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SCENES DE LA VIE PARISIENNE

52. Histoire des Treize. — 53. Ferragus. — 54. La Duchesse de Langeais. — 55. La Fille aux yeux d'or. — Ces trois scènes de la vie parisienne peuvent être groupées ensemble, quoiqu'il n'y ait entre elles aucun lien d'intérêt romanesque, aucun enchaînement biographique de personnages, non plus à cause du titre général et à physionomie cabalistique qu'elles portent toutes trois et de l'intervention de la société mystérieuse des Treize dans l'action de ces trois études qui sert à justifier le titre d'ensemble.

Que treize hommes appartenant à différentes classes de la société parisienne aient ligué ensemble leurs forces, leurs intelligences, leurs énergies individuelles, pour favoriser réciproquement contre les obstacles matériels et humains leurs ambitions, leurs convoitises, leurs passions ou leurs vices, là n'est pas l'intérêt de ce livre dramatique et émouvant. Ce qui relie les trois aventures dont il se compose, c'est que les deux dernières sont, pour ainsi dire, la contre-partie, l'envers de la pre-

mière et qu'elles aboutissent ainsi toutes trois à cette moralité commune : Tenlhousiasme pour la vertu, l'horreur la plus profonde pour le vice.

Quelle séduction irrésistible, en effet, dans ce tableau si parfait de l'amour idéal et complet du bonheur absolu dans le mariage que présente Tadorable ménage de M. et madame Jules Desmarets!

Tendrese, passion profonde et réciproque, honnête fortune gagnée par le travail, tout leur sourit. Il faut, pour troubler cette pure félicité, qu'un jeune fat épris d'un amour platonique pour la jeune femme la voie entrer dans une maison équivoque, s'en autorise pour l'obséder, l'espionne, soit puni de cette curiosité malsaine par les tentatives que dirige contre lui l'association des Treize, qu'enfin il éveille la jalousie de son mari.

Combien il est touchant ce drame intime de la jalousie d'un mari qui n'a cessé ni d'aimer ni d'estimer celle qu'il espionne, et d'une femme coupable seulement d'avoir menti pour dissimuler ses visites à son père poursuivi et obligé de se cacher!

Le lecteur ne peut s'empêcher de pleurer avec M. Desmarets la mort sublime de cette adorable et vertueuse Clémence, qui succombe à la douleur d'avoir été soupçonnée.

Au milieu des détails navrants de l'enterrement, je remarque que Balzac prévoyait, dès 1833, l'insuffisance prochaine des cimetières de Paris et se déclarait partisan de l'incinération des corps.

Bien différente est l'aristocratique duchesse de Langeais de cette exemplaire madame Jules, type de la vertu bourgeoise.

C'est la coquetterie poussée à ce degré où elle devient une dépravation du cœur et des sens, un véritable vice !

S'être fait aimer avec la passion ]a plus ardente et la plus profonde par un héros tel que le marquis de Montriveau pour se jouer de lui, n'est-ce pas la plus atroce des perfidies? faire encourager, assister ses manœuvres de coquetterie par la sainte intervention de la religion et du prêtre, n'est-ce pas le plus horrible des sacrilèges ?

Le châtiment qui atteint cette « Laïs intellectuelle », comme l'appelle Ronquerolles, en lui mettant au cœur l'amour le plus violent pour cet homme aussitôt qu'elle se sent méprisée de lui, est à la hauteur de son crime. C'est à peine si l'on trouve trop cruelle l'expiation qu^elle subit pendant un séjour de sept années dans le couvent de Carmélites d'une île voisine de l'Espagne où elle s'est retirée.

Cependant, Montriveau la retrouve là ; il lui donne des témoignages de la fidélité persistante de sa passion; il veut l'enlever; mais au moment où, aidé de ses amis les Treize, il réussit à forcer les portes du couvent, il ne trouve plus qu'un cadavre. Elle a pu mourir heureuse en se sentant encore aimée î

La Fille aux yeux d'or expose une des aventures les plus curieuses delà jeunesse d'Henri de Marsay, le futur ministre.

Ce qui séduit en lui Paquita, la Fille aux yeux d'or, à la fois si naïve et si corrompue, c'est qu'il paraît avoir les beautés, les grâces, les allures d'une femme.

Quel talent, quelle adresse, quelle sobriété de moyens, quelle prudente réserve de style, dans

cette courte étude sur un des vices les plus abominables de l'humanité antique et moderne!

