‹ Bannissement des Jésuites de la LouisianeChapitre 2 sur 11 · AA · texte numérisé non relu

AA

trop différé ; ils avaient sujet de craindre les glaces, qui dés la fin de novembre se trouvent quelquefois en abondance sur le Mississipi, où ils devaient s'embarquer. Ces glaces venant à se serrer pourraient bientôt fracasser la voiture qui s'en trouve environnée : du moins elle pouvait l'arrêter et réduire les voyageurs à une grande disette de vivres. Enfin arriva le jour fixé pour rembarquement; c'était le 24 de novembre ; le bagage des Jésuites n'embarrassait pas beaucoup le bateau où ils entrèrent : ils n'avaient que leur lit et leurs bardes en petite quantité, avec quelques vivres qu^ils avaient épargnés pour le voyage, et qui servirent non-seulement à eux, mais à quarante-huit nègres embarqués avec eux. Ces esclaves qui se ressentaient beaucoup de la disette répandue dans la colonie n'appartenaient plus aux Jésuites, étant confisqués au profit du Roi. Mais leurs anciens maîtres conservaient toujours, la même attention à leur égard, et ils partagèrent bien volontiers avec ces misérables les provisions qu'ils avaient ménagées. Cette charité éta^ alors bien nécessaire : les vivres qu'on avait embarqués par l'ordre du Roi étaient. fort modiques; on les avait données comme pour un voyage de quinze à vingt jours : et, dans la saison ,. on aurait dû compter ce voyage de quarante à quarante-cinq jours ; l'expérience de plusieurs années devait le faire estimer ainsi. Heu-

reusement M. deVoisey, officier des troupes^ pourvut par hii-méme à ce qui manquait : il était dans un autre bateau avec environ vingt Anglais, que les sauvages révoltés contre eux avaient pris quelques mois auparavant et qu'ils avaient conduits au pays des Illinois pour les livrer aux Français. Le commandant du fort de Chartres les envoyait alors à la Nouvelle-Orléans; c'étaient tous gens de grand appétit. M. de Volsey qui, en qualité décommandant, réglait la marche, avait soin tous les soirs après qu'on était débarqué , d'entrer dans les bois pour y chasser. La peine qu'il se donnait ne fut point inutile : accompagné de quelques autres chasseurs, il tua des ours et des bœufs sauvages, qui furent le supplément de la provision trop médiocre.

M. de Volsey eut une autre attention : danscette saison d'hiver, il fallaitun temps considérable pour embarquer et débarquer un si grand nombre d'esclaves, vieillards, femmes et enfants ; il fallaitle soir, en sortantdu bateau, grimper sur les bords du fleuve, élevés , escarpés et glissants , en danger de tomber dans le Mississîpi, et de s'y noyer. Après avoir gagné le haut du rivage , il fallait aller chercher dans les bois dont ce fleuve est bordé partout, un lieu convenable pour y camper; souvent on ne le trouvait qu'après avoir défriché la place tout hérissée de halliers, de ronces, et de squine; il fallait encore

faire.uae prouftsiondèilMM^ «suffisante pour. allumer <«t pour>«iitretenira«fit à 2|iiit. grands feux peqd^ot la nuit; enfin il fallait tua vaiUer»à. se Hietlre à l'abri des injures de Kain en jdresaani des tenter bieH; nécessaires dans la isaisoii. la plus rudeide: Tannée;, et lf{s Jésuites y. tnès^à propos ,t s'en élaâaat pourvus . po^ eux et pour leurs esclaves ; . dans la . saisie de leuiïs 'iqeMbles onrJeur avait permis de .prendre oet4e pré- ~ caution ;<M. de Yolsey eut toujours la complaisance d'accorder le temps qu'il fallait pour .toutes ces manœuvres.

