Corr., p
diaire de sa mère des morceaux de flanelle qu'il a portés sur l'estomac ; et il écrit à M""' Ilanska : « Je vous en supplie, quand vous ou M. de Hanski ou votre Anna seront (sic) malades, écrivez-moi... Des faits tout récents m'ont prouvé que je possède un bien grand pouvoir mag-nétique, et que, soit par une somnambule, soit par moi-même, je puis guérir les personnes qui me sont chères ' ».
Mais il a beau se perdre quelquefois dans les brumes de Swedenborg, il a beau s'intéresser à tout ce qui concerne les sciences occultes, là n'est point la pente naturelle de son imagination. Son imagination n'a pu spiritualiser le fond de son être et avoir raison de son humeur native; c'est de cette humeur, au contraire, qu'elle reçoit sa forme, et elle offre cette singularité d'être une imagination très matérielle en même temps que très cliimérique et très désordonnée. L'objet auquel elle s'attache, c'est souvent, je le veux bien, un idéal d'art et de gloire: c'est bien plus ordinairement une réalité, c'est le succès immédiat, le succès et toutes ses jouissances positives, célébrité, honneurs, bonnes fortunes, luxe, argent; et à voir comme elle s'y attache, à voir comme elle se complaît dans son rêve d'opulence et de souveraineté, il est permis de se demander s'il n'y avait pas dans le cas de Balzac un lieu de mégalomanie -.
Mégalomane bien amusant, bien bon enfant, et à qui son imagination jouait de plaisants tours.
1. Lettres à VÉlrangèrc, p. 121, 152, 2(jl, 2(14, \\f)2; Corr., p. lOG- 107, l.'il). ••le.
2. Dc'jii, dans ses loUrcs do 1S21 ol 1822, on lit : .. CoUo annro, j"cs|)('n' finpncr les 20 000 francs (|ui doivent eomuioncer ma lorliini" ».... '■ La Inrhinc inc viendra, je n'en doulc pas », etc. Mi^-nic n'Iiiiiii ii chaiiiic paj^c de sa Corirspoiidance.
Elle est, au fond, la principale et la vraie cause des embarras pécuniaires au milieu desquels il s'est débattu toute sa vie. Elle n'en est pas la seule cause : la mauvaise chance parfois s'en est mêlée, soit sous la forme d'une faillite comme celle de son éditeur Mame, soit, en 1830 et en 1848, sous la forme d'une révolution qui arrêtait pour quelque temps la vente de ses livres; parfois aussi, étant bon et serviable, il a pris à son compte et ajouté au total de ses dettes celles de Jules Sandeau ou de son libraire et ami Werdet, et cela est trop à son honneur pour qu'on puisse l'oublier. Mais il faut toujours en revenir à constater que s'il avait eu la tête plus froide, s'il avait été moins pressé de posséder la fortune et d'en jouir, sa vie aurait été tout autre.
Il suffit pour s'en convaincre de regarder un peu dans ses comptes, qu'il qualifiait de « mélancoliques » par <)[)position à ses Contes drolatiques, mais qu'il eût pu qualifier plus justement de fantastiques par analogie avec ceux d'Hoffmann.
J'ai rappelé son désastre de 1828, désastre auquel il s'était en quelque sorte condamné lui-môme en se lançant à l'étourdie dans des affaires dont il n'avait nulle entente. A l'en croire, ce serait cette dette de 1828 qui aurait dès lors pesé sur toute sa vie, et dont son courage, dont son labeur forcené n'aurait pu le libérer. Mais fautil l'en croire? faut-il être plus crédule que sa mère, que sa sœur, que M"'" llanska, qui souriaient de ses affirmations et qui l'aimaient bien pourtant? II est très vrai qu'au début .ses gains ont été faibles, et il se peut qu'en 1829 les Chouans et la Physioloçjie ne lui aient été payés, comme il le dit, que 1000 francs chacun; il se peut qu'en 1830 il ne fut payé au journal la Mode qu'à raison de î)0 francs la feuille d'imprimerie, c'est-à-dire KO Irancs
pour seize pages. Mais dès 1832, et peut-être faudrait-il dire dès 1831, les choses changent. II touche 500 francs par mois à la Revue de Paris, sans compter ce que ses œuvres, déjà si nombreuses, lui rapportent en librairie. En 1834, il reçoit d'un seul coup, de la maison Béchet qui vient de lui acheter ses Études de mœurs au xix^ siècle, 50 000 francs, et il annonce qu'il n'en doit plus que 14 000. Il gagne 25 000 francs l'année suivante, et d'année en année le chiffre de ses revenus s'accroît dans une imposante proportion. Il en arrive à gagner 150 000 francs dans la seule année 1840, 50 000 en trois mois dans le courant de 1847 ; et tandis que le Lys dans la vallée lui avait été payé 8000 francs en 1836, en 1846 la publication des Parents pauvres {la Cousine Bette, le Cousin Pons), dans le feuilleton du Constitutionnel, lui rapporte 22 000 francs. Je ne cite que les chiffres les plus significatifs qu'il nous fournit lui-même dans ses lettres; et c'est assez, sans doute, pour prouver qu'il a gagné une fortune, une très grosse fortune, avec sa plume.
