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savante évolution. Il ne s'agissait déjà plus de saint Thomas, dont l'honneur d'abord les avait émus si pieusement. C'était maintenant à saint Augustin qu'ils en appelaient, c'était dans saint Aug-ustin qu'ils cherchaient des témoignag'es contre Molina, et leurpréoccupation à cet ég'ard fut telle qu'ils censurèrent dans Molina une proposition enseignée par saint Thomas (1). Or, je ne l'ai pas caché, si les Jésuites ont combattu en catholiques pour tous les dogmes [léfendus par saint Augustin, ils n'ont pas fait profession de suivre toutes les opinions particulières de ce Docteur, et Molina est un de ceux qui s'écarte le plus du système Augustinien. Mettre en comparaison un simple professeur de Goïmbre et le Docteur d'IIippone était, on en conviendra, de très habile guerre. C'était forcer l'ennemi à combattre le soleil dans les yeux.
Les Bannésiens surent maintenir les Jésuites dans cetteposition défavorable pendant toutes les congrégations qui eurent lieu sous Clément YIII. Le Mandatum pontifical, en convoquant les deux ordres devant le Pape, circonscrivait nettement le débat dans la question suivante : Molina est-il d'accord avec saint Augustin? Les
(1) P. 282 et seq.
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deux premiers points à traiter étaient les suivants : « Qui, de saint Augustin ou de Molina^ accorde le plus de forces pour le bien au libre arbitre? — Peut-on lire dans les traités de saint Augustin , ou est-il dans la pensée de saint Augustin que Dieu ait conclu un pacte infaillible avec le Christ son Fils, pour donner la grâce à tous ceux qui opéreraient par les seules forces de leur nature le bien dont cette nature est capable (1)? »
Vraiment ! on écoutant l'énoncé de ces thèses, on s'échappe à se demander si elles étaient dignes d'un tribunal aussi sacré, et si on n'aurait pas dû les renvoyer à quelque tournoi académique. — On se demande si c'était bien respecter la majesté du gardien de la Tradition catholique, de Celui qui est établi juge de tout homme, « de Cyprien lui-même », que de l'induire à prononcer sur la Foi, d'après les textes d'un seul Docteur, et non dans la lumière de la Tradition tout entière. — On se demande surtout si, par cette place exceptionnelle qu'on attribuaitàsaintAugustin,enrecevantses paroles presque comme paroles d'Ecriture, on n'ouvrait pas la voie, sans le savoir, à cette secte orgueil-
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leuse qui devait bientôt, méprisant les Papes, la Tradition et l'Eglise, faire appel à la pure doctrine de saint Augustin.
Quoi qu'il en soit, et pour revenir à notre histoire, nous n'avons pas besoin d'historiettes malveillantes pour soupçonner l'embarras des Jésuites placés dans de telles conditions. On affirme avec complaisance que leurs plaidoyers ne purent convaincre leur juge. Nous n'y contredisons pas, et, dans le tableau suivant, je ne fais que résumer le récit du P, Schneemann (1).
Lassé par soixante-cinq séances de dispute, pressé par la cour d'Espagne de mettre un terme aux agitations des fidèles, Clément YIIl voulait clore ces congrégations par une définition qui atteignît Molina. On le savait, on l'assurait. Seul, Bellarmin prédisait tout haut, affirmait en face au Pape lui-même que cela ne serait pas. — « C'est conclu, il va définir, » annonçaun jour le Cardinal del Monte, — « Une le fera pas », répliqua Bellarmin. — « Mais il le peut et il le veut. Comment osez-vous dire qu'il ne le fera pas ?» — Et Bellarmin, avec un ton d'énergique assurance : « Je sais qu'il le peut, je sais qu'il le veut, mais j'affirme qu'il ne le
fera pas, ou que, s'il le tente, il sera prévenu par la mort. »
Par cette rude franchise, Bellarmin, jusque-là cher au Pontife, commence à lui déplaire. Il est donc nommé archevêque de Capoue pour être renvoyé à son diocèse, tandis qu'un Dominicain lui est substitué dans le sein des congrégations. En même temps, Acquaviva reçoit Tordre de s'éloigner, lui aussi, de Rome, et Clément affecte de repousser avec dureté les suppliques des académies et des princes en faveur des Jésuites. Pour que notre disgrâce soit plus complète, la plupart des cardinaux y ajoutent leur défaveur, et Baronius, notre ami cependant, nous abandonne lui-même. Aucun pouvoir humain ne peut plus retarder une condamnation que presse la cour d'Espagne.
Tel fat l'état de nos affaires. Il nous est donc bien permis de répéter ces pieuses paroles de l'un de nos ancienshistoriens (1): « Atousces conseils humains, la Providence divine mêlait son propre conseil. Ce conseil, qui domine toujours les événements, était alors de montrer qu'ellemême protégeait une cause abandonnée de tous et assaillie de toute part à la fois. Elle vou-
(1) P. Poussiaes. V. p. 276, note.
