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SA VIE ET SES OEUVRES

d'après sa. CORRESPONDAIVCE

Mon frère est né à Tours le 16 mai !799, jour de Saint-Honoré. Ce nom plut à mon père, et quoiqu'il fût sans précédents dans les familles paternelle et maternelle, il le donna à son fils.

Ma mère avait perdu son premier enfant en voulant Fallaiter. On choisit, pour le petit Honoré, une belle nourrice qui demeurait à la porte de la ville, dans une maison bien

aérée et entourée de jardins. Mon père et ma mère fm'ent si satisfaits des soins de celte femme, qu'ils me firent élever aussi par elle et lui laissèrent mon frère après son se- M'age. II avait près de quatre ans quand nous revînmes ensemble à la maison paternelle. La belle santé d'Honoré préserva notre mère de toutes ces inquiétudes latentes qui éveillent les tendres sollicitudes et inspirent ces gâteries si chères aux enfants; ils ne jouaient pas à cette époque le rôle important qu'on leur impose aujourd'hui dans beaucoup de familles. On ne les mettait pas en scène, on les laissait enfants et on les formait avant tout au respect et à l'obéissance envers leurs parents. M"^' Delahaye, chargée de nous, eut peut-être trop de zèle à cet endroit, car avec le respect et l'obéissance, elle nous imprimait aussi la crainte. Mon frère se souvint longtemps des petits effrois qui nous saisissaient quand elle nous conduisait le matin dire bonjour à notre mère et quand nous entrions dans son salon pour lui sou-

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liaiter le bonsoir. C'était pour nous comme (les cérémonies solennelles, quoiqu'elles se répétassent tous les jours ! Il est vrai que par des signes convenus, ma mère vovait, soidisant sur nos visages, les petits méfaits que nous avions pu commettre et qui nous valaient de sévères réprimandes de sa part, car elle seule nous punissait ou nous récompensait.

Honoré ne fut donc ni transformé en prodiae, ni adulé dans cet àae où Ton ne comprend encore l'amour de ses parents que par des baisers et des sourires; s'il trahit de bonne heure quelques-unes des qualités qui devaient le rendre illustre, nul ne le remarqua ni ne s'en souvint.

C'était un charmant enfant : sa joyeuse humeur, sa bouche bien dessinée et souriante, ses izrands veux bruns, à la fois brillants et doux , son front élevé, sa riche chevelure noire, le faisaient remarquer dans les promenades où l'on nous conduisait tous les deux.

La famille réagit tellement sur le caractère des enfants et exerce de si grandes influences sur leur sort, que quelques détails sur nos parents me paraissent ici nécessaires; ils expliqueront d'ailleurs les premiers événements de la jeunesse de mon frère

Mon père, né en Languedoc en 1746, était avocat au conseil sous Louis XVL Sa profession le mit en relation avec les notabilités d'alors et avec des hommes que la Révolution fit surgir et rendit célèbres

Ces circonstances lui permirent, en 1793, de sauver plus d'un de ses anciens protecteurs et de ses anciens amis. Ces services dangereux l'exposèrent, et un conventionnel très-influent, qui s'intéressait au citoyen Balzac, se hâta de l'éloigner du souvenir de Robespierre en l'envoyant dans le Nord organiser le service des vivres de Tarmée.

Ainsi jeté dans l'administration de la guerre, mon père y resta, et il était chargé des subsistances de la vingt-deuxième divi-

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sion militaire, lorsqu'il épousa à Paris, en |797, la fille d'un de ses chefs, en même lea:ips directeur des hôpitaux de Paris.

Mon père vécut dix-neuf ans à Tours, où il acheta une maison et des propriétés près de la ville. Après dix ans de séjour, on parla de le nommer maire, mais il refusa cet honneur pour ne pas abandonner la direction du grand hôpital dont il s'était chargé. 11 craignit de manquer de temps pour bien remplir ces triples fonctions.

