LIVRE I. HISTORIQUE
de S. Thomas. On doit la recevoir, même quand on ne l'approuve pas (1).
Mais s'il est nécessaire de distinguer entre la doctrine de saint Augustin comme défenseur du dogme catholique et ses opinions comme docteur privé, il faut pourtant reconnaître que ce puissant génie avait établi quelque synthèse dans tout son enseignement. On reste libre d'admettre ou de ne pas admettre son système, mais du moins il faut l'étudier avec soin. Les théologiens jésuites n'en ont peut-être pas tenu assez compte, et voilà pourquoi leurs adversaires les attaquaient toujours sur un point 011 ils n'étaient pas préparés à la défense.
Pour dire toute ma pensée, j'imagine que, dans cette guerre de textes, Bannésiens et Molinistes n'interprétaient pas toujours saint Augustin d'une façon exacte . En effet, tout système théologique s'appuie plus ou moins sur un système philosophique. Or le docteur d'Hippone était Platonicien, et tous les théologiens du xvi^ siècle étaient Péripatéticiens. Peut-on s'étonner^, après cette simple remarque, que les
{]) P. 195. Comment ceux quise font gloire de jurer tou jours sur la parole de S. Thomas observenl-ils l'ordre qu'il donnede ne jurer sur la parole d'aucunhomme?!. q. 1. a. 8. ad 2"'".
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Thomistes aient attaché à certaines phrases de saint Augustin un sens auquel il n'avait jamais songé, ou que les Jésuites aient eu quelque peine à faire accorder avec leur système les sentences augustiniennes? Peut- être même on pourrait montrer que toute la doctrine de saint Augustin repose sur une notion de la moralité toute différente de la notion péripatéticienne. Voilà pourquoi celui qui me semble avoir le mieux compris le Docteur de la grâce est un autre grand Docteur, venu avant qu'Aristote ait obtenu la prépondérance dans la Scolastique. Lorsqu'on a appris de saint Anselme la distinction entre l'amour inné du bien-être et l'amour infus delà justice, lorsqu'on a compris que Dieu donne gratuitement la justice et que le rôle du libre arbitre se borne à garder ou à perdre ce don, alors on lit saint Augustin avec facilité, et l'on éprouve à le lire cette joie de l'intelligence satisfaite que saint Anselme promet à ses propres lecteurs, après l'avoir goûtée lui-même (1).
(1) S. Anselme explique sa doctrine dans l'ouvrage intitulé : DeConcordi'i prfesrientiœ et prœdestinationis, necnon graticvDei cumUbero arbitrio. Par le titre seul, on voit qu'il s'agit préci.-émeiil et formellement de notre question. J'engage les Bannéisiensà y chercher leur théorie des décrets prédéterminants.