LA. JEUNESSE
Il avait quatorze ans lorsque, sur l'invitation du directeur du collège, sa mère alla le chercher à Vendôme pour le ramener dans sa famille. Il était atteint d'une espèce de coma, que ses maîtres ne pouvaient attribuer à la fatigue intellectuelle d'un écolier jugé par eux paresseux, incapable, ce qu'on appelle un cancre dans les établissements d'enseignement.
Balzac, en cherchant depuis à se rendre compte de cet état maladif de son enfance, a dit qu'il croyait avoir été en proie à une sorte de congestion d'idées produite par l'excès de lectures auquel il s'était livré.
Il se faisait mettre journellement au cachot pour pouvoir lire dans la solitude et le recueillement les livres qu'il tirait, à l'insu de ses maîtres, de l'abondante bibliothèque de la maison. II en avait dévoré la plus grande partie, et le hasard ou plutôt son in-
tuition lui avait fait choisir les plus sérieux et les plus substantiels.
On ne peut s'empêcher, à ce sujet, de songer aux excès de lecture de J.-J. Rousseau pendant son enfance.
Naturellement l'effort intellectuel avait réagi sur la nature physique, en même temps que la privation d'exercices et de grand air contrariait son développement. L'enfant étaitresté chétif, était devenu malingre.
Tel était son état de dépression corporelle quand il rentra dans la maison paternelle, que sa grand'mère s'écria en l'embrassant :
— Voilà donc comme le collège nous rend les jolis enfants que nous lui envoyons !
Ce cri n'est-il pas la conclusion finale du drame bourgeois de l'internat?
Mais sa famille se rassura bientôt en voyant le grand air, les exercices physiques rendre à l'adolescent les belles couleurs, la force, la vivacité de son âge et de son tempérament, ainsi que sa gaieté native.
L'étude n'y perdait rien cependant; il suivait comme externe les cours du collège de Tours et recevait chez lui des répétitions particulières.
Sa sœur nous affirme que, dès cette époque, il commençait à dire qu'il ferait un jour parler de lui. comme s'il avait eu une intuition de sa célébrité future.
On riait volontiers dans le cercle familial des ambitions précoces de ce jeune chercheur de gloire, et il s'en raillait lui-même de fort bonne grâce.
Néanmoins les annales du collège ne le revendi-
quent point comme un de ces lauréats favoris qui préludent à leur gloire ultérieure par des palmes universitaires.
Il est vrai qu'il ne resta qu'un an au collège de Tours.
Son père, appelé à la direction des vivres de la première division militaire en 1814, l'emmena à Paris, où il lui fit achever ses études, d'abord chez M. Lepitre, ensuite chez MM. Sganzeret Beuzelin. Il suivit probablement les cours du collège Charlemagne.
Ses succès ne paraissent pas y avoir été beaucoup plus grands, bien que madame Surville assure que son frère, en composant ses Discours de rhétorique, commençait à s'éprendre des beautés de la langue française. Elle dit même avoir conservé une de ses compositions de concours, — le discours de la femme de Brutus à son mari après la condamnation de ses fils; — et elle ajoute que « la douleur de la mère y est peinte avec énergie » et que « cette faculté puissante que possédait Balzac d'entrer dans l'âme de ses personnages s'y fait déjà remarquer. »
S'il en est ainsi, on est en droit de regretter que la sœur si dévouée à la gloire de Balzac, et qui a fourni tant de documents pour l'édition définitive de ses œuvres, n'ait pas jugé à propos d'y intercaler ce morceau, ne fût-ce qu'à titre de renseignement. A coup sûr il y eût été mieux placé qu'un grand nombre de factum non signés et reniés par lui. Au moins il porte sa signature d'adolescent, et il eût été plus curieux pour la postérité et plus utile à consulter pour le critique et pour le biographe.
Ses humanités terminées, on lui fit étudier sous
le toit paternel les sciences physiques, à cette époque fort négligées dans les collèges, en même temps qu'il suivait les cours de la Sorbonne. Son goût, son tempérament devaient naturellem-ent l'emporter vers les lettres.
C'était au commencement de la seconde Restauration. Ce trio d'illustres orateurs, Guizot, Cousin et Villemain, venait d'inaugurer, l'histoire a dit avec quel éclat, cette admirable période de haut enseignement philosophique et littéraire qui a joué un si grand rôle dans les annales de l'éloquence française. L'étudiant Balzac ne pouvait manquer de s'enflammer, comme toute la jeunessedes écoles de ce tempslà, à l'audition de la parole pénétrante de ces maîtres qui faisaient de leurs chaires autant de trihunes. Mais, docile aux volontés paternelles, il n'en suivait pas moins assidûment ses cours de droit, en même temps qu'il travaillait d'abord chez l'avoué Merville, qui avait été aussi le patron de Scribe, puis chez M* Passez, notaire.
En se rappelant les portraits d'avoués et de notaires et les intérieurs d'études de la Comédie humaine, on ne peut contester, s'il est vrai qu'il se soit inspiré des impressions de ce temps-là, que le jeune clerc de vingt ans était dès lors doué d'une singulière finesse d'observation et d'une prodigieuse mémoire.
Le soir, il faisait un quatrième à la table de whist ou deboston de sa grand'mère, et l'excellente femme se faisait un malin plaisir de lui laisser ou de lui faire gagner l'argent qu'elle savait devoir être employé à bouquiner sur les quais pour y acheter des livres rares ou curieux.
Parfois il allait au bal avec ses sœurs. Mais une
chute malencontreuse qu'il fit en plein salon l'humilia si profondément ; il fut surtout si vivement hlessé des éclats de rire des femmes témoins de sa chute (ce sexe est sans pitié... pour ces choses-là) qu'il renonça définitivement à la danse et n'assista plus aux bals que comme spectateur... et comme observateur.
Heureux accident ! les lecteurs de Balzac n'ont pas à se plaindre de ses conséquences!
Le jeune homme avait passé tous ses examens, il, atteignait sa majorité et était en âge de revêtir la robe virile; une occasion se présenta pour lui de prendre résolument un parti décisif, de fixer sa destinée. Un notaire de Paris, ami de son père, offrit de le prendre avec lui et de lui céder son étude dans de bonnes conditions après quelques années de stage.
C'était, sinon la fortune, tout au moins l'aisance assurée à assez bref délai. Mais il fallait être notaire. Balzac, notaire, y songe-t-on?
Ce n'était évidemment point là l'objet de ses rêves, de ses secrètes ambitions.
Savez-vous à quoi il pensait, ce jeune rêveur, de qui l'on prétendait faire un notaire?
Il avait déjà en projet un roman antique, qu'il devait « faire mot à mot, pensée à pensée, ah hoc et ab hac », et dont, je crois, il n'a jamais écrit une ligne ; — puis son fameux Cromwell, dont on parlera tout à l'heure ; — enfin, un opéra-comique.
