‹ Balzac; ses idées socialesChapitre 2 sur 37 · X. L'abbé Bonnet ii · texte numérisé non relu

X. L'abbé Bonnet ii

De toutes les « raisons actuelles de croire », il n'y en a peut-être pas, sinon de plus fortes, du moins de plus concrètes, de plus frappantes et de plus accessibles que celles que M. Brunetière appelait, il y a quelques anne'es, les « raisons morales ou sociales. » Celles-là, Dieu merci, ne sont pas le lot re'serve' d'un petit nombre de philosophes, bien qu'elles les atteignent, eux aussi, puisqu'ils ne laissent pas d'être des hommes, au plus vif de leurs préoccupations ; par delà cette e'iite d'esprits sublimes ou subtils, elles vont saisir la foule de ceux qu'absorbent les durs labeurs et sur qui pèsent de tout leur poids les re'alités de la peine et de la misère. Les bienfaits temporels et tout à fait tangibles qui gagnent à l'Eglise l'estime et l'affection des peuples ne facilitent-ils pas, en effet, la confiance aux divines espe'rances qu'elle apporte ?

Or, malgré d'heureuses recherches et des e'tudes fort suggestives, mais encore trop fragmentaires, on ne sait pas assez, en ge'néral, combien ces « raisons » — de tous les côtes à la fois, et souvent sous des formes bien inattendues, — furent mises en lumière, en France, dans tout le cours du xix^ siècle.

Au fait, partout où l'ide'e catholique brille de quelque e'clat, et même en des hommes peu recommandables et peu sûrs, l'idée sociale brille d'un e'clat pareil. Elle prend les aspects les plus divers, s'adapte aux situations et aux points de vue les plus contradictoires ; et elle n'en paraît que plus riche, plus souple et plus fe'conde. Nous la trouvons au de'but, ferme, savante, autoritaire chez Joseph de Maistre ; intuitive, sentimentale, libérale, frisant même l'hétérodoxie chez Chateaubriand et surtout chez Ballanche. Les deux courants se rejoignent dans le premier Lamennais, et puis se divisent encore ; mais partout où l'on trouve de grands chrétiens, on trouve en eux, plus ou moins précises quoique toujours vivantes, les doctrines sociales du Christianisme, aussi bien du côté de Lacordaire, de Montalembert et de cet admirable Ozanam que du côté de Louis Veuillot qu'en ce temps-là on leur opposait et qui, sous ce rapport et sous d'autres

encore, se pre'sente à nous aujourd'hui comme leur grand et glorieux e'mule. M. de Melun les re'alise en de belles et charitables œuvres. Le Play les appuie sur l'observation me'thodique et scientifique des faits. Gratry les montre aux sources mêmes de la the'ologie et de la philosophie chre'tiennes. Elles inspirent ce royaliste mystique et profond, Blanc-Saint- Bonnet. Bûchez, ce révolutionnaire, en est tout nourri. Bordas-Demoulin, janse'niste et gallican, leur cherche, de concert avec son disciple et ami François Huet, un point d'appui dans la me'taphysique platonicienne. Avec ces dernières, elles ont déjà passe' les frontières du Catholicisme orthodoxe; elles les franchissent davantage encore avec un Lamartine et surtout avec Victor Hugo et Michelet, mais c'est d'elles que leur vient le plus clair de leurs conclusions sociales : ce pauvre Hugo qui croyait e'mettre un paradoxe e'normc, presque une absurdité', en mettant en scène un Pape mate'riellement faible et opprime', qui prend en mains, devant les puissants, la défense des opprimés et des faibles, que n'at-il vécu plusieurs années de plus! Que dis-je ! il en arrive quelque chose au socialisme luimême par l'intermédiaire d'un Saint-Simon et d'un Enfantin ; et Auguste Comte n'a réussi à

mettre sur pied le positivisme qu'en s'appropriant et en transposant Joseph de Maistre, le premier Lamennais — et saint Paul qu'il considérait et que plusieurs de ses disciples considèrent encore tranquillement comme son pre'curseur !

Si inte'ressante et significative que soit cette rapide e'nume'ration, elle n'est pas complète. Nous y avons omis, notamment, un e'crivain qui occupe l'une des premières places dans l'histoire de la litte'rature française — et des ide'es sociales — au xix'^ siècle : Balzac.

Ne' à Tours le i6 mai 1799, mort à Paris le 20 août i85o, Balzac nous a laissé, sous ce titre général : La Comédie humaine, une œuvre extrêmement touffue et, sous certains rapports, très puissante. Dans cette série de scènes de la vie privée, de la vie de province et de la vie parisienne, de la vie militaire, de la vie de campagne et de la vie politique, comme dans les « Etudes philosophiques » et les . « Etudes analytiques » qui les complètent, il s'est plu à évoquer les personnages tour à tour les plus remuants, les plus inquiets, les / plus encombrants, les plus candides, les plus

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félins de son temps, et même du nôtre. « Pour user de l'expression d'un illustre naturaliste, (Louis Agassiz), ses personnages sont devenus des « types prophe'tiques », depuis ses Gaudissart, Jusqu'à ses Rastignac et ses Rubempre'. Nous les coudoyons encore dans la vie quotidienne ; ils se sont modele's sur les héros de Balzac ; et c'est ainsi que, bien plus qu'il ne le croyait lui-même, il a fait « concurrence à l'e'tat-civil (i). »

