‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 29 sur 73 · Corr., p. 171; Lettres à VÊtrangère^ p · texte numérisé non relu

Corr., p. 171; Lettres à VÊtrangère^ p

2. Voir la Muse du département^ Honorine^ Sarrazine, la Revue parisienne, les Illusions pei*dues, la préface de /a Peau de chagHn, les Litanies romantiques, Melmoth réconcilié^ V Histoire des Treize, le Cabinet des antiques, VElixir de longue vie, la Correspondance, p. 124, Vtlistoire des œuvres, p. 170, etc. [En 1828, il réimprima dans ses ateliers de la rue des Marais-Saint-Germain la traduction du Jeune Irlandais, de Maturin, et s'apprôtait à réimprimer celle de Melmoth, quand survint la débâcle.

LES ORIGINES DU ROMAN BALZAaEN 63

par le fait, il ne pouvait parler d'eux autrement, à moins d'être très illogique et ingrat : car on n'a qu'à entr'ouvrir ses premières œuvres pour savoir quelle est l'importance de sa dette envers eux, ou plutôt jusqu'à quel point son long commerce avec eux lui a été funeste.

Les premières œuvres de Balzac sont VHérilière de Birague (1822); — Jean-Louis ou la fille trouvée (même date) ; — Clotilde de Lusignan ou le beau Juif (même date, réimprimé sous ce titre : VIsraélite); — le Centenaire ou les deux Beringheld (même date, réimprimé sous ce titre : le Sorcier) ; — le Vicaire des Ardennes (môme date) ; — la Dernière fée ou la nouvelle lampe merveilleuse (1823); — Annette et le Crimmei (1824, réimprimé sous ce titre : Argow le pirate) ; — et enfin Jane la pâle, dont le titre primitif, plus romantique, était Wann-Chlore (1825)*.

Essayons de les feuilleter.

VHérilière de Birague. La préface est imitée de celle

1. En dressant la liste des premiers romans de Balzac, M. de Spœlberch de Lojenvoul en indique plusieurs autres auxquels Balzac a peut-être collaboré : les Deux Hector ou les deux familles bretonnes (1821), Charles Pointel ou mon cousin de la main gauche (1821), le far tare ou le retour de Vexilê {{^22)., Michel et Christine et la suite (1823), VAnonyme ou ni père ni mère (1823), le Corrupteur (1827). Ils sont signés t A. de Viellerglé » ou ; « A. de Viellerglé Saint-Alme », — et « Viellerglé » est Tanagramme de • TEgreville », nom d'un collaborateur et, je crois, d'un cousin de Balzac. — Mais si Balzac a collaboré à ces ouvrages, il est impossible de dire dans quelle mesure, et il me semble prudent de m'en tenir aux volumes qui étaient signés soit des deux noms de « A. de Viellerglé » et de « lord R'hoone », soit môme du seul nom de f lord R'boone » ou d' « Hoi||||^ de Saint-Aubin ». Au surplus, Les Deux Hector, Charles Pointe^^^, sont des romans de même type que V Héritière de Birague ou Jean-Louis, et ce que je dis des uns peut me dispenser de parler des autres. — Pour ces questions d'attribution, consulter VHistoire des œuvres, p. 255, 256 et 455-456, et Une page perdue de H, de Balzac*

de Melmothy lequel a fourni en outre l'épigraphe de divers chapitres ; la donnée est celle de Cœlina, sauf que l'action se passe sous la régence de Catherine de Médicis. Comme Cœlina, Aloyse de Birague est en butte aux persécutions d'un scélérat qui en veut à sa dot, qui la sépare de celui qu'elle aime et la tient séquestrée dans sa chambre ; comme Cœlina, elle est protégée par un être mystérieux et masqué qui, malgré son masque, est une belle tête de vieillard et qui survient toujours au moment opportun : si au dénouement celui-ci ne dit pas à l'héroïne, ainsi que dans Cœlina : € Je suis ton père! > il lui dit : t Je suis ton grandpère ! » et l'effet est sensiblement le même. Des propos d'ivrogne, de grosses facéties, de lourdes gauloiseries dans le goût de Pigault-Lebrun alternent avec des scènes d'horreur renouvelées tantôt de Ducray-Duminil, tantôt d'Anne Radcliffe. Trappes qui s'ouvrent et se referment brusquement, apparitions et disparitions surprenantes, rendez-vous nocturnes au pied de la tour du Nord, descentes à tâtons dans un caveau où gît un squelette qu'une femme, une comtesse, est en train de brûler, poignards, lanternes sourdes, guets-apens, tueries, pendaisons, mort du traître et mariage des deux amants à la fin du récit, — toute la défroque et toutes les rengaines du mélodrame, toutes les traditions du roman populaire se retrouvent là, toutes, jusqu'à l'art de couper les chapitres et de les terminer sur de tragiques points d'orgue :