Mon père tenait à la fois de Montaigne, de Rabelais et de l'oncle Toby par sa philosophie , son originalité et sa bonté. Comme l'oncle Toby, il avait aussi une idée prédominante. Cette idée chez lui était la santé. Il s'arrangeait si bien de l'existence qu'il voulait vivre le plus longtemps possible. 11 avait calculé, d'après les années qu'il faut à l'homme pour arriver à rétat parfait, que sa vie devait aller à cent ans et plus; pour alteindre le plus, il prenait des soins extraordinaires et veillait sans cesse à établir ce

qu'il appelait Féqiniibre des forces ritales. Grand travail, vraiment!...

Sa tendresse paternelle augmentait encore ce désir de longévité. A quarante-cinq ans, n'étant pas marié et ne comptant pas se marier, il avait placé une bonne partie de sa fortune en viager, moitié sur le grandlivre, moitié sur la caisse Lafarge, qu'on fondait alors et dont il était un des plus forts actionnaires. (Il touchait en 1829, quand il mourut par accident, à làge de quatre-vingt-trois ans, douze mille francs d'intérêt. )

La réduction des rentes, les gaspillages , qui eurent lieu dans l'administration de la tontine , diminuèrent ses revenus ; mais sa belle et verte vieillesse lui donna l'espoir de partager un jour avec l'État, à l'extinction des concurrents de sa classe, l'immense capital de la tontine ; ce qui eût grandement réparé le tort qu'il avait fait à sa famille. Cet espoir passa tellement chez lui à l'état de conviction, qu'il recommandait sans cesse

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aux siens d(3 conserver leur santé pour jouir des millions qu'il leur laisserait.

Cette conviction, que chacun entretenait, le rendait heureux et le consola dans les revers de fortune qui l'atteignirent à la fin de sa vie.

— Lafarge réparera tout un jour, disait-il. Son originalité, devenue proverbiale à

Tours , se manifestait aussi bien dans ses discours que dans ses actions ; il ne faisait et ne disait rien comme un autre; Hoffmann en eût fait un personnage de ses créations fantastiques. Mon père se moquait souvent des hommes qu'il accusait de travailler sans cesse à leur malheur ; il ne pouvait rencontrer un être disgracié sans s'indigner contre les parents et surtout contre les gouvernants qui n'apportaient pas autant de soins à l'amélioration de la race humaine qu'à celle des animaux. Il avait, sur ce sujet fort scabreux, de singulières théories qu'il déduisait non moins singulièrement...

— Mais à quoi bon publier ces idées?

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disait -il en se promenant par la chambre dans sa douillette de soie puce, et la tète enfoncée dans la grosse cravate qu'il avait conservée de la mode du Directoire ; on m'appellerait encore original ce titre le courrouçait) et il n'y aurait pas un être étiolé ni un rachitique de moins! Excepté Cervantes, qui donna le coup de grâce à la chevalerie errante, quel philosophe a jamais corrigé l'humanité, cette -patraque toujours jeune, toujours vieille, qui va toujours... heureusement pour nous et nos successeurs ! ajoutaitt-il en souriant.

11 ne raillait toutefois l'humanité que lorsqu'il ne pouvait lui venir en aide , il le prouva en mainte occasion. Des épidémies s(; déclarèrent à plusieurs reprises à l'hospice, notamment lorsque les soldats l'encombrèrent en revenant d'Espagne : mon père s'installait alors dans l'hôpital, et, oubliant sa santé pour veiller au salut de tous, il déployait un zèle qui était pour lui du dévouement. 11 détiuisit beaucoup d'abus

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sans redouter les inimitiés que ce genre de courage attire, et introduisit de grandesainé- Hoiations dans cet hôpital, entre autres des ateliers de travail j)0ur les vieillards valides à qui il fit allouer un salaire.

Sa mémoire, son esprit d'obscu^vation et de repartie n'étaient pas moins remarquables que son originalité; il se souvenait, à vingt ans de distance, de paroles qu'on lui avait dites. A soixante-dix ans , rencontrant inopinément un ami d'enfance , il s'entretint avec lui, sans aucune hésitation, dans ridiome de son pays, oîi il n'était pas retourné depuis l'Age de quatorze ans !

