‹ BalzacChapitre 17 sur 31 · CENES DE LA VIE DE PROVINCE · texte numérisé non relu

CENES DE LA VIE DE PROVINCE

33. Le Lys dans la vallée. — Quand on relit aujourd'hui cet adorable roman, quand on relit surtout les pièces et documents relatifs à l'incroyable procès auquel il a donné lieu, on s'explique aisément que, de tous ses livres, ce fut celui que Balzac affectionnait le plus. N'est-ce pas celui dont la composition et l'exécution lui ont coûté le plus de travail, dont la publication lui a occasionné le plus de tracasseries, l'a mis en butte aux attaques les plus blessantes de la critique, aux iniquités les plus cruelles de la vie littéraire?

Néanmoins, et peut-être même en raison de ces attaques, de ces souffrances, ilpeisista toujours dans sa prédilection pour cette œuvre qu'il considérait comme un des plus beaux fleurons de sa couronne d'écrivain, — de même qu'une mère ressent le plus de tendresse pour l'enfant dont la naissance et l'éducation lui ont coûté le plus de larmes et d'inquiétudes.

N'est-ce pas, en effet, par excellence, le roman

de la jeunesse, du premier amour, idéal, chaste, épuré, humanisé en quelque sorte par ce mélange de sensualité inhérent à la nature physique de l'être humain et qui enivre le cœur sans le souiller ?

N'est-elle pas ravissante de grâce, de poésie, d'innocence, cette Henriette de Mortsauf, avec sa pénétrante intuition de femme, qu'elle prend pour de l'expérience, et qui lui dicte cette belle lettre où elle donne à son ami des conseils sur la conduite à tenir dans le monde, empreints d'une sagesse si merveilleuse qu'on se demande si le cœur suffit à deviner de tels préceptes, une telle science et où cette jeune femme a pris cette expérience?

Et cette amie si clairvoyante de Félix, de quels soins elle entoure son mari, ce gentilhomme maniaque! De quelle tendresse elle adore ses deux enfants, cette âme d'élite!

Puis, vient l'heure dramatique de la blessure au cœur. Le fougueux Félix, ne pouvant trouver chez le lys immaculé la satisfaction des désirs implacables de la vingtième année, va la demander à lady Arabelle, qui fait bientôt parade de cette conquête dans les environs de Clochegourde.

Lorsqu'Henriette sait tout, que d'esprit elle déploie pour dissimuler sous des épigrammes et des airs malicieux la souffrance dont elle mourra !

Et cette agonie, au milieu de laquelle se fait jour un murmure de regret à peine soupiré pour les joies d'amour dont elle s'est sevrée, cette suprême caresse donnée à Félix à l'heure où elle cesse déjà d'être une femme, cette mort si grandiose dans sa simplicité, n'est-ce pas une des pages les plus sublimes de notre littérature moderne ?

La moralité qui se dégage de ce récit navrant est d'une hauteur incomparable. Cet adultère, qui ne fut qu'un adultère d'âme, porte aussi son châtiment. Les deux enfants de cette femme repousseront les caresses et les consolations de celui qui leur avait pris une part du cœur de leur mère. Madedeleine, la jeune fille, qu'elle avait élevée pour lui, lui vouera une haine implacable !

Faut-il dire que ce livre est VEcole des mères ou VEcole des aimants?

34. Ursule Mirouet. — On sait avec quelle minutieuse finesse de détails Balzac décrit les mœurs des villes de province, grandes et petites, maisons, mobiliers, habitants.

Le tableau de la ville de Nemours, laquelle est le théâtre de cette scène, est un de ses mieux réussis. Il est aisé de deviner que l'auteur a, suivant sonhabitude, vécu quelque temps de la vie de cette cité avant d'y mettre ses personnages en mouvement. Il y en a même quelques-uns qui ont une telle intensité de vie réelle que je ne serais nullement étonné qu'il les eût trouvés, étudiés et pourtraits surplace.

Tel est l'herculéen maître de poste Minoret-Levrault, sorte de Macbeth de la vie bourgeoise.

L'histoire des remords de ce colosse, qui a dérobé, dans la succession de son oncle Topulent docteur Minoret, une inscription de trente-six mille francs de rente et brûlé le testament qui en léguait la propriété à Ursule, tient une grande place dans ce livre et en constitue la partie morale et tragique, tandis que la partie romanesque et poétique est consacrée

-, c ■ • ^ T^ . ^uinsufûaux loiies amours de Savmien de Portenu ^ ,

la ravissante Ursule.