' Le* voyage qui pouvait être bien .long ne fut que 'de vingt^sept jours , parce q^e' le temps né fut pas ' au^si mauvais qu'il est ii'cM^dinaire dans cette saison. Les Jésuites trouvèrent le moyen de dire la 'jmesse tous .les dimanabes et toutes les £êtes. Dans -œttetroute.quiest environ de.quatre cents lieues, on ne.ttrouve.,que> deux, postjçs établis, celui des . Arkansas , et eelui de la Pointe-Coupée, car ou, ne .compte pas. ici le poste des Allemands qui est trpp "près'de la viUe. £n passant, aux Ark^n^s, village distent de cent cinquante lieues des lUiooiis, >M. lâbaret d'ïistrépy, cammandant de cepp$te,.fit aux Jésuites un «accueil graicieuxet hpnorablcA la 'iPointe-Goupée^M. d'Ësmajûlières , ^capitaine cp^i- : mandant de ce poste^ les tnàita^de même; mais, sur- ,(out teR. P. .Irénée^.capuoin , qui. dans le même

' liéru est 'chargé ^ch'Ukte paroisse de doiise à treiBe •liMes d'étendue, fit pourries recoToirtoutxe qu'il aurait pu faire pour les plus cheradeis^ confrères. Enfin, à sept' ou huit lieues de la^NttMiveUeOrléans , ils entrèreiftt'à t'habitâtroti de M. de Maocarty y «ancien lieutedamt du Roi, dans> celle ville , qui par ses bontés leùri^àppela'le souvenir de la bienveillance ^u'iiieur avait toujours marquée aux Illinois y où il avait été major comnaandant général. Depuis qu*ils furent arrivés à la' ville , ii leur donna encore plusieurs autres marques de' son amitié.

Mais aU' sortir de cette ihabitation >ils se trouvèrent fbrt^ri'pehie. U^ se* voytfieni prés d'entrer dans la

'Nduvdlle-Orléans; etils ne savaient pas où'ils pourtaiënt loger; ils n^avaient garde d'approcher de leur

^Ëln^ienne'tnMson ^ bien instruits qu'elle' était vendue et bcéupée par d'autnes maîtres ; ils n'osaient plus 'compter 'sur lettlrd anciennes connaissances ;la Pro-

* tidtencéde t)3éu- pourvut à ce besoin. M. Foucaut, eotttrôleur<de'ian>^a!rinei qui'commandait à la>Noutetlé-Orléans pendant Tabsence de M. le commissaire ôrdôilttfeiteùr ,• avait appris par' M. de V^lsey Teitibarras des Jésuiteispil tes< fit venir • au gouver-

'tiettiênt ôù'it détneurak, et leurândîqua le logèrent quUl'ièur avait proèUré cbez *M. le Sasfiîer , assesseur du conseil : ils^ s'y rendirent 'et furent

traités avec beaucoup de politesse; ce Monsieur les invita même à demeurer chez lui jusqu'à leur départ pour France.

Cependant les RB . PP. Capucins sachant l'arrivée des Jésuites étaient venus à six heures du soir (c'était le 21 décembre) à leur débarquement, pour leur témoigner la part qu'ils prenaient à leur disgrâce, et le dessein où ils étaient de leur rendre tous les bons offices qu'ils pourraient. Ce fut pour les Jésuites un motif pressant d'aller, dès le lendemain matin , remercier ces Pères , qui les reçurent avec toutes les démonstrations par lesquelles la charité peut se faire connaître : ils les prièrent de ne prendre point d'autre table que la leur. Les Pères Capucins ne purent pas les loger dans la maison où ils étaient ; ils l'avaient louée , et n'y étaient pas eux-mêmes tous logés, mais les Jésuites prirent une maison voisine ; ils acceptèrent avec grande joie l'invitation qui leur fut faite : et durant six semaines qui se passèrent jusqu'à leur embarquement, il n'est pas de marques d'amitié qu'ils n'aient reçues de ces Révérends Pères. Touchés d'une vive reconnaissance, ils souhaitèrent de la témoigner de quelque manière ; ils en trouvèrent le moyen : leurs livres de la Nouvelle-Orléans leur avaient été laissés parla disposition de l'arrêt porté contre eux, ils

formaient une petite bibliothèque estimable dans un pays nouvellement établi , ils prièrent les PP. Capucins de les accepter.

D'autres personnes encore , même des plus distinguées de la ville y donnèrent aux Jésuites des marques d'amitié^qui, dans cette occasion, n'étaient point suspectes. M. le Procureur général les honora de sa visite et leur témoigna la peine qu'il avait ressentie en remplissant à leur égard un ministère fâcheux. Un peu avant leur départ , M. d'Albadie, commissaire ordonnateur , leur remit une lettre qu'il avait écrite en leur faveur à M. le duc de Choiseul , secrétaire d'État pour la marine, et qu'ils devaient présenter eux-mêmes : par cette lettre , il demandait , pour chacun d'eux , une pension , et avant de la fermer , il en fit la lecture à l'un d'eux ; il y rendait un témoignage favorable de leur conduite.

