LIVRE I. HISTORIQUE
Le Maître Général des Frères-Prêcheurs exposa qu^il n'y avait aucune querelle générale entre son Ordre et la Compag-nie de Jésus, et qu'il ne s'agissait, dans cette affaire, que du livre de Molina ; que les Dominicains, gardiens naturels de la doctrine de saint Thomas, avaient dû poursuivre une publication oi^i celte doctrine était attaquée et travestie, mais qu'ils ne supposaient pas que la Compagnie de Jésus tout entière se rendît solidaire des écarts d'un seul homme. En tout cas, les Frères-Prêcheurs ne pourront conserver la paix avec les Jésuites, à moins que ceux-ci ne restent soumis à l'autorité de saint Thomas.
Le P. Acquaviva, Général de la Compagnie de Jésus, répondit : La Compagnie n'éprouve aucune peine à suivre saint Thomas, puisque son Institut le lui assigne pour auteur. Mais, dans la querelle actuelle, saint Thomas est hors de cause. Car, d'un côté, les Jésuites appuient leur doctrine sur des textes formels du saint Docteur, et, d'un autre côté, l'enseignement de Banes est en opposition avec celui des plus grands théologiens dominicains, dont on ne peut contester le dévouement à saint Thomas. Dans le livre de Molina, il y a deux choses à distinguer : une opinion controversée entre les Jésuites eux-mêmes sur les forces naturelles
4 BAXES ET MOLINA,
du libre arbitre, et une doctrine que tous les théolog-iens de la Compagnie admettent pour expliquer la concorde entre l'efficacité de la grâce et la liberté humaine. Tous, nous soutenons que les prédéterminations physiques de Banes entravent la liberté ; tous, nous affirmons que la grâce est donnée de telle sorte qu'il dépend toujours du libre arbitre d'y consentir ou de n'y pas consentir. Si les Dominicains admettent ces deux propositions, la querelle est assoupie ; s'ils les attaquent, tous, nous nous levons pour les défendre.
C'est ainsi que chaque parti prétendait rester campé sur un terrain favorable, et provoquait l'adversaire à y porter la lutte. Clément VIII trancha le différend en faveur des Dominicains, et les discussions s'établirent sur toute la doctrine de Molina. Son livre fut donc retourné dans tous les sens; chaque phrase, chaque mot furent examinés comme à la loupe par des 3'eux ennemis. Puis-je regretter une rigoureuse inquisition qui a tourné finalement à la gloire de Molina ? Son livre est le seul, on peut bien le dire, qui ait eu cet honneur, d'avoir été soumis par le Saint-Siège à un examen répété jusqu'à satiété, d'avoir été discuté pendant quatre-vingt-cinq séances en présence du successeur de saint Pierre, et d'être sorti d'une telle