Lettre à V Étrangère, p
médecins, les soldats et les prêtres; jeune homme, il passe de longs mois chez un notaire et chez un avoué ; bientôt après, il est imprimeur, commerçant, brasseur d^afFaires, en relations fréquentes, par ses procès, avec le monde du Palais, en relations plus fréquentes encore, par ses embarras d'argent, avec les banquiers, les escompteurs, les usuriers et les gardes du commerce. Il est journaliste, candidat à la députation, auteur dramatique, romancier en vogue. Sa première maîtresse est une filleule de Marie-Antoinette, la veuve de Junot est son amie; une Polonaise, une Anglaise, des duchesses et des grisettes se disputent son cœur; il fréquente chez le duc de Fitz-James et chez l'ancien quincaillier Darblin; il a ses entrées dans tous les mondes, dans tous les quartiers de Paris il est chez lui.
Et, sans parler de ses voyages à l'étranger, en Suisse, en Corse, en Italie, en Autriche, en Allemagne, en Russie, y a-t-il une de nos provinces qu'il ne connaisse? La Touraine, le Vendômois, l'Ile-de-France lui sont dès longtemps familiers. Il visite Bayeux en 1822, Provins, Alençon en 1825, Fougères en 1828. En 1830, il va de Touraine en Bretagne par eau; en 1832, il parcourt le Limousin, l'Auvergne, la Savoie et le Dauphiné; en 1833, il séjourne à Besançon; en 1838, il est chez M^^ Sand, à Nohant. Il a fait à quatre ou cinq reprises le trajet de Paris à Marseille. Il a vu Douai, le Havre, Guérande et le Croisic, Saumur, Limoges, Sancerre, Issoudun*.
1. On ne peut pas dater exactement tous ses voyages en province. Ses dettes et ses amours en étaient le motif le plus ordinaire, et en ce cas il disparaissait soudain, sans donner son adresse, — au grand désespoir de ses éditeurs et des directeurs de journaux ou de revues qui avaient des épreuves à lui envoyer ou attendaient de lui la fin d'un manuscrit. Mais ses romans attestent son passage dans toutes les villes que j'indique. Qui douterait,
Chaque fois que ses créanciers sont trop importuns, chaque fois qu'il est à bout de forces et que le docteur Nacquart lui ordonne de cesser le travail sous peine « d'y crever », il part, il va chercher asile soit près de Nemours chez M«»e de Berny, soit près de Tours chez M. de Margonne, soit chez les Carraud à Angouléme ou à Frapesle. Est-il de loisir? il chemine à pied, sac au dos; sinon, il prend la diligence, et volontiers, quoiqu'il ne soit pas très leste, il grimpe sur l'impériale afin de mieux voir le pays. « J'ai vu bien des pays divers », chantonne Vautrin. Ce pourrait être le refrain de Balzac.
Peut-être ne lui eût-il servi de rien d'avoir été ainsi € jeté à travers toutes sortes de professions » et de milieux, s'il n'avait eu le génie de l'observation; mais il l'avait, il l'a même eu de très bonne heure. Ses premières lettres, celles de sa vingtième année, en font foi. Il est amusant de voir comme, à défaut d'autres sujets d'étude, son génie s'exerçait ou s'essayait alors sur les siens et aux dépens des siens, s'attachant aux menus faits de la vie familiale, se complaisant à reproduire des tableaux d'intérieur, des silhouettes, des bouts de dialogue saisis au vol. Ici, c'est un dialogue entre sa mère et la servante :
— Louise, donnez-moi donc un verre d'eau.
— Oui, madame.
— Ah! ma pauvre Louise, je suis bien mal, allez!
— Bah, madame!
— C'est pire que les autres années.
— Dame!... madame...
— La tête me fendl... »
par exemple, après avoir lu la Recherche de Vahsolu^ que Balzac ait visité Douai et la Flandre française?
Ces mots, prononcés d'une voix éteinte, sont interrompus par ce cri : « Louise, les volets battent!... ■ à faire éclater toutes les vitres du salon !
Là, il étudie le fiancé de sa sœur Laurence :
11 a une figure ordinaire, ni laide ni jolie; sa bouche est veuve des dents d'en haut, et il n*est pas à présumer qu'elle contracte de secondes noces, car la mère nature s'y oppose ; ce veuvage le vieillit considérablement. Du reste, il est plutôt mieux que bien... pour un mari. Il fait des vers; c'est un merveilleux tireur au fusil : sur vingt coups à la chasse, il abat vingt-six pièces de gibier. Il n'a été qu'à deux fêtes et il a eu les deux prix ; il est également des plus forts au billard; il tourne, il chasse, il tire, il conduit, il..., il..., il... Et tu sens que toutes ces sciences, poussées au dernier degré dans un homme, lui donnent une grande présomption ; c'est ce qu'il a jusqu'à un certain point, et ce certain point, je crains qu'il ne soit le dernier degré du thermomètre de l'amour-propre. Gomme nous en sommes tous assez bien pourvus dans notre céleste famille et que notre numéro est assez haut, on ne s'en aperçoit guère et on excuse le prétendu en disant que, lorsqu'o/i fait tout bien, on peut avoir de Vassurance,,. Maman trouve que le gendre futur se conduit très bien, très bien; il embrasse toujours maman et n'a encore embrassé Laurence que le jour du parrainage.
Ceci n'est que de la petite observation, gaie, irrévérencieuse, sans profondeur, mais qui déjà dénotait chez lui le don de voir, le goût et le sens de la vie, l'instinct du réel. Cet instinct n'a cessé dès lors de se développer, et a vraiment fini par être une espèce de seconde vue. Balzac .s'écriait un jour en sortant de chez une somnambule : € Quelle imposante et terrible puissance ! Savoir ce qui se passe dans l'âme des personnes et à la plus grande distance i savoir ce qu'elles font ^ ! » 11 n'avait pas à envier les somnambules; la puissance