Cependant les Jésuites comprirent qu'on souhaitait de les voir partir. La saison était fâcheuse , oii était encore au mois de janvier; c'est le temps des grosses mers . Mais il se présentait un vaisseau tout neuf et bien construit : c'était La Mintrve , de Bayonne , commandée par M. Balanquet , armateur fameux dans la dernière guerre , et fort estimé pour sa probité. Ces raisons déterminèrent les Jésuites à

s'embarquer sur ce vaisseau. Cependant de six qu'ils N. 4

étaient^ il j en eut deux qui $e réparèrent. Le Père 4e laMorinijç se souvenait qu'il avai|; souffert, sur la mer, tout le mal qu'on y peut ressentir, à la mort près ; il remit son départ jusqu'au printemps pour trouver la mer plus douce. JLe P> Meurin demanda à Messieurs du Conseil la permission de retourner aux Illinois : c'était une grande résolution apr^ la vente de tous les biens des Jésuites ;' il ne pouvait compter sur aucun fonds pour sa subsistance , les Français ne lui devaient rien , les sauvages ont plus besoin de recevoir qu'ils ne sont en état de donner; de plus , la santé de ce Père était très-mauvaise , comme elle l'avait toujours été depuis vingt et un ans qu'il était à la Louisiane ; mais il savait le danger où étaient les néophytes Illinois d'oublier bientôt la religion s'ils demeuraient longt^nps sans missionnaires; il compta donc pour rien tous les autres inconvénients , pourvu qu'il put reprendre les exercices de sa mission : on lui accorda sa demande^ et on lui promit de demander pour lui à la cour une pension de six cents livres. Les quatre autres Jésuites qui s'embarqu^ent le 6 février eurent l'agrément de se trouver avec M. l'abbé Forget du Verger , des Missions-Étrangères , qui venait aussi du pays des Illinois, où il était vicaire général de Tévéché de Québec. Durant dix ans de séjour en ce pays, il avait donné aux Jésuites mille

marques de son amitié , el sa compagpie l» aicb beaucoup à supporter les peines du voyage. Ib eurent un temps assez favorable jusqu'aux environs du canal de Bahama, mais il fallait passer le fameux écueil de llle du martyr; le capitaine, très^vigi*lant , fit le possible pour Téviter : durant près )de douze heures il fit porter à Test, et cependant , malgré cette précaution , le vaisseau emporté par les courants se trouva vers minuit sur les roches qui bordent le Martyr. Les secousses du bâtiment échoué étaient terribles; un vaisseau moins fort y eût été brisé ou du moins se serait ouvert ; La Minerve ne fit pas un pouce d*eau plus qu'à l'ordinaire ; on eut recours à la prière , et Ton fit di£Cerents vœux* Au lever du soleil on était déjà un peu éloigné des rochers ; tout le jour on courut d'un bord sur l'autre, on eut le soir quarante cinq brasses d'i^au , et peu après on ne trouva plus de fond ; on respira , et le lendemain on chanta le Te Deum en action de grâces ; tout le reste de la route fut assez tranquille , excepté le jour et la nuit du 6 mars: dès la veille, le feu Saint-£lme avait annoncé^ le mauvais temps ; la tempête fut violente et s'étendit si loin, qu'à Bayonne, à mille lieues du vaisseau , on la ressentit également.

Enfin le 6 avril La Minerve entra dans la rade de Saint-Sébastien en Espagne , parce que le temps ne

permettait pas d'aller se présenter à la Barre de Bayonne. Les Jésuites du collège Saint-Sébastien reçurent les missionnaires français avec la charité qu'on ressent naturellement pour des étrangers , surtout quand on les voit injustement persécutés. Cçs Pères étaient bien étonnés qu'on fût allé chercher jusqu'au milieu de l'Amérique septentrionale des missionnaires qui n'y étaient que pour convertir les infidèles, et entretenir les Français dans la religion et la piété. Un autre sujet d'étonnement pour eux c'était ce qu'on a déjà dit : quelles prétentions Ton pouvait avoir sur des sujets cédés à la couronne d'Angleterre par le traité de paix. A cet étonnement des Pères espagnols succéda réciproquement la surprise des Jésuites nouvellement débarqués : on les envoyait en France et ils voyaient leurs confrères de France, bannis du royaume, tout près à arriver en Espagne ; car on leur ^ipprit les arrêts du parlement de Paris et des autres, qui avaient ordonné cet exil contre ceux qui ne voudraient pas devenir apostats en abjurant l'institut. Ils virent arriver deux jours après le P Nektous dernier provincial des Jésuites de Guyenne. Ce fut pour eux un nouvel embarras; comment se présenter aux frontières de France tandis qu'on en chassait leurs confrères? Us se rassurèrent cependant, et ils se souvinrent qu'ils étaient porteurs d'une lettre