Etonnez-vous donc que, le cerveau plein de si séduisantes expectatives, il combattît énergiquement les visées notariales de son père; aussi, après avoir argumenté contre lui avec l'éloquence la plus
convaincue, il refusa résolument les propositions qu'on lui faisait et déclara nettement qu'il voulait être et serait homme de lettres!
Son père, au comble de la surprise, mais fasciné peut-être par l'accent du futur écrivain, consentit à lui accorder deux ans pour faire ses preuves de talent et à lui servir une modique pension.
Mais, comme cette concession paternelle était taxée de faiblesse par quelques membres de la famille, le père, obligé de quitter Paris par suite de sa mise à la retraite et de quelques revers de fortune, voulut, avant de partir pour Ville-Parisis, où il venait d'acheter une maison de campagne, consulter quelques intimes qu'il jugeait sans doute parfaitement compétents, sur la vocation littéraire et sur les aptitudes de son cher fils.
Un de ces conseillers , très catégorique et fort absolu, déclara péremptoirement que le jeune Honoré n^'était propre qu^à faire un expéditionnaire; il avait une belle main!
On sait ce que devint cette belle main lorsque Balzac fut devenu un grand écrivain.
— A votre place, ajouta l'ami, je mettrais Honoré dans quelque administration où, grâce à votre protection, il arriverait rapidement à se suffire,
A propos de belle main, on se rappelle que ce fut en raison de sa belle main qu'Alexandre Dumas père, recommandé comme fils du général Dumas, fut admis dans les bureaux de la maison du duc d'Orléans comme expéditionnaire et y toucha des appointements qui lui permirent de vivre maigrement et d'écrire autre chose.
Les grands ont de singulières vues sur les hommes
éminents de leur temps. Si Ton en croit les mémoires de madame Hugo, c'est pour avoir offert courageusement un asile à Lahorie que le jeune Victor Hugo, déjà depuis longtemps sacré enfant sublime par Chateaubriand, fut nommé chevalier de la Légion d'honneur par Louis XVIIT.
On raconte aussi qu'un jour le même roi Louis XVIII se faisant promener dans la galerie du Louvre, et étant arrêté devant un tableau, un des gardes du corps qui entouraient son fauteuil à roulettes laissa tomber son shako et se baissa pour le ramasser. Le bruit et le mouvement attirèrent l'attention du monarque. Il se tourna vers un de ses familiers et lui demanda le nom du garde à qui venait d'arriver cet accident.
— C'est, lui fut-il répondu, M. Alphonse de Lamartine, l'auteur des Méditations.
— C'est un bien bel homme! s'écria le roi.
Or, Louis XVIII était un roi lettré et même quelque peu littérateur!
Le père de Balzac, qui était déjà presque un vieillard, soit par faiblesse pour son fils, soit que l'air de conviction de celui-ci lui inspirât une secrète contiance, laissa dire les amis et se décida à laisser seul à Paris le jeune chercheur de gloire tenter de s'ouvrir les voies de la célébrité; mais il y mit la condition qu'il vivrait très retiré, de façon à éviter la rencontre des amis de la famille et serait censé, jusqu'à ce qu'il eût conquis une suffisante notoriété, être aller passer quelque temps à Alby chez des parents de sa mère.
Madame de Balzac, qui avait moins de foi que son mari dans le talent de son fils, pensa que le meil-
leur moyen de faire rentrer le jeune présomptueux dans les voies pratiques de la fortune bourgeoise était de lui laisser manger un peu de vache enragée, comme on dit trivialement à propos des iîls insoumis que leurs parents condamnent au régime de la portion congrue.
Elle décréta donc que le chiffre de la pension serait très minime. Mais elle tint, avant son départ, à installer elle-même le garçon dans une mansarde qu'elle garnit des meubles strictement indispensables, rue Lesdiguières, près de la Bibliothèque de l'Arsenal, où il se promettait de faire de longues et nombreuses séances d'étude.
Pour rassurer son cœur de mère, elle laissa auprès de lui, en la chargeant de veiller sur sa santé, une vieille femme attachée depuis de longues années au service de la famille. C'est celle qu'il appelle dans ses lettres Viris messagère ou Iris-Comin. Son véritable nom était madame Comin.
Madame Surville ne veut pns ou plutôt n'ose pas dire à la Postérité, dans la notice qu'elle a placée en tête de la Correspondance de son frère, quel était au juste le chiffre de cette pension allouée comme entrée de jeu à l'audacieux lutteur pour engager la partie dont la gloire et la fortune devaient être le prix.
Mais on peut assez aisément se faire une idée de l'exiguïté de ce pécule en lisant dans ses premières lettres que, pour avoir mangé deux melons, il sera obligé de payer ce luxe à force de noix et de pain sec, et que, « n'ayant pas encore vu jouer de pièces de Corneille, Notre général! », il est fort tenté de « faire la folie d'aller voir Cinna », joué par Talma,
BYLZAC
Lafon, Michelot et mademoiselle Duchesnois, maais que « son estomac en tremble! » et que décidément il n'ira pas...
Il donne dans la même lettre des nouvelles désastreuses de son ménage. « Ce coquin de Moi-Même (c'était le nom de son domestique) se néglige de plus en plus. Il ne descend que tous les trois ou quatre jours pour les achats, va chez les marchands les plus voisins et les plus mal approvisionnés du quartier; les autres sont trop loin, et le garçon économise ses pas; de sorte que ton frère (destiné à tant de célébrité! ) est déjà nourri comme un grand homme, c'est-à-dire qu'il meurt de faim I »
Cette lettre est datée d'octobre 1819. On y voit, ainsi que dans celles écrites vers la même époque, que sa bonne humeur et sa philosophie juvéniles ne l'abandonnent point, bien qu'il ait déjà éprouvé quelques mécomptes sur ses projets littéraires et renoncé à son roman dans le genre antique, à deux autres romans, Stella et Coqsigrûe, à son opéracomique , à une certaine comédie, les Deux philo^ sophes, et peut-être encore à bien d'autres (les cerveaux de vingt ans sont féconds en embryons d'idées !)
Il continuait à se chercher et croyait s'être enfin trouvé en raison de l'ardeur que lui inspirait son sujet de tragédie de Cromwell, et peut-être aussi à cause des difficultés qu'il y rencontrait. — Il a toujours aimé à lutter contre les obstacles littéraires!
Le mois suivant, il écrit à M. Théodore Dablin, un brave quincaillier de la rue Saint-Martin, lié avec sa famille, ijassionné pour la littérature et les beaux-arts, qui s'est épris d'une vive amitié pour lui
et qu'il appelle familièrement « mon petit père » pour lui demander une Bible latine^ très complète, avec le français en regard, et le prier de lui prêter, au cas où il achèterait cette pièce pour son instruction, les Vêpres siciliennes de Casimir Delavigne.
