contemporains, ont vécu assez longtemps pour être déjà la postérité !