CONSIDÉRATIONS SUR LE MOUCHOIR ET SUR SON APPLICATION EN GÉNÉRAL
Le nouveau système que je propose, étant surtout éminemment pratique, nous allons, pour mieux en apprécier la valeur, en faire l'application immédiate à toutes les parties du corps, et passer, successivement , en revue les priacipaux cas de chirurgie qui réclament des bandages ou appareils particuliers. Nous verrons , par là, comment mon moyen, {oujours. le même:, peut remplacer avantageusement tous ceux qu’on connaît, sous des dénominations parfois singulières, et dont l'application fait, assez souvent, le désespoir des
élèves, des jeunes praticiens, et, dans quelques cas, des malades eux-mêmes. (
Cette marche ne laissera, je pense, rien à désirer à la critique ; elle doit éclairer bien notre sujet , et satisfaire tous ceux qui recherchent la vérité , surtout s’ils veulent prendre la peine de répéter mes appareils et mes bandages, à mesure que j'en ferai la description; et de faire la contreépreuve de leur mérite relatif, par l’application, immédiate ou simultanée , de leurs analogues qui sont actuellement en usage. On pourra, de cette manière, faire ressortir mieux, chaque fois, la simplicité, la facilité, la solidité et la commodité du moyen que je propose, comparativement à ceux qui existent, et dont je provoque aujourd'hui le remplacement. De sorte que, s’il existait le moindre doute sur l'utilité et la nécessité de la révolution déligatoire que je provoque, il serait bien vite levé, par ces essais légers et innocents.
D'autres preuves comparatives s’offriront, d’ailleurs, sans aucune difficulté, puisqu'il suffira, aux imitateurs de mes liens, d'avoir deux seuls mouchoirs ou quelques chiffons. Mais il en sera tout autrement, sous ce rapport, s'il s’agit des bandages actuellement en usage; £ar , de combien de bandes diverses, de linges ,'de liens et de charpie nè devront-ils pas s’entourer, s’ils veulent réaliser ou formuler les mêmes appareils et‘pansements, tels qu'on les enseigne aujourd hui!
Aussi, je ne puis assez insister, auprès de tous ceux qui voudront s’éclairer, juger ou enseigner, sur la confrontation, limitation réciproque ou en regard l’un de l'autre, des deux modes de pansement.
La différence sera telle, que je pourrais faire , très facilement, l'exposition complète de mon système, tout entier, pendant qu'on coupera, coudra, roulera et déroulera, en les appliquant, les quinze ou vingt aunes de bandes, que réclame le seul appareil de Desault, pour les fractures de la clavicule !
Je pourrais même ajouter, qu'un temps pareil et tout aussi court, sera à peine écoulé, que l'on pourra déjà constater combien tous ces nombreux tours de bandes sont peu solidement fixés, et répondent mal à leur destination. — Cet
10 FANSEMENTS.
appareil est, cependant , conjointement avec celui du même auteur, pour les fractures du col du fémur, un des plus fameux en chirurgie, et celui qui, en fait de déligation, a valu, à son inventeur, des éloges universels et une très grande réputation.
Du reste, en jetant un simple coup d'œil sur l'effet déligatoire d’une large pièce de linge, on concevra aisément qu'il est tout au moins identique avec celui que produit une petite bande à tours multipliés. Mais ce qu'on a peine à conceyoir, c'est qu'il soit possible qu'on fasse passer et repasser les unes sur les autres, et les unes à côté des autres, une très grande quantité d'étroites circonvolutions rubanesques, lorsqu'une seule serait amplement suffisante pour les comprendre toutes ensemble , et en faire largement V'office! Ne dirait-on pas que des hommes graves, et qui connaissent toute l'importance du temps, n'aient rien de mieux à faire, que de le perdre en jouant habilement avec de savantes futilités?
Chopart prétendait pouvoir juger de l’adresse d’un chirurgien, uniquement par la manière dont il s'y prenait pour rouler une bande. N’aurait:l pas pu ajouter qu’il avait là encore un excellent moyen d'apprécier sa résignation et sa patience , surtout lorsqu'après avoir roulé la bande déjà en bonne partie , elle viendrait tout-à-CoUp à s'échapper de ses doigts?
Je connais un chirurgien fort habile qui tient, sans doute aussi, à ce que toutes ses bandes soient solide ment, régulièrement et proprement roulées et arrangées ; mais il est bien autrement rigoureux, sur une chose qu'il envisage comme plus difficile encore, plus délicate, plus importante , et qui, du moins, répand sur tous ses pansements un vernis de bonne façon et d’élégance, qu'il ne saurait trop rechercher ; je veux parler des plumasseaux.
