CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE TRAITEMENT DES FRACTURES
Les meilleurs enseignements , les plus belles leçons qu’on puisse prendre et recevoir pour apprécier et diriger le traitement de toutes les fractures, consistent dans l'observation de la marche de la nature , lorsqu'elle est livrée à elle-même, dans l'acte qui amène la consolidation et la guérison du plus grand nombre de ces lésions.
Elle se suffit , en effet, à elle seule, et sans aucun secours ou support étranger (attelles), dans presque toutes les fractures crâniennes , faciales, sternales, costales, scapulaires, vertébrales, pelviennes, et celles de la plupart des os du carpe, du métacarpe, du tarse et du métatarse. Cependant, s’il s'agit aussi des os principaux des membres, je pourrais joindre à cette longue liste les fractures rotuliennes, olécràniennes, claviculaires, celles du col fémoral, et peut-être encore celles du col de l’humérus, où l’action des attelles est bien évidemment sans but et impossible.
En examinant ce qui se passe dans cette opération naturelle, . on trouve que, en vertu de l'organisation propre et de l'entourage particulier des pièces osseuses, les fragments se soutiennent les uns les autres plus ou moins exactement, et que leur POSITION respective ne peut guère changer pendant tout le temps nécessaire à leur soudure; de manière que
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. 245 celle-ci peut s'effectuer facilement, exactement et sponta- nément.
Tel est le secret des heureuses guérisons et des cures brillantes que la nature opère « sans l'intervention des bandes, » compresses, attelles, etc., et souvent même sans égard » pour les mouvements divers auxquels le corps peut selivrer; » tout le mystère repose donc dans la POSITION respective » qu'ont reçue les parties affectées , et dans les moyens na- » turels qui tendent à la maintenir invariablement telle. »
Il suit de là que, dans toutes les circonstances où nous devons venir au secours de la nature, nous ne saurions mieux faire que d’imiter ses procédés, et de rattacher nos moyens artificiels à ceux si surs et si simples dont elle nous offre les modèles. Du moins aurions-nous tort de nous en écarter, si d’ailleurs la raison et l'expérience se prononçaient en faveur de ces moyens, et s’ils réunissaient les plus grands avantages avec le moins possible d'inconvénients. Là donc où il faut que le chirurgien coopère à la guérison des fractures, il doit s’enquérir avant tout de la meilleure position à donner aux fragments, et ensuité seulement des . moyens propres à la conserver invariable.
Cette manière de poser le principe fondamental du traitement de toutes les fractures en le rapportant presque tout entier à Ja position, et en ne faisant jouer aux attelles qu'un rôle tout-à-fait secondaire et éventuel; cette proposition, dis-je, pourra paraître bien étrange et être contestée, mais détruite : sAMAIS. Elle sera si souvent mise en lumière dans le cours de ce mémoire, qu'elle finira même par être érigée en véritable axiome.
Elle est, audemeurant, d'unehaute importance pratique, car elle impliquela possibilité pour les chirurgiens dese passer plus ou moins des moyens contentifs connus, et de les remplacer par d’autres plus convenables. Ainsi donc les attelles d’aujourd’hui, même les mieux combinées, pourraient, en d’autres temps, être mises de côté, si, pour obtenir le même effet qu'on a en vue de nos jours par leur emploi, on avait à sa disposition d’autres agents tout aussi sürs, mais plus com- modes et plus faciles à appliquer et à supporter.
Il vaut donc la peine, ce semble, d'aller à la recherche
de ces secours nouveaux et mieux entendus; Car il serait peu raisonnable de sapposer et d'admettre que, pour cet objet, nous soyons arrivé au mieux possible et désirable, et qu'il n’y ait plus rien ni à faire ni à espérer. Une pareille prétention, aussi désespérante que contraire à Ja marche de l'esprit humain, re pourrait tenir d’ailleurs en RH de faits très graves et par trop nombreux.
Deux systèmes sont actuellement en présence au sujet des attelles. L'un qui, très probablement, a pris naissance avec l'espèce humaine, et dès les premières lésions survenues aux hommes dans la continuité des os de leurs extrémités, se com pose de plusieurs petites attelles, placées et attachées sur le pourtour du membre, de manière à emboîter ce dernier tout entier. L'autre, qui ne date guère que d'un quart de siècle, résume toutes ces petites pièces en une seule et unique d'une très grande dimension, et qui, constamment placée au-dessous du membre (hyponarthécie), laisse en liberté le reste de sa circonférence.
Le premier de ces systèmes ne suffit pas à lui seul; car il faut de toute nécessité lui associer encore L'ÉCHARPE, s'il est question du membre supérieur; et un équivalent pour le membre inférieur, c’est-à-dire LE LIT.