Quelle saisissante splendeur et quel mouvement dramatique dans l'horrible dénouement de cette tragique aventure !

On a vivement reproché à Balzac ce tableau très vrai, quoique exempt de crudités de langage, d'une dépravation, hélas! trop réelle à divers étages et à diverses époques du monde.

L'histoire nous dit que la garde qui veille aux barrières des palais n'en a pas toujours défendu les princesses les plus augustes!

On l'a taxé d'immoralité. Cependant il se dégage de cette œuvre une moralité très pénétrante, car elle inspire une répulsion profonde pour les perversités humaines ! — Puis, il faut se dire que Balzac tenait à peindre toutes les difformités morales et que la Comédie humaine n'eût pas été complète s'il n'y avait pas donné une petite place à ce vice innommable!

55. Les Employés ou La femme supérieure. — Cette étude si profondément creusée et si fine du monde administratif et bureaucratique, bien qu'écrite en 1838 (il y a un demi-siècle), porte encore un cachet absolument indéniable de vérité et d'actualité. On pourrait même dire que les abus signalés par l'auteur se sont multipliés et aggravés.

Le point de vue est si élevé, la pensée est si mûrement réfléchie, si nettement et si éloquemment formulée que les enseignements féconds de ce beau livre mériteraient de faire l'objet des sérieuses méditations des hommes politiques qui étudient ou

prétendent étudier le problème en apparence si ardu de la réforme administrative.

On dirait que les organisateurs des services administratifs dans la plupart des états de l'Union Américaine se sont inspirés des idées de Rabourdin pour constituer leur système. On pourrait croire aussi qu'Emile de Girardin a puisé à cette même source les pensées qui lui ont suggéré la conception et les développements de sa fameuse utopie gouvernementale : « Trois ministères seulement : ministre dirigeant; — ministère des recettes; — ministère des dépenses. »

Quant à la question de l'impôt et des modes de perception, on trouve aussi dans ce livre des aperçus qui ne sont pas moins dignes, surtout à l'heure pré- .sente, de l'attention et des études des hommes d'Etat.

C'est peut-être dans cette composition, en apparence frivole et romanesque, que Balzac a le mieux mis en relief ses qualités de réformateur et d'homme politique. On peut en juger par la page que voici où sont résumées les vues de Rabourdin, le simple chef de bureau qui a rêvé de rendre un immense service à son pays :

« Mis à portée d'étudier l'administration française et d'en observer le mécanisme, Rabourdin avait opéré dans le milieu où le hasard faisait mouvoir sa pensée, ce qui, par parenthèse, est le secret de beaucoup d'oeuvres humaines, et il avait fini par inventer un nouveau système d'administration. Connaissant les gens auxquels il aurait affaire, il avait respecté la machine qui fonctionnait alors, qui fonctionne encore et qui fonctionnera long-

temps ; car tout le monde se serait effrayé à l'ide'e de la refaire, mais personne ne pouvait se refuser à la simplifier. Le problème à résoudre était donc un meilleur emploi des mêmes forces. Dans sa plus simple expression, ce plan consistait à remanier les impôts de manière à les diminuer sans que l'Etat perdît ses revenus, et à obtenir, avec un budget égal au budget qui soulevait alors tant de folles discussions, des résultats deux fois plus considérables que les résultats actuels. Une longue pratique avait démontré à Rabourdin qu'en toute chose la perfection était produite .par de simples revirements. Economiser, c'est simplifier. Simplifier, c'est supprimer un rouage inutile : il y a donc déplacement. Aussi, son système reposait-il sur un déclassement, il se traduisait par une nouvelle nomenclature administrative. Là gît peut-être le secret de la haine que s'attirent les novateurs. Les suppressions exigées par le perfectionnement, et d'abord mal comprises, m'enacent des existences qui ne se résolvent pas facilement à changer de condition... »

Puis, ce bout de conversation, lorsque Rabourdin poussé à bout par les taquineries, les rebuffades, les calomnies, les iniquités de toute sorte, s'est résigné à supprimer son mémoire et à donner sa démission :

Un député. — Vous n'aurez donc plus Rabourdin?

Des Lupeaux. — Il a donné sa démission.

Clergeot. — Il voulait, dit-on, réformer l'administration.

Le ministre (en regardant les députés). — Les traitements ne sont peut-être pas proportionnés aux exigences du service.