Les figures de Goupil, l'odieux clerc de nu. bossu en dedans, qui semble être le mauvais génie d'Ursule, comme Butscha est le bon génie de Modeste-Mignon, — de Bougrand, des héritiers Minoret, du curé Chaperon, de madame de Portenduère, se détachent avec un relief remarquable du fond de cette histoire de succession, où le magnétisme, qui était une manie à la mode à l'époque où le livre fut écrit, joue un rôle peut-être un peu trop important.

35. Eugénie Grandet. — De même que Gobseck est l'usure, de même Grandet n'est pas seulement TAvare comme Harpagon^ il est l'Avarice elle-même, l'Avarice moderne.

Jamais, je crois, cette passion criminelle, ce vice terrible ne fut peint avec une vérité plus intense et n'inspira à un grand écrivain des développements d'action plus tragiques.

Le père Grandet est et restera le type d'avare le plus complètement hum.ain qui ait été créé par la fiction, de même que madame Grandet, la grande Nanon, Eugénie demeurent des modèles parfaits de la soumission qu'impose la tyrannie de la plus féroce, de la plus despotique des passions.

Il y a quelque chose de véritablement angélique dans Eugénie; et avec quelle saisissante réalité se meuvent toutes les intrigues de cupidité des coureurs de dot, des des Grassins, des Cruchot autour de cette suave figure I Quel charme, quelle naïveté dans le sentiment que lui inspire d'abord son

La moral est d'une ^^^^^^ énergie ensuite dans sa passion ne fut rr^^^* Quelles déceptions en découvrant les .unables combinaisons de ce père atroce, qu'elle adore, de qui elle est aimée autant qu'un tel homme peut aimer !

Je me demande, en présence de ces crimes intimes que sa funeste passion fait commettre au père Grandet, ce qu'il faut penser de la fameuse théorie de Balzac sur l'infaillible prestige de l'autorité paternelle, qu'il considère comme la base nécessaire de la Famille et de la Société?

Le succès de ce roman fut immense et plus universel encore que celui du Père Goriot. Le sujet fournit les scénarios de je ne sais combien de pièces de théâtre, la contrefaçon en répandit des milliers d'exemplaires à l'étranger.

Pendant plusieurs années il fut de mode d'opposer à chacun des nouveaux livres de Balzac cette virginale, cette chaste Eugénie Grandet, un livre qu'on pouvait laisser lire aux jeunes filles !

Ces oppositions faisaient le désespoir du grand écrivain qui se sentait prêt à réprouver lui-même cette étude d'élite.

« Je sais bien que c'est un chef-d'œuvre, disait-il, mais je ne veux pas qu'on s'en serve pour battre mes autres productions... qui sont des chefsd'œuvre aussi! »

Tant était grande la réputation de pureté de cet admirable livre, qu'un beau jour un journal à demi-religieux, fondé par l'abbé Migne, imagina de le publier en feuilletons, à peu près tout entier ; seulement, sous prétexte de critique, on se borna à résumer ingénieusement les quelques passages qui

parurent à la rédaction trop passionnés ou insuffisamment orthodoxes. Pieuse contrefaçon, tout bonnement !

36. Les Célibataires.— I. Pierrette. — Balzac professait, à l'égard des célibataires, une théorie assez logique mais qui pouvait passer, à cette époque^ pour originale.

Sans précisément les proscrire de sa Monarchie^ comme Platon proscrivait les poètes de sa République, lui, le célibataire endurci, qui ne se maria qu'à cinquante-un ans, il aurait voulu que les célibataires, élément improductif, stérile, par conséquent parasite, nuisible, de la Société, fussent soumis à une taxe considérable, destinée à alléger d'autant les charges qui pèsent sur les pères de famille. Je crois même que, lui, le défenseur du trône et de l'Autel, lui, le catholique si orthodoxe, mais, avant tout, animé du sentiment de la Vérité et de la Justice humaines, en serait venu bientôt à réprouver le célibat des prêtres !

Après nous avoir montré la vie à Besançon, à la Grenadière, à Bordeaux, à Sache, à Nemours, à Saumur, voici que, dans Pierrette, l'auteur de la Comédie humaine nous initie à l'existence des indigènes de Provins.