Le second système porte avec soi son écharpe pour l’une et l’autre des extrémités, et pour obtenir en même temps tout ce que la position bien entendue est en droit de réclamer.
Le premier de ces modes, abusant de son dxoit d’aînesse, étend son sceptre despotique sur tout le monde chirurgical ; tandis que l’autre commence à peine à être connu de nom, n’est adopté que par un très petit nombre de praticiens, et partage le sort qu'ont eu et qu'auront toujours la plupart des innovations, même les plus heureuses.
Mais cet abandon cest trop peu réfléchi, trop injuste et trop fâcheux, pour qu’en l'absence d'un défenseur plus habile je cesse de lutter en sa faveur, et de remplir par là un vrai devoir de conscience.
Rien , au reste, ne prouvera la supériorité que le nouveau système a sur son aîné, que l'examen et la comparaison que l'on peut en faire, s’il s'agit surtout de leur application aux fractures graves et compliquées des extrémités inférieures.
L'appareil ordinaire exige un nombre plus ou moins considérable d'aides intelligents, soit pour la réduction, soit pour les pansements consécutifs; viennent ensuite les ban- - delettes, et l'éternel et inutile bandage de Scultet, les compresses, les paillassons et les remplissages de toute espèce, dont on surcharge une partie déjà très sensible, douloureuse, engorgée, déchirée, gangrenée peut-être ou prête à à l'être. : Les attelles enfin, toujours indispensables, et qui ne peuvent agir que par une compression plus ou moins forte, doivent nécessairement augmenter la plupart des accidents déjà assez fâcheux. |
Le membre caché, et pour ainsi dire enchässé dans un appareil aussi épais, ne peut être examiné qu’au moment des pansements. L'inflammation, ses suites et les dérangements des fragments, ne peuvent être aperçus assez à temps pour pouvoir y remédier. Dans les nombreux cas de fractures compliquées, et où les pansements doivent être multipliés, il faut que le malade soit, en quelque sorte, sous la main du chirurgien ; et l'on sait d’ailleurs, quelle que soit l'habileté de ce dernier et celle des assistants, combien ces pansements sont pour la plupart douloureux et pénibles.
AMjoutons que, pour les extrémités inférieures, le maladé est nécessairement obligé de rester presque immobile sur le dos, et qu'il ne peut changer de position, satisfaire à des besoins indispensables, sans occasionner de vives douleurs, et sans risquer de déranger le rapport exact des fragments entre eux. Enfin, et chacun le sait, il est des cas si fâcheux, où l'appareil ordinaire ne peut nullement suffire pour parer aux accidents graves que les complications et leurs différentes phases amènent fréquemment à leur suite; il devient insupportable, il ne peut s’opposer à la difformité du membre, et il ne laisse malheureusement d’autre ressource que celle de l'amputation.
Tous ces graves inconvénients n'ont point échappé aux meilleurs observateurs. Ils sont présentés, par exemple, sous les couleurs les plus sombres à l’article Fracture du grand Dictionnaire de chirurgie de Rust, où l’auteur en prend occasion d'avertir combien il importe de n’appliquer l'appareil qu'après qu’on se sera rendu maître des principaux accidents.
L'un des premiers chirurgiens de l’époque , M. Lisfranc, les a de même si bien sentis, qu’il est arrivé à cette conclusion , laquelle il a cherché à soutenir de toute la puissance de ‘ son talent et de son exemple : « Qu'il y a avantage d'attendre » (même six ou huit jours) avant la pose de l'appareil, et jus- » qu'à ce que la réaction ait été suffisamment dissipée à l’aide » d’un traitement approprié ; » et il ajoute: « que l'omission » de ce précepte capital est cause de l'intolérance des moyens » contentifs, de la gangrène et d’autres accidents sérieux » chez certains sujets bien constitués d’ailleurs. »
Un grand nombre de chirurgiens anglais ont également insisté tout récemment sur cette étrange pratique , contre laquelle s’élève à bon droit M. Hollam, chirurgien du Nort- London-Hospital.(Voy.la@Gazette Médicale du 23 février 1827, page 121, et ma lettre sur ce sujet dans la même feuille, page 127.)