Il compte aussi sur lui pour les journaux de la session, par huitaine (car la politique commence à le préoccuper).
Enfin il ajoute à sa lettre, en post-scriptum, ces lignes qui achèvent de nous renseigner sur sa gêne pécuniaire et sur son principal objectif littéraire du moment.
« Vous me causeriez encore une plus grande joie si vous mettiez en réquisition M. Pepin-Lehalleur, et me procuriez et envoyiez un billet de parterre pour les Français, un jour qu'on donnerait Cinna. On ne me reconnaît pas dans les rues (il était censé habiter Alby), et je n'ai pas encore vu une seule pièce de mon vieux général Corneille. C'est mal à un jeune soldat. »
En 1820, il se met définitivement à l'œuvre; mais il n'es^, pas très content de son premier jet.
« Je viens, écrit-il à sa sœur, de découvrir à mon régicide un défaut de conformation, et il fourmille' de mauvais vers ! Je suis aujourd'hui un vrai Pater dolorosa. J'ai trouvé un biais qui ne me satisfait pas trop : Ah ! si je suis un Pradon, je me pends! Lorsque tu verras de mauvais vers, mets en marge : « Gare à la potence ! » Je dévore mes quatre auteurs tragiques : Crébillon me rassure. Voltaire m'épouvante, Corneille me transporte, Racine me fait quitter la plume. »
Et plus loin : « Que j'aie ou non du génie, je me prépare dans les deux cas bien des chagrins!
)) Sans génie, je suis flambé ! Il faudra passer la vie à sentir des désirs non satisfaits, de misérables jalousies, tristes peines !...
» Si j'ai du génie, je serai persécuté, calomnié ; je sais bien qu'alors Mademoiselle la Gloire essuiera bien des pleurs !... »
Quelles alternatives de prévisions chez ce jeune homme de vingt ans !
Cependant il parait que, pour le moment, l'actif des espérances dépasse le passif des appréhensions, car il est de très jolie humeur et écrit avec une charmante philosophie :
« J'éprouve aujourd'hui que la richesse ne fait pas le bonheur, et le temps que je passerai ici sera pour moi une source de doux souvenirs! Vivre à ma fantaisie, travailler selon mon goût, et à ma guise, ne rien faire si je veux, m'endormir sur l'avenir que je fais beau, penser à vous en vous sachant heureux, avoir pour maîtresse la Julie de Rousseau, La Fontaine et Molière pour amis, Racine pour maître et le Père-Lachaise pour promenade !.,.
)) Oh ! si cela pouvait durer toujours !
M Je te quitte pour aller au Père-Lachaise
faire des études de douleur, comme tu faisais des études d'écorché. J'ai abandonné le Jardin des Plantes parce qu'il était trop triste....
» Me voilà revenu du Père-Lachaise, où j'ai piffé de bonnes grosses réflexions inspiratrices. Décidément il n'y a de belles épitaphes que celles-ci : La Fontaine, Masséna, Molière, un seul nom qui dit tout et fait rôver!... De toutes les affections de l'âme, la
douleur est la plus difficile à peindre ; nous autres modernes, nous sommes les très humbles valets des anciens, et cela redouble mes craintes pour le cinquième acte du Régicide. »
C'est du haut de ce sommet de la grande nécropole que bientôt son Rastignac, à l'issue de l'enterrement du Père Goriot^ fera le serment de dominer ce Paris qui grouille à ses pieds !
Le régicide c'est Crom\<ell.
En septembre, son plan est arrêté ; il veut « avoir fini en cinq ou six mois, mais grossièrement et d'un seul jet, parce que je veux pouvoir, le tableau une fois dessiné, y mettre le coloris à mon aise. »
Il commence à passer assez gentiment les nuits, mais le froid le pipe; il veut pourtant, « dùt-il en crever, venir à bout de Cromwell et terminer quelque chose avant que sa mère vienne demander compte de son temps. »
» Et il ajoute :
« Je suis plus engoué que jamais de ma carrière pour une foule de raisons dont je ne déduirai que celles que tu n'aperçois peut-être pas. Nos révolutions sont bien loin d'être terminées (remarquez la date — septembre 1820!); à la manière dont les choses s'agitent, je prévois encore bien des orages. Bon ou mauvais, le système représentatif exige d'immenses talents ; les grands écrivains seront nécessairement recherchés dans les crises politiques; ne réunissent-ils pas à la science l'esprit d'observation et la profonde connaissance du cœur humain?
(( Si je suis un gaillard (c'est ce que nous ne savons pas encore, il est vrai), je puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire ; et ajouter
au titre de grand écrivain celui de grand citoyen, c'est une ambition qui peut tenter aussi 1 Rien, rien que l'amour et la gloire ne peut remplir la vaste place qu'offre mon coeur... »
Ainsi l'idée de jouer un grand rôle politique préoccupe déjà cette jeune ambition d'aspirant poète tragique de vingt ans I
La lettre suivante contient le plan de Cromwell^ qu'il envoie à sa jeune sœur (pour toi seule), en la priant d'écrire en marge ses observations, ses réflexions et les pensées sublimes qui pourront lui venir à propos de cette tragédie, destinée « à être le bréviaire des peuples et des rois ! »
« Pourvu, dit-il, que le Château (les Tuileries) n'aille pas défendre ma tragédie .' »
Pourtant il termine par cette ligne modeste !
« Ah! sœur! sœur! que d'espérances et de déceptions... peut-être ! »
Hélas ! oui de déceptions, car il ne va plus être question de ce fameux Cromvvell dans sa correspondance, si ce n'est dans une lettre de 1822, où il dit, en propres termes : « Je vois aujourd'hui que Cromwell n'avait pas même le mérite d'être un embryon... »
Quant à ce qui se passa à propos de ce premier essai, je résume en quelques lignes le récit de madame Surville qui s'embrouille parfois avec les dates.
A la fin d'avril 1820, prétend-elle, le jeune poète arriva chez son père avec son manuscrit achevé. Il veut qu'on réunisse quelques amis pour en entendre la lecture, parliculièrement celui qui avait si sévèrement jugé l'aspirant littérateur.
A mesure que la lecture avance, le désastre devient de plus en plus évident pour toute l'assistance et pour l'auteur lui-même.
Le dernier vers entendu, le juge sévère s'empresse de dire son opinion en termes fort crus. L'auteur se rebiffe et décline la compétence du juge. Mais l'opinion des autres auditeurs, quoique moins vertement exprimée, n'est guère plus favorable.
