‹ Bandages et appareils à pansements, ou nouveau système de déligation chirurgicale (volume 2)Chapitre 65 sur 84 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Tout appareil, quel qu’il soit, qu’on ne change ni n’enlève, tant que le mal pour lequel on l'a appliqué n’est pas guéri, peut mériter le nom d’inamovible. Depuis la bande à saigner et la petite pièce de taffetas d'Angleterre, jusqu'aux aiguilles qui réunissent le bec de lièvre, il en est un assez grand nombre. Si, toutefois , il ne s’agit que de ceux qu’on destine aux fractures, jen ai moi-même indiqué quelques uns qui me sont propres ; mais je ne leur donnerai pas un nom qui n’a rien de caractéristique, et qui ne dépendra que de la simple volonté et du caprice des chirurgiens. Chacun, en effet, peut métamorphoser aisément son appareil ordinaire et de prédilection en un bel et bon inamovwible : il lui suffira d'invoquer il dolce far niente; de n’y pas retoucher du tout; de ne s’en inquiéter en aucune manière, et de s’écrier, avec tout l’im-— perturbable quiétisme du fataliste : advienne que pourrafl :

M. Larrey a formulé son appareil avec les pièces suivantes :

Un grand drap ordinaire, deux fanons, deux coussins pour remplissages, trois compresses à six chefs pour bandages, une compresse longuette pour l’éfrier, une grande pièce de toile pour la fibiale, cinq ou six autres liens, une pelote d’étoupes ; et s’il y a plaie, du cérat, de la charpie, des compresses à quatre Chefs.

Voilà donc, de compte fait, dix-sept ou dix-huit pièces diverses, parmi lesquelles figurent un drap entier et une grande pièce de toile : toutes choses qui doivent, d’ailleurs, être sacrifiées et mises en lambeaux, lorsque leur effet sera censé produit. À quoi il faut encore ajouter le liquide résolutif, composé d’alcoo! camphré, d'extrait de saturne et de blanc d'œufs battus dans de l'eau.

Quoi qu'il en soit, tous ces moyens réunis tendent à former

‘366 TRAÎITEMENT DES FRACTURES.

un corps ferme et copsistant, et à figurer une espèce de gaîne ou de moule autour du membre, capable de produire un

appui solide et qui permet d'attendre que la consolidation soit complète.

Cet appareil, qui compte des succès brillants, se recommande , en effet, sous bien des rapports.

On a, par ce moyen, l'avantage d'opérer la réduction immédiate, et de mettre sur-le-champ les fragments bien en place. On s'oppose tout d’abord au déplacement de ces derniers. Cette contention se fait, non pas par des attelles dures, susceptibles de blesser, mais par des substances molles et souples , qui forment néanmoins une écorce résistante, qui revêt et appuie uniformément tout le pourtour du membre.

Cette compression, comme on sait, s'oppose, dans un grand nombre de circonstances, au gonflement des parties, le modère très souvent et le dissipe fréquemment, lors même qu'il est accompagné d’une inflammation vive. Le chirurgien, bien tranquille sur le résultat final de ces moyens contentifs , n'a . que faire de pansements et s’en passe tout-à-fait, lors même “qu'il existe des plaies contuses et des foyers de suppuration. L'observation à prouvé , en effet, que les épanchements et les

évacuations séreuses , sanguinolentes et purulentés , ne tardent pas à tarir ou à s’absorber; en un mot, qu’on peut les négliger tout-à-fait et ne pas s’en inquiéter.

On admettra sans peine qu’un procédé pareil, et qui se distingue si avantageusement dans plusieurs points, doit avoir dans tous les cas simples ou peu compliqués des résultats assurés ; et nous voulons bien croire que, même dans certaines complications graves, ce moyen ait été plusieurs fois couronné d’un plein succès.

Mais cette méthode peut-elle jamais devenir séherae et être exclusive? Est-elle compatible avec les gonflements énormes , les déchirements considérables, les suppurations abondantes, la sangrène imminente, les escarres, les esquilles et les pièces nécrosées ; enfin, avec tous ces délabrements

‘affreux qu’on rencontre particulièremént dans les plaies par armes à feu ?