Enfin, la jeune fille impatientée se hasarde à travers les sombres galeries qui sauvèrent Mathieu le Rouge* Depuis longtemps le comte, ayant devancé l'heure, était assis sur une pierre froide à la grotte des Ossements. Il prête Toreille au moindre bruit et s'enveloppe d'un manteau d*une couleur

rougeâtre pour se préserver de l'humidité du lieu. La comtesse, appuyée sur la margelle de la citerne, attendait sa sa fille. Elle vit avec surprise la chapelle illuminée... De son côté, ritalien s'achemine... Minuit sonne!

Ainsi se termine le chapitre xxv.

Jean-Louis ou la fille trouvée est du Pigault-Lebrun tout pur ou tout cru ; vrai roman de corps de garde qu'anime une grosse verve canaille. Le héros, Jean-Louis, fils d'un charbonnier, est tendrement épris d'une couturière, Fanchette, en qui le duc de Parthenay reconnaîtra finalement sa fille, et Jean Louis, devenu colonel en Amérique pendant la guerre de l'Indépendance, puis général dans les armées de la Révolution, épousera Fanchette malgré l'opposition du duc. Par parenthèse, je note que l'auteur place en 1788 la guerre de l'Indépendance; le roman populaire est coutumier de ces petites étourderies. Parmi les agréments du récit il en est qui ne sont pas de nature à être détaillés ici ; je me contente de signaler de nombreuses fuites et poursuites avec bris de vaisselle et chutes retentissantes, plusieurs empoisonnements, divers enlèvements, une agonisante qui t lape la tisane répandue sur le carreau sale et fétide de sa mansarde >, un Américain, ennemi juré du beau sexe et quelque peu sorcier, sur la poitrine de qui s'ébrèchent les couteaux, et qui « ne portait jamais ses gants et sa culotte qu'ils ne fussent faits de la peau de femmes anglaises »...

Le Centenaire ou les deux Beringheld est une imitation et parfois presque une traduction de Melmoth ou l'homme errant. Le début, qui en est la seule partie originale, est d'une absurdité assez réjouissante. La scène est en Touraine, la nuit, dans les dernières années de l'Empire ; une division de l'armée d'Espagne, qui se dirige vers

Paris, chemine sous les ordres du général Tullius Beringheld. Arrivé près de Tours, à la hauteur de Grammont, le général s'arrête pour goûter le charme de la nuit, sans plus se soucier de ses troupes qui continuent leur route. Il reste seul avec un vieux soldat, Jacques Butmçl, lequel, dit le texte, t s'était assis, et, la tête sur l'herbe, paraissait ne songer à rien > : — c s'asseoir, la tête sur l'herbe », encore une façon de parler propre au roman populaire. Le général est triste ; il soupire : < Ah ! Marianine, m'es-tu restée fidèle ? » Soudain, il aperçoit une jeune fille en robe blanche, qui s'avance mystérieusement dans l'ombre. Il l'observe, il la suit, s'approche :

— J'espère, mademoiselle, dit le général, que vous ne trouverez pas étonnant que je me sois empressé de venir vous offrir mon secours en vous voyant seule, à la nuit, au milieu de ces prairies, lorsque des militaires passent à chaque instant sur celte roule. Si ma présence vous importune et si mon offre vous paraît une indiscrétion, parlez... Je suis le général Beringheld; ce titre et peut-être ce nom vous persuaderont que vous n'avez rien à craindre de moi.

Au nom de Beringheld, la jeune fille se rapprocha du général, et sans qu'elle proférât une parole, les yeux toujours fixés sur le visage du célèbre guerrier, elle s'inclina respectueusement; mais sa révérence portait le caractère d'étonnement et d'indécision qui régnait sur sa figure ; en se relevant elle regarda encore avec l'attention de la stupeur les traits de Tullius.

Le général, à l'aspect de l'attitude extatique de la jeune inconnue, fut convaincu cette fois qu'elle était en proie à une aliénation mentale. Il la regarda douloureusement et s'écria :

— - Pauvre malheureuse!... quoique je n'aie pas sujet de me louer de la constance et de la raison de ton sexe, je ne puis m'empêcher de te plaindre. Au moins ton état prouve que tu ne sentais pas faiblement et que tu aimais avec délire.

— Eh! général, qui vous porte à penser ainsi sur mon compte?... L'étonnement dans lequel je suis n'a rien que de

très naturel, et je puis facilement vous l'expliquer sans manquer à ce que j*ai promis. Je vais à un rendez-vous...