Le père du poète, un peu perplexe, appuie l'appel de son fils et propose de soumettre l'objet à l'appréciation d'une autorité compétente et impartiale. Tout le monde consent à ce pourvoi en cassation ; M. Surville, ingénieur des ponts et chaussées, qui va être ou est déjà le beau-frère de l'inculpé, désigne M***, son ancien professeur à l'École polytechnique ; Balzac accepte cet arbitre, lequel déclare, après une lecture consciencieuse, que l'auteur doit faire quoi que ce soit, excepté de la littérature.
On voudrait connaître le nom de ce faiseur de binômes !
Mais, quelle drôle d'idée aussi d'aller choisir un mathématicien pour juger en dernier ressort d'une tragédie et des aptitudes d'un poète !
Ce n'est pas que je croie l'œuvre mal jugée. Le plan est absolument enfantin, et, d'après les quelques vers de Balzac qu'on connaît, on est fondé à penser que la plupart de ceux de sa tragédie devaient être fort médiocres ; — la forme du vers au lieu de lui faire pousser des ailes aux pieds, comme aux vrais lyriques, lui infligeait des entraves; — mais il devait certainement y avoir çà et là quelques pensées dans lesquelles se révélaient le cœur
et rimagination de l'homme qui écrivait ses lettres de 1819 et 1820.
Un mot encore sur ce sujet.
Il est curieux qu'à cinq ou six années de distance deux des plus beaux génies littéraires qui aient illustré notre siècle et notre pays aient été tentés, au début de leur carrière, par la grande et complexe figure de ce César bourgeois, doublé d'un Machiavel austère et parfois railleur jusqu'à la bouffonnerie.
Mais Balzac n'avait voulu voir dans le protecteur que le régicide, préparant, organisant l'exécution de Charles I"; il avait presque négligé le vaillant capitaine, le profond politique, le père de famille. Victor Hugo, en écrivant en 1827 son drame de Cromv^elly chercha à montrer sous toutes ses faces cette puissante et multiforme individualité. Il lui donna des développements qui la rendent irreprésentahle sur un théâtre français dans les conditions où notre théâtre est constitué, mais il en fit en quelque sorte le spécimen du drame tel qu'il le concevait, tel qu'il aurait voulu qu'il pût être joué, et il plaça en tète de sa pièce en la faisant imprimer sans l'avoir offerte à aucun théâtre, cette mémorable préface, qui était alors un cri de protestation contre les anciennes poétiques et est restée depuis, en quelque sorte la déclaration des droits du poète et du dramaturge !
Ce qui m'étonne c'est que, depuis plus de soixante ans que le Cromwell de Victor Hugo est écrit, il ne se soit trouvé aucun directeur de théâtre et aucun grand tragédien étranger qui aient essayé de traduire sur une scène d'une des capitales du
monde ce drame d'une si puissante originalité.
Une fois, a, ma connaissance, à Paris même, un directeur s'est rencontré, plus lettré que ne le sont la plupart de ces industriels en distractions publiques, à qui vint la tentation de monter Cromwell au théâtre de la Gaîté, alors situé sur le boulevard du Temple.
Hippolyte Hostein avait en ce moment sous la main le grand comédien Frederick Lemaître, déjà vieux, mais peut-être encore l'artiste le mieux trempé pour représenter dignement cette figure grandiose, détailler ce caractère dans toutes ses parties tragiques, fines et comiques.
Hostein me communiqua son idée et me montra son projet de distribution des rôles et de réduction des scènes calculé de façon à ramener à quatre ou cinq mille vers cette œuvre qui en a bien dix mille.
C'était peu de temps après le départ du poète pour l'exil. Je crois qu'il était encore à Jersey. Il s'agissait de se mettre en correspondance avec lui pour lui soumettre le projet, lai demander s'il ferait luimême le travail de réduction, ou bien qui il chargerait de le faire. Je dis à Hostein que je croyais connaître assez Victor Hugo pour être convaincu qu'il ne consentirait jamais ni à opérer, ni à autoriser une mutilation de Crom\<;ell sous prétexte d'appropriation à un théâtre quelconque. Comme il paraissait avoir quelques doutes, je l'adressai à Paul Meurice qui était en correspondance suivie avec l'illustre exilé.
Je crois que l'idée dHostein ne fat même pas communiquée au poète ; car lorsque je lui en parlai à Bruxelles en 1868, il me répondit, tout en convenant que Frederick eût été un magnifique Cromwell,
qu'il ne se rappelait pas que personne lui eût jamais fait une si drôle de proposition.
Revenons à Balzac.
Il ne se laissa pas décourager par la condamnation si péremptoire de son premier essai littéraire. Il en conclut seulement que la tragédie n'était pas son fait.
Puis il se dit que, pour un esprit ardent, résolu, persévérant, énergique, la littérature offrait d'autres domaines à exploiter. Il se décida donc à chercher par d'autres voies le moyen de réaliser ses rêves de gloire et de fortune.
Avant tout, son père exigeait, pour lui permettre de renoncer aux carrières favorites de la bourgeoisie, notariat, barreau ou fonctions administratives, qu'il lui prouvât que les travaux littéraires pouvaient être assez lucratifs pour lui fournir des moyens d'existence, et cela dans un délai assez bref.
D'autre part, sa mère, qui trouvait que l'essai de studieuse vie de Pans pratiqué en 1819 et 1820 lui avait considérablement amaigri, pâli, détérioré physiquement son cher enfant, se refusa absolument à l'exposer de nouveau au régime délétère de la grande ville. Elle tint à le garder auprès d'elle à Ville-Parisis ; alléguant sans doute que le mouvement et le tumulte de Paris ne lui étaient pas indispensables pour composer et écrire les œuvres d'imagination qu'il se proposait de faire ; elle dut lui permettre tout au plus quelques voyages à Paris dans le but de compulser les bibliothèques publiques, de se mettre en rapport, tant avec des écrivains qu'avec des maisons de librairie ; enfin de chercher des commandes et de conclure des traités.
C'est vraisemblablement au retour d'une de ces excursions qu'il écrivit à sa sœur, alors établie à Baveux, la longue et charmante lettre où il raille en vrai libre-penseur la dévotion et les dévotes : « Il doit y avoir une furieuse provision d'amourettes et d'intrigues, car la dévotion est l'enseigne de tout cela. »
Un autre passage de cette lettre nous autorise à supposer qu'il assista, sinon comme acteur, au moins comme spectateur sympathique, à la grande manifestation politique qui eut lieu le 3 juin 1821 à l'occasion de l'anniversaire de la mort du jeune étudiant Lalemand, tué, l'année précédente, sur la place du Carrousel, par un soldat de la Garde royale dans un attroupement formé à propos de la discussion du projet de loi sur le Double-Vote.
Un service funèbre de bout-de-l'an avait été commandé à saint Eustache. Il fut interdit par l'autorité ; l'église fut fermée et une bande posée sur la porte, comme l'annonce d'un relâche sur l'affiche d'un théâtre, lin jeune homme écrivit au crayon sur cette bande que « vu l'extrême liberté des cultes », on invitait les amis du défunt à se réunir au boulevard Bonne-Nouvelle, pour aller de là au Père-Lachaise.
