LIVRE IV. DE LA CAUSE FINALE
bonté formelle que Dieu peut vouloir en ellemême.
Sans doute, c'est de Dieu que provient cette ordonnance des choses en vertu de laquelle le moyen est pour la fin. Mais, observez-le bien, cette considération ne provient pas formellement de la Volonté Divine. — Sa raison est dans l'Intelligence Divine; car cette ordonnance est une disposition providentielle, et saint Thomas place formellement la Providence dans l'Intelligence, comme nous l'avons fait remarquer avec Molina (1). C'est dire que tout ce qui est et tout ce qui peut être porte l'empreinte de la Sagesse Divine. Dans tous les ordres réalisés ou réalisables, les choses sont reliées entre elles par un conseil, une industrie, une sagacité infinies, qui disposent les moyens pour les fins et les fins particulières pour la Fin dernière de toutes choses, qui est laBonté Divine. Dieu voit tous ces ordres marqués au coin de sa sagesse ; tous sont réalisables dans leurs moindres détails^ parce que dans chacun tout est bon de la part de Dieu, et tout est bon,
[h\ Necesse est qubd ratio ordinis rerum in finem in Mente Divina praeexistat. Ratio autem ordinandorum in finem propriè Providentia est. (I. q. 22. a. 1.)
332 baSes et molina.
parce que tout est mis en ordre par Dieu. Et lorsque la Volonté Divine décide qu'un de ces ordres sera réalisé, cette Volonté tombe, directement et à la fois, sur l'ordre tout entier et sur chacun de ses éléments. Ce n'est pas pour obtenir telle fin qu'il veut tel ordre, mais il veut tel ordre qui est disposé pour telle fin. Viilt hoc esse propter hoc^ sednon proptsî' hoc vult hoc.
Répétons-le donc : rien en Dieu qui rappelle cet adage : « On veut la fin avant le moyen » . Dieu veut que telle chose soit pour telle fin, mais ce n^est pas parce qu'il veut telle fin qu'il veut telle chose ; c'est-à-dire, encore, il ordonne la créature pour une fin conforme à la nature de cette créature et digne de la Bonté Divine, mais ce n'est pas la volonté absolue d'obtenir cette fin qui le meut à réaliser cette ordonnance.
Tirons tout de suite quelques conséquences. Donc, de ce que la Grâce est un moyen pour conduire à la Gloire, on ne peut conclure que Dieu prédestine à la Gloire avant de prédestiner à la Grâce. — Donc encore, de ce que Dieu donne une grâce qui obtient une œuvre bonne, on ne peut conclure que Dieu a prédéfini cet acte avant de donner la grâce. — Donc enfin, de ce que Dieu donne une grâce qui est efficace, on ne peut conclure que Dieu la donne, parce qu'elle es^ efficace.
Je pourrais m'arrêter Jà; car, affirmer l'indépendance mutuelle des diverses intentions divines, c'est nier l'application aux Conseils divins de l'adage humain: « on veut la fin avant les moyens », et par conséquent décider la question que je m'étais posée. Mais les éléments de la discussion précédente nous permettent de faire un dernier pas, et de nous demander si on ne peut pas concevoir un ordre logique dans les intentions divines, et quel est cet ordre de raison.
Nous venons de le démontrer par saint Thomas : rien, dans l'Acte divin, ne relie ensemble les intentions qui aboutissent à des termes différents. Mais nous pouvons ajouter, comme formule restrictive : rien , sinon les liens qui rattachent ensemble ces termes eux-mêmes. Je m'explique. Il est des choses que Dieu ne peut pas vouloir seules ; par exemple : il ne peut vouloir une fin qui dépend essentiellement d'un moyen, sans vouloir ce moyen; il ne peut vouloir qu'un fils soit engendré, sans vouloir qu'un père engendre; il ne peut vouloir qu'une pierre tombe suivant les lois ordinaires, sans vouloir qu'elle suive la verticale. On peut donc admettre, entre les diverses intentions Divines, des liaisons de raison et des relations logiques, pourvu qu'on ne fasse là que transporter dans
le concept même de ces intentions les liaisons et les relations qui sont réelles dans les termes des intentions. Ce n'est là, je le reconnais qu'un artifice de raison , mais c'est un artifice légitime.
Or, parmi ces relations réelles entre les créatures, je rencontre la relation de temps et la succession d'existence. Le moyen existe avant la fin ; la marche vers le but est antérieure, au repos dans l'arrivée. Donc, si j'applique la règle précédente et si je transporte dans les intentions Divines l'ordre que je vois exister dans les choses, je dois conclure que Dieu veut le moyen avant la fin, ou, pour employer la formule de Molina^ qu'en Dieu, l'ordre d'intention et l'ordre d'exécution se déroulent dans le même sens.
Mais cette proposition est trop importante, pour que nous nous contentions d'une démonstration aussi subtile. Eclairons-la donc directement dans la lumière de la Vie Divine, puisque la raison, guidée par la Foi, peut dire quelque chose de cette Vie inefTablCj et reconnaître comment elle diffère delà nôtre.
La vie humaine attire à elle du dehors, et se nourrit par intussusception, parce que nous avons une fin à acquérir. La Vie Divine est toute d'ex-