Eh quoi ! on redouterait l'application des moyen spéciaux, exclusivement destinés à remédier aux accidents causés par les fractures, précisément alors que tout parle en leur faveur ! On reculerait devant la réduction immédiate de pièces dures, irrégulières, et qui, semblables à des corps étrangers ,sse portent rudement et dans tous les sens contre des tissus: délicats déjà enflammés ou surirrités! On les verrait meurtrir, piquer, perforer, scier et déchirer toutes les parties voisines sans s’émouvoir et sans oser porter des secours prompts et efficaces ! On aurait peur surtout de se servir de ses propres agents contentifs, de ses moyens de prédilection, dans ces circonstances graves, où l'on ne saurait trop se hâter de replacer des bouts d'os fracturés, de les maintenir réduits, et d'empêcher leur vacillement et leur action nuisible et incessante sur tous les organes environnants!
Ce sont là de grandes et fatales erreurs! Mais je m'empresse d'ajouter qu'il faut moins en accuser la science des artistes, que la pénurie des moyens et l’imperfection des ressources de - l’art; quec’esticibienévidemment une question d INSTRUMENT . plutôt que de PRINCIPES ; que l'un peut être mauvais et doit être perfectionné, tandis que les autres sont mmuables et hors de cause; et que d’ailleurs cotte discussion , qui se rattache tout à-fait à la mécanique chirurgicale et à tout ce qu'on peut
en espérer ou craindre, doit, par cela même, rentrer plus ou moins dans le pronostic des fractures. En effet, tout le monde est d'accord avec l'expérience et la raison , qu’on ne saurait mettre trop de soin pour éviter une fâcheuse position de fragments, pour limiter des mouvements ou des vibrations qui ne tendent qu'à réveiller, et à tous propos , des douleurs inutiles et des accidents déplorables, et pour calmer le moral du blessé par la certitude d’une fracture réduite , au lieu de le tenir en suspens par la perspective d’une grave Opéra on à subir.
Je le répète, tous les hommes de l'art n'ont qu’une seule et même opinion sur tous ces points; et il ne saurait en être autrement, Mais les moyens propres à arriver toujours et impunément à des résultats favorables, n'ont pas toute la confiance des praticiens , et ceux qu’on leur propose sont bien faits pour les arrêter et les effaroucher; ils semblent même n’y apercevoir ni plus ni moins que le grelot de Rodi!lard.
Je sais bien qu’on n’abandonne pas tout-à-fait ces fragments à eux-mêmes, et que, dominé par la nécessité, et cédant à son empire ainsi qu’à d'heureuses inspirations, on cherche à donner aux os brisés une situation convenable'et à les y maintenir.
Mais sil'on réussit assez souvent , par des moyens simples et imparfaits, à prévenir et à calmer l'orage, et à mettre les parties en voie de guérison avant cette pose si redoutée de l’appareil, pourquoi ne pas persévérer ? pourquoi hésiter à faire un pas de plus dans cette même direction ? pourquoi ne pas perfectionner ces mêmes moyens en suivant les principes sur lesquels iis sont fondés? Et comment ne voit-on pas que la seule position qu'on a donnée et qu’on s’est appliqué à conserver tant bien que mal, est le point dominant, soit pour empêcher et traiter les symptômes accessoires qu'on redoute, soit pour favoriser l’heureuse formation du cal, qu’on désire et recherche, "4
Hé! que ne se rappelle-t-on à ce sujet le fait chirurgical si connu de l'aliénée, et que ne puise-1-on une grande et belle leçon dans ses petits et rusés manéges ? Elle s'était cassé Ja jambe , et Dieu sait avec quel soin le chirurgien de la maison s'était empressé de prodiguer tous ses moyens! Aussine
tardèrent-ils pas à devenir intolérables. Mais voyez la méchante ! elle enlève aussitôt, et une à une, toutes les nombreuses pièces contentives , et les applique fort adroitement à la jambe saine ; puis, elle place, arrange et cache l’autre de son mieux, et ne présente plus au docteur, quand il vient la voir, que celle qu’elle a si artistement emmaillottée. Celui-ci ne s’apercçoit pas d’une supercherie qu’il ne pouvait soupçonner ; il continue ses pansements avec toute la gravité requise ; s'émerveille de l’admirable docilité et de la prudente résignation de sa patiente, qui ne veut même pas souffrir qu’on lui arrange son lit; il ne peut assez se féliciter d’un succès aussi complet, et n’est désabusé, au bout de deux mois, que lorsque cette femme lui rit au nez, en lui montrant la jambe qui avait êté véritablement cassée, et qui n’était point mal guérie. Que de bévues on se fût épargnées ; que d'accidents on eût évités et qu on est obligé d’avouer, si, au lieu d’insister sur un appareil semblable à celui dont les Rust, les Lisfranc et tant d'autres sommités chirurgicales font encore usage (tout en les présentant comme d’une application dangereuse), les malades eussent eu à leurs côtés une adroite et ingénieuse
folle pour les en délivrer et changer du fatras contre une POSITION convenable !