Au rendez-vous on se trouva sept ou huit mille. Mais la garnison de Paris et la gendarmerie tout en armes défendant les approches du cimetière, les étudiants essayèrent de forcer la consigne ; un officier ordonna de faire feu ; la gendarmerie n'obéit pas. Alors un jeune homme se fit porter de bras en bras jusqu'à cet officier et, découvrant sa poitrine, s'écria : « S'il vous faut une autre victime, frap-
pez î Je suis prêt, sûr que ma mort sera utile à la liberté de raon pays! » (Littéralement les mêmes paroles que le sergent Bories prononçait, l'année suivante, en montant sur l'échafaud !)
Puis on se rendit dans un champ voisin où à la suite d'un discours prononcé par un étudiant, on jura de revenir l'année suivante, « portant le deuil de nos libertés. »
« Cette cérémonie écrit le jeune Balzac, après ce récit, a causé une grande émotion dans Paris. «
Rien dans cette lettre, ni dans celles qui suivent ne dit quand et comment il conçut le premier projet de ses romans de métier. Toutefois, dans sa dernière lettre de 1821, je trouve cette page assez mélancolique, qui peut donner une idée de la lutte intime qu'il avait à soutenir dans sa famille et de ce qu'il souffrait :
(( ... Il faut pourtant écrire, écrire tous les jours pour conquérir l'indépendance qu'on me refuse, essayer de devenir libre à coup de romans, et quels romans 1 Ah I Laure, quelle chute de mes projets de gloire !
)) Avec quinze cents francs de rente assurés, je pourrais travailler à ma célébrité ; mais il faut le temps pour de pareils travaux, et il faut vivre d'abord ! Je n'ai donc que cet ignoble moyen pour ixi indépendantiser. Fais donc gémir la presse, mauvais auteur (et, le mot n'a jamais été si vrai !).
)) Si je ne gagne pas promptement de l'argent, le spectre de la place reparaîtra ; je ne serai pas notaire toutefois, car M. T... vient de mourir. Mais je crois que M. G... me cherche souidement une place; quel terrible homme ! Comptez-moi pour mort si on
me coiffe de cet éteigDoir, je deviendrai un cheval de manège qui fait ses trente ou quarante tours à l'heure, mange, boit, dort à des instants réglés d'avance.
» Et Ton appelle vivre cette rotation machinale, ce perpétuel retour des mêmes choses !...
» Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma Iroide existence ! Je n'ai pas les fleurs de la vie et je suis pourtant dans l'âge où elles s'épanouissent I A quoi bon la fortune et les jouissances quand ma jeunesse sera passée ? Qu'importent les habits d'acteur si l'on ne joue plus de rôle? Le vieillard est un homme qui a dîné et qui regarde les autres manger ; et moi, jeune, mon assiette est vide et j'ai faim! Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs, être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits?... »
On peut conclure de ce passage qu'il avait déj à commencé à écrire ce qu'on a appelé ses romans de jeunesse, quifurent publiés sans nom d'auteur ou signés de divers pseudonymes, Horace de Saint- Aubin, Villerglé, lord Rhoone, etc.
Ces romans lui furent-ils commandés par des libraires, sur des plans concertés d'avance? Les écrivit-il seul ou avec des collaborateurs ? Lepoitevin Saint-Alme, par exemple, comme on Ta souvent dit lorsqu'ils reparurent en librairie (en 1836, je crois), dans le format in-S" de cabinet de lecture, comme le père Saint-Alme aimait à le dire luimême lorsque je travaillais sous sa direction au Corsaire-Satan, en 1846, et à la. Liberté qu'il fonda le 28 février 1848 avec Dutacq et Polydore Millaud?
Cette question a peu d'importance à propos de la vie de Balzac.
Ce qui paraît résulter de la correspondance, c'est que seul le Vicaire des Ardennes aurait été écrit en collaboration avec madame et M. Surville ; ce qui est certain aussi, c'est que Balzac commence la lettre suivante, datée de Paris 1822, par un cri de joie, parce que VHèritière de Birague a été vendue huit cents francs.
Et le voilà aussitôt qui se met, sur cette première donnée, à échafauder des calculs à perte de vue, comme il le fera, hélas ! bien souvent, durant le cours de sa vie, dans de plus grandes proportions.
Ce premier enfantement l'a rendu malade, il faut qu'il aille se retremper à Ville-Parisis ; néanmoins il est très joyeux, parce que notre roman prochain se vendra mille francs et qu'au lieu de faire quatrevingt-douze volumes pour douze mille francs, nous n'en ferons plus que quarante-huit. »
Pour que le lecteur ne se récrie pas sur l'invraisemblance de ce chiffre de volumes, il est peut-être bon de l'édifier isur les conditions de la librairie de romans destinés spécialement à l'alimentation des cabinets de lecture de 1820 à 1830. Un roman comportait de quatre à cinq volumes de deux cents à deux cent cinquante pages d'un petit in-12, à raison d'une vingtaine de lignes par page.
C'est dans ces conditions que se publiaient alors les romans du facétieux Pigault-Lebrun, du sentimental Ducray-Duminil, du dramatique Victor Ducange, du grivois Paul de Kock, du solennel baron de Lamothe-Langon, du populaire Raban, de
ringénieux Auguste Ricard, de l'emphatique vicomte d'Arlincourt.
Comment se fait-il, se demandera-t-on peut-être, que ces éditeurs, MM. Hubert, PoUet, Barba, etc.. eussent, de confiance, chargé d'écrire des romans pour faire concurrence à ceux de ces auteurs en vogue, un jeune homme de vingt-trois ans, absolument ignoré, qui ne se recommandait, comme valeur littéraire, que par son Cromwell avorté et par son bon vouloir ?
Une phrase d'une lettre de Balzac à sa sœur nous donnera peut-être la clef de cette énigme : « Il y a disette de romans, lui écrit-il, pour expliquer l'insistance avec laquelle l'éditeur réclame le manuscrit du Vicaire des Ardennes.
Il faut bien se reporter à ce que pouvait, à ce que devait être l'état de la littérature française pendant les premières années de la Restauration.
La classe moyenne avait peu lu sous l'empire. Les bulletins des armées victorieuses étaient presque sa seule pâture ; quant aux classes populaires, elles ne lisaient pas du tout. D'ailleurs le maître ne se souciait pas beaucoup qu'on aimât trop la lecture dans ses états.
On comprend qu'il ne se fût guère formé d'écrivains, surtout de romanciers dans cette période, où l'histoire des faits actuels était à elle seule le plus émouvant, le plus tragique, le plus poétique des romans, presque une épopée.