Ses fines remarques lui firent plus d'une fois prédire les succès ou les désastres de gens c^u'on appréciait bien autrement qu'il ne les jugeait; le temps lui donna souvent raison dans ses prophéties î

Les répliques, enfin, ne lui faisaient jamais défaut en aucune occurrence.

Un jour qu'on lisait dans un journal un article sur un centenaire (ailicle qu'on ne

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j)assait pas, comme oq peut croire), contre son habitude, il interrompit le lecteur pour dire avec enthousiasme :

— Celui-là a vécu sagement et n'a pas gaspillé ses forces en toute sorte d'excès, comme le fait l'imprudente jeunesse...

Il se trouva que ce sage se grisait souvent, au contraire, etsoupaittous les soirs, une des plus grandes énormités que l'on pût commettre contre sa santé (selon mon père).

— Eh bien ! reprit-il sans s'émouvoir, cet homme a abrégé sa vie, voilà tout !...

Quand Honoré fut d'âge à comprendre et à apprécier son père, c'était un beau vieillard , fort énergique encore, aux manières courtoises, parlant peu et rarement de lui, indulgent pour la jeunesse qui lui était sympathique, laissant à tous une liberté qu'il voulait pour lui, d'un jugement sain et droit, malgré ses excentricités, d'une humeur si égale et d'un caractère si doux qu'il rendait heureux tous ceux qui l'entouraient !

Sa haute instruction lui faisait suivre avec

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bonheur les progrès des sciences et les améliorations sociales, dont , à leur début, il comprenait l'avenir !

Ses graves entretiens, ses curieux récits avancèrent son fils dans la science de la vie et lui fournirent le sujet de plus d'un de ses livres.

Ma mère, riche, belle, et beaucoup plus jeune que son mari, avait une rare vivacité d'esprit et d'imagination , une activité infatigable , une grande fermeté de décision et un dévouement sans bornes pour les siens. Son amour pour ses enfants planait sans cesse sur eux, mais elle l'exprimait plutôt par des actions que par des paroles. Sa vie entière prouva cet amour; elle s'oublia sans cesse pour nous, et cet oubli lui fit connaître l'infortune quelle supporta courageusement. Sa dernière et plus cruelle épreuve fut, à l'âge de soixante-douze ans, de survivre à son glorieux fils et de l'assister dans ses derniers moments ; elle pria pour lui à son lit de mort, soutenue par la

foi religieuse qui remplaçait toutes ses espérances terrestres par celles du ciel.

Ceux qui ont connu mon père et ma mère attesteront la fidélité de ces esquisses. Les qualités de l'auteur de la Comi^die hlmaine sont certainement la conséquence logique de celles de ses parents ; il avait Foriginalilé, la mémoire, l'esprit d'observation et le jugement de son père, l'imagination, l'activité de sa mère, de tous les duex, enfin, l'énergie et la bonté.

Honoré était l'aîné de deux sœurs et d'un frère. Notre sœur cadette mourut jeune, après cinq années de mariage. Notre frère partit pour les colonies, où il se maria et 10 s ta.

A la naissance d'Honoré, tout faisait présager pour lui un bel avenir. La fortune de notre mère, celle de notre aïeule maternelle (jui vint vivre avec sa fille dès qu'elle fut veuve, les émoluments et les rentes viagères de mon père composaient une grande existence à notre famille.

Ma mère se consacra exclusivement à notre éducation et se crut obligée d'user de sévérité envers nous pour neutraliser les effets de l'indulgence de notre père et de notre aïeule. Cette sévérité comprima les tendres expansions d'Honoré, à qui l'âge et la gravité de son père inspiraient aussi la réserve. Cet état de choses tourna au profit de l'affection fraternelle; ce fut certainement le premier sentiment qui s'épanouit et fleurit dans son cœur. J'étais de deux ans seulement plus jeune qu'Honoré, et dans la même situation que lui vis-à-vis de nos parents; élevés ensemble, nous nous aimâmes tendrement; les souvenirs de sa tendresse datent de loin. Je n'ai pas oublié avec quelle vélocité il accourait à moi pour m'éviter de rouler les trois marches hautes, inégales et sans rampes qui conduisaient de la chambre de notre nourrice dans le jardin ! Sa touchante protection continua au logis paternel, où plus d'une fois il se laissa punir pour moi, sans trahir ma culpabilité. Quand j'arrivais à temps pour

m'accuser: «N'avoue donc rien un(' aulie fois, me disait-il, j'aime à être grondé pour toi ! » On se souvient toujours de ces naifs dévouements î

