CHAPITRE XVIT
Jusqu'ici, il n’a guère été question de ce compas que pour mesurer le bassin, et encore est-il bien peu d’accoucheurs qui s’en soient servi. Si le plus simple artisan y a recours chaque fois qu'il veut avoir une mesure précise de certains corps arrondis ousatllants , il est assez étrange que les chirurgiens, qui, cependant, ont tout aussi besoin de précision dans des circonstances analogues, perdent de vue le meilleur moyen de se la procurer. Ils se contentent, le plus souvent, d’approximations vagues, lorsqu'il serait si facile, et de la plus grande importance, d’avoir des notions exactes et-de les indiquer clairement. C'est ainsi, par exemple, qu'ils comparent une tumeur à une aveline, à un marron, à unê pomme , à une orange, à des œufs de différents oiseaux domestiques, à une tête de fœtus à terme, ou à tel ou telmois de la gestation, au poing , etc., comme si les pommes, les oranges, les œufs, les poings, et les têtes de fœtus avaient tous des dimensions bien déterminées et constantes. Ils ne peuvent pas indiquer le volume des exostoses, des goîtres, des engorgements mammaires , les gibbosités , ni les diamè-
tres de certaines articulations malades, comparativement à celles qui sont saines ; et ils ne savent pas précisément si telle partie tuméfiée augmente, diminue ou reste stationnaire , nide quelle quantité sont les changements qui s'opèrent sous l'influence de telle ou telle médication, et dans tel ou tel temps donné. Toutes ces circonstances sont cependant précieuses à noier.
Le compas d'épaisseur sert admirablement dans ce but, et rien ne saurait le remplacer. Je ne puis plus m'en passer, depuis que j'aicommencé à en faire usage, et il n’est pas de jour où je n'en aie besoin. Aussi l’ai-je toujours sur ma table, et fait-il partie des appareils qui me servent dans mes pansements à l'hôpital. J'ai même un petit livre où l'on inscrit exactement le nom du malade, le jour, la mensuration et les résultats obtenus par le compas ; de sorte que je sais toujours et bien positivement où j'en suis sur la marche de la maladie, et les à peu près hasardeux et infidèles sont, sous ce rapport, complétement bannis de notre dictionnaire.
Cet instrument précieux , à vil prix et nullement embarrassant, peut d'ailleurs être formé avec tous les compas ordinaires. Il suffit de courber leurs extrémités à angles plus ou moins obtus, et d'avoir la précaution de faire adapter à leur pointe une petite plaque ou olive d'une ligne de dimension, afin d'éviter les piqüres, et d’avoir la facilité d'appuyer au besoin sur la peau ces extrémités émoussées (1).
Je ne me contente pas d'évaluer les dimensions de la base, ou celles des diamètres (transversal et longitudinal) des tu-
(4) J'ai improvisé, cet été, aux eaux d'Aix, un de ces compas, pour déterminer les dimensions d’une tumeur abdominale. On voulait avoir mon avis sur l'utilité de continuer la cure ; maïs, faute de notions suffisantes, on ne put pas me dire si la protubérancs avait augmenté ou diminué, ou si elle était restée stationnaire, sous la puissante influence des douches qui distinguent ces thermes. Cette circonstance était cependant importante. Gn comprit aisément qu’on avait commisune faute grave en négligeant de s'assurer du point äe départ du mal, et on larejeta sur l'absence du compas, au moment ou le traitement avait commencé. Le pére de Ja malade m'en présenta un tout ordinaire, à chaque bout duquel j'attachai aussitôt les deux pointes d’une épingle à cheveux, dont je recourbai légérement l'extrémité arrondie et doublée. Beux bouts de fil de fer m'ont également servi et de la même maniére, dans une autre circonstance pareille, et j’obtins, par ce moyen et sur-lechamp, les rapports exacts de l'état du mal,
meurs ; Mais, pour certaines proéminences, je tiens aussi à avoir leur degré d'élévation. Pour cet effet , j'ai fait graduer les branches de mes compas ; et lorsque leurs bouts sont appliqués au niveau de la partie la plus basse que je puis attiendre, je place en travers, et sur le sommet de la tumeur, une petite baguette, dont la distance aux extrémités du compas me donne exactement la hauteur que je cherche. Ainsi, par exemple, si je veux mesurer un nez quelconque, je place d'abord les deux bouts du compas sur les côtés des narines, pour avoir la mesure de leur écartement ; puis je fais passer sur le bout du nez et d’une branche du compas à l’autre, la baguette transversale qui m'indique de suite de combien de lignes est la saillie que cet organe de l’odorat fait au-devant des maxillaires supérieures. On conçoit par là dans combien de cas pourra se faire sentir le besoin de données analogues et précises, et avec quelle facilité et rapidité on peut se les procurer toujours.
