‹ Bannissement des Jésuites de la LouisianeChapitre 3 sur 11 · MONSEIGNEUR OLIVIER BRIAND , ÉVÊQUR DE QUÉBEC · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR OLIVIER BRIAND , ÉVÊQUR DE QUÉBEC

AU R. P. MEURIN.

(Extrait.)

7 Aoûl 1767.

Il y a déjà deux mois , mon Révérend Père, que je vous ai envoyé vos pouvoirs de grand-vicaire. Depuis, j'ai reçu votre lettre du 23 mars de Tannée courante , où vous ipe faites le détail de la triste situation de vos paroisses. Je ne puis que louer le zèle persévérant qui vous anime à travailler au salut de ces peuples , et je suis bien mortifié qu'au lieu des consolations qu'ils devraient vous donner par Içur conduite , vous n'ayez souvent de leur part qiiie des chagrins et de très-grands chagrins. Permettez-moi de vous encourager à les supporter en vue de Dieu et des consolations éternelles qu'il vous destine, et que les hommes ne peuvent mêler d'amertume. Au reste je leur écris à ce sujet ; je les exhorte , je les menace , et je vous prie d'appuyer ce que je leur dis de tous les motifs que votre piété vous suggérera ; car quoique je n'adresse mes let-

très qu'aux habitants des Kaékakias , qui m'ont présenté requête pour avoir un prêtre , je désire cependant que toutes vos autres paroisses soient instruites de mes sentiments à cet égard.

Je compte vous envoyer deux prêtres au printemps prochain. Je suis bien fâché de ne pouvoir pas profiter de l'offre gracieuse qu'a faite M. Despins. Tâchez d'y suppléer Tannée prochaine par quelqu'autre ; car je prévois que moi , qui n'ai aucun revenu, ni les prêtres que j'enverrai, ne seront en état de fournir aux dépenses que demande ce voyage

f OLIVIER , évêque de Québec,

LE MÊME AU MÊME

(Date fautWe dam la copie.)

Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai

ressentie d'apprendre par le P. du Jaùnay qu'il restait un Jésuite dans les malheureuses contrées des Illinois et du Mississipi. Depuis que la Providence, ^ùs avoir égard à mon indignité , m'a chargé du pesant et redoutable fardeau de l'épiscopat de Quebjec, j'ai toujours été dans une mortelle inquiétude pour le sort des pauvres chrétiens de vos cantons.

I^ nouvelle, que j'eus à Paris, et du renvoi des Jésuites et de la honteuse retraite des prêtres des Tamarois ou Illinois, m'avait jeté dans un embarras imprévu et dans une mortelle inquiétude pour le sort de cette petite et bien déplorable chrétienté. Oui , votre présence dans ces lieux me comble de consolation ; car j'espère que vous voudrez bien donner vos soins à ce peuple abandonné. Je bénis mille fois le Seigneur d'avoir inspiré aux Anglais de la bonté et de la considération pour vous , et d'autoriser votre ministère ; nous jouissons ici de la même faveur , et à peine nous apercevons-nous que nous soyons sous un prince protestant. Il faut avouer qu'il n'y a point de nation comme l'Anglais pour avoir de l'humanité.

Je vous envoie des lettres de grand-vicaire les plus étendues Vous en userez partout où vous vous trouverez dans l'étendue de cette partie de mon diocèse, dont les limites sont immenses et que je ne connais pas moi-même : au moins est-il assuré qu'elles s'étendent à tous les pays qu'ont possédés les Français dans l'Amérique septentrionale.