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lait par là obliger davantage notre confiance dans la protection d'en haut, en faisant voir par l'issue que Dieu, et Dieu seul, par son assistance secourable, avait sauvé d'une ruine totale notre fortune et notre honneur, contre lesquels étaient conjurées toutes les forces de tous les hommes.»
Ces moyens providentiels de salut avaient été cachés dans le cœur intègre de Clément VIII. Le Pontife étudiait par lui-même le livre de Molina, et l'on conserve encore l'exemplaire oii il notait de sa main ce qui lui semblait tourner à la défense de l'auteur. Surtout il avait en haute estime les cardinaux du Perron, Bellarmin et Stapleton, car ils étaient les trois marteaux de l'hérésie protestante. Or tous les trois s'accordaient à lui dire qu'il y a peu de distance entre le Calvinisme et le système des prédéterminations physiques (1).
Dans ces incertitudes et ces hésitations s'écoulèrent les derniers jours d'un Pontificat dévoré par ce chagrin entre bien d'autres, et Clément mourut, suivant la prédiction de Bellarmin, sans avoir rien défini. Le P. Schneemann renvoie aux actes consistoriauxpour établir que ce Pape a été consumé par la maladie que les médecins
connaissent et nomment le tœdium vitœ. Ce n'est pas là un simple luxe d'érudition. Car quelqu'un a peut-être inscrit le nom de ce Clément dans le martyrologe des Papes empoisonnés, comme on sait, par les Jésuites!
A cette mort se termine la première série des séances pontificales et se clôt le troisième acte du procès.
Peu de temps auparavant, les deux hommes pour lesquels Clément avait dressé un si g-rand tribunal, étaient descendus dans la tombe, Molina d'abord, Banes ensuite, et l'on assure que le Dominicain , dans la lumière qui entoure les mourants, avait jugé moins sévèrement la doctrine du Jésuite (1). Accusé, accusateur et juge étaient donc cités ensemble devant le tribunal inaccessible à toute infirmité humaine. Ils y comparaissaient, non plus pour disputer encore ou prononcer sur des systèmes, mais pourrecevoir tous les trois la récompense promise au zèle de la Foi ; et la discorde se perpétuait encore ici-bas, que déjà, comme nous l'espérons, parvenus dans ce séjour « d'où est banni le tien et le mien », ils s'unis-
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saient clans la claire intuition de la même Vérité une et unifiante.
Bellarmin, dans son traité deRomano Pontifice, prouve que, de toutes les constitutions social^es, la plus parfaite, même au point de vue humain, est celle de l'Eg-lise , parce que c'est là qu'on trouve à la fois la plus grande unité de pouvoir et la plus parfaite pondération de tous les intérêts. Il fait remarquer, en particulier, que, grâce à la forme élective de la Monarchie pontificale, le gouvernement ecclésiastique est mieux agréé et plus wiilQ, gratior etutilior (1), Aux excellentes raisons qu'il en donne, on peut ajouter celle-ci: que le pouvoir est toujours maintenu dans une juste modération par une sorte d'équilibre mobile plus stable que l'immobilité, chaque oscillation pendant un règne préparant, par la force des choses, une oscillation contraire pour le règne suivant.
L'histoire qui nous occupe en présente un bel exemple. En effet, un changement se manifeste dès l'avènement de Paul V après le court ponti-
(1) Libr. I., cap. 3.
ficat de Léon XI. Bellarmin rentre dans la congrégation de Auxiliis. Le Pape décide que le système de Molina ayant été suffisamment discuté, on passera à celui de Baiies. Aux Jésuites de prendre enfin l'offensive. A leur tour, les Dominicains ont à se défendre pendant seize séances et à disculper leur doctrine de toute affinité avec le Calvinisme.
Il ne faudrait pourtant pas croire que ce fut là un revirement complet de fortune. A Rome, rien ne se fait révolutionnairement. La commission nommée par Clément VIII pour examiner a Coîîcorde siégeait toujours, et la cause de Molina restait encore entre les mains de ses ennemis, comme on le vit bientôt.
A la session du 8 mars 1606, Paul V avait ordonné aux censeurs de donner leur avis sur les quatre points suivants (1): 1° Quelles propositions définir comme de foi ? 2° Quelles propositions condamner ? 3° Quelle différence entre les systèmes des catholiques et les erreurs des hérétiques ? 4^* Dans la bulle de définition, faut-il faire mention des livres d'où seront extraites les propositions, et des ordres religieux entre lesquels a eu lieu cette discorde? — Pour répondre à cet ordre du Pape, on lui présenta