écrite à M. le duc de Choiseul et qu'ils devaient la présenter eux-mêmes ; ils se résolurent donc à traverser les Pyrénées , et à Saint-Jean de Luz , ils trouvèrent trois Jésuites qui faisaient la route d'Espagne. Les deux plus anciens avaient chacun près de quatre-vingts ans ; le troisième qui était jeune s'était chargé de conduire les deux vieillards au passage des montagnes. Leur tranquillité et leur gaité fut pour les missionnaires d'Amérique un motif qui les encouragea à continuer la nouvelle route où ils entraient ; ils arrivèrent à Bayonne la veille du dimanche des Rameaux; ils y trouvèrent diverses troupes de leurs confrères fugitifs qui se retiraient en Espagne ; les uns et les autres furent accueillis avec la plus grande bonté par Mgr Tévêque de Bayonne. Ce prélat leur fit Thonneur de les communier de sa main le jour du Jeudi-Saint dans la cathédrale, à la suite de MM. les Chanoines de cette Église ; et le lendemain il reçut douze d'entre eux à sa table ; il leur donna encore depuis plusieurs autres marques de sa bienveillance; les Jésuites en reçurent aussi de beaucoup d'autres personnes, mais singulièrement de M. le baron d'Oriol, durant leur séjour à Ba3ipnne , qui fut de quinze jours. Ce Monsieur ne les quitta presque point, et leur rendit tous les bons ofBces qu'ils auraient pu attendre d'un confrère le plus zélé. En partant de

Bayonoe , les Jésuiles de la Louisiane prirent un passe-port de M. le marquis d'Amou, commandant en cette ville ; c*est une précaution dont les étrangers sont obligés d'user pour entrer dans le royaume et pour y voyager sûrement. Les Jésuites se regardaient comme désormais étrangers en France ; et ils voulurent se mettre à Tabri des mauvais traitements qui pouvaient leur arriver. A Bordeaux ils trouvèrent encore un grand nombre de leurs confrères j qui étaient incçirtains de leur sort , et qui craignaient que le parlement 4e oette ville ne suivit r^xemple que le parlen^e^t (}e la CajMitale venait de donner ; les uns et les autres se consolèrent sw* tueUetnent de leurs aventures^

Jusque-là les Jésuites de la Lpuisiane avaient voyagé ensemble au nombre de quatre i en partant de ç^lt^ ville ils se quittèrent ; chacun se rendit dan§ la province où ses affaires particulières Tattiraieiit, Dens^ ^ rejoignirent à Pariil* Sur leurs différentes routes ils trouvèrent encore beaucoup de personnes qui leur donnèrent des pr^uvçs d'amitié , particulièremeipt k Qrléans où, comme il était arrivé à Bor-^ deaux , lesBJl. PP. Chartreux renouvelèrent à leur égard les témoignages de rattachement que de tout temp^ leur saint ordrç a fait paraître envers les Jésuites,

Mais partout on marquait la naime surprise de ce

que ta cession faîte aux Anglais n'a\ dît pas tiiris ksi Jésuites à l'abri ; on était encore pkis étonné de leur tranquillité à l'égard des événements passés et des peines qu'ils avaient à craindre pour l'avenir { il est vrai qu'ils sentaient la difficulté de trouver des retraites qui leur convinssent et en même temps les moyens de subsister; mais ils mettaient leur con* fiance en la Providence de Dieu qui jusqu'alors ne les avait pas abandonnés , et ils étaient intimement persuadés que^ quand le secours des hommes vient à manquer, c'est alors que la main bienfaisante du Seigneur se fait miepx sentir.