Le tableau de ces petites intrigues, de ces terribles passions est composé et peint avec une vérité troublante : Là, ce n'est pas seulement la peinture des mœurs, des travers, des ridicules, des convoitises, des compétitions des divers groupes sociaux dont se compose la population de la petite ville que Balzac s'attache à faire; il étudie aussi l'influence

communicative qu'exerce chaque cercle sur ceux qui en font partie, et l'action des milieux, les modifications qu'elle produit sur les caractères.

— Il y a peu de personnages estimables dans ce drame si simple, à peine le naïf Brigaut, la vieille mère Lorrain, M. Auffray, le docteur Martener, et on ne nous montre que leurs silhouettes.

Mais quels monstres que ces Rogron, qui sont peints en pied!

Mais aussi, d'autre part, quelles pages de pur et naïf sentiment dans l'étude si amoureusement caressée de Pierrette, cette Virginie bretonne, victime des infâmes manœuvres d'une famille cupide, armée des instruments terribles de la Légalité.

« Convenons, dit l'auteur, en concluant, que la Légalité serait, pour les friponneries sociales, une belle chose si Dieu n'existait pas! »

Il aurait pu dire aussi : la Conscience, si le sens moral n'était pas oblitéré chez les gens qui connaissent l'art de jouer habilement de la Légalité.

Remarquons que Balzac, à l'époque où il écrivait cette étude (novembre 1839), venait de faire une campagne remarquable contre la Légalité, à propos de l'affaire Peytel.

37. — II. Le curé de Tours. — Si Balzac a créé, grâce à l'intensité de son esprit d'observation et à la puissance de son génie, des types de prêtres excellents, tels que l'abbé Loraux, le curé Bonnet, Tabbé Birotteau et tant d'autres, il en a aussi peint d'exécrables, parce qu'il s'est attaché à étudier l'esprit-pretre encore plus profondément que les individualités sacerdotales, et qu'alors la passion de

la Vérité l'a emporté cliez lui sur ses tendances cléricophiles de parti pris.

L'abbé Troubert, ce vicaire général de l'archevêcbé de Tours, destiné à l'épiscopat, est absolument un monstre.

C'est dans le monde dévot et ecclésiastique de Tours que nous introduit cette belle étude, pour nous faire assister à la lutte engagée entre l'abbé Troubert, aidé de la vieille mademoiselle Gamard et le bon abbé Birotteau, soutenu par la baronne de Listomère.

Il y a là une conversation entre la baronne et le terrible Troubert, où le fond de la pensée est traduit cà côté des paroles exprimées, quiest uncliefd'œuvre de jésuitisme pris sur le fait.

Voici en quels termes, dignes d'être médités, Balzac explique cet atroce abbé Troubert, intelligence supérieure tournée au mal.

(( Nul doute que Troubert n'eût été en d'autres temps Hildebrand ou Alexandre VI. Aujourd'hui rÉglise n'est plus une puissance politique, et n'absorbe plus les forces des gens solitaires. Le célibat offre donc alors ce vice capital que, faisant converger les qualités de l'homme sur une seule passion, Tégoïsme, il rend les célibataires nuisibles ou inutiles. »

38. — III. Un Ménage de garçon en province (la Rabouilleuse). — Originairement, cette magnifique étude était intitulée : Les Deux frères, et c'est véritablement le titre le plus logique de cette dramatique histoire des deux existences parallèles du

grand peintre Joseph Bridau et de son frère, l'ancien sabreur sacripant Philippe Bridau.

C'est du choc, du contraste de ces deux existences que se dégagent les moralités humaines et sociales qui pénètrent le cœur et la pensée du lecteur.

Cette œuvre est assurément une des plus profondément creusées et des plus parfaites de Balzac.

Il y a tout un drame dans l'opposition des deux caractères de Joseph, — le grand artiste austère, exclusivement voué au culte de son art et à sa tendresse filiale, — et de Philippe, le vicieux soudard du premier empire, qui se partage entre le jeu et la débauche et ne vit que de vols, d'escroqueries aux dépens de sa mère, de son frère et de toutes les dupes qu'il trouve à exploiter.