Ce professeur veut qu'on mette un soin tout particulier, une minutieuse exactitude à les confectionner, et qu'ils soient tous, grands et petits, tondus et peignés avec tout l'art de la coquetterie la plus raffinée. Aussi son interne passe une partie de Ia matinée à complaire à son chef, et à satisfaire à ses exigences. Ne sont-elles pas tout aussi raisonnables let
DU MOUCHOIR ET DE SON APPLICATION. 11 utiles que tant d’autres, qu’on semble vouloir se créer à plaisir ?
Nous verrons, dans un des chapitres suivants, ce que les praticiens doivent penser de tout cela ; quels rapports déligatoires la charpie peut avoir avec les inconvénients que je viens de reprocher aux bandes ; et pourquoi et comment je prétends faire disparaître cette substance du domaine chirurgical, en lui substituant un moyen bien autrement avantageux.
Le peu de mots que je viens de dire sur la charpie n’est done que par anticipation, et parce qu'ils se rattachent exactement à tout ce que j'ai fait et que je dois faire encore, afin de traiter contradictoirement les anciens bandages et les nouveaux liens que je propose de leur substituer.
Ajoutons donc cet autre avantage en faveur de ces derniers, c’est que la nomenclature de chacun de mes moyens est systématique et rationnelle, et que rien de pareil ne pourra se réaliser, tant qu’on suivra le mode actuel de déligation. Mais les désignations que j'ai adoptées sont si avantageuses , qu'il suffit qu’un lien quelconque soit appliqué, pour que tout chirurgien puisse lui donner son véritable nom à l'instant même, ou qu'après avoir été nommé, tout homme de l’art en saisisse aussitôt le mécanisme, établisse facilement le moyen, et indique, sans hésitation, les principaux points sur lesquels il agira ou qu’il devra recouvrir. J'ai suivi en cela la méthode de Chaussier, pour les muscles, et lon va juger, dans un moment, si j'ai été assez bien inspiré d'y avoir recours.
Je ne mets pas, assurément, uñe très grande importance pratique aux, noms divers que j'ai donnés, si lestement, à chacun de mes liens. Si ces dénominations peuvent passer, aux yeux de quelques uns, pour un luxe futile, une pure fantaisie, un enfantillage même, elles serviront, en réalité, dé complément au mode nouveau, et contribueront à lui assigner son rang parmi les systèmes. Je crois même que le mot facilitera l’intellisgence de la chose, et que les noms que j'ai adoptés vaudront bien, à tout prendre, ceux passablement baroques dont on a cru devoir gratifier et affubler les bandages anciens. |
La clef de cette onomatologie est, du reste, bien simple et facile à saisir. Le premier nom se rapporte toujours à la région sur laquelle Ze corps de mon lien appuie essentiellement, et les autres noms désignent celles de ces parties où vont aboutir les extrémités de ce même lien.
Voici, du reste et à ce même sujet, une autre innovation à laquelle je veux tâcher de rester fidèle; c’est que je ne me servirai plus, maintenant , du mot générique bandage. Peut-être l’ai-je encore trop respecté , en l'accolant avec mes moyens; mais il n’a plus de sens pour moi, puisque je ne construis pas mes appareils et que je ne fais pas mes pansements avec des bandes. Je relèguerai donc le mot et la chose dans l’échoppe d'un bandagiste, et j'adopterai, pour les moyens contentifs dont il est ici question, l'expression .de. hens , laquelle me paraît mieux appropriée. Libre cependant aux partisans des bandes, s'ils tiennent à contiauer leur mode chéri de pansement, d’avoir et de conserver des handages; seulement je les prierai de ne plus qualifier comme tels, les liens, dans la composition desquels il n’entre pas le plus petit bout de bande.
Toutefois, et pour mon compte, je verrai toujours des bandages dans les appareils anciens, et je respecterai ce nom; mais je prie qu on se rappelle que le-mot lien me servira constamment à désigner chacun de mes nouveaux agents déligatoires. Il ne pourra donc jamais ÿ avoir de confusion entre ces deux ordres. de moyens; entre ce qui est connu partout et de temps immémorial, et ce qu'il me reste à faire connaître et à décrire, comme insolite et nouveau.
Ramenons le lecteur un, instant sur la base fondamentale du système, et sur les principes qui en découlent.
LE MOUCHOIR est la souche de tout moyen déligatoire, et peut, à lui seul, remplacer Tous les liens connus. Ce linge carré peut et doit avoir des dimensions très variées.