L'empire deux fois renversé, le gouvernement des Bourbons établi avec certaines apparences de solidité, les esprits qui échappaient aux agitations des passions politiques voulurent chercher des dis-
tractions dans la lecture. Les cabinets littéraires, faute d'avoir été suffisamment alimentés depuis plusieurs années, étaient pauvrement approvisionnés de ces œuvres d'imagination, de ces fictions intéressantes, d'une lecture facile, qu'on appelle romans et que le public aurait désiré voir se multiplier, pour lui permettre de varier ses plaisirs.
En dehors des auteurs que j'ai cités, il n'y avait guère que des ouvrages sérieux, les livres de Chateaubriand, de madame de Staël, puis les œuvres de Voltaire, de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, lectures excellentes qui élevaient, éclairaient l'intelligence, mais exigeaient une tension d'esprit dont les liseurs, les liseuses surtout aimaient à se reposer de temps à autre par des lectures moins absorbantes et d'une digestion plus rapide et plus aisée, de ces entremets littéraires en quelque sorte aussi favorables à la bonne et agréable alimentation de l'esprit que peuvent l'être les entremets culinaires à la satisfaction du goût et de l'estomac.
Faute d'une suffisante variété de productions indigènes à oftrir aux appétits des consommateurs français, la librairie parisienne s'était rejetée sur les traductions, non sans succès. L'Angleterre fournissait Anne Radcliffe et le grand Walter Scott ; l'Amérique, Fenimore Cooper ; l'Allemagne, Auguste Lafontaine. Mais il en fallait encore, il fallait surtout des auteurs français, ne fut-ce que par patriotisme, des auteurs travaillant selon le goût du jour, à l'instar des écrivains à la mode.
Ce dut être dans ces circonstances que les éditeurs, jaloux de répondre aux désirs du public formulés par l'intermédiaire des cabinets de lecture,
cherchèrent de jeunes romanciers, à la fois laborieux, besogneux et aptes à exécuter rapidement et à bon marché leur programme de fournitures littéraires.
Balzac fut un de ceux que la librairie française trouva à point sous sa main.
Toutefois le jeune aspirant romancier, si avide de gloire, si pressé de gagner de l'argent quïl fût, ne voulut point signer de son véritable nom ces premières besognes. Il réservait cet honneur à des travaux plus dignes de lui qu'il se sentait destiné à composer dans un avenir plus ou moins prochain. Il ne voulait pas déshonorer sa future célébrité par ces essais exclusivement marchands.
Ce voyant a, eu, à toutes les époques de sa vie, en même temps que la vision de sa gloire, la conscience de son génie.
Cependant il accepta avec assez d'entrain ces travaux de mercenaire; il s'agissait pour lui, d'une part, de prouver à sa famille que le métier d'homme de lettres pouvait être aussi lucratif que celui d'employé, et, d'autre part, d'amasser assez d'argent pour se donner le moyen de travailler plus tard indépendamment des exigences mercantiles, suivant les inspirations et les aspirations de son propre génie.
Agissant comme un peintre qui, tout en consacrant ses heures de laborieux loisir à des études sérieuses de la nature , à des croquis et à des esquisses d'artiste, s'exercerait au maniement de la brosse en barbouillant des enseignes pour gagner sa vie et acquérir les ressources indispensables à ses grandes études d'art, il entreprit son nouveau labeur avec une ardeur fiévreuse.
Au bout de quelquse mois, il se félicite de ses progrès, non dans la conception, dans l'exécution de ses romans, car il convient franchement qu'ils ne valent pas le diable et ne sont pas aussi tentateurs que l'était son Cromioell, — mais ses progrès dans l'art d'en tirer un profit pécuniaire.
En effet, V Héritière de Birague a été vendue 800 fr; Jean Louis est vendu 1300 f r ; Clotilde de Lusignan rapporte 2000 fr. En outre, il a à faire le Vicaire des Ardennesy — le Savant^ — Odette de Champdivers, — la famille Rlioone, et une foule de pièces de théâtre.
Il prédit qu'avant peu lord R'hoone sera l'homme à la mode, l'auteur le plus fécond, le plus aimable... et qu'il aura des bonnes fortunes en foule,... et il espère gagner, cette année, les vingt mille francs qui doivent commencer sa fortune.
Malgré cette gaieté un peu vantarde et bon enfant qui règne dans ses lettres de cette époque, il ne peut pas toujours dissimuler complètement l'arrière amertume qu'il ressent en réfléchissant au rôle qu'il s'est infligé lui-même.
Quelle ironie presque douloureuse dans cette signature d'une de ces lettres.
« Honoré, écrivain public et poète français à deux francs la page ! »
Et dans ces quelques lignes :
« Je commence toutefois à tâter et reconnaître mes forces. Sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties! C'est navrant !
« Ah ! si j'avais ma pâtée, j'aurais bien vite ma niche, et j'écrirais des livres qui resteraient peutêtre I
« Mes idées changent tellement, que le faire
changerait bientôt !... Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et le moi de demain la différence qui existe entre le jeune homme de vingt ans et l'homme de trente ! Je réfléchis, mes idées mûrissent, je reconnais que la nature m'a traité favorablement en me donnant mon cœur et ma tête. »
Eh bien, s'il a raison de reconnaître la valeur des dons qu'il doit à la naure, je crois qu'il se trompe en parlant du sacrifice de la fleur de ses idées et de l'époque prochaine de sa maturité intellectuelle.
Non, la vérité vraie, c'est qu'il commence à sentir cette lassitude, cette répugnance que causent aux esprits élevés ce qu'on peut appeler le supplice des travaux forcés littéraires.
Écrire autre chose que ce que Ton conçoit, que ce que Ton pense, le contraire de ce qu'on voudrait écrire, se faire, de force, l'interprète des idées d'autrui, ce supplice, combien d'hommes d'élite, voués à la carrière des lettres, se sont vus réduits à le subir par leur pauvi^eté, par la nécessité de donner du pain à leurs familles, pendant les fréquentes éclipses de la liberté durant le cours de ce siècle î
Avec quel empressement avide les spéculateurs en encyclopédies, en dictionnaires, en recueils biographiques plus ou moins universels, saisissent ces occasions de chômage pour convier les intelligences distinguées à leur prêter, au meilleur marché possible, le concours de leur savoir !
A ces moments d'oppression de la pensée, l'écrivain à qui son patrimoine ou un autre gagne-pain fournit des moyens d'existence remet sa plume au
fourreau et s'abstient ; mais le pauvre est obligé de travailler, quoiqu'il fasse ; c'est alors qu'il subit les besognes collectives, les traductions, les imitations, les compilations, les prospectus, les articles réclames, en un mot « tout ce qui concerne son état », d'après les plans, les indications, les idées intéressées de l'entrepreneur qui le fait vivre et dont il devient le vassal.
