LIVRE IV. — DE LA CAUSE FINALE
mais dont cependant il s'approprie le rapport.
On ajoute bien que Dieu, dans sa bienveillance, se propose de manifester sa gloire plutôt par notre bonheur que par notre malheur. Cette remarque est encore juste; mais la bienveillance de Dieu, présentée sous cet aspect, n'excède pas la bienveillance d'un bon maître, et l'intention créatrice conserve je ne sais quel caractère utilitaire.
Car, enfin, on ne peut s'arrêter à cette phrase : (( Dieu veut sa gloire », pas plus qu'on ne peut s'arrêter à ces deux mots : « Vouloir quelque chose », Vouloir, c'est vouloir quelque chose à quelqu'un, velle aliquid aliciii. Pour bien nous rendre compte de ce que signifient ces deux mots : « Dieu veut sa gloire «, il faut donc les traduire par trois mots : Dieu veut une certaine chose à quelqu'un. Quelle est cette chose ? Quel est ce quelqu'un?
Il ne se pouvait pas qu'une si belle et si haute question échappât au regard scrutateur de saint Augustin, et ne tentât son audacieux génie. Voici la solution qu'il en donne dans son beau livre : De la Doctrme chrétienne. Je m'y arrête d'autant plus volontiers que saint Thomas la fait sienne.
Comme il n'y a, dit saint Augustin, que deux sortes de biens, la fin et le moyen, honum propter se ei bonum propter aliud, il n'y a que deuxmanières d'aimer : aimer pour la jouissance ou aimer pour l'usage,, frui aut uti.
(( Dieu nous aime, et toute l'Ecriture nous l'affirme. Mais comment nous aime-t-il ? Est-ce pour use?' de nous, ou bien pour en jouir?
« Si c'est pour en jouir, il a donc besoin de nos biens ! — Quelhomme raisonnable oseraitle dire, lorsque tout notre bien est ou Dieu même, ou ce qui nous vient de Lui ? Qui ne sait que la lumière ne saurait avoir besoin de l'éclat dispersé sur tous les objets qu'elle éclaire ? David enseigne : J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous navez pas besoin de mes bie?is. Dieu ne jouit donc pas de nous, et par conséquent il s'en se?'t. Car s'il ne s'en servait ni n'en jouissait, je ne vois pas comment il pourrait nous aimer.
« Mais l'usage que Dieu fait de nous n'est pas semblable à celui que nous faisons des créatures. Nous rapportons cet usage à notre Fin, qui est la jouissance de la Bonté Divine ; mais Dieu rapporte à sa Bonté même l'usage qu'il fait de nous. Nous n'avons l'être que parce qu'il est Bon, et nous ne sommes bons que parce que nous avons l'être; mais parce qu'il est Juste en