‹ Bañes et MolinaChapitre 165 sur 174 · LIVRE IV. — DE LA CAUSE FINALE. 33S · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — DE LA CAUSE FINALE. 33S

pansion, parce qu'elle est la Vie du Principe. — La vie humaine change et se perfectionne à mesure qu'elle attire à elle sa fin, ou plutôt à mesure qu'elle s'attire vers sa fin ; la Vie Divine est immuable, parce qu'elle est en ellemême infinie, et qu'elle est la Fin de tout ce qui est hors d'elle.

Les caractères inverses se reconnaissent spécialement dans la vie de la volonté. Bien et volonté sont des termes corrélatifs qui se définissent Tun par l'autre : la volonté est la faculté du bien , le biejj est l'objet de la volonté. Mais la Volonté Divine et la volonté humaine regardent le bien sous deux visées qui vont, pour ainsi dire, à l'encontre l'une de l'autre. La volonté humaine est bonne, lorsqu'elle s'emplit du bien; la Volonté Divine est la source bouillonnante du bien. — La volonté humaine est liée nécessairement à sa Fin Dernière par un désir qui est le motif de tous ses desseins et le moteur de toutes ses intentions ; quant à la Volonté Divine, infinimentsatisfaite dans sa Propre Possession, elle est totalement indépendante de tout ce qui est au dehors ; rien ne la meut, et elle ne sort d'elle-même que par une libre inclination de sa Bonté.

De là résulte un ordre inverse dans le mouvement réel de la volonté humaine et le

336 BAÎÏES ET MOLINA.

mouvement logique de la Volonté Divine.

Notre volonté, puisant toute son activité dans son désir de la Fin Dernière, se porte sur ce qui présente le caractère de fin, avant de se porter sur ce qui n'est qu'un moyen. Lorsque nous formons un plan, nous décrétons d'abord la fin, et notre décret, descendant de la fin aux moyens intermédiaires, parvient ainsi jusqu'au moyen qui est le dernier dans l'ordre de l'intention et le premier dans Tordre de l'exécution. Notre décret tout entier est donc comme une chaîne fixée à la Fin Dernière et attirant tout vers cette Fin, parce que l'amour de cette Fin la tient toujours tendue.

Mais en Dieu pas de fin à acquérir, pas de motif; rien que les intentions d'une Bonté toujours libre : — Bonté libre en créant, et en donnant à la créature de trouver son bonheur dans l'acquisition de sa Fin Dernière ; — Bonté libre dans la conservation de cette activité qui entraîne chaque créature vers sa perfection finale ; — Bonté libre dans la sollicitude à guider cette activité dans la bonne direction ; — Providence gratuite, dans ce sens que Dieu ne doit rien à aucune créature, et qu'il ne se doit qu'à Lui-même d'exécuter ses propres desseins.

Chaque don reçu dans l'ordre de la nature (et que dirais-je de l'ordre de la grâce !) est, pour

chaque créature, aussi gratuit que le don de la création, car aucun don n'oblige Dieu à faire une nouvelle aumône. Toute graine a pour fin de devenir plante, tout œuf s'efforce d'éclore, toute vie de s'épanouir. Que de grains, que de germes, que d'embr3^ons périssent sans qu'on aille droit d'accuser la Providence d'injustice ! Dieu conduit chaque être vers sa fin ; c'est vrai, mais il faut ajouter que Dieu peut toujours s'arrêter là où il lui plaît. Si donc on veut une métaphore pour exprimer la motion Providentielle, il ne faut pas la comparer à une attraction par un fil qui ne peut ni se détacher ni se rompre, mais à une propulsion par un souffle qui vient d'oii il veut et va où il veut. Car l'amour de Dieu n'aspire pas le bien, mais Y expire.

Cette métaphore n'a pas seulement l'avantage de mettre en lumière la gratuité de l'action Providentielle ; elle montre, en outre, ce que nous avons déjà démontré, à savoir que chaque intention Divine atteint immédiatement son terme, sans qu'elle ait à traverser toute une chaîne de fins et de moyens. Chaque intention Divine dhonûl immédiatement k une action. D'où résulte la proposition : En Dieu, l'ordre d'intention est le même que l'ordre d'exécution.

On a donc tort de ne voir dans cette proposition de Molina qu'un postulatum ingénieux, ima-

338 ba:Ses et molina.

g^iné pour les besoins d'un système ; loin de là , elle s'appuie sur les notions les plus profondes et les plus absolues de la métaphysique; sans elle , on ne peut guère se rendre compte de l'action Providentielle sur le monde. Mais ce principe acquiert une importance extrême lorsqu'il s'agit de la Grâce et de la Prédestination ; car il est comme un phare qui montre un passag^e facile entre les hérésies du Pélagianisme et du Jansénisme , comme un traité de concorde entre l'efficacité de la Volonté Divine et la liberté de la volonté humaine.

L'intention de Dieu est de pousser l'homme par la Grâce vers sa Gloire. — Cette intention est toujours gratuite et précède tout mérite ; car elle n'a pas de motif et elle sort de la pure Miséricorde. — Cette intention est toujours efficace, car rien ne peut empêcher Dieu de produire dans l'âme de salutaires impulsions, comme il veut et quand il veut. — Cette intention laisse l'homme toujours libre ; car elle ne se propose pas absolument de produire le consentement, mais de fournir l'acte que l'homme puisse s'approprier par le consentement, et de soutenir la volonté consentante. Si l'homme est fidèle à la grâce, une nouvelle touche gratuite le pousse plus loin vers la Fin bienheureuse. Si l'homme est infidèle à la grâce, il tombe de lui-

Page 1