‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 45 sur 73 · Lettres à V Étrangère, p · texte numérisé non relu

Lettres à V Étrangère, p

qu'il admirait en elles, il est presque vrai de dire qu'il la possédait. Il est presque vrai de dire qu'il en est arrivé à pénétrer dans le moi d'autrui, à réaliser le rêve de Fantasio, à être « ce monsieur qui passe », et à s'identifier avec tous les gens, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, qu'il observait.

Je demeurais alors, raconte- t-il au début de Facino Cane, dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence à la rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine, près de la place de la Bastille, et débouche rue de la Cerisaie. L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit, et je passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de Monsieur. Je vivais frugalement, j'avais accepté toutes les conditions de la vie monastique, si nécessaire au travailleur. Quand il faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon. Une seule passion m'entraînait en dehors de mes habitudes studieuses; mais n'était-ce pas encore l'étude? j'allais observer les mœurs du faubourg, ses habitants et leur caractère. Aussi mal vêtu que les ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais point en garde contre moi ; je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs marchés, et se querellant à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi, l'observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'àme sans négliger le corps; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu'elle allait sur-le-champ au delà; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur lequel elle s'exerçait, en me permettant de me substituer à lui, comme le derviche des Mille et une nuits prenait le corps et l'àme des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles.

Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant ensemble de VAmbigu-Comiquey je m'amusais à les suivre depuis le boulevard du Pont-aux- Choux jusqu'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue; de fil en aiguille, ils arrivaient à leurs affaires ; la mère tirait son enfant par la main, sans écouter ni ses plaintes ni ses demandes ; les deux époux comptaient l'argent qui leur serait payé le lendemain, ils le dépensaient de vingt manières différentes. C'était alors des détails de ménage, des doléances

sur le prix excessif des pommes de terre, ou sur la longueur de rhiver et le renchérissement des mottes, des représentations énergiques sur ce qui était dû au boulanger; enfin, des discussions qui s'envenimaient, et où chacun d'eux développait son caractère en mots pittoresques. En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C'était le rêve d'un homme éveillé. Je m'échauffais avec eux contre les chef» d'atelier qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l'ivresse des facultés morales, et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don ? Est-ce une seconde vue ? est-ce une de ces qualités dont l'abus mènerait à la folie? Je n'ai jamais recherché les causes de cette puissance ; je la possède et je m'en sers, voilà tout.

Comment ne pas se souvenir, en lisant cela, de ce qu'écrivait jadis, en l'année 1663, le sieur Donneau de Visé dans une venimeuse petite pièce dirigée contre Molière, contre celui que Boileau allait surnommer le Contemplateur 1 c Depuis que je suis descendu, Elomire {Molière) n'a pas dit une parole. Je l'ai trouvé appuyé sur une boutique, dans la posture d'un homme qui rêve. Il tenait les yeux collés sur trois ou qifatre personnes de qualité qui marchandaient des dentelles ; il paraissait attentif à leurs discours, et il semblait par le mouvement de ses yeux qu'il regardait jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disaient pas. Je crois même qu'il avait des tablettes, et qu'à la faveur de son manteau il a écrit sans être aperçu ce qu'elles ont dit de plus remarquable... C'est un dangereux personnage ; il y en a qui ne vont point sans leurs mains * ; mais l'on peut dire

1. Ce qui signifie, en langage du xvn* siècle, que de Visé assimile Molière à un filou et robsorvation à un vol de conscience.

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de lui qu'il ne va pas sans ses yeux ni sans ses oreilles. » Balzac ressemble d'assez près à Elomire, et il faut bien le croire lorsqu'il vante ainsi son pouvoir de pénétration et de métempsycose : si nous ne le croyions pas, son œuvre nous deviendrait inexplicable. Il n'a pu créer des centaines d'êtres, et d'êtres si vivants, qu'à la condition, comme il le dit ici, « d'épouser leur vie et de marcher dans leurs souliers ». Du moins ne ment-il pas en disant que l'observation a été pour lui une passion. On a sur ce point bien d'autres témoignages que le sien, ceux, par exemple, de Gozlan et de Werdet qu'il entraînait de gré ou de force dans ses voyages d'exploration à travers Paris, les faisant marcher tout le jour et les obligeant à déchiffrer avec lui je ne sais combien d'enseignes, jusqu'à ce qu'il y eût découvert un nom, un nom authentique, approprié au type qu'il était en train de créer*.

Ses lettres nous en apprennent plus long encore sur son universelle et insatiable curiosité, sur son amour du vrai.

A la rigueur, et quand il se voit dans l'impossibilité absolue de se renseigner par ses propres yeux, il s'adresse à ses amis. Pour son petit roman de V Auberge rouge, il écrit de Nemours à Charles Rabou en le priant de chercher « en quel mois, en quelle

1. Balzac en pantoufles \ Portrait intime de Balzac, par Edmond Werdet. — Sur l'importance qu'il attachait au choix des noms, voir les premières pages de Z. Marcas et le livre de M*"" Surville : « H prétondait, dit-elle, que les noms inventés ne donnent pas la vie aux êtres imaginaires, tandis que ceux qui ont réellement été portés les douent de réalité », etc. Il a pourtant pris certains noms dans les romans de ses devanciers : la Fosseuse [Médecin de caynpagne), Molineux {César Birotteau), sont des noms pris chez Sterne.

année et sous quel général républicain les Français ont pénétré au commencement de la Révolution en Allelemagne, à Dusseldorf ^ »; ou bien, pour son roman des Illusions perdues j il écrit de Paris à M™« Carraud qui habite Angoulême : « Je voudrais savoir le nom de la rue par laquelle vous arriviez sur la place du Mûrier et où était votre ferblantier, puis le nom de la rue qui longe la place du Mûrier et le Palais de Justice, etc. ^. » En toute occasion, c'est chez lui le même désir, les mêmes scrupules d'exactitude, et il est rare qu'il s'en rapporte aux souvenirs ou aux recherches d'un ami. S'il songe à composer les Souffrances dun inventeur, dont primitivement Bernard Palissy devait être le héros, il se fait envoyer tous les ouvrages cités dans une Biographie universelle à l'article Palissy ^. Il n'écrit Séraphita qu'après avoir « dévoré tout le mysticisme * >. Se propose-t-il d'entreprendre une de ses Scènes de la vie militaire'^ Il ne lui suffît pas d'avoir dans son cabinet de travail une collection d'uniformes de la République et de l'Empire : en allant à Vienne, et bien qu'il y aille pour voir M*"® Hanska, bien qu'il lui en coûte de rien sacrifier du peu de temps qu'ils ont à passer ensemble, il fait un détour pour visiter le champ de bataille de Wagram ; il en fait un autre, en revenant de chez elle, pour visiter le champ de bataille de Dresde ^.

De ces détours, il en fait sans cesse. En 1845, au milieu

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