Cela n'empêche pas qu'il ait vécu dans la gêne, qu'il ait ruiné ses parents et ses amis ', qu'il eût 200 000 francs de dettes en 1838, et 150 000 en 1841, et je ne sais plus combien encore en 1847; cela n'empêche pas qu'il ait été obligé presque jusqu'à sa dernière heure à des prodiges d'activité cérébrale, à des « efforts de lion ». Encore estil bien évident que sa gêne ne s'explique ni par le désastre de 1828, ni parles 750 francs que la faillite de Mame lui a fait perdre en 1830, ni par les quelques milliers de francs généreusement prêtés à Sandeau ou à
1. Il a à pou près ruiné M""" do Boriiy ot coinplôtemont ruiné sa mèro; oello-ci n'eut pour vivre, lor.^iqu'il lut mort, (ju'une pension annuelle de 3000 francs <iuo lui servait M'"" Hanska (voir Unepane perdue de //. de Balzac).
l'homme 3 b
Werdet. L explication est ailleurs. Elle est dans cette imagination dévorante pour laquelle le futur n'existe pas*, dans cette imagination démesurée qui le pousse constamment à dépenser plus qu'il n'a comme à entreprendre plus qu'il ne peut faire.
D'une part, en effet, dès 1831, dès le temps où, selon le mot de sa sœur, il ne se soutenait qu'en faisant des billets, il devient mondain et se pavane dans les beaux atours que j'ai décrits; bientôt il a des chevaux, deux voitures, un mobilier d'agent de change ou d'actrice. En 1838, il achète à Ville-d'Avray un terrain où il fait bâtir le pavillon des Jardies, et il y engloutit près de 100 000 francs en trois ans. Ensuite, il devient collectionneur, il achète des bibelots, des œuvres d'art, des tableaux du Guide, de Bronzino, de Van Dyck, un portrait de Greuze dont le docteur Yéron lui offre en vain 10 000 francs, des meubles précieux, notamment deux meubles florentins qu'un marchand d'antiquités estimait GO 000 francs; et peu à peu il se constitue un véritable musée qu'il évaluait lui-même en 1848 à 350 000 francs, et qu'abritera dans les derniers temps de sa vie le petit hùlel de la rue Fortunée. Si les siens s'étonnent et s'inquiètent de pareilles dépenses, il leur répond qu'elles sont destinées à soutenir son prestige, à éblouir le public, les libraires et les directeurs de journaux, qu'elles lui font vendre ses livres ou ses feuilletons trois fois plus cher, qu'elles sont donc pour lui une habile réclame. La vérité est qu'elles sont pour lui un besoin.
I. •■ pour lial/.ac, le IuLur n'existait ])as, t(Uil ctail iircsciit; l'avenir év(Miiié se (iég)if;eail de .ses l)ruines, et prenait la nellele • les choses palpables; l'idét! était si vive qu'elle devenail réelle en (|uel(|ue sorte; parlail-il d'un diner, il lo mangeait en le racontant. » (Th. Gautier, Portraits contemporains.)
Et d'autre part, c'est aussi un besoin pour lui que de concevoir quatre ou cinq romans à la fois, et de les commencer, et de les promettre pour une date très rapprochée. Les sujets lui viennent en foule; il lui en vient tant qu'il soupire : « Ah ! j'ai bien du regret de n'avoir pas avec moi un camarade qui puisse développer tous les textes que je conçois M » A peine le texte est-il trouvé que toute l'œuvre s'ordonne et se compose dans sa tête, il la raconte à ses amis : « Ah ! c'est un peu joli à faire! » Le lendemain, il revient : « Ah! j'ai trouvé bien autre chose ! Vous verrez ! vous verrez ! Une idée mirobolante ! Une situation! Un dialogue! On n'aura jamais rien vu de pareil ^ ! » C'est ainsi que dans ses lettres nous l'entendons cinquante et cent fois annoncer la publication prochaine d'œuvres dont peut-être il n'avait écrit ni une page ni même une ligne : « J'achève les Trois cardinaux... J'achève la Bataille. » Traduisez : « Je commence », ou plutôt encore : « Je me propose d'écrire ». Les Trois cardinaux, la Bataille, les Amours d'une laide, le Marquis de Carabas, Marie Touchet, Sœur Marie des Anges, Jules ou le nouvel Abeilard, etc., autant de romans achevés de cette façon-là. Ils n'existent que dans sa tête; mais ils figurent déjà dans le calcul de ses revenus. En 1832, il rassure sa mère en lui adressant le détail des sommes qu'il touchera dans le courant de l'année, et la Bataille y est inscrite pour 2000 francs; elle reparaît quelques mois après dans un autre tableau du même genre; mais celte fois, il semble un peu moins sûr de son existence et ne la compte plus que pour 1 800 francs^.