D'heureuses circonstances protégèrent encore notre affection. Nous vécûmes toujours l'un f)rès de l'autre dans une intimité et une conliance sans bornes. Je connus donc en tout temps les joies et les peines de mon frère, et j'eus toujours le doux privilège de le consoler; certitude qui fait aujourd'hui ma joie.

Le plus grand événement de son enfance fut un voy^age à Paris, où ma mère le conduisit, en !804, pour le présenter à ses grands parents. Ils raffolèrent de leur joli petit-fils, qu'ils comblèrent do caresses et de présents.

Peu habitué à être fêté ainsi. Honoré revint à Tours la tête pleine de joyeux souvenirs, le cœur rempli d'affection pour ces cheis grands parents dont il me parlait sans cesse, les dfV'rivnnt i]^ son mieux, ainsi que leur

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maison, leur beau jardin, sans oublier Mouche, le gros chien de garde avec lequel il s'était lié intimement. Ce séjour à Paris servit longtemps d'aliment à son imagination.

Notre grand'mère aimait à raconter les faits et gestes de son [.elit-fils chez elle, et répétait volontiers cette petite scène.

Un soir qu'elle avait fait venir pour lui la lanterne magique, Honoré n'apercevant pas parmi les spectateurs son ami Mouche, se lève en criant d'un ton d'autorité : « Attendez!... )> (Il se savait le maître chez son grand-père.) Il sort du salon et rentre traînant le bon chien, à qui il dit : « Assiedstoi là, Mouche, et regarde; ça ne te coûtera rien, c'est bon papa qui paye ! »

Quelques mois après ce voyage, on changeait la veste de soie brune et la belle ceinture bleue du petit Honoré pour des vêlements de deuil. Son cher grand-père venait de mourir, frappé par une apoplexie foudroyante. Ce fut son premier chagrin; il

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pleura bien fort quand on lui dit qu'il ne verrait plus son aïeul, et son souvenir lui resta tellement présent à l'esprit que, longtemps après ce jour néfaste, me voyant prise d'un malencontreux fou rire pendant une réprimande de notre mère, il s'approche de moi, el pour arrêter cette gaieté intempestive qui menaçait de tourner à mal, me dit à l'oreille d'un ton tragique :

— Pense à la mort de ton grand-papa !

Secours inefficace, hélas! car je ne l'avais pas connu et ne comprenais pas encore la mort !

On le voit, les seules paroles (ju'on a retenues des premières années d'Honoré ré\ élaient phit(jt la bonté que Tesprit. Je me souviens n(''nnmoins qu'il montrait déjà son imagination dans ces jeux de l'enfance que George Sand a si bien décrits dans ses Mrrnoires. Mon frère improvisait de petites comédies (jui nous amusaient (succès que n'ont pas toujours les grandes); il écorchait jiendant des heures enti(^res les cordes d'un

petit violon ronge, et sa physionomie radieuse prouvait qu'il croyait écouler des mélodies. Aussi était-il fort étonné quand je le suppliais de finir cette musique qui eut fait hurler l'ami Mouche.

— ïu n'entends donc pas comme c'est joli? me disait-il.

Il lisait enfin avec passion, comme la plupart des enfants, toutes ces féeries dont les catastrophes, plus ou moins dramatiques, les font tant pleurer! Elles lui inspiraient sans doute d'autres contes, car à des babillages étourdissants, succédaient quelquefois des silences qu'on n'expliquait que par la fatigue, mais qui pouvaient bien être déjà des rêveries dans des mondes imaginaires.