De la Brière. — Selon M. Rabourdin, cent employés à douze mille francs feraient mieux et plus promptement que mille employés à douze cents francs.

Clergeot. — Peut-être a-t-il raison.

Le ministre. — Que voulez-vous? la machine est montée ainsi, il faudrait la briser et la refaire. Qui donc en aura le courage ? »

Combien de ministres royaux, impériaux, républicains, ont .prononcé cette phrase décourageante depuis cinquante ans !

Les amateurs de situations romanesques ont prétendu que cette étude manquait dlntérêt et de mouvement dramatique.

Pourtant que peut-on trouver de plus intéressant que cette lutte accidentée de l'intelligence, de l'étude, du savoir, presque du génie, contre la médiocrité intrigante, paresseuse, ignorante et incapable?

Hélas! si la médiocrité triomphe dans ce combat c'est que la réalité des faits ne permet pas un autre dénouement à ce drame, à la suite duquel les époux Rabourdin, qui en sont les héros, vont chercher et trouver le bonheur ailleurs que dans la gloire d'une réforme administrative.

Et quelle magnifique création que cette Célestine Rabourdin ! Qu'elle a de grâce, de goût, de haute probité, de génie d'âme, cette bourgeoise supérieure! Avec quel esprit elle joue le prudent et roué haut fonctionnaire des Lupeaulx!

Assurément, s'il n'y a pas un drame émouvant dans ce tableau de mœurs bureaucratiques, il y a la plus amusante, la plus piquante, la plus actuelle, la plus profonde des comédies. Les profils, les sil-

houettes de tous ces hommes de bureau sont tracés avec une si grande finesse, une si rare, une si précise vérité de dessin que la plupart de leurs traits caractéristiques se reconnaissent encore chez leurs successeurs d'aujourd'hui.

On le sait, du reste, hélas! la vieille machine bureaucratique et administrative est encore debout • elle a résisté au Temps, ce grand useur de toutes choses, elle a résisté aux révolutions, aux progrès accomplis dans les sciences et dans la politique I Elle a résisté, grâce à cette puissance incalculable qu'on appelle la force d'inertie, à toutes les tentatives, à tous les besoins de réformes?

Aurions-nous par hasard, à défaut du problème du Mouvement perpétuel, résolu celui de la Routine perpétuelle, dont le mécanisme administratif serait le type le plus achevé?

Faudra-t-il longtemps encore dire comme Voltaire : « Celui qui tente de réformer un abus trouve d'abord pour adversaires ceux qui vivent de cet abus ? »

56. Sarrasine. — Ce simple récit d'une trentaine de pages, qui laisse devinei*, plutôt qu'il ne la raconte, une anecdote très scabreuse, est écrit avec une délicatesse et une réserve de style prodigieuses. On peut le considérer comme le pendant, sinon

» comme l'envers de la Fille aux yeux d'or.

57. Grandeur et décadence de César Birotteau. — C'est encore une de ces études profondes qui offrent d'utiles et féconds sujets de méditation, des enseignements instructifs aux législateurs et aux politiciens réformateurs.

En tant que romancier, Balzac a accompli un véritable tour de force littéraire en écrivant cette sorte d'épopée tour à tour dramatique et comique de la société bourgeoise et commerçante de Paris, en trouvant le moyen, grâce à son merveilleux talent d'artiste, de rendre extrêmement touchant ce héros de la parfumerie, présenté d'abord sous des dehors assez grotesques.

Mais, s'il est ridicule de prétentions ambitieuses, de vanité outrecuidante dans la prospérité, comme il devient intéressant, grand même, quand le malheur l'atteint ! On se prend à le respecter, à l'aimer parce qu'il ne s'est jamais départi des principes de la plus scrupuleuse probité, de l'honneur commercial le plus austère. Il est digne des deux femmes adorables qui l'entourent, le vénèrent et le consolent, Constance et Oésarine.

Comme ce trio honnête et sympathique se détache avec un relief charmant du fond de ce tableau des mœurs du commerce et de la Banque ! .

En avons-nous assez vu, depuis, de ces du Tillet, de ces Claparon, etc., etc., sous le gouvernement de 1830, et surtout sous le second Empire? Ils ont pullulé !

Mais, dans les circonstances où l'auteur a placé son héros, la protection des Lenoncourt, des Vandenesse, du roi lui-même, me semble bien inutile ; le cadeau de six mille francs sur la cassette est un peu puéril. Qu'est-ce que cela comparé au dévouement de Pillerault, le républicain, et du jeune Anselme Popinot?