^vant d'être « homme de lettres », Balzac avait été clerc d'avoué et de notaire : c'est là

qu'il vit pour la première fois le rôle immense et complexe que jouent dans notre société les « affaires » et que Tidée lui vint d'y chercher^ le thème principal de ses contes, de ses nouvelles, de ses études de mœurs. Est-ce là aussi, comme l'affirme un des historiens de notre littérature, qu'il prit « l'idée et le goût de ces plaisanteries odieuses qu'il a si prolixement étalées dans ses romans (2) », et qui en rendent en effet la lecture si difficile et parfois si rebutante ? Toujours est-il que si Balzac, selon le mot de Sainte-Beuve, « a la plume

<i) Brunetière, Manuel de l'histoire de la littérature française, 1898, p. 452 (note).

(2) G. Lanson, Histoire de la littérature française, 1902, p. 986.

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scabreuse », et, en « naturaliste » impe'nitent, peint les gens tels qu'il les voit, il se dégage de ses péne'trantes observations des conse'quences dont la gravité me'rite de fixer notre attention.

« Pour ma part, e'crivait assez re'cemment M. Paul Bourget, la longue enquête sur les maladies morales de la France actuelle... m'a contraint de reconnaître à mon tour la ve'rite' proclame'e par des maîtres d'une autorite' bien supérieure à la mienne : Balzac, Le Play et Taine, à savoir que, pour les individus comme jpour la société', le Christianisme est à l'heure pre'sente la condition unique et nécessaire de santé' ou de gue'rison (i). »

Comment Balzac est-il arrive' à cette conclusion? Il faudrait, pour bien l'expliquer, tout un livre dans lequel on suivrait par le menu l'histoire des réflexions auxquelles il s'est livre', des expe'riences qu'il a faites, des influences qu'il a subies : on y verrait progressivement s'affermir en lui et s'affirmer dans ses

(i) Œuvres complètes de Paul Bourget, t. I", préface (1899);

p. XI.

écrits cette « espèce d'apologétique expérimentale » dontjparle M. Bourget, et qui, basée sur une analyse patiente et toute réaliste des mœurs individuelles et sociales, ne manque assurément ni de sérieux ni de profondeur.

« La loi de l'écrivain, déclarait Balzac dans la préface qu'il inséra en tête de la Comédie humaine, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le dire, le rend égal et peut-être supérieur à l'homme d'Etat, est une décision quelconque sur les choses humaines, un dévouement absolu à des principes. »

A quels « principes » s'est dévoué Balzac ? Et comment voulait-il qu'on les appliquât ? Nous le rechercherons au cours de ces pages; et, pour arriver à des résultats plus pratiques et plus concrets, nous nous placerons au point de vue particulier de la vie rurale dont l'examen retint si longtemps et si justement son attention.

C'est surtout de i83o à 1848, — entre deux révolutions, — que Balzac s'inquiéta du problème agraire. Il l'étudia en artiste appliqué, comme lui-même le déclare, à « mettre en relief les principales figures d'un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de sujets nouveaux (i) »; mais surtout en réformateur

(i) Avant-propos des Paysans.

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social, attentif à déjouer par d'intelligentes et justes initiatives les projets menaçants des sectes re'volutionnaires. Ces pre'occupations , dont il est facile de retrouver la trace dans ses œuvres d'alors, nous ont valu trois livres ; et c'est justement de l'un d'eux que Balzac luimême nous a dit qu'il était « le plus conside'rable de ceux qu'il a re'solu d'e'crire (i). »

Pour traduire les impressions multiples que suggèrent les faits, et pour en de'crire, sans trahir la re'alite', tous les aspects, rien ne vaut sans doute la forme litte'raire dont Balzac kimait à se servir :|le roman, tel qu'il le concevait, est une monographie des groupes sociaux les plus typiques^ où l'on peut faire mouvoir, dans leur vivante diversité', des repre'sentants de toutes les ide'es et de toutes les moeurs d'un temps;] et, par ce côté, il n« se prête donc pas moins aux subtiles analyses qu'aux plus vastes synthès^gj Que Balzac nous transporte dans le bourg du Dauphiné qui est le the'âtre des entreprises philanthropiques du Médecin de campagne (i833), dans le canton limousin où le Curé de village (iSSg) exerce son apostolat, ou bien dans le hameau bourguignon où

(i) Avant-propos des Paysans. — Voir cet Avant-propos aux Documents, § i.

s'agitent et conspirent les Paysans (1844), les grandes lignes du tableau sont les mêmes, et certains traits ne sont plus accusés, ici ou là, que pour faire mieux ressortir l'ensemble.

De si loin que viennent les observations critiques et les avertissements que ces livres nous apportent, nous ne les recueillerons pas sans profit si, plus que jamais, l'avenir prochain de'pend de la direction sociale et religieuse que vont prendre les populations rurales. Quoi qu'il paraisse, nos moeurs et nos lois ont subi, depuis un demi-siècle, trop peu de modifications essentielles pour que nous n'y trouvions pas sur le mal présent, ses causes et ses remèdes, des indications utiles.

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