— Un rendez-vous, mademoiselle?

— Un rendez-vous, général, répliqua la jeune fille d'un ton et d'un accent qui suffirent pour déconcerter Beringheld; un rendez-vous dont je me fais gloire; mais l'homme que j'attends vous ressemble tellement, que la vue de votre figure m'a plongée dans un profond étonnement.

A peine la jeune fille eut-elle prononcé ces paroles que la stupeur qui s'était emparée d'elle passa dans l'âme intrépide du général; il pâlit, il chancelle, et à son tour il regarde l'inconnue avec des yeux égarés...

— Hélas ! mademoiselle, je vous en conjure par tout ce que vous avez de plus cher, par votre mère, par vous-même, dites-moi si l'homme qui vous fait venir à cette heure dans un lieu écarté est jeune ou vieux... s'il est vrai qu'il me ressemble!... Je frémis, moi, soldat accoutumé à tout ce que la guerre a de périls et d'horreurs, je frémis pour vous... Si c'était lui!... pauvre enfant!...

Tout ceci n'est pas très clair; mais on pressent déjà confusément qu'il va se passer quelque chose, et quelque chose d'effroyable. La jeune fille, Fanny, quitte le général et descend dans la demeure souterraine d'un sorcier qui lui a promis de rendre la santé à son père. Elle ne reparaît plus; le général entend des plaintes, il voit de loin le sorcier sortir de chez lui, les bras chargés d'un fardeau qui semble un corps humain et que dévorent en un clin d'œil les flammes d'un bûcher : il comprend qu'il n'avait que trop raison de frémir. Ce sorcier est son ancêtre, un comte de Beringheld, né au xv« siècle quoiqu'il vive encore au xix^, et dont le destin est de vivre éternellement, à condition... on sait la suite, et déjà on a reconnu en lui le Melmoth de Maturin. Aux chapitres suivants, en effet, le Centenaire n'est qu'une contrefaçon, d'ailleurs presque amusante, de Melmoth. Cela finit par une grande scène au fond des catacom-

bes de Paris, où le Centenaire a entraîné Marianine, la fiancée du général, et où il l'égorgé sur un autel tendu de noir afin d'hériter de sa vie.

J'abrège; je passe rapidement sur Clotilde de Lusignan ou le beau Juif, qui nous transporte en Provence, au xv^ siècle, et où il y a des tournois, des romances analogues à celle de la belle Imogine, des combats, des massacres, des bourreaux, des chevalets de torture, une furie qui ouvre avec ses ongles la poitrine de son ennemi et lui arrache le cœur. Je passe sur le Vicaire des Ardennes, œuvre imitée du Moine de Lewis et de même type que les précédentes, mais informe, mais illisible, et si scandaleuse que le gouvernement en fît arrêter la vente et détruire les exemplaires qui restaient en magasin; je passe sur la Dernière fée, sur Wann-Chlore, sans rien dire du style, sans prendre le temps de savourer les déclarations d'amour, qui semblent une parodie de celles de Jean-Jacques dans la Nouvelle Héloïse ou de M™« de Staôl dans Corinne *.

Tout est faux là dedans, ridiculement faux. On commence son histoire en disant : « Je suis orpheline et je n'ai jamais connu ma mère >, ou bien : t Quels furent mes parents, je l'ignore. » On ignore toujours son nom et sa naissance dans ce singulier monde, mais peu à peu on retrouve toute sa famille ; on retrouve son fîls au moment où l'on vient, sans le savoir, de le livrer au bourreau; on crie : « Mon enfant!... — Ma mère!... > et si l'on n'est pas reconnu, comme chez Pixérécourt, à une croix suspendue à un ruban, — t la croix de ma

1. En veut-on un échantillon? a Que tu es belle et que tes yeux dévorants dardent de feux!... L'étoile de Vénus n'est pas plus brillante... mon amour, laisse-moi me noyer dans le lait de ton sein délicieux. » (L'Israélite.)