Mais il est des parties dans ce roman, — celles probablement qui touchent le moins les chercheurs

de sensations, — qu'on ne saurait trop recommander à l'attention des lecteurs sérieux; ce sont celles qui ont trait à la législation, à la procédure, aux usages en matière de faillites.

Peut-être ce fut le souvenir des remarquables observations contenues à ce sujet, dans César Birotteau qui inspira à Jules Favre et à Dupont de Bussac la proposition sur « les Concordats amiables «, qu'ils présentèrent à l'Assemblée constituante de 1848 ; peut-être aussi les quelques salutaires modifications qui ont été apportées depuis à cette législation sont-elles dues aux enseignements puisés dans ce livre si curieusement étudié.

Il n'en est pas moins vrai que les législateurs peuvent encore le lire avec fruit, car il s'en faut que tous les abus signalés par Balzac aient disparu.

58. La maison Nucingen. — « Vous et quelques âmes belles comme la vôtre, écrit Balzac dans la dédicace de celte étude, adressée à madame Zulma Carraud, comprendront ma pensée en lisant la Maison Nucingen accolée à César Birotteau. » Dans ce contraste n'y a-t-il pas tout un enseignement social? »

En effet, le puissant banquier juif et allemand devenu maître d'une fortune énorme, grâce à trois ou quatre liquidations, désastreuses... pour les autres et qui ont plongé dans la misère des milliers de familles, est bien l'envers de cet infortuné et honnête Birotteau, à peine coupable d'un excès de vanité.

— Cet enseignement, Balzac le résume par ce mot de Blondet placé à la dernière page de cette

étude si savante, si profonde et si sincère du monde de la finance.

« Les lois, dit-il, sont des toiles d'araignée à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites. »

Mais le grand écrivain ne se trompait-il pas en croyant que le triomphe des doctrines monarchiques et religieuses, la pratique du pouvoir absolu, mettrait un frein à ces déprédations des féodalités financières? Qu'avons-nous vu sous le despotisme du second Empire ? Au lieu d'agir en vertu de la liberté et de lutter à ciel ouvert dans une concurrence plus ou moins loyale, les financiers se sont abrités sous le couvert des principes de conservation sociale et ont donné de plus grands développements à leurs opérations avec le concours et parfois la complicité du pouvoir et de la religion !

59. Facino Cane. — Ce récit, qui n'a que douze paues, peint avec une grande intensité de coloris la passion de l'or survivant au sens de la vue chez un vieux musicien italien pensionnaire des Quinze- Vingts, qui veut à toute force entreprendre à pied le voyage de Venise pour aller chercher les trésors enfouis dans son palais.

60. Les Secrets de la princesse de Cadignan. — Elle est d'une finesse incomparable, cette nouvelle exquise qui met en scène la séduisante pervertie qui fut la duchesse de Maufrigneuse et est devenue princesse de Cadignan, la non moins dépravée marquise d'Espard et le grand, noble et naïvement superbe d'Arlhez.

Comme le spirituel peintre ironique des grandes dames sait faire comprendre, par ses sous-entendus transparents, ces appétits blasés de la fière royaliste qui, dans son regret de n'avoir pu s'offrir le régal de Tamour de l'austère républicain Michel Chrestien, parce qu'il a voulu se borner à l'aimer dans l'ombre et le silence, veut se donner le plaisir de séduire le grand d'Arthez, en lui jouant la comédie de la femme innocente, pure et calomniée, pour ainsi dire « vierge et martyre ! » comme elle le dit elle-même, non sans un sourire intérieur. C'est le triomphe de l'esprit de la femme.

Et maintenant, si vous voulez juger de la merveilleuse souplesse du génie de Balzac, à la fois un, multiple et divers, lisez cette étude parallèlement avec La duchesse de Langeais; vous apprécierez la. différence de ces deux hautes coquetteries; 'la duchesse, pour s'approprier ce lion de Montriveau, à qui elle ne veut pas se donner, ce soldat fort, nerveux, puissant, aventureux, s'adresse à ses nerfs, à ses sens, — tandis que la princesse, qui brûle d'appartenir à d'Arlhez, s'adresse à l'imagination, à l'âme noble et chevaleresque du grand poète !

