‹ BalzacChapitre 16 sur 31 · Le père Goriot. — Celui-ci n'a pas été retouché · texte numérisé non relu

Le père Goriot. — Celui-ci n'a pas été retouché

Admirable et complet de tout point quand il sortit de l'imagination qui l'a conçu, de l'esprit qui l'a façonné, admirable il reste pour la postérité!

C'est une merveilleuse création que celle de ce père enflammé de tendresse paternelle, ce Desgrieux de la paternité, ce roi Lear de la petite bourgeoisie parisienne, qui, à force d'écus gagnés à vendre du vermicelle, à réussi à marier l'une de ses filles au comte de Restaud, l'autre au millionnaire baron de Nucingen et finit, — après s'être ruiné pour satisfaire les fantaisies de ses deux anges, pourvoir à leur luxe, aux besoins de leurs amants. — par mourir dans la misère, abandonné, oublié d'elles !

Quelle école des pères ! Et quelle profondeur physiologique, quelle variété infinie dans ces tableaux

du Paris de la Restauration! Tous les mondes s'y croisent, s'y coudoient, s'y heurtent: maison Vauquer, salons du faubourg Saint-Germain, de la Chaussée d' Antin ■ montrent vivante avec ses vices, ses travers, ses ridicules, leur population d'étudiants, de petits bourgeois, de gentilshommes, de grandes dames, de financiers. La vérité de la vie est prise là sur le fait avec une justesse de coup d'oeil inouïe.

La vérité de la mort n'y est pas exprimée avec une moins grande intensité de sentiment ; l'agonie de Goriot est un magistral chef-d'œuvre.

Et toutes ces figures inoubliables qui circulent dans ce beau livre, et se retrouvent dans tant d'autres œuvres de Balzac et comptent parmi les premiers rôles de la Comédie humaine : Vautrin, Rastignac, Bianchon, de Marsay, Maxime de Trailles, le comte de Restaud, Nucingen, Franchessini, le marquis d'Ajuda-Pinto, madame de Restaud, Delphine de Nucingen, madame de Beauséant, la maman Vauquer, etc.

L'effet produit par ce roman, lors de sa première publication, fut immense. Presque tous les théâtres de Paris voulurent avoir des Père Goriot, qu'ils firent accommoder par leurs fournisseurs habituels.

27. Pierre Grassou. — Dans cette courte étude sur la peinture et les peintres, où il personnifiait en Grassou la médiocrité unie à la persévérance, Balzac fait preuve d'une grande sagacité d'observation. On sent qu'il a étudié avec sa finesse ordinaire les arts, les mœurs et les procédés des artistes.

Malheureusement il ne me parait pas s'être aussi

bien rendu compte des facultés de sentiment intuitif des masses en matière d'art. Dans son antipathie voulue et de parti pris contre la liberté et l'égalité, il prétend réserver exclusivement aux académies la mission de signaler le mérite des artistes et d'éclairer le goût du public; il se déclare pour les anciens salons n'exposant que deux cents tableaux de choix, contre les halls, où tout ce qui tient pinceau, crayon, ébauchoir, pointe ou burin, a la faculté de se produire. 11 semble craindre que le jugement des petits bourgeois, du vulgum pecus^ ne favorise que la médiocrité et proscrive l'originalité, le génie.

Mais, derrière le bourgeois, n'y a-t-il pas la foule, ce qu'on appelle le gros public, qui, sans s'y connaître par raisonnement, juge d'instinct, devine, sent le beau là où il est véritablement ?

Il l'a bien prouvé, à propos de la musique, — cet art qui semble par excellence réservé à la haute appréciation des élites sociales, — en faisant le succès des Concerts populaires où l'on n^exécutait que des chefs-d'œuvre symphoniques. C'était la multitude entassée aux troisièmes à soixante-quinze centimes qui donnait le signal des applaudissements aux plus beaux passage>.

Et cependant, avant l'heureuse initiative dePasdeloup, bien des essais avaient été tentés infructueusement pour organiser, avec d'excellents orchestres, des concerts symphoniques dignes de faire concurrence à ceux du Conservatoire et qui fussent accessibles à la bourgeoisie parisienne, mais on avait eu le tort de négliger d'y réserver des places à bon marché pour le gros public.

Qu'on se rappelle aussi la façon dont le public du parterre, des deuxièmes et des galeries accueillait, au Théâtre-Lyrique du boulevard du Temple, l'Obé* ron, de Weber, VOrphée de Gluck, les Noces de Figaro de Mozart elle Faust de M. Gounod.

