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La dernière incarnation de Vautrin

Ici je suis bien obligé d'intervertir l'ordre assigné par Balzac à chacune de ses études et de placer immédiatement après Illusions perdues, qui fait partie des Scènes de la vie de Province, Splendeurs et misères des courtisanes, qui appartient aux Scènes delà vie parisienne. Les sept parties dont se compose ce grand drame de la vie littéraire, de la vie galante et de la vie industrielle ont ensemble une telle connexité qu'il est à peu près impossible de les séparer. L'ensemble forme une œuvre complète.

Ce livre, le deuxième épisode au moins, fut l'objet des plus violentes attaques de la part de la critique. On signala le tableau des mœurs du journalisme parisien comme un acte de vengeance de l'auteur contre les confrères qui avaient pris le parti de son adversaire dans le procès delà Revue de Paris.

Je crois que le génie et le caractère de Balzac étaient au-dessus d'une mesquine passion et que, dans la conception et l'exécution de cette série d'études, il a été inspiré par l'amour de la vérité bien plutôt que par de petites considérations de repré-

sailles. Toutefois il n'est pas hors de propos de constater que, dans sa dédicace à Victor Hugo, placée en tête de ce beau livre, on sent un léger souffle de colère.

« ... Vous avez, lui dit-il, comme Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux embusqués derrière les colonnes ou tapis dans les souterrains du Journal. Aussi désiré-je que votre nom victorieux aide à la victoire de celte œuvre que je vous dédie, et qui, selon certaines personnes, serait un acte de courage autant qu'une histoire pleine de vérité. Les journalistes n'eussentils donc pas appartenu, comme les marquis, les financiers, les médecins et les procureurs, à Molière et à son théâtre? Pourquoi donc la Comédie humaine, qui castigat ridendo mores^ excepterait-elle une puissance, quand la Presse parisienne n'en excepte aucune»?

Mais qu'importe à la Postérité que de petits chercheurs d'une gloire facile aient tenté de se faire un nom en attaquant les plus grands de leurs contemporains, qu'ils aient été séduits par l'exemple des Zoïle, des Fréron, des Desfontaines et autres détracteurs, l'œuvre subsiste grande et monumentale.

Cette conception, qui embrasse une. période de gestation, de composition et d'exécution de douze années, de 1835 à 1847, constitue, dans l'ensemble de ses sept épisodes, formant chacun une action dramatique distincte, un poème grandiose, d'une puissance d'invention et d'une ingéniosité, d'une variété d'éléments et de combinaisons incomparables ; c'est le poème des génies incomplets, stérilisés par la paresse, la débauche et l'adversité.

Quels deux poètes que ce Lucien si généreusement doué par la nature, beauté, facilité, esprit, presque génie, qui rêve, fait des vers et compose des œuvres écrites dans l'espoir d'en faire des moyens de fortune et des titres de gloire, et ce David Séchard, qui rêve aussi, mais travaille à réaliser son rêve par la découverte d'un moyen de transformation et d'amélioration d'une industrie importante.

Quel contraste saisissant entre les jouissances mondaines, physiques et décevantes de Lucien et les jouissances pures et morales de David dans son ménage !

Quelles différences aussi entre leurs attitudes et leurs courages dans la lutte, entre leurs souffrances !

Et quelle belle moralité se dégage de cette double et frappante antithèse !

Lucien, après avoir brillé comme un météore, avoir vu tout lui sourire, avoir trouvé le succès, l'amour et les femmes trop faciles, s'être enivré de lui-même, tombe dans la dépravation et de chute en chute en arrive à la résolution du suicide, faute de la force de caractère, de la virilité de conscience indispensables à l'homme qui veut posséder son âme, — tandis que David, soutenu par l'élévation de ses sentiments, par l'amour et le dévouement de sa femme, par la conscience de ses devoirs de père de famille, abdique jusqu'à la gloire et aux profits de son invention qui enrichira d'autres que lui, pour se retirer dans le calme bonheur de la vie de famille?

Lucien serait mort dans les flots de la Charente s'il n'avait pas rencontré au moment où il allait se

noyer un aimable prêtre, i'abbé Carlos Herrera qui, croyant trouver en lui un sujet précieux, capable d'arriver avec son -aide aux plus hautes destinées, a aisément dissipé ses idées noires et, en lui démontrant qu'Userait toujours temps de se tuer s'il ne réussissait pas dans une seconde tentative pour la conquête de la fortune et de la puissance, il le décide à venir à Paris.