Je me suis servi exactement, et dans le même but, d'une petite baguette que je faisais glisser entre les deux branches du compas et parallèlement à ces dernières, jusque sur le sommet de la saillie. L’élévation de cette baguette au-dessus du niveau des deux pointes du compas, donne, en effet, la hauteur qu’on veut obtenir.
J’ai du reste, depuis la fin de mai 1835, fait établir sur les données qui précèdent, mon compas à trois branches, et qui me sert à mesurer mieux les saillies en dehors ou en avant, que ne font les tumeurs ou les bosses.— La troisième branche est droite : elle glisse entre les deux autres qui sont recourbées, et comme elle est mobile également sur les côtés , elle me donne de suite et facilement la mesure de la partie que je soumets à cet examen, et celle de son développement sur tous les points. (On trouve ce compas chez M. Samson, fabricant d'instruments de chirurgie, rue de l'École-de-Médecine, 30.)
On a si souvent l’occasion de faire usage de cet instrument pour apprécier les saillies, et en général pour déterminer avec exactitude Îles distances et les dimensions respectives de certaines parties proéminentes, soit physiologiques, soit pathologiques , que je ne puis m'empêcher de m'étendre da- Yantage sur ce sujet. ; , 16
Une dame de cinquante ans environ et une jeune demoiselle se présentent le même jour chez moi, l’une et l’autre pour une tumeur arrondie et dure située sous le mamelon. Je conseille d’abord les sangsues , les émollients, l'herbe de ciguë mélangée aux cataplasmes, le régime , etc., et je parle d'une compression éventuelle, si nous ne réussissons pas avec cette médication. Mais il s'agissait de bien constater le point de départ et le résultat obtenu, au bout d’un temps donné. Pour cet effet, je plaçai les deux branches recourbées de mon compas sur deux points de la circonférence de Ja tumeur, répondant aux extrémités du plus grand des diamètres de cette glande. Je serrai et rapprochai prudemment ces deux branches, afin que leur écartement me donnût, autant que possible, la mesure de la dimension du corps globuleux. Je fis ensuite descendre immédiatement la branche droite intermédiaire du compas jusque sur le sommet de la grosseur, où je l'appuyai suffisamment. |
L'instrument retiré m'exprima donc assez exactement les dimensions dont je pouvais avoir besoin pour éclairer ma marche , et pour faire connaître aux malades elles-mêmes l'étendue de leur mal et les changements qu’il pourrait subir, soit en largeur, soit en hauteur ou saillie. Il me suffit, pour exprimer ces dimensions, de coucher mon compas sur du papier, et de tracer un point sur ce dernier à l'extrémité de chacune des branches. Ce papier, marqué ainsi de trois points, fut ensuite remis à ces dames, avec l'invitation de me le représenter à leur première visite.
Celle-ci eut lieu au bout d'un mois; et, sur ma question : comment elles se trouvaient ? l’une me dit qu'il n’y avait pas de changements; mais le compas nous indiqua tout aussitôt une notable diminution dans la tumeur, et que nous n'avions rien de mieux à faire qu’à persévérer dans nos moyens.
La jeune personne, au contraire, croyait à uñe modification avantageuse, et paraissait assez satisfaite de l'effet des remèdes. Le compas ne fut malheureusement pas d’accord avec ses assertions , et me força de changer de dispositions. Je recourus à la compression, ea faisant usage d'une plaque de fer-blanc, bien garnie de coton, et qu’on pouvait serrer et desserrer à volonté, (LIV.)
On voit, du reste, par ces deux exemples, l'utilité de ce compas, lequel, tout en pouvant fort bien remplacer l'autre au bésoin, dispensera les chirurgiens, j'espère , de rappeler à leur mémoire la plupart des objets arrondis qu'ils connaissent, chaque fois qu’ils voudront indiquer approximativement et vaguement un objet ou produit pathologique également de forme ronde.
Pour être conséquents, ne devraient-ils pas évaluer de la même manière les plaies et les ulcères? Que ne les comparent-ils à la bouche ou à l'œil de tel ou tel animal; au quart , au üers, ou à tel autre degré de leur ouverture? au trou petit, srand, moyen de telle ou telle serrure? Voilà certes, de quoi nuancer à plaisir les solutions de continuité les plus diverses, et exercer en même temps la sagacité et l'imagination des habiles dans l’art des comparaisons, et cela au plus grand profit de la science!