61. Les grands, l'hôpital et le peuple. — Quel immense sujet, et combien on doit regretter que le grand génie de qui le puissant cerveau Tavait conçu ne nous en ait laissé que le titre!

68. Un prince de la Bohême. —C'est une singulière histoire que celle de La Palférine, prince par les manières, l'élégance, les relations, le ton, Tinsolence, bohème par le délabrement de la bourse.

Celte bohème aristocratique précéda de quelques années dans le monde parisien la bohème artiste et littéraire dont Henry Murger fat le plus illustre représentant et historiographe.

Les La Palférine eurent longtemps leur quartier général au perron de Tortoni; on les voyait souvent dîner au Café de Paris, situé alors en face. Ils faisaient quelques apparitions au foyer et à l'amphithéâtre de rOpéra et soupaient volontiers à la Maison d'Or ou au Café Anglais en sortant du bal de l'Opéra.

Ils disparurent complètement de Paris après la révolution de février 1848, mais on en vit reparaître quelques-uns un peu plus tard, qui devinrent la fleur des pois du second Empire !

67. Les Comédiens sérieux (les Comédiens sans le savoir). — Une revue d'intrigants et de grotesques de Paris que font passer à un provincial des artistes mystificateurs, avec cet esprit satirique que Balzac prête à Léon de Lora (Mistigris) et à Bixiou.

68. Echantillons de causeries françaises. — Ces causeries n'ont point paru dans la Comédie humaine- Quelques fragments très spirituels et qui promettaient beaucoup, retrouvés après la mort de l'auteur, ont été publiés dans les Œuvres diverses.

69. Une vue du Palais. — Cette étude n'a pas été écrite. On sait assez à quel point Balzac était initié aux mystères du monde judiciaire pour regretter qu'il n'en ait laissé que le titre.

70. Les petits bourgeois. — Balzac parle beaucoup dans sa Correspondance de ce roman destiné primitivement au feuilleton du Journal des Débats. Mais il fut tellement touché de l'héroïsme de la Garde Nationale parisienne pendant les journées de juin 1848, qu'il renonça à achever cette étude satirique de la Bourgeoisie de Paris.

Il est probable qu'on l'a fait achever, après sa mort, par une main étrangère, très habile assurément, mais qui n'est point celle du maître.

Toutefois on reconnaît dans les premiers chapitres quelques traits d'observation parfaitement dignes de l'auteur de César Birotteau.

7 1 . Entre savants. — Balzac faisait certes beaucoup de cas des vrais et grands savants dont les études profitent au perfectionnement moral et aux progrès matériels et intellectuels de l'humanité, mais il ne dissimulait point son dédain et son aversion pour ces faux savants, ces parasites de la science, si creux et si pompeusement solennels dont son époque a offert de si curieux spécimens.

Il est donc difficile de deviner à quel point de vue il entendait se placer pour écrire cette étude annoncée sous un titre si vague.

72. Le Théâtre comme il est. — Quant à celle-ci^ il n'y a aucun doute à avoir ; l'auteur du Faiseur, de Quinola, de la Marâtre, n'avait pas eu assez à se louer du monde des théâtres pour qu'il soit permis de supposer qu'il eût l'intention d'en faire l'apologie.

73. Les Frères de la consolation (l'envers de l'Histoire contemporaine). — Classé, je ne sais pourquoi, parmi les Scènes de la vie politique et définitivement indiqué dans le plan général de la Comédie humaine pour prendre sa place normale dans les Scènes de la vie parisienne, ce beau roman, — conçu et composé pour faire un contraste saisissant aux tableaux demœurs dépravées, vicieuses, criminelles, peints dans la plupart des scènes qui précèdent, — comprend deux épisodes.

Le premier, sans titre, qui pourrait s'appeler madame de laChanterie, a été écrit de 1843 à 1845; le deuxième, V Initié, porte la date d'août 1848.

C'est, je crois, la dernière date que Balzac ait inscrite, avant sa mort, à la fin d'un de ses livres.

Cette étude me paraît appartenir à un nouvel ordre d'idées dans lequel entrait Balzac.

Peut-être se proposait-il d'affecter cette forme ironique à ses futures critiques sociales, de créer, en opposition, en contraste, en enuersdes vices réels delà société contemporaine, un monde idéal de haute vertu, de grandiose équité sociale destiné à balancer » à compenser, à réparer les désastres causés par les passions mauvaises et nuisibles ?

