Les héritiers Boirouge. — Il en est de même de celle-ci
S'agissait-il de cette fameuse scène de l'inventaire après décès, dont il parle dans sa Correspondance, et qui devait faire pendant au Contrat de mariage?
46. La Vieille fille. — C'est Alençon qui sert de théâtre à la lutte ouverte entre les convoitises allumées par la perspective de l'opulente dot de mademoiselle Cormon, vieille fille de quarante-deux ans, admirablement douée, organisée, titrée, aurait
dit Charles Fouvier, pour le mariage et pour la maternité.
Malgré sa fortune s'élevant à dix-huit mille francs de rente, ■ — ce qui n'était pas peu de chose à Alençon en 1816, — elle est arrivée à cet âge critique où tout espoir de maternité va être perdu pour elle, sans trouver un parti convenable ; — car elle a vécu la plus belle partie de sa jeunesse pendant la période de guerres incessantes où l'étoffe dont on fait des maris valides était excessivement rare.
Trois prétendants sont en ligne : un tout jeune homme qui aime en silence et si secrètement qu'il n'osera jamais se déclarer, —un ancien fournisseur, le robuste et audacieux Du Bousquier, ruiné d'argent et de virilité par ses déportements de jeunesse ; — enfin le vieux, mais pimpant chevalier de Valois, noble pique-assiette, vivant de ses gains au whist, de ses dîners en ville, et trouvant moyen de réaliser des économies pour faire de petits cadeaux aux jeunes grisettes qu'il se plaît à chiffonner.
Quoique dévote d'une dévotion bête, elle est assez touchante, cette forte Normande qui n'aime personne et ne désire l'hymen que comme promesse et moyen de la maternité.
Aussi, lorsqu'elle apprend par la mère de l'amoureux timide, présidente d'une œuvre charitable fondée en faveur des filles-mères, que la jeune et belle blanchisseuse Suzanne vient de quitter Alençon pour aller à Paris cacher sa honte de l'état où l'a mise le galant du Bousquier, cette révélation destinée à diminuer les chances de l'ex-munitionnaire produit sur elle l'effet opposé et la décide à jeter des regards bienveillants sur ce mauvais sujet
un peu mûr ; sans qu'elle s'en rende bien compte, le méfait qui lui est imputé lui semble un gage de l'accomplissement de ses vœux secrets et elle devient la femme de Du Bousquier, à la grande déconvenue du chevalier et au grand désespoir du pauvre Athanase.
Hélas ! le malheur de la chaste Suzanne n'a été qu'un faux malheur, inventé par elle pour se faire payer par le traitant son voyage à Paris, où elle deviendra une des courtisanes les plus distinguées du monde galant, sous lé nom de madame du Val Noble.
La pauvre Gormon en sera pour ses espérances trompées. Et elle en souffre toujours; car à l'âge de soixante ans, époque à laquelle les femmes se permettent de faire des aveux, elle a dit à madame de Coudrai qu'elle ne supportait pas l'idée de mourir fille.
47. Les provinciaux a Paris. — Le Cabinet des antiques. — Balzac n'a pas voulu déterminer le nom de la ville où vivaient le marquis d'Esgrignon, sa fille Armande, où fuL élevé le jeune Victurnien et où le cabinet des antiques recevait les nobles débris de l'ancien régime pendant les premières années de la Restauration. Toutefois le nom des rues et la présence du chevalier de Valois laissent aisément deviner qu'il s'agit d'Alençon.
Du reste un certain nombre de villes de province ont dû posséder de pareils cabinets. J'ai entendu en J848 dans un salon légitimiste de Paris, des propos qui ne ressemblaient pas mal à ceux que Balzac, prête au marquis et au chevalier.
Que l'éducation donnée à Victurnien d'Esgrignon par les gentilshommes qui peuplaient ce cabinet et surtout par sa famille aient fait de lui un roué du dix-huitième siècle égaré dans celui-ci, là n'est pas pour moi le grand intérêt de cette étude ; j'y trouve seulement l'explication d'un fait qui m'a toujours paru phénoménal : la longue survivance d'idées et de mœurs d'autrefois aux époques où elles avaient leur raison d'être ; on en voit encore d'assez fréquents exemples dans le temps présent; quelques philosophes attribuent ces singularités à des effets d'atavisme, qui feraient retrouver chez un descendant des pensées, comme on retrouve des traits physiques d'un ancêtre. Je crois qu'ils se trompent, que c'est seulement aux résultats de certaines éducations traditionnelles que doit être attribuée cette survivance des idées. Le développement, la généralisation de l'enseignement public, de l'éducation par l'Etat, ne peut manquer de rendre ce phénomène de plus en plus rare.
Ce qui domine toute cette étude si curieusement fouillée c'est la création d'un personnage composé avec un soin particulier, l'ancien notaire Chesnel, qui consacre sa fortune, consume sa vie au service des d'Esgrignon, lutte avec un courage héroïque pour conjurer les manœuvres d'un certain Ducroisier, leur ennemi juré, qui favorise les déportements du jeune comte dans le but d'achever sa ruine et de perdre d'honneur la maison d'Esgrignon.
L'expédition que fait à Paris ce vieillard, vrai Caleb du notariat, près de la duchesse de Maufrigneuse pour lui demander les moyens de sauver de la honte le jeune fou qui l'aime et a commis un faux
pour satisfaire ses caprices, ses démarches douloureuses auprès des juges, dans lesquelles il fait intervenir la duchesse sous des vêtements masculins, sont des actes sublimes qui révèlent chez ce bourgeois un cœur d'élite.
Epuisé par les excès d'activité déployés à propos de cette affaire, il meurt heureux d'achever son œuvre, de voir le vieux marquis à son chevet et de se faire enterrer dans la chapelle du château, le corps en travers.
Mais il ne l'avait pas complètement achevée, cette œuvre, car, mal vu en cour à cause du retentissement de cette affaire, Victurnien n'ayant pu obtenir de grande charge, ni faire un beau mariage, se voit contraint, quelque temps après la Révolution de Juillet, d'épouser la nièce de du Oroisier qui lui apporte trois millions de dot et le laisse libre d'en manger les revenus à Paris en menant une joyeuse vie de garçon.
C'est ainsi qu'il continua les mœurs traditionnelles du dix-huitième siècle.
Ils sont parfois bien touchants, ces champions du passé, laudatores temporis acti, que Balzac nous peint d'un pinceau si fin, souvent si complaisant, touchants et grotesques à la fois, ces amants de la France d'autrefois, la Dulcinée du Toboso irretrouvable de ces modernes Don Quichottes! Touchants et grotesques comme le héros de Cervantes!