Quand il eut sept ans, il passa d'un externat de Tours au collège de Vendôme, fort célèbre alors. Nous allions régulièrement le voir chaque année à Pâques et à la distribution des prix ; mais fort peu couronné aux concours, il recevait plus de reproches

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(|ii(' (le louanges pendant ces jours qu'il attendait si impatiemment, et dont il se disait à l'avance tant de joie!...

Il resta sept années dans ce collège, où îl n'y avait jamais de vacances. Le souvenir de ce temps lui inspira la première partie du livre de Louis Lmnhert. Dans cette première partie, Louis Lambert et lui ne font quun, c'est Balzac en deux personnes. La vie de collège, les petits événements de ses jours, ce qu'il y souiïrit et y pensa, tout est vrai, jusqu'à ce truite df^ la roloiité, qu'un de ses professeurs (qu'il nomme) brûla sans le lire, dans sa colère de le trouver au lieu du devoir qu'il demandait. Mon frère regretta toujours cet écrit comme un monument de son intelligence à cet âge.

fl avait quatorze ans quand M. Maresclial, le directeur du collège, écrivit à notre mère, entre Pâques et les prix, de venir en toute bâte cbercber son fils. Il était allcinl d'une espèce de coma qui inquiétait d'autant plus ses maîtres, qu'ils n'en voyaient

pas les causes. Mon frère était pour eux un écolier paresseux ; ils ne pouvaient donc attribuer à aucune fatigue intellectuelle cette espèce de maladie cérébrale. Devenu maigre et chétif,Honoré ressemblaità ces somnambules qui dorment les yeux ouverts, il n'entendait pas la plupart des questions qu'on lui adressait et ne savait que répondre quand on lui demandait brusquement : « A quoi pensez-vous ? Où êtes-vous ? »

Cet état surprenant, dont plus tard il se rendit compte, provenait d'une espèce de congestion d'idées (pour répéter ses expressions); il avait lu, à l'insude ses professeurs, une grande partie de la riche bibliothèque du collège, formée par les savants oratoriens fondateurs et propriétaires de cette vaste institution, où plus de trois cents jeunes gens étaient élevés; c'était dans le cachot, où il se faisait mettre journellement, qu'il dévorait ces livres sérieux, qui avaient développé son esprit aux dépensde son corps, dans cet âge où les forces physiques doivent

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ctre au moins aussi exei'cées que les forces intellectuelles.

Personne de la famille n'avait oublié Tétonnement que la vue d'Honoré causa lorsque noire mère le ramena de Vendôme.

— Voilà donc, disait douloureusement notre grand'mère, comme le collège nous renvoie les jolis enfauls que nous lui envoyons !

Mon père, foit inquiet de l'état de son fils, fut bientôt rassuré en voyant que le changement de pays , le grand air et le contact bienfaisant de la famille suffisaient à lui rendre la vivacité et la gaieté de l'adolescence qui commençait pour lui.

Le classement des idées se lit peu a peu dans sa vaste mémoire, où il enregistrait déjà les événements et les êtres qui s'agitaient autour de lui; ces souvenirs servirent plus lard à ses merveilleuses peintures de la Vie de province. Mû par une vocation qu'il ne comprenait pas encore, elle le portait instinctivement vers des lec-

tiires et des observations (|ui préparaient ses travaux et qui devaient les rendre si féconds; il amassait des matériaux sans savoir encore à quel éditice ils serviraient. Quelques types de la Comédie hu.maixe datent certainement de ce temps.

Dans les longues promenades que notre mère lui faisait faire, il admirait déjà en artiste les doux paysages de sa chère Touraine qu'il décrivit si bien! Il s'arrêtait quelquefois enthousiasmé devant ces beaux soleils couchants qui éclairent si pittoresquement les clochers gothiques de Tours, les villages épars sur les coteaux, et cette Loire, si majestueuse, couverte alors de voiles de toutes grandeurs.

Mais notre mère, plus soucieuse pour lui d'exercices que de rêveries, le forçait à lancer le cerf-volant de notre jeune frère ou à courir après ma sœur et moi ; il oubliait alors le paysage et devenait le plus jeune et le plus gai des quatre enfants qui entouraient notre mère.