Quelle finesse de nuances dans la composition des deux types de jeunes débris de l'héroïque empire qui n'ont pu hériter que des vices, sans rien recueillir des vertus de l'ancienne famille militaire : Philippe, l'idéal de la coquinerie, de la malfaisance et du vice, — et Maxence Gilet, l'amant de Flore Ikazier, qui n'est qu'un drôle, gangrené seulement à la surface I

Dans cette peinture si achevée de Philippe, Balzac semble avoir eu une intuition des destinées que pouvait faire atteindre à ces misérables le simple mais grandiose prestige du souvenir de l'épopée impériale. On dirait que la magique faculté de double vue de son génie lui a fait deviner certains héros du second empire.

Que nous en avons vu de ces brillants sabreurs qui n'avaient même pas eu l'honneur de porter les ordres de l'empereur à Montereau, pourris de vices,

SON DEUVRE 245

élevés de bassesse en bassesse, de crime en crime au faîte des honneurs, chamarrés de croix et de dignités, bouffis de vanité, gorgés d'argent, d'influence et de pouvoir :

Car Balzac ne s"est pas borné à peindre le monde de son temps; il semble, dans plusieurs scènes de sa Comédie si éternellement humaine, avoir entrevu les mystères de la Société ultérieure.

Les tableaux de la vie provinciale de la ville d"Issoudun sont, s'il est possible, d'une vérité encore plus intense que ceux des autres villes de province dans lesquelles Balzac a placé le théâtre de ses scènes. On sait qu'il excelle en ce genre de peintures : il trouve pour varier ses effets des ressources inépuisables. Dans tous ses tableaux de cet ordre, on voit, on sent la vie de province grouiller, agir, intriguer, se morfondre de vanité impuissante et d'envie; partout on reconnaît dans l'ordonnance de la composition le génie puissant du maître, dans l'exécution sa touche magistrale; ils sont bien tous de Balzac, mais il n'y en a pas deux qui se ressemblent: chacun a son caractère propre.

La peinture, l'expression des sentiments et des passions est à la hauteur de l'étude des mœurs :

La mort de la Descoings, — l'amour si profond et si bêtement absolu de Jean-Jacques Rouget pour Flore Brazier; — la mort d'Agathe reconnaissant, au moment de Tagonie, la tendresse sublime du bon fils Joseph, page admirable de tout point 1 comparée à la fin terrible de Flore, devenue duchesse, — tout cela c'est le beau vrai, c'est la plus parfaite expression de l'art littéraire inspiré et guidé par le génie. Ah! les caractères de tous ces personnages ne se

démentent point pour amener des situations, justifier des surprises ou des dénouements, comme le souhaitent parfois les lecteurs qui aiment « les histoires qui finissent hien » ; non, ils demeurent fidèles à eux-mêmes , logiques et conséquents jusqu'au hout... comme la vie humaine. C'est la vie! c'est la vie I

39. Les parisiens en province. — L'Illustre Gaudissart. — Cette élude, qui porte le cachet de l'époque où elle fut écrite (1832), encadre dans une simple anecdote une peinture vive, gaie et spirituelle d'un type à peu près disparu aujourd'hui : le Commis-Voyageur, en raison de la rapidité des communications créées par les chemins de fer, les télégraphes et les téléphones, du développement considérable de la publicité par la presse périodique et les prospectus.

Ce qu'on appelle maintenant le voyageur de commerce actuel n'a presque point d'analogie avec le commis-voyageur typique d'il y a cinquante ans.

40. Les Gens ridés. — On peut se demander à quel ordre d'idées répondait le titre de cette étude que Balzac n'a point écrite et dont il ne dit pas un mot dans sa correspondance.

41. La Muse du département. — On sait que chacune des études qui composent la Comédie humaine porte en tête une dédicace. La plupart de ces dédicaces sont de simples hommages d'affectueux ou de respectueux souvenir à des amis ou à de notables personnages, sans aucune signification littéraire. Ici la dédicace a une autre portée. En dédiant la

Muse du département à M. le comte Ferdinand de Gramont, le poète distingué qui, je crois, existe encore, Balzac lui fait honneur d'avoir été le d'Hozierdes nobles familles qui jouent des rôles plus ou moins importants dans les scènes de son œuvre immortelle, c'est-à-dire d'avoir composé leurs blasons et leurs devises , créé ainsi I'Armorial des études

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