Et quels transports d'admiration, en 1843, dans ce public d'ouvriers endimanchés, lorsque le Théâtre- Français lui jouait, en représentations gratuites, Cinna, Horace, Andromaque, Britannicus! Ce n'était pas seulement la grande virtuose Rachel que cette foule applaudissait, c'était aussi, c'était surtout le génie de Corneille et de Racine !

Je me souviens d'avoir assisté, au théâtre de la Porte Saint-Martin, à une représentation extraordinaire où Tartufe était joué par Ligier et les artistes de la Comédie-Française. Jamais, au grand jamais, je n'avais entendu et je n'ai entendu depuis, applaudir ce chef-d'œuvre avec un tel enthousiasme et avec une si grande sûreté de goût. Et ce n'étaient pas seulement des mains qu'applaudissaient les gens des petites places. Aux plus beaux endroits ils manifestaient leurs sensations de plaisir, leurs émotions par des murmures, par des exclamations fort significatifs !

En matière d'art il faut plus se défier des jugements tout faits des prétendus connaisseurs que du sentiment spontané des foules.

Du reste, les progrès du goût public accomplis depuis trente ans ont donné tort à Balzac sur cette thèse. Mais, malheureusement, l'admiration des foules ne suffit pas pour faire la fortune des théâtres et des artistes !

SON OEUA^RE 231

28. La Messe de l'athé'e. — C'est le triomphe du sentiment sur la conviction que nous montre celte petite étude dramatisée et ciselée avec cet art prodigieux qu'aucun écrivain n'a possédé à un plus haut degré que Balzac.

29. L'Interdiction. — Autre chef-d'œuvre, en cinquante ou soixante pages.

Ce sont deux vrais héros de la vie privée, deux hommes à la Plutarque que : Ce marquis d'Espard qui a voulu restituer aux descendants pauvres d'une famille de protestants réfugiés en Suisse par suite de la révocation de l'Edit de Nantes, les hiens confisqués par Louis XIV et dévolus aux Navarreins, ancêtres des d'Espard, et, pour ce faire, a séparé sa fortune de celle de sa femme, afin de supporter seul le poids de cette restitution, — ce qui a servi de prétexte à la marquise pour requérir du tribunal de la Seine l'interdiction de son mari comme prodigue, incapable d'administrer ses biens et de continuer à diriger l'éducation de ses deux fils ;

Et ce modèle des magistrats, le juge Jean-Jules Popinot, un de ces bourgeois sublimes que Balzac a semés dans la Comédie humaine, les Rabourdin, les David Séchard, les Chesnel. les Bénassis, etc., etc. C'est ce juge qui a été chargé d'instruire sur la requête et que son neveu Bianchon, sollicité par Rastignac, a conduit à une soirée de la marquise et a livré aux séductions de cette sirène du grand monde. Il n'a même pas voulu attendre l'heure du t]ié, et, aux questions qui lui ont été adressées, a répondu qu'il n'avait point d'opinion avant un examen complet. Il va donc trouver le marquis chez lui.

C'est merveille de voir ces deux hautes probités face à face. — L'interrogatoire est également superbe ! — Ce qui n'empêche le juge de se voir mandé par le président du tribunal, lequel, en lui reprochant d'être allé prendre une tasse de thé chez madame d'Espard et lui rappelant que « la femme de César ne doit pas être soupçonnée », l'invite à se récuser dans cette affaire et lui promet la croix de la Légion d'honneur « qui lui est due depuis si longtemps. ))

Lisez ces cinquante pages, magistrats intègres; car, je vous le dis, il y a là une véritable École des juges !

Lisez-les aussi, opulents gentilshommes qui possédez des fortunes patrimoniales acquises on ne sait comment; car il y a là aussi une véritable Ecole de la noblesse!

Lisez-les également, législateurs qui cherchez des réformes à faire daus le Code civil et dans le Code de procédure! car il y a là une École du législateur.

30. Le Contrat de mariage. — Voici encore un livre digne des méditations de nos apprentis législateurs; ils y trouveront plus d'un enseignement sur les imperfections de notre Code civil.

Ce livre était primitivement intitulé : La Fleur des pois, — d'une expression fort à la mode en 1820 et qui signifiait le nec plus ultra du dandysme, — parce que Paul de Manerville, qui en est le héros, pouvait, à juste titre, passer pour le prototype de l'élégance dans le monde bordelais.