Enfin arrivés à Paris, quoiqu'ils n'y fussent point connus, ils reçurent les mêmes marques d'amitié qu'on leur avait données pendant tout leur voyage. Des personnes de différents états , même des plus distinguées, de tous temps attachés aux Jésuites, se signalèrent en cette occasion par de nouvelles preuves de leur bienveillance. Ensuite ils se rendirent tous à Versailles pour présenter à M. le duc de Choiseul la lettre dont ils étaient chargés : et parce que le jour marqué pour sa première audience était encore très-éloigné, ils firent rendre cette lettre par la voie ordinaire, et se retirèrent chacun aux lieux où ils espéraient recevoir le secours que la justice demandait pour eux.

Je crois, Monsieur, avoir rempli exactement la

promesse que je vous ai faite au commencement de cette lettre , de ne m'écarter en rien de la vérité , et je ne crois pas non plus qu'il n'y ait rien dont personne ait le droit de s'offenser ; vous pourrez donc la communiquer à tous ceux qui souhaiteront de la voir.

J'ai l'honneur d'être , etc.

A Paris , le 3 septembre 1 764.

Après avoir lu la relation du bannissement des Jésuites y on souhaiterait sans doute connaître les résultats de cette mesure inspirée par la haine des Parlements. On voudrait savoir si l'expulsion de la Compagnie a grandement contribué au bien de la religion et à la prospérité de notre colonie ? Nous devons l'avouer , les documents nécessaires à ce chapitre de Fhistoire ecclésiastique de la Louisiane nous font défaut. Cependant nous avons pu recueillir quelques lettres des Jésuites restés dans notre ancienne colonie, passée entre les mains des Espagnols et des Anglais. Ces derniers se montrèrent moins hostiles aux missionnaires catholiques que le gouvernement du roi très-chrétien. Nous publierons seulement les lettres des PP. Meurin et Floquet conservées à l'archevêché de Québec : elles suffiront à donner une idée du courage des missionnaires restés sur les bords du Mississipi , pour y maintenir le catholicisme au milieu des ruines causées par les arrêts parlementaires.

LETTRE DU P. SÉBASTIEN-LOUIS MEURIN , A MONSEIGNEUR OUVIER BRIAND, EVEQUE DE QUEBEC*.

Au presbytère de rimmacnlée-Gonception , aux Kaskiki&s , colonie anglaise, diocèse de Québec, aux Illinois, 23 mars 1767.

Monseigneur ,

En arrivant aux Ki^skiikias.poury<Jli&pQSQr le pmpte à laPâque, j'y apprends, par h& leUresdu P. Potier,

que VOUS ayez enfin pris posse&sion du ^ége auquel

* Le P. Sébastien-Louis Meurin de la province de Champagne, né à Oiarleville, le 36 décembre 4707 , «ntra dans la Compagnie le 28 9eptem)>rQ 472fi. Arrivé m Ctnaela en novembre 1741, il sa trouvait dès l'année 1746 dans le pays des Illinois, oi^ il olq çeôsade travailler jusqu'à sa mort, arrivée en 4777, à la Prairie-du-Rocher, située à peu près en face de la ville actuelle de Sainte-Geneviève.

Après la cession do Canada aux Anglais , le milieu du Mississipi, au-dessus de la Nouvelle-Orléans, fiit fiiué comme limile entre leg possessions de la France et de l'Angleterre. Les Français de la rive gauche furent libres de se retirer à la Nouvelle-Orléans , ou sur la rivB droite f là s'élevaient les villages des Allemands, de la Pointe- Coupée , 4es Arkansfts et de Sainte*Geiieviève. Le P. Meurin se retira dans ce dernier village, d'où il continua à desservir les postes voisins sur les deux rives. Nous ne pouvons préciser à quelle époque il se trouva seul Jésuite, dans cette mission des Illinois; mais en 4770 on y comptait quatre autres membres do la Compagnie , les PP. J.-B. Aubert, Julien Duverney , Philippe Watrin et Alexis Xavier de Guyenne, supérieur de la mission.

la divine Providence vous destinait. Louée «oit à jamais sa grande miséricorde envers le diocèse de Québec I Cette 'nouvelle me fil presque oublier ma vieillesse et mes infirmités, tant elle me remplit de joie, surtout en apprenant qu'il doit partir demain une occasion par laquelle je puis vous écrire et vous demander du secours pour ce peuple des Illinois.

Depuis plus de quatre ans qu'on arracha à ce pays la plus grande partie de ses missionnaires, et que lesjuitres orurent avoir raison de s en retirer : voyant qu'il allait être abandonné, et sanis pasteur, je sollicitai pendant un mois et j'ol)|tins, surtout en ooosidération des sauvages, d'y revenir. Je laisse k part les ponditions que l'oii voulut m'imposer pour cela ; 1q temps ne me permet pas d'entrer dans iin si grand détail.