N'est-ce pas là la véritable moralité de cette superbe association formée, sous les auspices de Tangélique madame de la Chanterie, entre des êtres éprouvés par le malheur, victimes d'iniquités sociales ou judiciaires, réunissant leurs ressources, leur activité, leur zèle, leur charité pour aller audevant des souffrances secrètes d'autrui et apporter aux malheureux, non seulement les secours matériels dont ils peuvent avoir besoin, mais aussi, mais

surtout les consolations morales qui encouragent les cœurs et préviennent les terribles désespoirs des âmes?

Telle est la société secrète des Frères delà Consolation, qui a ses agents chercheurs de misères, espions dévoués des grandes douleurs, qui a ses médecins pour les maux physiques, les plus savants et les plus illustres de Paris, ses prêtres pour Tapaisement et la réhabilitation des âmes, et, pour les chagrins et les périls pécuniaires, son banquier, la grande maison Mongenod, dépositaire des capitaux considérables de l'association qu'elle fait fructifier honnêtement, et qui est bien l'envers le plus saisissant des du Tillet, des Gigonnet, des Nucingen et autres coquins de haut et bas étages, bien plus banquistes que banquiers.

Conception admirable, dont le développement romanesque offre, dans la dernière partie, des péripéties très émouvantes et un dénouement d'un effet puissamment tragique!

Cette étude, malgré ses tendances monarchiques, malgré les doctrines d'exclusivisme catholique qui y sont professées, me paraît devoir être classée parmi les compositions du grand Balzac qui approchent le plus de la perfection.

73 bis. Les Parents pauvres. — Lorsque Balzac dressait, en 18i5, le plan de la Comédie humaine et assignait à chacune de ses études la place qu'elle était destinée à occuper dans ce vaste programme, non seulement il n'avait pas encore écrit les Parerds pauvres, mais il semble qu'il n'y avait pas même pensé, puisque le titre n'est indiqué à aucun des 144 numéros de ce curieux catalogue.

Et pourtant il allait écrire dans ce chef-d'œuvre m des plus formidables endroits de l'histoire con- ;emporaine, contrastant de la façon la plus énergique avec l'œuvre précédente.

Les deux épisodes dont se compose cette incomparable étude, la Cousine Bette et le Cousin Pons, ne Dortent que deux millésimes reliés par un trait d'ulion : 184G-1847. Ils paraissent donc avoir été composés et écrits dans l'espace d'une année, c'est-à-dire Dresque improvisés.

Du reste on a pu lire, dans un fragment d'une ettre de cette époque, que j'ai cité, qu'il écrivit certaines parties au courant de la plume, sans revoir d'épreuves; Balzac, ce glorieux et passionné piocheur.

Il est vrai de dire qu'il était alors au summum de 5on génie, que cette œuvre est, comme disent les allemands en parlant du Don Juan de Mozart et du Freyschutz de Weber, son « opéra der opéra », ^omme on pourrait dire en parlant de la symphonie m it^ mineur de Beethoven, du Guillaume Tell de Rossini!

Ces deux épisodes semblent issus d'une même idée, en représenter les deux faces et avoir été composés parallèlement.

La cousine Bette est la vengeance de la pauvreté :onsobrinale; le cousin Pons en est la victime. Mais juelle superbe ironie dans l'opulence secrète de Pons, le persévérant collectionneur et dans les trésors de son âme !

La cousine, dévorée d'envie, dissimulant sa haine sous des dehors humblement mielleux, se fait l'arlisan perfide de la ruine pécuniaire et morale des

Hulot au moyen de madame Marneffe et de Wenceslas, et donne le spectacle d'une passion mauvaise, animée par une volonté inflexible, une patience infatigable, soutenue par l'empire sur elle-même le plus persistant, triomphant de ceux qui ont blessé sa vanité de femme !

Cette conclusion serait peut-être immorale, si le châtiment des êtres vicieux qui vivent d'une vie si cruellement réelle dans l'action poignante de cette étude prise sur le vif n'était pas si impitoyablement terrible.

« Sublime horreur! » écrivait le marquis de Belloy à son ami Balzac après avoir lu cette incomparable peinture de perversités et de vertus contemporaines!

Faut-il rappeler les principaux de ces types inoubliables qui se meuvent dans ce drame si humain du monde de la haute bourgeoisie parisienne?

Ce baron Hulot, cet inassouvissable amant de la chair, le luxurieux moderne; — ce vieux soldat, le général Hulot d'Hervy qui pleure sur les hontes infligées au nom qu'il a illustré.