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Il lieu était pas ainsi dans la cathédiale de Saint-Gatien , où elle nous conduisait régulièrement aux jours de fête. Là, Honoré pouvaitsonger à loisir, et aucune des poésies et des splendeurs de cette belle église n'étaient perdues pour lui. Il remarquait tout, depuis les merveilleux effets de lumière qu'y produisent les vieux vitraux, les nuages d'encens qui enveloppent comme dans des voiles les officiants, jusqu'aux pompes du service divin, rendues plus splendides encore par la présence du cardinal - archevêque. Les physionomies des prêtres, qu'il étudiait, lui aideront mi jom' à composer les abbés Birotteau et Lorau, et ce curé Bonnet dont la tranquillité d'àme fait un si beau contraste avec les agitations du remords qui torture la repentante Véronique.

Cette église l'avait tant impressionné, que le ne m seul de Saint-Gatien réveillait en lui des mondes de souvenirs, où les fraîches et pures sensations de l'adolescence et les sentiments religieux (qui ne l'abandonnèrent

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jamais), étaient mêlés aux idées criiomme qui germaient déjà dans ce puissant cerveau.

Il suivait comme externe les cours du collège, et recevait chez son père les répétitions de ses professeurs. Il commençait à dire qu'on parlerait de lui un jour, et ces paroles, qui faisaient rire, devinrent le texte de plaisanteries incessantes. Au nom de cette célébrité future, on lui lit subir une infinité de petits tourments, préludes des plus grands qu'on devait lui infliger pour l'illustration acquise. L'apprentissage n'était pas inutile !

Il acceptait toutes ces malices en riant plus que les autres (il riait toujours dans ce bienheureux temps). Jamais caractère ne fut plus aimable, jamais non plus personne n'eut plus tôt que lui le désir et l'intuition de la renommée.

On était loin cependant d'exalter ou d'encourager ce désir ! Mon frère, je l'ai déjà dit, un peu comprimé par la crainte, pensait

plus (ju'il ne parlait devant son père et sa raère ; ceux-ci, ne pouvant le juger en toute connaissance de cause, ne voyaient en lui, comme ses maîtres, quun garçon fort ordinaire qu'il fallait même stimuler pour lui faire faire ses devoirs de grec et de latin. Notre mère, qui s'occupait plus particulièrement de lui, soupçonnait si peu ce qu'était déjà son tilsainé et ce qu'il deviendrait un jour, qu'elle attribuait au hasard les réflexions et les remarques sagaces qui lui échappaient parfois. « Tu ne comprends certainement pas ce que tu dis là, Honoré, » lui disait-elle alors. Lui, pour toute réponse, souriait de ce sourire si fin, si railleur ou si bon dont il était doué. Cette protestation à la fois éloquente et muette était taxée d'outrecuidance quand ma mère l'apercevait, car Honoré , n'osant pas avoir raison avec elle, ne lui expliquait ni ses idées ni son sourire.

Les compressions qu'on exerce sur le génie, les injustices qui le froissent, les ob-

Stades qu'on lui oppose, doublent peut-être ses forces et impriment plus de vigueur à son essor ; on aime du moins à le penser.

A la fin de 1814, mon père fut appelé à Paris, à la direction des vivres de la première division militaire. Honoré acheva ses études chez M. Lepitre, rue Saint-Louis, et chez MM. Sganzer et Beuzelin, rue de Thorigny , au Marais, où nous demeurions. Honoré ne fut pas plus remarqué dans ces institutions que dans les collèges de Vendôme et de Tours. En faisant ses discours de rhétorique, il commença à s'éprendre des beautés de la langue française. J'ai conservé l'une de ses compositions de concours (le discours de la femme de Brutus à son mari après la condamnation de ses fils . La douleur de la mère y est peinte avec énergie, et cette faculté puissante que possédait mon frère d'entier dans lame de ses personnages s'y fait déjà remarquer.

Ses classes tei'minées, il rentra une troisième fois sous le toit paternel. On était

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