DE MOEURS
J'ai quelque lieu de penser que, si cette dédicace à cet ami dévoué se trouve ici plutôt qu'en tête des ouvrages où l'aristocratie occupe une place plus considérable, c'est que Balzac a voulu, en même temps, reconnaître, sans le déclarer nettement, que son ami a pris une légère part de collaboration à l'exécution de ce livre curieux en écrivant la plus grande partie des pièces de vers qui y figurent.
On sait toutefois qu'il y en a une de madame de Girardin et une de Théophile Gautier.
Malgré son essai de tragédie en vers de Cromxçell^ malgré les deux fragments versifiés reproduits dans ses Œuvres complètes, Balzac affirmait n'avoir jamais pu assouplir sa plume à écrire de ces phrases en lignes inégales, terminées chacune par une assonance. Il avait peut-être sur la versification les mêmes idées que Stendhal, lequel disait qu'un rimeur lui faisait l'effet d'un homme qui, ayant l'usage de ses deux jambes, s'astreindrait à marcher à cloche-pied.
Ce qui n'empêchait pas l'un et l'autre d'admirer sincèrement les grands poètes et d'être eux-mêmes des poètes, dans le sens littéral du radical rAr^-zr^d^ Tioir^u.'x, qui signifie créateur, création. Car ils ont créé des œuvres pleines de poésie.
Seulement, de même que Chateaubriand et Bernardin de Saint-Pierre, deux autres poètes de ce siècle, ils les ont écrits en prose.
C'est encore une comédie ou plutôt un drame de l'adultère que la charmante histoire des amours de madame de la Baudraye et d'Etienne Lousteau. Elle est superbe de passion vraie, cette femme qui, après avoir été pendant dix ans la reine de la haute société de Sancerre, — et quelle société que celle de Sancerre ! — courtisée par quatre ou cinq sommités du pays, mariée à une sorte d'avorton impuissant ; — après avoir hésité à choisir un amant parmi ces pré" tendants, se laisse un jour éblouir parles paillettes d'esprit d'un feuilletoniste parisien qui a su à propos la compromettre en chiffonnant, dans une partie de campagne, sa robe d'organdi.
Elle a pris cette galanterie au sérieux, et, affolée, elle est venue retrouver Lousteau à Paris, s'afficher publiquement comme sa maîtresse et habiter avec lui.
De quelle tendresse patiente, de quel dévouement elle fait preuve cette femme héroïque qui supporte toutes les infidélités, toutes les vilenies, toutes les lâchetés d'àme de cet être séduisant à la, surface^ mais absolument dépourvu de cœur, d'énergie, de caractère et de valeur réelle ! Elle aime en véritable Desgrieux femelle!
C'est alors qu'elle peut vérifier la justesse d'un mot prononcé un soir dans son salon, par son mari à propos de vengeances conjugales.
(( — Bah! dit le petit La Baudraye, le duc de Bracciano que sa femme amis en cage, et à qui elle se fait voir tous les soirs dans les bras de son
amant, va la tuer... Vous appelez cela une vengeance?... Nos tribunaux et la société sont bien plus cruels. ..
— En quoi ? fit Lousteau.
— Mais on laisse vivre la femme avec une maigre pension, le monde lui tourne alors le dos; elle n'a plus ni toilette, ni considération, deux choses qui selon moi sont toute la femme, dit le petit vieillard.
— Mais elle a le bonheur, répondit fastueusement madame de la Baudraye.
— Non, répliqua l'avorton en allumant son bougeoir pour aller se coucher, car elle a un amant... »
Là est, en effet, la moralité frappante qui se dégage de ce livre, le châtiment de l'adultère par l'adultère même ! Il arrive souvent que c'est l'amant' en personne qui se charge d'être le vengeur du mari.
Enfin, poussée à bout par la vie misérable que lui fait la paresse de son amant qui en est venu à faire écrire ses feuilletons par elle, elle se résigne à le quitter pour aller tenir l'hôtel acheté à Paris par son mari, devenu comte et pair de France. Mais bientôt elle voit son amant venir à elle, la main tendue, lui demandant presque l'aumône. Elle a pitié de cet avilissement et se jette encore dans ses bras.
En concluant, Balzac parle des conseils que donna le curé de la paroisse à la mère de Dinah de la Baudraye pour tâcher de corriger et de convertir sa fille par les pratiques austères de la religion. Il dit bien que le lendemain l'hôtel était fermé et que Dinah partie avec sa mère et ses enfants pour Je Sancerrois, y fut charmante pour le comte...
Mais, dans son respect pour la logique des caractères et des passions, le grand physiologiste n'ose pas affirmer que cette femme si profondément éprise ne revit plus jamais Etienne Lousteau ni en réalité ni dans ses rêves de Muse.
42. Une actrice en voyage. — Le titre de cette étude, qui n'a pas été écrite, promettait un piquant tableau des convoitises provinciales qui 'évoluent autour des actrices parisiennes pendant leurs tournées départementales.
43. La femme supérieure. — C'est vraisemblablement par erreur que Balzac a donné ce numéro d'ordre à ce sous-titre de l'étude intitulée Les employés, laquelle se trouvera à sa place naturelle dans les Scènes de la vie parisienne (n° 55).
44. Les Rivalités. — L'Original. — Encore une étude qui n'a pas été écrite.