Ce pays des Illinois n'est plus que de six villa* ges , d'environ cinquante à soixante feux chacun , non compris les esclaves en asses grand nombre , lesquels villages, à cause de leur distance et situa «tion, demanderaient chacun un prêtre, surtout dans cette partie anglaise. La paroisse de l'Immaculée- Conception au|[ Kaskakias , celle de Saint^Joseph à la prairie du Rocher (qui n'est que succursale de Sainte-Anne, au fort de Chartres, que les habitants ont abandonnée) et la paroittie de la Sainte«FamiUe

— codes Kaokîas ou Tamaroas , et les sauvages , titre de la Sainte-Famille. Du premier village au dernier il y a vingt-cinq lieues. Dans la partie française ou espagnole y au delà du fleuve , sont situés le village de Sainte-Geneviève , titre de Saint-Joachim, dont dépendent la Saline et les mines j et à trente lieues plus haut^ le nouveau village de Saint*Louis , qui s'est formé des débris de Saint-Philippe et du fort de Chartres. Ces deux villages sont aussi considérables que les premiers en habitants ou en esclaves rouges et noirs. Saint-Joachim ou Sainte-Geneviève est le lieu de ma résidence , ainsi qu'il me fut ordonné par le& conditions de mon retour dans le pays. C'est de là que tous les printemps je vien^ et je parcours les autres villages pour les Pâques. J'y reviens encore les automnes et toutes l^s fois qu'on m'y appelle pour les malades. C'est tout ce que mes inflrmités et mes moyens peuvent me permettre y encore cela est-il désagréable et préjudiciable à ceux de Sainte-Geneviève , qui seuls me nourrissent et m'entretiennent , et ils s'en plaignent. Avec cela les peuples , et surtout les enfants et les esclaves manquent d'instruction suffisante , et, privés de la vigilance pastorale, perdent insensiblement la piété et s'abandonnent aux vices.

Il y a encore ici beaucoup de familles où la religion règne et qui craignent avec raison qu'elle ne

s'éteigne avec eux. Us vous supplient avec moi d'avoir pitié de leurs enfants et de leur envoyer au moins deux ou trois prêtres y si Votre Grandeur n'en peut envoyer quatre ou cinq, qui seraient nécessaires , dont un avec le titre de grand- vicaire de Votre Grandeur.

Je tâche d'entretenir en mon absence l'usage des offices et prières publiques, pour aider à la sanctification des dimanches et fêtes. Il y en a déjà nombre qui ne fréquentent plus l'église ou qui semblent n'y venir que pour y manquer de respect. Quelques-uns, indociles ou insolents , disent assez hautement que je n'ai aucun titre , que je ne suis pas leur pasteur, que je n'ai pas droit de leur donner des avis et qu'ils ne sont pas obligés de m'écouter. Ils n'eussent pas osé parler ainsi du temps de MM. Sterling et Farmart, commandants , dont j'avais toute protection. Sous le commandement de ces deux premiers , personne n'eut osé commettre la moindre indécence.

L'église de Sainte-Anne est, depuis un an , presque sans couverture, portes , etc.

Le poste de Vincennes sur Ouabache, chez les Miamis-Pinghichias , est aussi considérable que nos meilleurs villages d'ici et a encore plus, besoin d'un missionnaire. Le désordre y a toujours été grand : mais il augmente depuis trois ans. Quelques-uns

viennent ici pour se marier ou pour faire leurs Pâques. Le grand nombre ne le veulent ou ne le peuvent. Le gardien de Téglise y publie les bans par trois dimanches. A ceux qui veulent venir ici, il donne des certificats; que je publie moi-méme avant de les marier. Ceux qui ne veulent pas venir déclarent hautement dans leur église leur mutuel consentement. Un tel mariage peut«>il leur être permis?...

