‹ BalzacChapitre 22 sur 31 · SCENES DE LA VIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

SCENES DE LA VIE POLITIQUE

74. Un épisode sous la Terreur. — Oe n'est qu'une anecdocte, mais elle est contée avec une grande habileté de composition et produit un remarquable effet de mise en scène.

Ecrite et publiée en janvier 1831, combien elle a dû faire frémir d'horreur, six mois après la révolution de Juillet, les royalistes fidèles, à une époque où étaient encore nombreux les survivants de la Terreur qui appréhendaient le retour des violences révolutionnaires !

Il s'agit simplement, dans ce récit, d'une messe dite le lendemain du 21 janvier 179J, sur la demande d'un inconnu, et dont l'anniversaire se célèbre tous les ans à pareille date.

En 1795, le prêtre qui dit cette messe secrète et les deux religieuses qui l'entendent reconnaissent l'inconnu qui l'avait commandée et qui y assiste aussi régulièrement. Ils l'ont vu sur la charrette qui conduit les condamnés au supplice. C'est le bourreau I

"75. L'histoire et le roman. — Livre qui n'a point été fait.

76. Une ténébreuse affaire. — Cette étude politicohistorique peut donner une idée de la façon dont Balzac entendait l'histoire dans le roman, et de ce qu'il se proposait de faire de l'étude annoncée sous le numéro précédent.

11 donnait volontiers le pas à la littérature romanesque sur la littérature historique.

Lamartine lui ayant demandé en 1847 s'il s'expliquait, lui le grand romancier, que V Histoire des Girondins eût obtenu un succès plus grand et plus rapide que les romans en vogue.

« Parbleu! répondit l'auteur des Parents pauvres, c'est parce que vous avez écrit ce beau livre en romancier et non en historien. »

N'est-ce pas peut-être aussi le secret des livres historiques de Michelet?

Dans ce drame puissamment agencé et plein de péripéties et de situations intéressantes, l'auteur, combinant son action sur un fait vrai dont quelques acteurs ou leurs descendants vivaient encore, a dii déplacer le lieu de la scène, changer les noms, modifier les caractères, mêler à l'action des personnages de son invention et y ajouter des faits de son crû, ce qui ne l'a pas empêché d'être l'objet de vives attaques de la part des amis de M. Clément de Ris, qui prétendaient reconnaître cet homme très honorable dans le personnage odieux de Malin de Gondreville.

Ces attaques ont suscité une polémique très eu-

rieuse, imprimée dans les Œuvres complètes parmi la collection des préfaces.

Balzac y défend, en se justifiant avec éloquence, les droits du romancier et raconte à l'appui de sa thèse, des anecdotes historiques du plus haut et du plus saisissant intérêt.

Cette préface est le complément indispensable de l'histoire puissamment dramatique de l'enlèvement du sénateur Malin et de sa séquestration momentanée.

On voit apparaître et se développer dans l'action de ce roman si mouvementé des caractères qui se dégagent du fond avec un superbe relief : le garde Michu, secrètement dévoué à la cause et au parti des Bourbons ; la noble figure de la vaillante Laurence de Cinq-Cygne, dont la mâle énergie va jusqu'à donner un coup de cravache sur la main du policier qui cherche à lui arracher des mains sa cassette; les héroïques frères de Simeuse, les d'Hauteserre.

Dans ce roman on voit se soulever un coin du voile qui enveloppait la politique de Louis XVIII; on est témoin des agissements des trois fameux policiers Peyrade, Corentin, Contenson qu'on retrouve dans plusieurs scènes de la Comédie humaine; il y a là une prodigieuse étude des mœurs, des caractères, des moyens d'action de ces hommes de police qui jouent un rôle si important dans la société moderne.

Balzac a dû probablement puiser cette connaissance profonde des mystères de la police dans les relations que Léon Gozlan lui prête avec Vidocq.

Mais ce qui ressort avec le plus de vigueur de tout ce tableau des mœurs politiques du commencement

de ce siècle, c'est la figure vraiment typique de ce Malin, qui, après avoir été un révolutionnaire des plus ardents, devient sénateur de l'Empire et le pair de France de Gondreville sous la Restauration et sous la dynastie de Juillet. Quel enseignement dans ces transformations! Quel spécimen du caméléon politique qui s'est si abondamment reproduit depuis î

77. Les deux ambitieux. — Encore une étude dont le titre promettait beaucoup sous la plume de Balzac, qui avait vu et peint tant d'ambitieux. Malheureusement elle est restée en projet.