Et sans faire l’énumération d’affections aussi fâcheuses contre lesquelles des moyens plus doux semblent mieux indi-

DE L'APPAREIL INAMOVIBLE. 367 qués, ne peut-on pas croire qu'il est tel degré d'irritation , ou si l'on veut de susceptibilité, où la constriction circulaire est inadmissible ou fâcheuse ? Est-il prudent d'ailleurs de s’op-

poser foujours par des moyens mécaniques seuls à un gon-

flement imminent , suite infaillible d'horribles désordres ? La compression, quelque méthodique qu'on veuille la supposer, constitue-t-elle bien le véritable moyen , le moyen par excellence , de combattre ce grand nombre d’altérations diverses qui se groupent autour des os brisés en éclats ?

En admettant que cette compression soit nécessaire dans le cas d'une turgescence très forte , que devient-elle quand les parties se sont affaissées, et que le membre lui-même est plus petit qu'avant l'accident? N’est-il pas alors comme flottant dans un étui, et ne peut-on pas craindre que, si les fragments ne sont plus appuyés, ils ne soient Ps à se déplacer ou à vaciller ?

En effet, lorsque l'affaissement suit de près la compression (ce qui doit être, si celle-ci est bien indiquée), l'appui sur lelequel on comptait devient alors à peu près nul et sans aucun effet.

C'est ce que j'ai souvent remarqué avec mes gouttières, qui, au bout de peu de jours, se sont trouvées si disproportionnées avec l’état actuel du membre que j'ai été obligé de les changer. Et cependant j'avais encore, ce que n'offre pas l'appareil Larrey, la position et la suspension pour suppléer à mes moyens contentifs.

Mais cette absence de soutien n'est pas toujours très fà-

cheuse dans l'appareil Larrey, et je suis porté à croire qu'un des grands avantages de ce procédé consiste précisément en ce qu'il emboîte bien le membre, sans le gêner en aucune manière et presque sans le toucher. Ne pourrait-on pas en inférer en même temps que cette compression circulaire, si évidemment nulle les quatre cinquièmes du temps que dure la formation du caï, n’est pas du tout utile et nécessaire pour obtenir la guérison des fractures ?

Il résulte, toutefois, de la manière en laquelle tout le membre est soustrait aux regards et au tact pendant environ six ow huit semaines ce double inconvénient : {° qu'on ne peut savoir exactement si la réunion 6e fait, si elle est solide

ou non, et si on peut ou non lever l'appareil ; 2 et qu’on ignore PR oment dans quel état la consolidation s'opère, etsi les fragments sont bien dans les rapports convenables qu'on leur a donnés.Or, quel est le chirurgien qui, pouvant très bien faire autrement, voudra s ÉXPOSET sans nécessité à ce qu'une circonstance souvent légère et inaperçue fasse dévier invariablement la coaptation qu'il a faite?

& L’affaissement de l'appareil, l'abaissement du talon, des tiraillements musculaires, etc., doivent déterminer de fréquents déplacements dont on n'aura connaissance que lorsqu'il sera trop tard pour y parer. Il faut le dire enfin, il est certains désordres où le plus habile ne peut jamais avoir la pleine conviction qu'il ait remis bien exactement les partiés dans la position qu'elles doivent conserver, et où il attend, pour faire la coaptation exacte, que le gonflement soit dissipé et qu'il puisse agir avec connaissance de cause. Combien de . membres seraient restés difformes sans cette réduction nouvelle et définitive ! Or, avec l'appareil qui nous occupe, il faut renoncer à cet avantage, et rester dans l'incertitude jusqu’à la fin du traitement. | Du reste, s’il est constant que des procédés peu méthodiques ont rendu de très grands services, maniés par des mains habiles , faut-il s'étonner que sous celles d’un @es premiers chirurgiens du siècle , un appareil qui se presente d'ailleurs avec tant d'avantages ait eu des résultats aussi extraordinaires que brillants.

: S'il s'agissait de comparer ici cet appareil compliqué avec “l'hyponarthécie, l'avantage serait trop du côté de cette dernière , pour que je voulusse abuser de ma position. Je ferai seulement observer que l'hyponarthécie l'emporte sur l'appareil Larrey, même sous Île rapport de l’inamovibilité; car il est de fait que jamais ou presque jamais je ne retouche à un membre fracturé , quand il a été bien couché et établi sur la planchette. Cependant, je le vois et le suis, si je veux, à chaque instant du jour , et je puis m’assurer de son étatet y remédier aussitôt , donner issue au pus , et faite telle ou telle application jugée utile ou nécessaire, sans rien changer à appareil.

Le chirurgien, ainsi que je l’ai déjà fait observer, peut,

avec la planchette, faire en effet, et à {a lettre, abstraction de l'état où se trouve l'os, et s'occuper des complications , c'est-à-dire des lésions variées des parties molles , exactement comme sil n'existait aucune altération osseuse.