Les moyens déligatoires qui dérivent de ce type primitif, de ce tronc commun, sont les suivants :
1° Le Carré long. C'est le mouchoir plié sur [ui-même un certain nombre de fois, pour obtenir, sur-le-champ , un lien quadrangulaire plus ou moins long, large et épais.
2 Le Triangle où Fichu. C'est le mouchoir plié diagona-
lement, ou coupé en deux, dans le sens de la diagonale.
Lorsqu'on en veut avoir de plus petits de moitié, on en fait deux avec un seul, en le pliant ou le divisant perpendiculairement de sa pointe à sa base. J'appelle Base la partie la plus l'ngue du triangle ; Chefs, Bouts ou Extrémités, les deux angles qui terminent cette ligne ; et Pointe ou Sommet, le 3e angle, lequel mesure la hauteur du triangle, comme les extrémités en marquent la longueur.
3° La Cravate. C'est le triangle plié sur lui-même un certain nombre de fois , et dans le sens de sa base. La largeur de la cravate est en raison inverse du nombre de plis qu'on lui fait subir, et son épaisseur en raison directe de ces dernie:s. — Ces mêmes rapports existent d’ailleurs pour le carré long. Quant à l'épaisseur de la cravate, on peut encore l’augmenter aisément; ainsi que celle du carré long, au moyen de coton, de charpie, de vieux linge, d’étoupe, etc., qu'on intercale, comme remplissages, sous les plis indiqués.
ko La Corde. C’est la cravate tordue sur elle-même. Elle se forme bien encore, si l'on tord un carré, mais cette der-— nière corde n’est point commode, à cause de la difficulté d'en arrêter les extrémités ; reproche qui ne peut être fait à la corde qui résulte de la torsion d'une cravate.
Si je m’arrête, plus qu’il ne semble convenable, sur ce quatrième moyen déligatoire qui dérive du mouchoir, c’est que le chirurgien est, quelquefois , dans le cas d'avoir besoin d’une corde et de l’improviser à l'instant (1).
Les chefs du triangle , de: la cravate et de la corde peuvent s'arrêter, très facilement, en se liant ensemble , puisqu'ils finissent en pointe , et qu'ils sont assez étroits pour se prêter à ce genre de réunion. Mais les bouts des carrés, quels qu'ils soient, doivent être fixés différemment. Nous en indiquerons le mode.
Les meilleurs triangles et les cravates les plus commodes, seront faits avec de la toile de coton ou un tissu lâche , sur-
(1) 11 est assez singulier que les trois premiers dérivés du mouchoir soient des objets tout spéciaux pour le cou. Ainsi, sans parler de la cravate, on peut dire que le triangle n’est qu'un fichu, et que ie carrè long a la plus grande analogie avec un col. Quant à la corde, espérons qu’on ne la reverra plus qu'au cou... des animaux!
tout si on à soin de ies couper, obliquement dans la toile , et d'éviter de suivre le sens de la trame (le droit fil de celle-ci ).
Je pourrais, sans doute, me dispenser d’un devoir important , dont j'aurais dû m’acquitter d'entrée, et que j'ai complétement négligé jusqu'ici, c'est-à-dire de donner la définition de mes liens, et de ce que j'entends par ce mot; mais je n'aurais, probablement, pas été compris dans les déductions que ce sujet comporte, ou celles-ci auraient passé comme inaperçues, insignifiantes ; qui sait même ? comme un véritable hors-d'œuvre et un non-sens. Je crois donc être. enmesure de m'y livrer, dans ce moment , avec quelque succès, et d'en faire mieux ressortir l’à-propos, l'importance et la nécessité. Je tâcherai surtout d’être bref,
Le lien peut être envisagé, en général, comme un moyen propre à LIER, attacher, serrer, unir, rapprocher, joindre, fixer, assujettir, appuyer, soutenir, etc., une chose à une autre , et suppose , presque toujours, aux moins deux objets distincts, sur lesquels il dait déployer son action.
On conçoit la prodigieuse quantité de corps et de substances qui peuvent servir en qualité de lens, et les divers modes d'agir dont ceux-ci sont susceptibles ; car, depuis la petite araignée, qui enlace habilement sa chétive proie, tout en filant, elle-même, son subtil lien, jusqu'aux barres énormes et aux lourdes chaînes métalliques qui permettent aux ponts les plus gigantesques d'être suspendus et de se balancer dans les airs ; il existe un immense développement d'objets, à formes et à moyens divers, que la nature nous offre comme liens, et que l’art a singulièrement multipliés encore.