Dans les premières années du second empire, j'ai été témoin et confident des douloureux mouvements de révolte auxquels étaient en proie de nobles esprits torturés par la nécessité de subir ces suggestions des industriels littéraires ! Quel courage, quelle force d'âme il leur fallut pour résister aux tentations, ne livrer que le travail de leurs plumes et rester maîtres de leur pensée?
Plusieurs succombèrent. Honneur à ceux qui eurent la force de résister !
Quelque temps après, le maître interrogeait confidentiellement Sainte-Beuve sur les causes de la décadence littéraire de son règne. Celui-ci, qui savait bien la contrainte qu'il avait eu lui-même à subir, eut l'audace de lui répondre :
— Peut-être la littérature voudrait-elle un peu plus de liberté !
Ce n'était certes pas cette liberté politique qui manquait au jeune Balzac en ce moment. Il est probable qu'il ne s'en inquiétait guère. Il semble même, d'après sa correspondance, qu'il s'intéressait peu aux luttes de partis qui agitaient Paris et le pays.
S'il a raconté la manifestation qui signala l'anniversaire de la mort du jeune Lalemand, c'est sans doute parce qu'il s'y trouva mêlé ; mais je constate avec surprise qu'il n'est question dans aucune de ses lettres de 1820, de 1821, de 1822, d'aucun des événements, ni des noms à sensation qui durent évidemment impressionner vivement l'opinion publique.
Pas un mot de l'assassinat du duc de Berry, de la naissance du duc de Bordeaux, du procès et de l'exécution des quatre sergents de la Rochelle ; rien de l'attitude de l'opposition, de Manuel ; rien des chansons de Béranger, des pamphlets de Paul-
Louis Courier, le grand écrivain, Tourangeau comme lui !
Non, la liberté qu'ambitionnait, que voulait le jeune apprenti romancier, c'était la liberté d'écrire, en dehors de toute commande, de tout programme arrêté d'avance par une volonté étrangère, les conceptions, les combinaisons, les récits, les pensées, à mesure que son cerveau les produisait, de voir imprimé ce qu'il écrivait, d'en élaguer les scories, les boursouflures, ajouter à son gré les idées nouvelles qui peuvent jaillir de la revision de la première composition, de se livrer enfin à ce prodigieux travail de remaniement sur épreuves qui fut à la fois une des plus absorbantes occupations et un des plus grands bonheurs de sa vie d'artiste.
S'aperçut-il que, pour atteindre ce but, il avait pris une mauvaise voie? Espéra-t-il avoir trouvé un moyen d'y arriver plus directement? Sa correspondance, dans laquelle on remarque une lacune de près de trois ans (1822 à 1825), est absolumeat muette a cet égard. Les hypothèses, d'ailleurs assez vagues, de madame Surville ne jettent que fort peu de lumière sur cette époque de la vie de son frère. ' Ce qu'il y a de certain, c'est que d'auteur de romans il s'improvisa éditeur-libraire, prévoyant peut-être que ce pourrait être la façon la plus expéditive d'être certain de pouvoir lui-même faire imprimer et publier ses propres ouvrages, sans autre contrôle que son contrôle personnel.
Avant cette transformation, dont une lettre adressée à un graveur permet de fixer l'époque à 1825, il avait écrit en 1824, vraisemblablement sur commande aussi, une brochure en faveur du Droit d'al-
nesse et son Histoire impartiale des Jésuites, — en 1825, en collaboration avec Horace Raisson, le Code des gens honnêtes, — en 1826, le Petit Dictionnaire des enseignes de Paris, au moins s'il faut en croire le savant et laborieux auteur de VHistoire des œuvres de Balzac, M. de Lovenjoul.
Que les mânes de l'immortel peintre de la société contemporaine pardonnent à ses éditeurs posthumes le crime d'avoir accolé de pareils factums et bien d'autres encore à la Comédie humaine, la seule composition que, de son vivant, il ait jugée digne de son génie et de la gloire de son nom !
Libraire-éditeur, il veut débuter par une entreprise originale et utile. Il conçoit la pensée de populariser les grands chefs-d'œuvre et les grands génies de la littérature française, en réunissant en un seul volume les œuvres complètes de Molière et en appliquant le même procédé aux œuvres comp^lètes de La Fontaine.
II commençait par les deux grands maîtres de la poésie française. Et, comme il ne jugeait pas nécessaire de faire ap].el à une autre plume que la sienne pour écrire des notices sur ces deux grands hommes, il écrivit lui-même ces deux introductions qui n'ont guère plus de valeur littéraire que de simples prospectus, sauf toutefois la première page du Molière, parce qu'on y trouve, en quelques lignes, une sorte de résumé, de programme, de Tœuvre que rêve déjà peut-être, qu'accomplira, en grande partie, l'auteur de la Comédie humaine.
a S'il était possible, écrit-il, de corriger entièrement les hommes en les faisant rougir de leurs ridicules, de leurs défauts et de leurs vices, quelle
société parfaite n'eût pas fondée ce législateur sublime! II eut banni du sein de la nation l'esprit faux, le jargon, l'équivoque, la jalousie, tantôt folle, tantôt, et plus souvent cruelle, l'amour honteux des vieillards, la haine de l'humanité, la coquetterie, la médisance, la fatuité, la disproportion des mariages, la basse avarice, l'esprit de chicane, la corruption, la frivolité des magistrats, la petitesse qui fait aspirer à paraître plus grand qu'on n'est, l'empirisme ignorant des médecins et la risible imposture des faux dévots. »
Sauf l'épithète de risible appliquée à l'imposture, épithète que lui-même aurait sans doute changée, quelques années plus tard, en celle de terrible ou de monstrueuse, ne croirait-on pas lire le plan de la campagne qu'il entreprendra bientôt contre les travers, les ridicules, les vices, soit communs à l'humaine nature, soit propres à la société de son temps?
Mais, en écrivant ces deux notices, Balzac semble oublier qu'il est écrivain, pour ne se souvenir que^ de sa nouvelle profession et de ses intérêts d'éditeur. Tout entier à ses affaires industrielles, il n'écrit ou du moins il ne publie rien, car il est certain que son cerveau et sa plume ne chômaient pas pendant ces années d'apparente stérilité.
Dès 1824, il avait conçu le plan de la Physiologie du Mariage. Ou coruprend qu'une œuvre d'une telle importance et d'nne si puissante originalité comportât une gestation de plusieurs années.
De même le roman les Chouans^ dont la première version parut on 1820, porte la date de 1827.
Enfin, si l'on songe à l'exorbitante quantité (70
à 80) de compositions diverses, dont plusieurs n'ont pas moins d'un volume, articles, études critiques, historiques, analytiques, romans, que vit éclore l'an 1830, avec quel étonnement respectueux on admire ce silence fécond de cinq années pendant lesquelles ce cerveau si magnifiquement organisé a eu la force de concentrer, d'étudier, de mettre au point tant d'idées, sur des sujets si variés et d'en préparer l'explosion presque simultanée.