Il y a donc cette différence radicale entre les deux moyens,

c’est que , dans le procédé Larrey, tout semble sacrifié à l'état de l'os, aux dépens des parties molles; tandis que mes moyens sont presque tous combinés en faveur de ces dernières.

Or, comme il n’est pas de moyens exclusifs propres à cor:battre les divers désordres qui peuvent accompagner use fracture, nous en voyons empioyer un très grand nombre, suivant l’exigence des cas et suivant la manière de voir du praticien.

Ainsi, tel homme de l'art arrête par le tamponnement une hémorrhagie que d'autres suspendent par les styptiques,: le cautère , la torsion ou la ligature. Ceux-ci débrident largement, tandis que celui-là ménage les incisions. Ici, l’on traite les contusions par les sangsues et les émollients ; là, par lé coton, l’eau froide, la glace, les spiritueux , la compression. Ailleurs, on croit devoir bourrer les plaies de charpie , les panser et les essuyer très exactement une ou deux fois par jour. A l'hôpital de Lausanne , on se contente de les recouvrir et de les protéger légèrement avec un linge fin , une couche de coton ou de fine ouate, secs, imbibés ou enduits de substances convenables; on n’y multiplie pas tant! les pansements, et on ne s'inquiète pas trop de ce que devient le pus, pourvu qu’il puisse s’écouler facilement, et qu'il n’incommode , ni par son abondance , ni par des qualités nuisibles.

Mais MM. Larrey et d'autres professent que TOUTES les lésions qui compliquent les fractures doivent toujours être traitées de la même manière; qu'il suffit, pour les guérir, de faire des incisions convenables et de les recouvrir d'un emplâtre, puis d'emboiter exactement tout le membre dans un tube inflexible.

Pour juger sainement ce mode de procéder dans son apphcation aux cas de fractures compliquées, il faut se demander ; 4° s’il conviendrait bien, dans certains BEUIEE désordres des

370 TRAÎTEMENT DES FRACTURES.

parties molles , lorsqu'il n’existerait pas de lésions osseuses? 20 si MM. Larrey y ont recours indistinctement chaque fois que, n'ayant pas affaire à une fracture, ils ont cependant à traiter de fortes contusions, d'horribles. plaies déchirées, des lésions graves de vaisseaux, de nerfs et d’articulations ; des inflammations vives, des dépôts formés ou prêts à l'être; des épanchements considérables; la gangrène imminente , la destruction ou la morüfication des parties molles, etc. ? 3° si, dans des circonstances aussi pressantes et aussi délicates, il suffit toujours d’un tel emplâtre appliqué une fois pour toutes, de l'absence absolue de pansements après le premier , et s’il est sage de se priver de toute possibilité d'exercer la moindre surveillance sur les parties lésées, en les soustrayant irrémissiblement à l’action des sens, et en masquant, au moyen d'un épais étui, des phases morbides qui peuvent à chaque instant exiger des secours variés?

Je doute-que la chirurgie puisse jamais arriver à cet état de simplicité et d'abandon , et j'aime à croire que le médecin prudent voudra se réserver, autant que possible, la faculté d'appliquer et de modifier ses moyens suivant l’exigence des cas.

L'appareil Larrey est évidemment en opposition avec ce principe, et son application met en quelque sorte hors de cause l'intelligence, l'adresse et les connaissances du praticien. Il ne permet aucun traitement local, aucun soin des parties voisines de la fracture, et leur guérison est, toujours et dans tous les cas, abandonnée, et sans appel, aux seules ressources de la nature. Est-ce là de la chirurgie? = I] paraît que M. le baron Larrey tient à ce que le membre où existe une fracture soit enveloppé dans une espèce d'écorce solide qui l’emboîte exactement, et il aime à le savoir ainsi protégé êt abrité pendant tout le temps consacré à la guérison. Eh bien! si, à son avis, cette condition est, sinon indispensable, du moins précieuse, il l'obtiendra bien plus simplement et plus facilement par ses emplâtres et ses compresses gommées seuls, mais en plaçant le membre-sur l'hyponarthécie ou'en le soutenant avec une gouttière en fil de fer. En effet , toutes les autres pièces de son appareil ne

sont évidemment que du pur remplissage, ou qu'une agglos

mération de moyens plus ou moins propres à servir de soutiens à l'os en éclat, Or, ces remplissages et ces soutiens nombreux se trouvent tous amplement représentés PAF l'une ou l’autre de mes gouttières.