Ce Crevel si grotesque, si vrai, si odieusement et si naïvement méprisable.

Ce ménage Marneffe, l'idéal de ce que la corruption parisienne peut produire de plus ignoblement fangeux.

Et, en regard, ce beau idéal de la vertu bourgeoise dans la personne de cette sublime Adeline Hulot.

Et cette Lisbeth elle-même, cette cousine si minutieusement étudiée et exécutée à la façon des peintres flamands.

Et encore tous les personnages de second plan,

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^enceslas, Hortense, Josepha, ratrocement vindi- ;atif Brésilien, etc.

Et encore, ces hautes pensées qui fourmillent lans ce livre et dont je cueille au hasard quelques mes...

« Laissez aux jeunes filles hien élevée? le choix Lbsolu de leurs maris; si elles sont en position d'avoir ceux qu'elles désigneront, elles se tromperont ■arement.

a La nature est infaillible ; l'œuvre de la nature, en ;e genre, s'appelle : aimer à première vue. En amour, a première vue est tout bonnement la seconde. » liais quel démenti encore au principe de l'absoluisme paternel, souvent professé par Balzac!

Et cet autre démenti à la prétendue excellence Les pratiques de la religion catholique pour défendre es âmes contre les tentations du vice : « Valérie madame Marnefïe) avait ajouté l'hypocrisie religieuse à son hypocrisie sociale. Exacte aux offices e dimanche, elle eut tous les honneurs delà piété, îlle quêta, devint dame de charité, rendit le pain lénit et fit quelque bien dans le quartier, le tout ,ux dépens d'Hector. »

Chose curieuse, je remarque que chez plusieurs les héros de Balzac, comme chez le Don Juan de Molière, la dévotion est un des moyens du Vice et Le la Perversité!

Et encore celle-ci : « La beauté, c'est le plus grand Les pouvoirs humains. Tout pouvoir sans contre- >oids, sans entraves, autocratique, mène à l'abus, ,1a folie. L'arbitraire, c'est la démence du pouvoir.»

C'est assez beau de la part d'un prétendu absouliste!

Puis : ft Le travail constant est la loi de l'art comme celle de la vie. »

Enfin cette dernière, qui me paraît résumer la moralité des gaspillages luxurieux des Hulot et des Crevel : « Mais si l'on veut transporter par la pensée ces troubles à Tétage supérieur de la société, prés du trône ; en voyant ce que doivent avoir coûté lesmaîtresses des rois, on mesure l'étendue des obligations du peuple envers ses souverains quand ilsdonnent l'exemple des bonnes mœurs et de la vie de famille. »

Quoi qu'il en soit de toutes ces beautés variées de cet épisode de la Cousine Bette, je me demande encore si je ne préfère pas le Cousin Pons, qui a obtenu bien moins de succès, même devant le public des liseurs sérieux et des lettrés. On sent que l'auteur s'est complu dans la composition et dans l'exé-^ cution particulièrement pourléchée de cette étude* à peu près irréprochable. Les détails de mœurs et de caractères n'y sont pas moins studieusement dépeints que les mobiliers, les objets d'art et les bibelots.

Ainsi quelle majesté dans ces deux figures principales de Pons et du vieux musicien Schmuke, l'idéal de la bonté, de la droiture d'âme, de l'amitié élevée à la hauteur d'une passion I

Avec quel relief ces deux nobles individualités, l'honneur de l'espèce humaine, se détachent sur le fond du tableau où grouillent les personnages secondaires, les Cibot, les Remonencq, lesMagus, les Fraisier, le docteur Poulain, l'abbé Duplanty, etj dans le chiir-obscur, les esquisses des de Marville, des Popinot, du notaire Berthier, de Oardot, etc.!

73 ter. Esquisse d'hommes d'affaires. — Cette simple anecdote, où est exposé en quinze pages infiniment spirituelles un des trucs dont se servent souvent les princes de la bohème pour payer leurs dettes et entretenir des femmes sans qu'il leur en coûte rien, est datée de 1845. C'est pourquoi elle ne figure pas dans le plan de la Comédie humaine.

73 quater. Gaudissart II. — Autre truc de commisvoyageur devenu boutiquier de Paris et spéculant sur l'excentricité et la vanité des femmes à la mode pour pratiquer à leur égard le vol à la facture. — Non compris dans le plan de la Comédie humaine.

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