LIVRE II. DOCTRINES. l
l'intelligence, en présentant à la volonté un objet, l'avertit qu'il n'y a pas entre cet objet et la fin dernière une connexion nécessaire, le choix de la volonté est formellement libre; d'où résulte que Dieu peut déterminer la volonté, sans détruire sa liberté, pourvu qu'il n'altère pas le jugement de l'intelligence.
Mais il faut entendre Banes lui-même : « La liberté surgit donc de ce jugement comme de sa racine.... Toutes les fois que l'acte de la volonté sort de cette racine, il est toujours libre. D'où je conclus : Quelque chose qui précède, accompagne ou suive l'acte de volonté, s'il reste ce jugement que le moyen ri est pas nécessaire à la fin, la liberté de l'opération n'est pas dét?'uite. Cette conséquence est évidente; car là où tient la définition de l'acte libre, il est nécessaire que l'acte soit libre.
« Venons donc maintenant peu à peu à des choses plus difficiles. Avant notre opération libre préexiste un décret éternel et immuable de la Volonté Divine, ou en d'autres termes une prédéfinition infaillible de la Divine Providence, qui prédéfinit toute opération libre qui est bonne, et même toute opération en tant qu'elle est bonne et qu'elle vise au bien. Mais, parce que par sa Providence et son immuable décret, Dieu ne lie ni ne détruit le jugement par lequel
nous jugeons que le moyen est utile; qu'il n'est pas nécessaire, mais qu'il doit être employé, non seulement Dieu ne détruit pas la liberté de notre opération, mais bien plutôt il la produit efficacement, la nourrit et la conserve (1). »
Telle est la dernière réponse de Banes, et j'ai peine, je l'avoue, àreconnaître la rigueur de ce grand logicien. Il place la liberté formellement dans la volonté, et n'en met que la racine dans l'intelligence. Puis, il admet que nulle prédétermination de la volonté n'altère la liberté, si elle n'atteint pas l'intelligence. Mais, comme le lui fait observer le P. Schneemann, on peut écraser un fruit, sans toucher à la racine de l'arbre. Vraiment, à ne prendre les choses qu'avec le plus grossier bon sens, l'homme qui se décide infailliblement par suite d'une prédétermination physique de sa volonté, tout en jugeant que le moyen choisi n'est pas nécessaire à la fin, me semble libre tout autant que le voyageur qui glissant dans un précipice juge que sa chute ne le conduit pas nécessairement à une hôtellerie.
Mais, pour certains métaphysiciens, le bon sens est trop vulgaire. Revenons à la dialecti-
que. Le nœud de la question est, d'après Bailes, dans certains jug-ements qui précèdent l'acte de volonté, et il les confond tous dans cette phrase captieuse : Deus non ligat nec destruit jiidicinm. nostrum, quo judicamus indifferentiam medii et ordinabilitatem ejus et ordinandum esse ad finem. — Pour moi, je vois là deux jugements très différents ettrèsséparables. Par un premier jugement^ je juge que tel moyen peut être employé pour atteindre une fin, mais que ce moyen n'est pas nécessaire et qu'on peut atteindre la fin autrement. C'est ce qu'on nomme le jugement SPÉCULATIF, quo judwamus indifferentiam medii et ordinabilitatem ejus . Par un second jugement, je juge que je dois employer ce moyen. C'est ce qu'on nom me lejugement pratique, quo judicamus médium ordinandum, esse ad finem. Le jugement spéculatif n'est pas libre, mais il laisse encore ma volonté dans l'indécision. C'est lejugement pratique qui la fait sortir de l'indifférence et la détermine. Or, je demande : ce second jugement est-il libre, oui ou non? S'il n'est pas libre, comment peut-il laisser libre ma volonté? S'il est libre, comment Dieu le connaît-il et le détermine-t-il en moi? La difficulté poursuitdoncBanesàmesure qu'il chercheàlafuir(l).
(1) Les jeunes philosophes qui ont entre les mains un
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Nous n'en avons pas encore fini avec l'explication Bannésienne de la liberté, car la même difficulté se présente sous une autre forme non moins pressante. Il est impossible à l'homme, disent les Thomistes, de faire pénitence sans un secours efficace, et cependant il ne dépend pas de lui d'avoir ce secours. Comment son impénitence peut-elle lui être imputable ?
— L'objection vous semble insoluble ? C'est alors que vous ne connaissez pas les ressources de la fameuse distinction entre le sens composé ei\e sens divisé. Ecoulons Baîles une dernière fois :
«Je concède « dans le senscomposé » , i?i sensu composite, qu'un homme ne peut pas faire pénitence sans un secours spécial ; mais alorsje nie la conséquence, lorsqu'on veut en conclure que si Dieu a décidé dans saProvidence de ne pas conférer ce secours spécial, ilneserapasimputéàThomme de n'avoir pas fait pénitence. Cette conséquence ne vaut pas, par la raison suivante : Il suffit, en effet, que cet homme ait reçu un secours surnaturel et un avis de la Divine Providence l'invitant àlapénitence, pour qu'il soit actuellement obligé et qu'on puisse dire en vérité qu'il peut
auteur thomiste savent combien la théorie de ces jugements est embrouillée. Mais pourrait-elle être claire ?