Si cependant je partageais avec le célèbre An français la conviction que cette accumulation extraordinaire de moyens contentifs füt nécessaire, ou seulement utile au but proposé, j'avoue que je préfèrerais, alors et de beaucoup, m'en tenir à la botte de fer-blanc, dont je me suis si bien trouvé à notre hospice des aliénés ; botte qui s'applique et s’enlève si facilement et qui offre toutes les garanties qu’on peut raisonnablement désirer, lorsqu'il ne s’agit que de reclure un membre quelconque dans un cylindre creux et à parois résistantes et solides. Mais , au lieu de réunir par la soudure les deux moitiés du canal métallique, je les maintiendrais rapprochées au moyen de rubans de fil ou d'un lacet de métal qui me permettraient, au besoin, de serrer ou de relâcher cet appareil constricteur, et de l'enlever sans toutes les précautions que réclame celui proposé par M. Larrey.

Du reste je ne cite ce fait et ce moyen que pour mémoire; car il est bien évident que le fil de fer va au devant de toutes les difficultés, qu’il en triomphera toujours; et que, dès qu’il sera connu, il remplacera l'appareil Larrey et tous ceux basés sur les mêmes principes, tels que le sable et le plâtre. J'ajouterai enfin que s'il peut, dans la suite, être question de quelque appareil contentif et INAMOVIBLE, il sera du moins constamment très simple et associé avec l'heureuse MOBILITÉ du membre et celle du corps tout entier,

L'appareil Larrey n’a d’ailleurs aucune action sur les fractures du col du fémur , il n’en a qu'une bien équivoque sur celle du tiers supérieur de cet os. Il est dangereux, et doit avoir l’ankylose pour suite presque inévitable, dans les fractures de la rotule et des extrémités du fémur et du tibia , au voisinage du genou, attendu que l'articulation fémoro-tibiale se trouve forcément dans une parfaite immobilité pendant tout le temps de la cure. |

On appuie, il est vrai, avec une certaine complaisance sur ce point : c’est qu'on na besoin d'aucun pansement ultérieur ; pas méme de ceux de propreté, dés que le premier est bien

372 TRAÎTEMENT DES FRACTURES.

fait. C'est qu'il n’est plus possible de faire des pansements, et on est obligé de supporter la corruption, la fétidité, les vers même, qui résultent toujours dela présence des escarres et des matières purulentes qui inondent parfois l'appareil. Comme c'est là une dure nécessité qu'il faut subir, il est assez naturel aussi qu'on ait cherché à y rattacher un certain avantage.

Les. chirurgiens qui se servent de l'appareil Larrey font sonner bien haut la guérison des plaies récentes, après sept

ou huit semaines de l'application de leur moyen et sans qu'ils:

aient fait le moindre pansement, et ils ont l'air d’être extasiés de ce succès. Mais y a-t-il là de quoi faire tant de bruit, et la manière dont l’appareil est composé et ajusté serait elle par hasard la cause d’un semblable résultat? Nullement! Ne voyons-nous pas tous les jours de vastes brülures, des

plaies et des ulcères guérir très bien sous des croûtes et des

escarres , sous ‘d’épaisses couches de charpie et surtout de coton , sous les bandelettes agglutinatives imbriquées , quoiqu'on ait eu , ou parce qu'on a eu soin de n'y pas toucher du toul? Que de fois, après l'extirpation d’un bouton squirrheux ou cancéreux, etc., j'ai obtenu une guérison | dont, en d'autres temps, le succès et la promptitude m’auraient surpris), uniquement par l'application d’une couche de ouate ou de coton à laquelle je ne retouchais plus!

Il est peu de chirurgiens qui ne puissent au reste citer des faits analogues , et qui se multiplieront toujours davantage à mesure qu'on adoptera plus généralement aussi des modes plus simples de pansements. Ainsi donc, ce qui a lieu sous ce rapport avec l'appareil Larrey, ne manquera pas d'arriver également avec tout autre appareil connu, et à plus forte raison avec le mien, si on ne craint pas de s’exposer aux in— convénients graves qui résultent toujours de l'absence com-

plète de tout pansement de propreté.

Seulement on risquera par là d’avoir dans beaucoup de circonstances des guérisons plutèt retardées que favorisées, et lon n'aura gagné que la réputation de faire une chirurgie qu’il n’est pas donné à tout le monde de supporter impunément, La pratique commune , bien loin de se féliciter de pa-

reilles innovations, doit au contraire les reléguer avec celles .

qu'il faut malheureusement accepter lorsqu'ot on ne peut décidément pas faire qui snanse

Page 1