Ce faux abbé c'est Vautrin, dit Trompe-la-Mort, le forçat évadé qui a déjà commencé, à la maison Vauquer, du Père Goriot, la fortune de cet Eugène de RastignaCjUn autre Angoumoisien, destiné à monter si haut.

Mais, comme il a promptement découvert la faiblesse de caractère de son nouveau protégé, Vautrin veut faire de lui sa chose, afin de pouvoir le manier à volonté. Disposant de capitaux considérables qui appartiennent à l'association des forçats, mais dont il aie maniement pour les faire valoir et les féconder, Carlos Herrera, qui prétend pousser Lucien dans le monde politique, commence par lui fournir les moyens de renouer des relations avec ses anciens confrères de la presse parisienne, de reparaître dans les salons aristocratiques en remplaçant le nom bourgeois de Chardon, qu'il tient de son père, par le nom plus noble de Rubempré, qu'il a le droit de porter du chef de sa mère ; enfin il lui donne pour maîtresse une fille d'une beauté, d'une grâce irrésistibles, qu'on a surnommée la Torpille, à cause du pouvoir de fascination engourdissante qu'elle exerce sur tous ceux qui l'approchent.

Le faux prêtre a catéchisé la pauvre fille qui, tirée du milieu pervers où elle vivait, s'éprend

d'une passion violente pour le charmant poète.

Le tableau de leurs amours, enveloppées du mystère exigé par l'abbé pour permettre à Lucien de faire figure dans le grand monde, est peint de main de maître.

En même temps, l'apprenti homme d'Etat mène la haute vie aristocratique, se fait aimer à la fois de la duchesse de Sérizy et de mademoiselle Clotilde de Grandlieu, que Carlos Herrera espère lui faire épouser.

Pour atteindre ce but, il faut que Lucien puisse justifier d'une grande fortune et soit autorisé à porter le nom de sa mère et son titre nobiliaire. Ce mariage lui ouvrira la carrière des honneurs et du pouvoir.

Tant qu'il ne s'est agi que d'assurer le bien-être, l'élégance, le luxe même de son protégé, l'abbé y a pourvu, tant au moyen de sa caisse que par les sacrifices faits par le baron de Xucingen dans l'espoir d'obtenir les faveurs d'Esther, qu'il désire avec une ardeur sénile. Mais ici c'est par millions qu'il faut compter.

Le terrible meneur de cette forte intrigue a sous la main tout un monde de serviteurs dévoués, le robuste cocher Paccard, l'adroite femme de chambre Europe, la terrible cuisinière Asie, la tortueuse marchande à la toilette madame Nourrisson, prêts à commettre tous les crimes sur un ordre de lui. Il sait le secret de la naissance d'Esther, fille de la -Belle Hollandaise et du richissime père Gobseck; il sait qu'elle est héritière de la fortune du vieil usurier, laquelle s'élève à plusieurs millions. Il faut donc qu'Esther meure, mais il faudrait aussi qu'avant de mourir elle fît son testament en faveur

de Lucien. Elle n'a pas eu le temps d'apprendre le secret de sa fortune, que déjà elle s'est engagée envers Nucingen et s'est tuée de désespoir avant de consommer cet horrible sacrifice.

Carlos Herrera fera donc lui-même le testament en falsifiant l'écriture d'Esther. Que lui importe un faux de plus dans sa vie en présence de l'immense résultat et de l'accomplissement de l'œuvre si laborieusement préparée !

Mais le vieux baron, furieux de voir la proie qu'il a payée si cher lui échapper par la mort, fait prévenir le parquet qu'une jeune femme a été empoisonnée. Les plus fins limiers de la police sont mis sur pied pour arrêter le faux abbé. Il se réfugie sur un toit où le célèbre Corentin va le saisir lui-même, lorsque Jacques-Collin-Carlos, retrouvant toute sa vigueur de jeunesse, lance le policier, son ennemi juré, le seul qui soit capable de le démasquer, du haut du toit sur le pavé, sans toutefois réussir à s'échapper.

Presque en même temps Lucien était ari'êté par la gendarmerie, en promenade aux environs de Gray, avec la jeune duchesse de Lenoncourt-Chaulieu et CloLilde de Grandlieu, au moment où celle-ci venait de lui dire, à la fin d'une longue conversation : « Je ne me marierai jamais qu'avec vous! »

Tous deux, Lucien et l'abbé, sont enfermés à la conciergerie et au secret.

