‹ Balzac, l'homme et l'œuvreChapitre 12 sur 69 · Secoiidc jin'f.icc du Lys ddiis la vallée · texte numérisé non relu

Secoiidc jin'f.icc du Lys ddiis la vallée

il a montré le rellet, l'empreinte de Napoléon, dans le caractère des jeunes ambitieux de 1820 ou de 1830; et sur lui-même cette empreinte n'cst-elle pas assez marquée? 11 avait dans son cabinet de travail une statue de son dieu, au socle de laquelle il avait écrit : « Achever par la plume ce qu'il a commencé par l'épée. » Il notait sur un carnet, au jour le jour, au hasard de ses lectures, les paroles les plus remarquables de Napoléon; il en avait composé peu à peu, de 1831 à 1838, tout un recueil, qu'il finit par vendre 4 000 francs, dans un jour de misère, à un ancien bonnetier désireux de publier quelque chose et de se l'aire décorer. On le surprend, en cinquante endroits de ses lettres, en proie à la même obsession, éternellement préoccupé d'imiter l'Empereur, et au point de demander sans trop sourire qu'on appelle sa mère « Madame Mère » comme jadis M'"^ Laetitia; on le surl)rend dans ses rêves d'empire, dans sa pose constante au Napoléon de la littérature; et on se persuade que l'épopée impériale n'a pas peu contribué à l'extraordinaire développement de son imagination •.

Philarète Chastes l'appelait « un halluciné qui a porté dans SCS actions l'hallucination de sa pensée ». Rien de plus juste. Il a vécu dans une sorte de vertige et de songe ininterrompu. Les êtres imaginaires qu'il créait, étaient pour lui des vivants avec qui il conversait. II venait donner de leurs nouvelles à ses proches, comme s'il se fût agi d'êtres réels : « Savez-vous qui Félix de \ andenesse épouse? leur disait-il. Une demoiselle de (iranville. ("est un excellent mariage qu'il l'ait là; les Granville sont riches, malgré ce que M"" de Bellefeuille

1. Lellres à rKlnin</i}rc, [>. C2, ITiS, l.^S, 281, 341), 442, 490, 494, .'504; — Corr., p. 242, 348, 382, etc.

a coûté à leur famille. » Et un jour que Jules Sandeau lui parlait de sa sœur malade : « Tout cela est bien, mon ami, répond-il après l'avoir écouté un instant; mais revenons à la réalité, parlons d'Eugénie Grandet. » Comme tous les hommes d'imagination, il n'est point de contradiction ni d'enfantillage dont il ne soit capable. La pensée de la mort, les hautes et graves inquiétudes de l'àme, le sentiment religieux, en un mot, lui fait à peu près défaut; il n'y en a pas trace dans ses lettres, quoique d'ailleurs il ait toujours affecté d'être dans ses romans ou plutôt dans ses préfaces le champion de la religion catholique ; il est le matérialisme fait homme ; mais, à la suite des lectures auxquelles l'ont obligé Louis Lambert et Séraphita, il s'éprend des mystiques, des illuministes, de Saint-Martin, de Swedenborg, et il déclare gravement : « Je ne suis point orthodoxe, et ne crois pas à l'Église romaine; le swedenborgisme est ma religion * ». La Comédie humaine presque tout entière n'est qu'une longue satire du règne de Louis-Philippe, et dans plusieurs de ses lettres il parle de ce même Louis-Philippe comme du sauveur de la France 2. Voilà I)Our les contradictions, et voici pour les enfantillages. En 1841, il s'en va chez un « très fameux sorcier », se fait tirer par lui les cartes, et revient tout troublé de ses réponses. Il croit aux somnambules, il a en elles « la plus grande confiance » et veut « en avoir constamment quelques-unes à lui ». Il leur fait rechercher la place des trésors enfouis et jx'i-dus; il leur demande, en 1832, les causes de l'épidéinic de choléra qui dévaste Paris; il les consulte sur sa santé, en leur envoyant par linlermé-

Page 1