C'est une curieuse et instructive étude que celle de la formation et des progrès de ce talent pendant cette période de la vingt-cinquième à la trentième année.
Comme celui de Molière, son génie semble avoir attendu la maturité pour se manifester; comme lui il reste longtemps enveloppé dans les langes de la médiocrité ; tout à coup il se met à marcher, et quels pas de géant! Et encore, je crois qu'il y a plus loin des romans d'Horace de Saint-Aubin aux premières Scènes de la vie privée que de la Jalousie de Barbouillé à VEtourdi.
Pourtant c'est au milieu des plus cruelles angoisses morales et matérielles que s'était achevée cette formation intellectuelle.
En s'improvisant éditeur dans l'espoir d'arriver promptement à la fortune qui devait lui assurer l'indépendance, Balzacne s'était préoccupé que delà pensée de faire imprimer sous une forme nouvelle de beaux et bons livres bien corrigés, d'un prix modique. La vente prompte et facile de ces ouvrages ne lui paraissait pas devoir être un instant douteuse. Aussi ne s'était-ilnullement inquiété des débouchés, des moyens d'écoulement ; il s'était figuré que tous
les libraires, marchands et commissionnaires allaient s'empresser de s'approvisionner, eux et leurs correspondants de la province et de l'étranger, de volumes si consciencieusement fabriqués; il ignorait encore, qu'à cette époque surtout, la plupart des négociants en librairie qui faisaient leur commerce au moyen de courtiers, de commis-voyageurs et de correspondants et en accordant de longs crédits, ne s'occupaient avec zèle du placement, de la vente d'un livre que quand ce livre avait été fabriqué à leurs risques et périls, c'est-à-dire lorsque leurs propres capitaux étaient engagés.
II se trouva donc, au bout de quelques mois, en possession de plusieurs milliers d'exemplaires du Molière et du La Fontaine, qu'il fallait veadre à la hâte à un prix bien inférieur au prix de revient s'il voulait faire face aux engagements pris envers l'imprimeur, le marchand de papier, le brocheur, etc., et satisfaire son bailleur de fonds.
Celui-ci, qui a un de ses parents enrichi dans l'imprimerie, conseille au jeune éditeur déconcerté de chercher à se rattraper dans cette lucrative industrie.
Balzac s'enthousiasme pour le métier de typographe ; il se rappelle que l'auteur de Clarisse Ilarlo\ve a acquis en même temps fortune et gloire en imprimant sou chef-d'œuvre; il rêve peut-être de devenir un lUchardson français. On bat le rappel des capitaux pour acheter un brevet et un matériel.
Le père, qui avait refusé d'allouer à son fils quinze cents francs de rente pour le mettre à même de s'essayer dans l'art de la composition littéraire en dehors de toute préoccupation mercantile, le père
fournit aisément le capital de cette rente, trente mille francs.
De peur de manquer de connaissances pratiques, on a -la prudence d'associer à la maison un jeune ouvrier distingué et très habile dans le métier.
On s'installe largement rue des Marais-Saint-Germain, petite rue très étroite, mais alors très commerçante, dans une grande maison voisine de celle qu'habitèrent Racine et la Cliampmeslé, et dans la cour de laquelle ils plantèrent une vigne qui^ diton, existe encore.
Mais ni Balzac ni son jeune associé ne sont initiés aux conditions commerciales et financières de l'industrie typographique.
On a tant dépensé en frais d'installation et eii achats de matéiiel qu'il ne reste plus de fonds de roulement. Les clients viennent, mais ils règlent à longues échéances. Plusieurs sont véreux, leur papier est inescomptable. Il faut emprunter pour payer les banques des ouvriers.
Bientôt on rencontre une magnifique occasion de joindre à l'imprimerie une fonderie de caractères, et Ton assume de nouvelles et lourdes charges, au lieu de trouver dans cette opération un moyen de se procurer de nouveaux capitaux ou de contracter un emprunt important.
Le père et la mère viennent bien encore au secours du fils pour parer aux plus pressants besoins, mais la perspective d'une ruine complète les eifraie et ils se refusent à faire de plus grands sacrifices.
C'est alors que le spectre de la faillite apparaît à Balzac.
L'honneur de son nom, de ce nom qu'il rêve entouré d'une auréole de gloire, il veut le sauvegarder à tout prix. Il a supputé son actif et son passif; il ne peut avoir d'espoir de se tirer d'affaire honorablement qu'en vendant son établissement. C'est renoncer à la fortune industrielle. Il se résigne enfin à céder sa maison moyennant le prix très minime qui lui en avait été offert par des spéculateurs, à un de ses amis, M. Deberny, qui sut faire fortune avec la fonderie.
Le voilà donc détaché des affaires industrielles, mais non point libéré ; il a au pied un boulet qu'il traînera pendant presque toute la durée de sa vie : les dettes qu'il a contractées envers ses parents et des amis qui lui ont donné des preuves d'intérêt et de confiance.
Le chiffre de ces dettes est colossal, si on le compare aux seules ressources qui lui restent pour les payer.
Il n'a que sa plume. Mais cette plume est dirigée par un cerveau armé d'une volonté énergiquement agissante ; il est, il va être par excellence le tenax proposai vir !
Il va engager contre les choses, contre les hommes, parfois contre lui-même, une série de luttes dont il sortira glorieux, mais si fatigué, si énervé, que la mort ne lui laissera pas le temps de compléter son œuvre et de jouir de son triomphe !
Suivons l'homme dans ces héroïques combats pour la vie et pour la gloire.
Ici se pose une question : Est-ce à ses malheurs industriels, à la nécessité qui s'ensuivit, qu'il dut son génie de penseur, d'observateur et d'écrivain,
ainsi que sa sœur et quelques critiques après elle l'ont donné à entendre?
Je ne le crois pas. Je serais plutôt enclin à penser que le poids de la chaîne qu'il portait, la conscience des responsabilités qu'il avait assumées furent pour lui des entraves, au moins durant les premiers temps, à la rapidité du développement de ses hautes facultés, parce qu'elles le contraignirent à disséminer son esprit, à le dépenser en petite monnaie et le détournèrent de sa tendance à la concentration des idées, qui fut une de ses maîtresses forces.
Non, ce ne fut ni l'adversité, ni la nécessité qui éveilla, qui surexcita son génie, ce fut sa volonté. Il aurait pu s'appliquer cette devise latine : è voluntate genium et gloria! Du reste, n'est-on pas fondé à penser que telle est réellement la signification profonde de ce qu'il raconte dans Louis Lambert à propos de ce fameux Traité de la volonté, confisqué et brûlé par les Pères. '