L'auteur initie le lecteur à tous les détails des interrogatoires qu'ils subissent et prouve qu'il ne possède pas moins complètement le code d'instruction criminelle que le code de procédure civile. L'énergique forçat déploie, dans la comédie qu'il

joue avec les magistrats, une habileté prodigieuse, dont ceux-ci finiraient par être dupes si le faible Lucien ne se laissait pas prendre aux pièges que lui tendle jugeCamusotet ne livrait pas le secret de l'identité de Jacques Collin.

Cependant la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy, averties par Asie, que Jacques Collin a trouvé moyen de leur dépêcher, viennent d'accourir au Palais, bientôt suivies de M. de Sérizy et de M. le comte Octave de Bauvan, ces deux maris si curieusement originaux, qui aiment leurs femmes quand même; ils ont su intéresser le procureur général, M. de Granville, au sort de Lucien qu'on veut sauver comme plus malheureux que coupable. La comtesse a même pénétré dans le cabinet du juge d'instruction et a livré aux flammes les procès-verbaux du fatal interrogatoire en se brûlant outrageusement les mains. Il n'y a plus qu'une ordonnance à signer et le jeune captif va être libre.

Des cris se font entendre. Le voisin de cellule de Lucien appelle au secours. L'infortuné fils adoptif de Carlos Herrera, au désespoir des aveux qu'il vient de faire, effrayé de la perspective d'une confrontation avec l'abbé, n'a pris que le temps d'écrire son testament, une lettre à l'abbé et une rétractation de ses réponses. Puis, avec une force de volonté héroïque, il s'est pendu au moyen de sa cravate!

On emporte madame de Sérizy mourante. La destruction des pièces permet de sauver l'honneur du nom de Lucien et d'exécuter ses dernières volontés. Un autre drame succède à celui-là. Jacques Collin est resté prisonnier, mais rien ne prouve sa culpabilité. On voudrait avoir la preuve de son identité

de forçat, car il persiste à se dire prêtre espagnol. Vainement on lui tend des pièges; plus adroit que tous les policiers chargés de l'observer, il joue sous jambe même le fameux Bibi-Lupin.

Enfin , lassé de sa lutte contre la Société, et, comme il sait que la Justice a encore à cœurla possession des lettres passionnées que mademoiselle de Grandlieu a écrites à Lucien, il offre de livrer ces lettres qu'il a mises en lieu sûr, à la condition qu'on lui accordera certaines grâces et qu'on le placera au service de cette même police judiciaire contre laquelle il a toujours été en guerre.

C'est ainsi qu'il devient, selon son expression, « pourvoyeur du bagne, au lieu d'en être locataire. »

Telle est la dernière incarnation de celui à qui Lucien de Rubempré écrivait au moment suprême :

« Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption ; adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus queXiménès, plus que Richelieu , vous avez tenu vos promesses ; je me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les enchantements d'un rêve... Ne me regrettez pas : mon mépris pour vous était égal à mon admiration. »

Ce drame complexe où s'agitent tant de passions, où se jouent tant de comédies, où alternent et se mêlent les mœurs provinciales et les mœurs parisiennes, forme une sorte de trait d'union entre les scènes de la vie de province et les scènes de la vie parisienne.

Entre le tableau des salons d'Angoulême et les luttes de l'inventeur laborieux, soutenu par les sentiments de la famille contre les calculs de l'intérêt égoïste et de la cupidité financière, il nous montre

le poète de province transplanté à Paris et s'y débattant tonr à tour au milieu des attractions périlleuses du monde aristocratique, des séductions perfides du monde des théâtres, de la littérature et de la galanterie, subissant les premières atteintes de la corruption parisienne, et négligeant les excellents exemples qu'il a sous les yeux dans la vie de travail, de persévérance et de haute probité intellectuelle et morale de quelques-uns des membres du cénacle, les d'Arthez, les Michel Chrestien, les Joseph Bridau, les Bianchon.

Ces peintures de la vie littéraire, où apparaissent les figures caractéristiques de Raoul Nathan, de Lousteau, de Finot, de Félicien Vernou, de Claude Vignon, de mademoiselle des Touches, d'Emile Blondet, de du Bruel, de Bixiou et de tant d'autres, sont vraies de cette grande vérité de l'art que le génie sait imprimer à ses productions, elles sont vraies parce qu'elles sont humaines et logiques.