Ceux qui font le sujet de ce mémoire, et que je comprends sous le nom de liens chirurgicaux, sont, néanmoins, tout spéciaux, très restreints, et ne se composent guère que de tissus souples, légers et, pour ainsi dire, inoffensifs. Le lin, le chanvre, la laine, la soie , le coton, et tous les corps qui se prêtent à être filés et tissés, sont de ce nombre. Certains organes d'animaux, surtout après qu'ils ont subi quelques PÉÉDATAUÈE, peuvent servir aussi à ce même but.
L Les chirurgiens ont, en effet, utilisé tous ces divers ob-
jets , et les ont figurés de la manière la plus variée. Le fond et la forme sont donc, et tout système de déligation chirurgicale, comme en tant d’autres matières, les deux points importants à étudier et à déterminer.
Quant au premier (le fond), il est de règle, « qu’on de- » vra donner constamment la préférence, toutes choses » égales d'ailleurs, aux tissus qui se présenteront, partout, >» en abondance et au plus bas prix possible. » Ceux en coton sont, par conséquent et dans l'état actuel de l'industrie humaine, ceux qui rempliront le mieux ces trois conditions ; et on devra donc y avoir recours, sinon exclusivement, du moins le plus souvent.
Quant à la forme à donner aux liens chirurgicaux, on aura égard, sur toutes choses, à ce que les conditions suivantes soient remplies, exactement et le mieux possible, 1° Le but essentiel qu'on cherche à obtenir, par le lien, doit être toujours atteint. 2° La préparation, l'application et l’enlèvement ou le changement de chaque lien doivent avoir pour bases constantes la simplicité, la facilité et la rapidité d'exécution, et seront accompagnées , d'aussi peu possible, de douleur et d'inconvénients. 3° Le mode d'agir de chaque lien doit être toujours clair, précis, facile à saisir, à définir et à désigner. 4° Chaque lien, pour ce qui concerne les élèves, sera, en conséquence, facile à indiquer {même nominativement ), à imiter, à appliquer, ou à réappliquer. 5° Les liens, tout en réunissant les conditions des articles précédents, auront encore un grand mérite de plus, s'ils peuvent être appréciés, également, par les personnes intelligentes et étrangères à l’art, et maniés, par elles, avec facilité et sécurité. Enfin , 6° chaque lien , et indépendamment des attributs que nous venons d’énoncer, devra posséder encore celui-ci, de se prêter à toutes les exigences déligatoires d’une chirurgie populaire et militaire, bien entendue et judicieusement enseignée et comprise.
Les formes qui réunissent, au suprême degré, toutes ces précieuses conditions, sont celles qui dérivent du mouchoir ou linge plein carré... et qui se produisent en carrés longs, triangles, cravates et cordes. La rare exception à cette règle fondamentale de toute bonne déligation chirurgicale, se
trouve dans les rubans et, surtout, dans celui « connu, vulgairement , sous le nom de BANDE.
En ayant sous les yeux les six conditions de forme que je viens de formuler, pour caractériser les meilleurs liens , on sera en mesure d'apprécier la manière dont la bande peut les remplir, et de constater, s’il n’était pas temps qu’on fît justice d’un semblable moyen, et qu'on lui substitut quelque chose de plus rationnel, et de plus conforme aux exigences de la science , de l’art et des malades ; ce sera l'objet du chapitre suivant. Mais afin de juger la valeur relative du nouvel agent, j'invite les praticiens, au fur et à mesure de son application, et à chaque cas donné, de le mettre en regard des conditions précitées, et comparativement avec ce qu'on peut obtenir aussi, en se servant de longs et étroits rubans.
Voilà pour la forme; mais s’il s’agit encore du fond, je dois faire observer, en rappelant ce que j'en ai dit, et surtout au sujet des tissus, si commodes et si abondants , de coton , que ceux-ci ne sont nullement propres à la confection de la plupart des bandes. Ils sont trop peu résistants, pour être employés, comme tels et sous une forme étroite; car l’on ne saurait compter sur eux, dès qu'il s’agirait d'opérer une constriction tant soit peu forte.
Il faut, pour les confectionner, des toiles de lin ou de chanvre, et encore est-il nécessaire que ces tissus soient solides et n'aient pas perdu de leur consistance, par l’usure, la vétusté , etc. Tandis, que les plus frêles objets, en fil de coton, de lin, de chanvre, de soie, de laine, seront toujours suffisants , s'ils sont convertis en carrés , triangles et cravates : on en connaît la raison.