LIVRE . III. — DE LA CAUSE PREMIÈRE
transformer en attribut intrinsèque de la grâce ce qui est le propre du libre arbitre. Oui, ces dénominations sont malencontreuses , car toute grâce est physiquement efficace^ en ce sens que toute grâce est une motion réelle et provenant efficacement du Premier Moteur, qui agit physiquement dans l'âme par tel acte indélibéré qu'il lui plaît. Dites, je le veux bien, que toute grâce est suffisante dans ce sens, qu'elle contient tout ce qui est nécessaire pour obtenir le consentement, et que toute grâce est efficace dans ce sens, qu'elle contient toute la réalité de l'acte auquel le consentement n'ajoute aucun degré d'être. Mais la grâce dite suffisante et la grâce dite efficace ne diffèrent nullement dans leur nature et leur réalité physique. Le diamant offert et le diamant accepté restent toujours identiquement le même diamant.
La théorie métaphysique de saint Thomas est donc la même, soit pour l'ordre naturel, soit pour l'ordre surnaturel. Toujours, nous trouvons Dieu Cause Première efficiente , Dieu Cause finale Dernière ; Dieu créant et conservant les êtres, les mouvant par lui-même dans leur activité sans en restreindre la sphère , et les appliquant par les causes secondes à des actes déterminés qui sont comme autant de pas vers leur fin dernière.
246 BAÎÏES ET MOLINA.
Dans l'Univers matériel, oii tout a été réglé par la libre ordonnance de Dieu , les causes secondes ne font qu'exécuter aveug-lément le plan Providentiel, et jusque dans leurs conflits qui résultent de leurs natures finies, elles concourent à l'unité de l'ordre. Mais aux créatures intelligentes est accordé le redoutable honneur d'intervenir par leur liberté dans la réalisation des choses. Sans doute , l'homme n'est formellement libre que dans le consentir et le dissenlir à des actes qui surg^issent en lui sous des influences dont il n'est pas maître. Mais Dieu a fait sa nature — si docile que, d'ordinaire, ces actes attendent le consentir pour se compléter, — si souple que , d'ordinaire , le dissentir suffit pour que les émotions non acceptées s'éteignent d'elles-mêmes. L'homme ainsi peut choisir entre ses voies, se déterminer et déterminer ce qui l'entoure.
Dans l'ordre de la Grâce, Dieu s'approche encore davantage. Il pénètre sa créature d'une Motion bien autrement Divine , il l'excite et l'aide, il la prévient et l'accompagne, il ne permet aucune influence mauvaise qu'autant qu'il la soutient pour en triompher ; en un mot, il la prend lui-même comme par la main pour la conduire à sa Fin Dernière.