78. Un attaché d'ambassade. — Il faut en dire autant de celle-ci.

79. Comment on fait un ministère. — Combien de fois on a dû regretter qu'il n'ait pas donné cette leçon au monde politique !

80. Le député d'Arcis. — Je comprends que Balzac ait été tout d'abord séduit par le titre, le sujet et l'affabulation de ce roman qui répondait à une des préoccupations politiques du public en 1847. La réforme électorale s'y rattachait par son action et, par quelques personnages de l'histoire d'Une ténébreuse affaire^ lui permettait de mettre en scène la divertissante famille des Beauvisage et de faire faire une fin à ce chenapan de Maxime de Trailles. Aussi en commença-t-il l'exécution avec le plus vif entrain.

La révolution de Février le surprit au milieu de son travail, et, en décrétant soudainement le suf-

frage universel, fit perdre tout intérêt d'actualité à ce tableau satirique des intrigues du régime censitaire, lequel passait désormais dans la catégorie des vieilles lunes. Ce dut être pour l'auteur une cruelle déception.

Peut-être est-ce à cela qu'il fait allusion dans une de ses lettres, où il dit que cette révolution dérange toutes ses affaires ; aussi ne se sentit-il pas le courage de continuer ce livre dépourvu de tout attrait pour lui.

Toutefois, afin de satisfaire le journal et les éditeurs avec qui il avait traité, il confia à son ami Charles Rabon, romancier de beaucoup de talent, la mission d'achever cette étude d'après son plan et ses notes.

Rabon, que j'ai beaucoup connu en 1855, m'a souvent dit que cette besogne sur des pensées qui n'étaient pas les siennes avait été pour lui une des plus fatigantes qu'il eût eu à accomplir durant le cours de sa vie littéraire.

81. Z. Marcas. — Marcas est un de ces hommes de génie inconnus et incompris, comme Balzac se plaisait à en imaginer, à en mettre en scène, pour leur prêter quelques-unes de ses idées sur le gouvernement, sur l'administration et le développement des sociétés modernes, un de ces hommes qui, comme Rabourdin et Michel Chrestien, portent dans leur cerveau tout un plan de réformes.

Pauvre, il a mis successivement sa haute intelligence au service de divers hommes d'Etat et a été écœuré par l'incapacité, les trahisons, l'insolence -et l'ingratitude des gens en vedette.

Il finit par succomber de dégoût, et, en repoussant les propositions d'un négociateur qui lui offre une position brillante au nom du parti opposé à celui de son dernier patron, il lui répond par le mot célèbre de l'Hôtel de Ville en juillet i 830 ; « Il est trop tard ! » mot qui devait être redit en 1848 à Louis-Philippe par Emile de Girardin.

Cette étude serrée et pleine d'idées lumineuses représente la lutte de l'impuissance du génie pauvre contre la suffisante et orgueilleuse insuffisance des puissants !

Elle témoigne incontestablement des aspirations démocratiques et socialistes de l'auteur.

Aussi un très éminent publiciste républicain aussi sincère qu'ardent, aussi convaincu que vaillant, M. Anatole de la Forge, a-t-il pris texte de Z. Marcas, qu'il compare à Gambetta, pour ranger Balzac parmi les serviteurs de la démocratie et lui consacrer à ce titre un remarquable article dans le Siècle du 1*^ août 1883.

Mais ce n'est pas, à mon avis, dans cette nouvelle seulement que Balzac se montre le grand justicier des pauvres, des souffrants, des opprimés, le grand ûétrisseur des iniques, le grand châtieur des vicieux et des pervers, le sublime apôtre du travail et des travailleurs, c'est de l'ensemble de la plupart des diverses parties de son œuvre, de l'ensemble de sa vie même, la plus digne d'être proposée comme exemple aux hommes doués de volonté et de persévérance, que se dégagent les principes, les sentiments démocratiques les plus sincères et les plus féconds.

Malheureusement le parti républicain de 1832, au lieu de chercher à attirer à lui ce talent si original»

si vigoureux, le traita toujours en ennemi; ses polémistes, ses critiques littéraires, sauf Hippolyte RoUe du National qui eut toujours pour Balzac la plus sincère et la plus fervente admiration, le signalèrent à qui mieux mieux comme l'immoral initiateur d'une littérature corrompue et corruptrice.

Après Février 1848 qui semblait devoir être le signal d'une conciliation générale des partis, des idées, des esprits, puisque les républicains les plus ardents allaient eux-mêmes chercher le clergé pour l'inviter à venir bénir leurs plantations d'arbres de la liberté, les journaux de la démocratie ne se relâchèrent point de leur esprit d'hostilité systématique contre l'auteur de la Comédie humaine.