Balzac a sans doute trouvé que la frivolité de ce

titre ne répondait pas à la gravité si instructive de cette étude qui touche aux questions les plus ardues de la vie sociale, et il l'a changé en faisant de son roman une des scènes capitales de la Comédie humaine.

L'œuvre, a dit à peu près l'auteur, est surtout destinée à retracer « la grande comédie qui précède toute vie conjugale. »

C'est en effet cette comédie que joue madame Évangélista, élégante veuve d'un commerçant espagnol, laquelle a en grande partie dévoré en plaisirs fastueux l'immense fortune laissée par lui, assistée de sa fille Natalie et du jeune et roué notaire Solonet, contre Paul qui n'a, lui, pour le défendre, que le bonhomme Mathias, ancien ami de sa famille, notaire de la vieille école.

« Le contrat, a dit à Paul sa respectable tante la baronne de Maulincour, est le plus saint des devoirs. »

C'est donc sur ce contrat que s'engage la lutte. Il s'agit, pour madame Évangélista, de conserver le plus possible des biens revenant à sa fille en ayant l'air de lui tout donner.

Le subtil Mathias a bientôt lu dans le jeu de ses adversaires et, voyant le danger que court son client, l'engage à renoncer à cette alliance. Mais la mère, prudente, s'est fait une arme de la beauté de sa fille.

— Faites votre fille bien belle, avait dit d'un air fin le notaire Solonet, bien désirable ; c'est ce que je regarde comme un Avoir dans les Propres d'une future ! La robe du contrat contient, selon moi, la moitié des donations.

Et Natalie, armée en coquetterie, avait au feu de quelques-uns de ses regards presque réduit le pauvre Paul à demander grâce.

Cependant le vieux notaire obstiné l'avait relevé, et, de biais en biais, avait fini par trouver une combinaison qui permettait, sans blesser la mère, de rendre une partie de la dot inaliénable au moyen de la constitution d'un majorât sur la tête des enfants à venir.

Mais au dernier moment le jeune notaire, de son côté, réussit par une clause nouvelle à annihiler l'engagement pris par madame Évangélista.

C'est dans ces conditions que le mariage a lieu» La mère qui, censée s'être dépouillée de tout, devait aller à Paris vivre avec ses enfants, se décide brusquement à se retirer aux environs de Bordeaux dans une terre qu'elle rachète et à abandonner sa fille à l'influence et à la tyrannie de son mari.

Cinq ans après, Paul, ruiné, revient à Bordeaux s'embarquer à bord de la Belle-Amélie, en partance pour Calcutta. Il a quitté sa femme sans la prévenir autrement que par une lettre, et il compte rétablir sa fortune en quelques années avec les cent cinquante mille francs que lui prête son ami de Marsay.

Au moment où le navire vient d'appareiller et vogue déjà en pleine mer, l'émigrant ouvre deux lettres qui viennent de lui être apportées par un exprès : l'une, qu'il lit la première, — de sa femme, — monument d'hypocrisie lâche et câline, l'autre d'Henry de Marsay , qui lui apprend que sa bellemère est l'auteur et l'instrument de sa ruine, que c'est elle qui lui a fait prêter de l'argent à usure pour satisfaire les coûteux caprices de sa fille, qu'elle

a favorisé les amours de celle-ci avec Félix de Yandenesse et leurs horribles trahisons.

Elle est superbe cette lettre du cruel sceptique, de ce Talleyrand de trente-cinq ans, non pas à cause des idées et des sentiments qu'elle exprime , des abominables principes qu'elle expose, des conseils qu'elle donne à ce jeune fou, dupe de son cœur, mais parce qu'elle est la fidèle expression d'un de ces caractères devenus trop communs dans ce siècle chez les parvenus de la fortune et du pouvoir, qui ont pour principe et pour mobile l'indépendance des lois morales.

Elle est tout à fait fin de siècle.

31. Gendres et Belles -mères. — D'après la place qu'occupe le titre de ce livre qui n'a jamais été écrit, il est aisé de deviner que Balzac se proposait d'en faire un pendant au Contrat de mariage.

32. Autre étude de femme. — C'est une simple conversation à laquelle prennent part de Marsay, devenu ministre, Emile Blondet, mademoiselle des Touches, Montriveau, Bianchon, etc.

C'est assez vous dire que ce dialogue semé d'anecdotes piquantes, dramatiques, sentimentales est étincelant d'esprit.

De Marsay y raconte son premier amour, sa première déception qui le rendit sceptique; sa première vengeance qui consista à faire de sa maîtresse une des duchesses les plus à la mode de Paris.

Là se termine le programme des Scènes de la vie

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