Cependant, il est juste de dire qu'elles ne sont peut-être pas d'une exactitude scrupuleuse en tant que mœurs des premières années de la Restauration .

Observées par l'auteur après la Révolution de juillet, au milieu de l'agitation des idées, du bouillonnement des cerveaux, du mouvement des ambitions qui se produisit à cette époque, observées avec ce miroir grossissant que Balzac avait dans la tête, avec cette lucidité d'intuition de voyant, il semble qu'il ait deviné, particulièrement en ce qui concerne le journalisme, les mœurs d'une époque plus avancée que celle où il vivait.

Du temps de la Restauration, la presse satirique

existait à peine, et, quand on relit des articles du Figaro de Victor Bohain, lequel a si efficacement contribué, a-t-on dit, à préparer les fameuses journées, on est stupéfait de trouver ses plaisanteries si inofï'ensives.

Sous le régime qui suivit, la publicité des journaux et surtout des feuilles satiriques fut encore fort restreinte. Puis, les journaux ne s'occupaient guère que de politique, de littérature, de théâtres et de beaux-arts. La critique littéraire, une appréciation raisonnée des livres nouveaux y tient une place considérable jusqu'à l'invasion du roman-feuilleton, qui date de 1839.

Il n'était pas encore question de reportage et de chroniques. Les grands journaux ne s'attaquaient qu'aux personnages volontairement publics en raison de leur situation, de leurs fonctions ou de leurs œuvres. Elle respectait à peu près la vie privée.

Les mœurs du second Empire ont considérablement modifié cet état de choses, qui s'est encore aggravé par l'imitation du journalisme à Vaméricaine.

La Chronique, qui n'a fait son entrée assez timidement dans la presse parisienne que vers 1857, dans le Courrier de Paris, a pris bientôt des proportions énormes et est devenue insensiblement un des éléments principaux de tout journal. Elle a dévoré le Premier-Paris, et la Critique littéraire n'existe plus du tout; elle est remplacée par des réclames plus ou moins développées écrites par les auteurs ou par les éditeurs des livres annoncés. Ces chroniques sont souvent elles-mêmes composées d'anecdoctes sur la vie privée des uns et des autres, de

descriptions de bals, de fêtes, de toilettes, de menus de dîners, toutes choses moins intéressantes assurément pour les lecteurs que pour les personnes qui en sont l'objet et qui ont parfois sollicité, sinon payé l'insertion de ces programmes fastidieux et sont tout disposés à se fâcher si, par hasard, le reporter homme d'esprit juge à propos, pour donner quelque piquant à son article, de l'agrémenter d'un trait de son crû ressemblant plus ou moin à une indiscrétion.

Tel est le régime de presse que nous a légué le second Empire et que la plupart des journaux étrangers se sont empressés d'imiter. Est-ce un bien, est-ce un mal qu'il en soit ainsi? La presse n'y a-t-elle pas perdu de sa considération et de son crédit? Il ne m'appartient pas d'en juger. D'ailleurs, non est his locus. Mais il est permis de se demander ici ce que Balzac aurait pensé et dit s'il eût été témoin et victime de pareilles mœurs littéraires!

Ce qui domine les quatre derniers épisodes de cette vaste composition, c'est la grande et complexe figure de ce démon très réel, absolument dépourvu de surnaturel, de fantastique, échappé de cet enfer terrestre qu'on appelle le bagne, — de ce Jacques CoUin, tour à tour terrible Vautrin, onctueux Carlos Herrera qui ayant réussi, par l'amour, à ramener des derniers degrés de la prostitution Esther, cette fille perdue, aux sentiments élevés du bien et de l'honnêteté, prétend opérer une pareille transformation sur Lucien, au moyen de l'attrait de la richesse, de la gloire, des grandeurs, du pouvoir et entreprenant, pour ainsi dire, sur Dieu, former un être à lui, sa créature, faire enfin d'un garçon beau,

intelligent, spirituel, mais déjà piqué par le vice,— comme un fruit prédestiné à tomber avant sa maturité, — un homme fort, puissant et heureux!

Serait-ce donc que le retour de la Femme égarée vers les bons sentiments est plus facile à obtenir que celui de l'Homme engagé dans une mauvaise voie. Ou bien est-ce que l'Amour vrai a plus d'action sur la Femme, même souillée, que n'en a sur l'Homme le prestige de l'opulence, des honneurs et des satisfactions d'orgueil?