Il me souvient que, cette année-là, étant sur la brèche comme rédacteur du Courrier Français, où j'interdisais toute attaque contre le grand penseur, j'allai trouver mon ami Taxile Delord à propos d'un violent article publié dans la Voix du peuple sur un roman de Balzac, VEnvers de Vhistoire contemporaine, je crois, et je cherchai à lui démontrer ainsi qu'à Proudhon, qui était présent, qu'il serait dans l'intérêt bien entendu de la démocratie de considérer et de faire considérer comme sien par les masses un homme qui lui appartenait à tant de titres, non seulement parce qu'il avait écrit le Médecin de campagne et le Curé de village, ouvrages d'une portée incontestablement socialiste, parce qu'il avait flagellé les oisifs et les parasites, peint les mœurs des privilégiés de la naissance et de la richesse sous des couleurs aussi vraies que repoussantes, mais encore parce qu'il était une des gloires littéraires de la France.

a Ne croyez-vous pas, leur disais-je, que la démocratie a manqué de sagesse et d'habileté en traitant en ennemis des poètes tels que Lamartine et Victor Hugo? Voyez à quel point Béranger s'est montré plus sage que vous, quel grand exemple il vous a donné en adressant à Chateaubriand, qui menaçait de s'exiler après la chute du trône des Bourbons, cette belle chanson :

Chateaubriand pourquoi fuir ta pairie?

Delord contesta mon appréciation qu'il qualifia d'aveuglement fanatique.

Proudhon m'avoua qu'il ne lisait jamais de romans, que par conséquent il ne connaissait pas une ligne de Balzac.

Il en a lu depuis, des romans, car, dans son curieux livre : La justice dans VEglise et dans la Révolution, il a assez énergiquement maltraité les poètes et les romanciers de son temps, particulièrement la démocrate George Sand ; mais il ne dit pas un traître mot de Balzac.

Il est vrai qu'à l'époque où il écrivait son livre, Balzac était mort depuis cinq ou six ans et déjà entré dans sa gloire I

Un autre souvenir me revient à propos de l'opinion et des principes politiques de Balzac.

En 1868 et 1869, lorsque j'eus l'honneur de déjeuner place des Barricades à Bruxelles à la table de Charles Hugo avec son illustre père, nous causâmes plusieurs fois de Balzac et de ses principes politiques.

Naturellement je soutenais ma thèse qui était fort contestée.

L'auteur des Châtiments, qui possédait bien toute l'œuvre de Balzac, convenait aisément que plusieurs de ses livres contenaient des pensées d'une haute portée démocratique et des germes d'idées de réforme sociale; il croyait même que son attachement à la royauté avait été pour Balzac, comme pendant longtemps pour lui-même, une affaire de sentiment, de poésie du malheur, plutôt qu'une affaire de principe et de raisonnement ; mais il ne pouvait oublier que peu de jours avant sa mort, le grand homme avait fait parade devant lui de ses convictions royalistes et catholiques et avait presque failli le plaindre d'avoir abandonné la cause des rois pour s'attacher à celle du peuple.

Je lui répondais que si Balzac n'avait été jusquelà démocrate que secrètement et inconsciemment, il le serait devenu plus tard ouvertement, entraîné par la force des choses, par la logique de son raisonnement et par la puissance de son génie.

Lors de la dernière visite que je fis à Victor Hugo à Bruxelles, comme après le déjeuner nous étions restés seuls tous deux dans le salon où il me donnait quelques notes pour une étude biographique destinée au Plutarque populaire, il s'interrompit, me montrant quelques volumes de la Comédie humaine, épars sur un guéridon, et me dit:

— Eh bien, et celui-ci, vous ne m'en parlez plus? Savez-vous, comme disent les Belges, je crois que vous avez raison. Ce grand homme avait le cerveau et le cœur démocrates. Il n'avait de monarchiste que l'imagination. Il ne se serait pas passé longtemps avant qu'il en vînt lui aussi à confesser les beaux dogmes de la démocratie; — d'ailleurs,

s'il eût résisté jusque-là, le 2 décembre 1851 l'eût certainement éclairé de sa fulgurante lumière. Le coup d'Etat a été pour les esprits intelligents et les cœurs honnêles attardés encore dans les ornières de la doctrine monarchique, ce que fut pour saint Paul le chemin de Damas! »

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