Avant de remonter aux Illinois , on m'assurait à la Nouvelle-Orléans que la Louisiane n'était et ne serait: plus du diocèse de Québec On m'y fit promettre et signer que je ne reconnaîtrais plus d'autre supérieur ecclésiastique que le R. P. supérieur des Capucins , qui y avait et aurait seul toute juridiction ; qu'à la première occasion j- on m'en certifierait , ainsi que je le requérais. C'est à cette condition que j'ai signé, ajoutant que , quand il plairait à Sa Sainteté de donner la juridiction au plus chétif des nègres , je lui serais soumis comme au plus méritant des évéques. Conséquemment à ma signature y donnée sur la promesse d'un constaté qui n'est pas encore venu, je ne dois plus avoir aucun rapport ni avec Rome, ni avec Québec. C'est ce qui m'a , jusqu'à présent^ empêché d'écrire aux grands-vicaires du diocèse , surtout n'ayant pas trouvé d'occasion sûre par terre. Comme je

trouve aujourd'hui celle des sieurs Despîas et Beauvais qui vont à Montréal et doivent revenir cet automne prochain , ils se chargeront volontiers de la conduite et dépense de vos missionnaires pour ici, dont les paroisses ont promis de les rembourser.

Le grand besoin de missionnaires pour ce paysci m'a fait frapper à toutes les portes pour en avoir: r à celle des RR. PP. Capucins , surtout du R. P. Dagobert, dont je n'ai pu encore obtenir , depuis trois ans y un mot de réponse ; 2^ à Philadelphie, dont j'ai reçu plusieurs lettres obligeantes; 3® à M. Tabbé de llsle-Dieu , qui me faisait la grâce de me demander ma situation et mes besoins, pour y pourvoir autant qu^il pourrait. Peut-être aurat-il eu l'occasion de vous faire part de ma réponse. Enfin , je m'adresse à vous , Mqnseigneur , le plus tôt qu'il m'est possible et avec plus de confiance qu'à tout autre , puisque vous y êtes plus intéressé que moi-même.

En attendant les effets de votre charité pastorale^ je continuerai à me servir des anciens pouvoins que j'ai reçus de M. Mercier , il y a vingt-cinq ans, lesquels m'ont été continués par MM. Laurent et Forget, qui verbalement me laissa à son d^art tout ce qu'il avait reçu . Le grand-vicaire , que vous eaverrez, en retranchera ce qu'il jugera à propos. et

me trouvera , comme ses prédécesseurs , avec tout le zèle et respect possibles ,

de Votre Grandeur, le très-humble et très-obéissant serviteur ,

Sébastien-Louis MEUBIN , prêtre missionnaire.

LE MÊME AU MÊME

Sainte •Famille, aux Raokias ou Tamaroat, colonie anglaise, 9 mai 1167.

Monseigneur ,

Il y a environ deux mois que j'eus l'honneur de vous écrire par les sieurs Despins et Beauvais de la paroisse de l'ImmacuIée-Conception aux Kaskakias. Je représentais alors à Votre Grandeur une partie de ma situation dans le pays des Illinois , où je suis demeuré seul prêtre (et, à ce que pensent plusieurs) sans nom, sans aveu, sans protection d'aucun gouvernement temporel, ni ecclésiastique , n'ayant pu depuis trois. ans avoir recours et recevoir de secours que de Dieu seul , qui m'a soutenu contre les ca-

lomnieSy les méchancetés et impiétés de plusieurs , qui, grâce à Dieu , n'ont pu triompher, mais aussi que je n'ai pu réprimer autant qu'il aurait été bon pour leur salut, et peut-être celui de bien d'autres.

Je n'ai que soixante-et-un ans; mais je suis épuisé, ruiné par vingt-cinq années de missions dans ce pays , desquelles près de vingt années de maladies et d'infirmités me montrent les portes de la mort. Ce n'est que depuis cinq ans que je puis faire usage de la vie. Je ne suis plus capable d'une lon^ gue application, ni de fatigue de corps. Je ne puis donc plus fournir aux besoins spirituels de ce pays, où l'homme le plus robuste ne pourrait suffire longtemps, surtout le pays étant coupé par un fleuve très-rapide et dangereux.

Il faudrait quatre prêtres. Si vous n'en pouvez donner qu'un , il le faudrait destiner pour les Raokias

A ce moment on vient me demander pour un homme dangereusement malade à Sainte-Geneviève, à trente lieues des Kaokias , où je ne suis que depuis trois jours. Je suis forcé de laisser ici plus des trois quarts de l'ouvrage à faire.

Je vous supplie , Monseigneur , d'avoir pitié de cette partie de votre troupeau et de moi qui ai l'honneur d'être , avec tout le respect et la soumission possibles, etc.

Le p. du Jaiuiay. pourrait vous instruire plua en détail de ma situation.

Page 1