mère ! > — on est reconnu, dans Jean-Louis ou la fille trouvée, à une fraise qu'on a au genou. On emploie des poisons dans lesquels il suffît qu'une épingle ait été trempée pour que sa piqûre donne instantanément la mort, et le pirate Argow foudroie ainsi non seulement deux ou trois personnes, mais encore un taureau qui allait fouler au pied sa chère Annette. On a des rêves : € Annette vit une ligne rouge comme du sang et fixe comme la lame d'un couteau qui faisait le tour du cou de son époux >, et le lecteur est averti par là qu'au dernier chapitre il aura la satisfaction de voir guillotiner Argow. On entre à l'église pour se marier, et l'église est toute drapée de noir pour un enterrement : sinistre pré sage ! On est en proie à des maladies innommées et bizarres qui prêtent au corps l'aspect d'un cadavre, à des maux torturants que les sons de la musique peuvent seuls calmer, et que quelqu'un vient tout à coup guérir avec des t sucs salutaires >. Puis, ce sont des folles, des Ophélies de mélodrame qui pleurent un fiancé et s'occupent à creuser pour lui une fosse ; ce sont des duchesses anglaises, excentriques et fantasques, — comme le sont, paraît-il, toutes les duchesses anglaises, — qui se coiffent d'un diadème, prennent en main une baguette dorée, et se font passer pour des fées auprès d'un jeune homme extrêmement innocent. Et il y a des calèches versées, des diligences arrêtées par les voleurs, des chefs de bandits qui se cachent sous de faux noms et vont au bal chez le préfet; il y a des amants qui s'empoisonnent, et qui, en attendant l'effet du poison, s'enivrent lugubrement pour oublier une infidèle semante; il y a de touchantes épouses qui, trahies, abandonnées, se placent comme femmes de chambre chez leur rivale pour lui disputer leur mari ; et il y a des assas-

sinats par douzaines, des agonies, du sang à flots, de l'horrible à bouche-que-veux-tu, tout ce qui pouvait allécher les fils ou les filles des sans-culottes et des tricotteuses de 93, tout ce qui flatte les bas instincts de la populace, tout, — excepté une image de la vie humaine et de la réalité.

Peut-être ces premières œuvres de Balzac ne sontelles pas sans analogie avec les premiers romans de Nodier, et de Hugo, avec Jean Sbogar et Smorra, Han d'Islande et Bug-Jargal, qui datent à peu près de la même époque. Par certains côtés, les premières productions du romantisme se ressemblent toutes; elles offrent toutes le même caractère d'invraisemblance ou de folie. Avant d'être un art, avant de devenir une admirable expression de l'âme moderne, le romantisme a d'abord été une insurrection, un défi jeté au bon goût et au bon sens, une transposition dans Tordre littéraire des agitations sanglantes et de l'anarchie que la Révolution avait fait naître dans l'ordre social. Mais il y a cette différence entre les premiers romans de Balzac et ceux de Hugo ou même de Nodier, qu'à travers l'extravagance de leurs conceptions Hugo et Nodier montraient du moins quelque souci d'art, quelque amour de la couleur et du style, et qu'il n'y en a pas plus de trace dans VHéritière de Birague que dans Jean-Louis, le Vicaire des Ardennes et le reste.

En conclurons-nous que de telles œuvres ne comptent pas, et qu'il n'y a qu'à les passer sous silence? Balzac lui-même les estimait pour ce qu'elles valent, puisqu'il n'a jamais voulu les signer de son nom, même dans la réimpression qu'il en a donnée en 1836. Il les a écrites pour gagner de l'argent et conquérir son indépendance, il les appelle dans la préface du Vicaire des Ardennes

« des entreprises de littérature marchande >, et dans une lettre de 1822 il qualifie même V Héritière de Birague de € véritable cochonnerie littéraire >. On ne saurait mieux dire ; mais il n'en demeure pas moins qu'il a commencé par faire de cette littérature-là, qu'il s'est posé à ses débuts en disciple ou en rival de Ducray-Duminil, Maturin et consorts, et qu'un romancier n'apprend pas impunément son métier à pareille école. On ne demanderait pas mieux que d'oublier les premiers écrits de Balzac, s'ils n'annonçaient à bien des égards ce qu'il a publié ensuite, s'ils ne s'y rattachaient, s'ils n'y tenaient étroitement. Peu importerait l'action immédiate que de puérils ou grossiers conteurs ont eue sur ses œuvres de jeunesse, si elle n'expliquait l'action lointaine et trop forte encore qu'ils ont eue jusque sur les œuvres de sa maturité. Et qu'ils en aient eu une, en effet, c'est, hélas ! ce qui ne se voit que trop.

Qu'est-ce dans la Comédie humaine que des titres et sous-titres comme : la Grande Breièche ou les trois vengeances , — - les Dangers de V inconduite *, — Où mènent les mauvais chemins ^, — le Doigt de Dieu ^, — qu'est-ce, sinon un legs de Ducray-Duminil et de Pixérécourt? Des scènes d'horreur, des atrocités, en manque-t-il dans les Souvenirs d'un paria, pseudo-mémoires du bourreau Sanson, dans V Embuscade, dans le Cornac de Carlsrahe^ où un mari jaloux fait manger l'amant de sa femme par un ours, dans les Marana dont le héros est un assassin,

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