Ces sept épisodes comprenant la vie de Lucien, celle d'Esther et de Vautrin, veulent être lus à la suite l'un de l'autre, dans l'ordre que j'ai indiqué. J'engage vivement les personnes qui ont le goût de Balzac à les relire selon cette méthode; elles sentiront aisément tout ce que cette œuvre, une dans sa variété, gagne de portée et de saveur à être lue ainsio

La critique de son temps a beaucoup reproché à Balzac ses peintures de la vie corrompue et corruptrice , ses créations de personnages vicieux et pauvres.

Je crois avoir déjà dit que, pour répondre à ce reproche, il avait dressé lui-même le bilan de ses personnages vertueux et de ses créations d'êtres vicieux, et démontré que son actif de vertus dépassait de beaucoup son passif de perversités.

On l'accusait aussi de peindre ses créatures dépravées sous des couleurs bien plus séduisantes que ses types d'hommes et de femmes honnêtes.

Voici en quels termes il relevait ces attaques dans la préface de la première édition de Pierrette (1840) :

« Savez-vous en quoi consiste notre immoralité, notre profonde corruption? A rendre les fautes se-

duisantcs, à les excuser. Mais s'il n'y avait pas d'immenses séductions dans les fautes, en ferait-on? Puis, s'il n'y avait pas de vices, y aurait-il des vertus ? »

J'ajouterai que je ne crois pas avoir jamais trouvé Balzac, dans aucune des parties de son œuvre immense, complaisant pour la perversité. S'il est parfois, de par l'excellence de son cœur, indulgent pour les Fautes, peut-être, en raison de l'élévation de sa grande âme, adversaire passionné de la peine de mort, clément pour le Crime qui souvent n'est qu'un fait, il se montre toujours, en vertu de sa haute raison dévouée à la défense de l'intérêt social, impitoyable pour le Vice, cette lèpre du cœur qui transmet sa contagion à des séries de générations!

Et il continue ainsi son plaidoyer :

<c ... Avant de dire s'il (l'auteur) a ou n'a pas une pensée d'avenir, ou philosophique, ne devrait-on pas chercher s'il a voulu, s'il a dû avoir une pensée? Sa pensée sera la pensée même de ce grand tout qui se meut autour de vous, s'il a eu le bon heur, le hasard, le je ne sais quoi de le peindre en tièrement et fidèlement. Dans certaines peintures, il est impossible de séparer l'esprit de la forme. Si lisant cette histoire vivante des mœurs modernes vous n'aimez pas mieux, toi boutiquier, mouri] comme César Birotteau ou vivre comme Pillerault que d'être du Tillet ou Roguin; toi, jeune fille être Pierrette plutôt que madame de Restaud; toi femme, mourir comme madame de Mortsauf, que de vivre comme madame de Nucingen; toi homme, civiliser comme le fait Bénassis, que de végéter comme Rogron, être le curé Bonnet au lieu d'être

Lucien de Rubempré, répandre le bonheur comme le vieux soldat Génestas au lieu de vivre comme Vautrin, certes le but de l'auteur serait manqué. Les applications individuelles de ces types, le sens des mille histoires qui formeront cette histoire des mœurs ne seraient pas compris. Mais comme le tableau général est fait dans une pensée encore plus élevée, et qu'il n'est pas encore temps d'expliquer, ce ne sera qu'un très petit malheur. »

Assurément, la mort n'ayant pas laissé à Balzac le temps d'achever ses œuvres (on verra dans le présent tableau les titres des diverses et nombreuses conceptions qui faisaient partie de son plan, et que son puissant cerveau a emportées dans la tombe !), le grand écrivain n'a pu expliquer cette haute pensée générale et a laissé à la Postérité le soin d'en chercher l'interprétation.

En attendant qu'elle l'ait trouvée, on peut affirmer que le sentiment indiqué par l'auteur se dégage très nettement de la lecture de son œuvre.

Tout être doué d'une nature saine, d'un esprit lucide, d'un cœur droit aimerait mienx, s'il avait à choisir, être un des personnages honnêtes, fût-il malheureux, qu'un de. ces opulents gredins que le vice dévore !

Xe se dégageât-il pas d'autre moralité de la lecture si intéressante de la Comédie humaine , ne serait-ce pas déjà un beau titre de gloire pour Balzac?

Mais je crois avoir déjà démontré et j'espère démontrer, d'une façon encore plus incontestable, qu'elle contient des enseignements nombreux et féconds de nature à favoriser le perfectionnement à venir de l'organisme des sociétés humaines.

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