LIVRE IL — DOCTRINES
loin que la possibilité d'exister, et ne contient rien par rapport à la réalisation. Un futur se présente avec des caractères contraires, car il renferme une détermination complète sous le rapport de l'existence^ et son concept, quelque incomplet et confus qu'il soit, contient au moins Taffirniation formelle que ce futur existera.
Mais entre le possible et le futur, il y a place pour un terme d'une objectivité spéciale. Le futur conditionnel,on,Q,ov[\me on l'appelle quelquefois, le futiirible, est l'être ou l'événement qui 5er«/^ réalisé, si certaine condition venait à être posée. C'est plus qu'un « possible » ; car on doit dire de lui, non seulement qu'il/?eM?ea:z5^er, mais encore qu'il existera si la condition dont ildépendestréalisée. C'est moins qu'un «futur» ; car son existence reste indéterminée avec celle de la condition purement possible. La place du futurible est donc bien entre le possible et le futur, et son objectivité a un caractère irréductible.
Donnons un exemple célèbre en théologie. David, assiégé par Saiil dans la ville de Ceila, craignait d'être livré par les habitants (I Rois, xxn). Cette trahison était possible, et David le savait par lui-même, puisqu'il la craignait. Cette trahison n'a jamais été un futur, et David savait par lui-même que sa fuite suffisait
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pour en empêcher la réalisation. Aussi, lorsqu'il s'adresse au prophète, il ne le consulte ni sur un possible, ni sur un futur, mais sur un futurible. - • Si je reste, me livreront-ils ? — Tradent ^ dit le prophète. David s'enfuit et ne fut pas livré, mais nous savons que s'il fût resté à Ceila, il eût été trahi. Nous le savons d'une science certaine, infaillible, puisqu'elle est fondée sur un oracle divin. Or toute science se rapporte à une vérité objective : donc cette proposition conditionnelle possède une véritable objectivité. Le prophète nous a appris quelque chose que nous ne pouvions savoir, ni par le raisonnement ni par l'histoire, quelque chose qu'il n'a connu luimême ni par la « simple inlellig-ence » des possibles, ni par la « vision » de l'avenir, quelque chose qui a été plus qu'un jooss2Ô/e, et qui n'a jamais été un futur. Le prophète nous a révélé un futurible.
Le titre de gloire de Fonseca est d'avoir discerné, d'une manière plus nette que ses devanciers, les différences d'objectivité dans le possible, le futur et le futurible, et d'avoir compris le rôle que jouait la connaissance du futur conditionnel dans les conseils divins. Or les théologiens ont la légitime habitude de distinguer en Dieu diverses sciences suivant les dif-
férences d'objets formels. Molina a donc eu raison de placer, entre la science des possibles et la science des futurs, la science des conditionnels, et il a étélieureusementinspiréjenl'appelant : science moyenne, pour exprimer que son objet est quelque chose de plus qu'un possible, et de moins qu'un futur.
Vraiment, il y a lieu de s'étonner que les Jésuites aient eu à démontrer l'existence en Dieu de cette science moyenne ; qu'ils aient dû recourir à l'Ecriture pour contraindre à admettre que Dieu connaît, non seulement (^e(\m arrivera, mais ce qui arriverait dans toute hypothèse que ce soit; enfin qu'il leur ait fallu livrer une seconde bataille pour établir que cette science des conditionnels n'est pas en Dieu purement conjecturale, mais qu'elle est claire, certaine, affirmative et immédiatement compréhensive.
Je sais que l'on n'est pas d'accord sur la manière dont Dieu connaît ces conditionnels, et que de toutes les explications proposées aucune n'est complètement satisfaisante. Mais je n'en suis pas surpris ; car j'entrevois pourquoi il reste là une obscurité impénétrable.
En effet, l'objet propre et direct de notre intelligence est, suivant le terme scolastique, la quiddité des choses, c'est-à-dire leur essence, leur nature, leurs propriétés considérées abs-
tracAivement et indépendamment de leur existence actuelle.
Il résulte de là que nous nepouvons rien connaître intellectuellement que dans la quiddité, et que nous ne concevons l'existence que dans une quiddité actuellement existante. Or, dans une proposition telle que la suivante :« Si David fût resté à Ceila, les habitants l'eussent livré », il n'y a entre la condition et le futur conditionnel aucune relation essentielle, aucune proportion de quiddité, aucune liaison de causalité. Il n'y a là que deux faits, un antécédent et un conséquent, joints entre eux dans le seul ordre de l'existence, ne se touchant, pour ainsi parler, que par les fines pointes de leurs existences individuelles. Pour connaître ce lien, il faudrait donc posséder une connaissance de l'existence totalement purifiée de la connaissance de la quiddité. Cela ne nous est pas donné, et nous n'avons à notre disposition aucun moyen de connaître le futur conditionnel; et pourtant nous ne pouvons raisonner sur la Science de Dieu que par comparaison avec nos procédés humains de connaître. Donc, enfin, il nous faut renoncer à expliquer le comment de cette Science Divine que nous appelons la science des conditionnels. La seule chose que nous puissions connaître, et c'est là presqu'un regard pénétrant l'Im-