Je n'ai eu encore aucune nouvelle de la Nouvelle- Orléans. I^ difficulté de gouverner de si loin, d'y avoir des personnes de confiance, les troubles qu'y ont excités les Capucins depuis vingt-cinq ans contre Tévéque m'ont si fort effrayé, que j'ai une

opposition extrême à me charger de cette partie , et je vous assure que je ne la regretterais pas , si le gouvernement espagnol voulait qu'elle dépendit de quelqu'un de leurs diocèses de rAmérique. J'ai chargé , à Paris , M. l'abbé de Tlsle-Dieu , grandvicaire de mon prédécesseur et' un peu instruit de ces affaires , d'agir auprès de l'ambassadeur de la cour de Madrid à Paris. Je ne sais trop encore ce qui a été décidé. S'il était possible de faire venir quelques-uns de vos Pères, soit pour être avec vous , soit même pour être à la Nouvelle-Orléans , ce serait une bien heureuse acquisition. Je pense que les Espagnols n'ont pas pour votre Compagnie les mêmes sentiments que les Français. Vous est-il défendu et impossible d'aller voir le gouverneur espagnol de la I^uisiane ? Vous pourriez avec lui vous concerter , comme mon grand-vicaire. Je pense que les Ursulines sont bien à plaindre depuis

la vacance et la mort du P. Baudoin

Si vous croyez que le gouvernement vous autorise et vous soutienne , vous pouvez user de vos pouvoirs à la Nouvelle-Orléans même, et y exercer votre autorité sur tout le clergé séculier et régulier qui y sera et nommer pour les rehgieuses le confesseur qu'elles désireraient, et donner des lettres de grand-vicaire Umitées à celui des Capucins que vous jugerez le plus digne. Je vous souhaite , mon

Révérend Père , une bonne et forte santé. Je prie Notre- Seigneur de vous combler de ses grâces et consolations intérieures et pour cette vie et pour l'autre. Je me recommande à vos prières et sacrifices, et vous remercie par avance de la bonté que vous avez de vouloir bien m'aider à porter mon fardeau.

Je suis en Notre-Seigneur , etc.

f OLIVIER , évéque de Québec.

Vous trouverez aussi ci-joint mon mandement pour le jubilé , que vous pouvez faire gagner à tous vos peuples , lorsque vous pourrez aller chez eux , et vous pouvez Tadresser également à la Louisiane, si vous le croyez expédient.

LE p. MEURIN A MONSEIGNEUR BRIAND.

Aux Kaskakias, 11 de juin 1768.

Monseigneur ,

Je reçus le 26 du mois d'août 1 767 vos premières lettres , par lesquelles vous me faites l'honneur de me constituer votre grand- vicaire dans cette partie de votre diocèse. Je reçus en niéme temps vos

mandements de jubilé et de préface de la Trinité. . .

Je voudrais presque que mon amour-propre pût m*empécher de vous déclarer, Monseigneur, que je suis aussi indigne que Ton puisse être de l'honneur que vous me faites , et incapable plus que jamais d'une telle commission , dont je ne connais que le nom. Je n'ai jamais su de jurisprudence , ni de parfait notaire, ni de pontifical, etc.. Depuis trop longtemps abandonné à moi-même , je connais à peine le devoir de simple prêtre. Il ne m'est plus possible d'en apprendre davantage. Mes lettres du printemps dernier auraient-elles oublié de vous instruire de mon âge , de ma caducité de corps et d'esprit ? Je n'ai plus qu'un petit reste de faible jugement , plus de mémoire et encore moins de fermeté. J'ai besoin de guide pour l'âme et le corps ; car mes yeux , mes oreilles et mes jambes sont très-faibles. Aussi je ne suis plus bon qu'à être mis en terre.

J'espère , Monseigneur , que vous voudrez bien me pardonner de n'avoir porté ni envoyé vos grâces et faveurs à la Nouvelle-Orléans , selon vos lettres et instructions , que j'ai cru devoir laisser ignorer à nos chères Ursulines mêmes, de peur de leur attirer du chagrin qu'elles ne méritent pas. Comment y aurais-je été reçu , après avoir signé (pour

obtenir la permission de revenir aux Illinois) que je m'y comporterais toujours en vicaire des RR.

PP. Capucins, sujet à leurs visites , réprimandes, correction et jurisdiction, etc. , laquelle devait être seule dans tout le Mississipi ? Et quoique je n'eusse souscrit à tout cela, par-devant M. le procureurgénéral du Roi , que pour le temps que la future jurisdiction serait réelle et constatée , les forçant de convenir devant le magistrat qu'ils ne l'avaient pas encore et ne pouvaient m'en communiquer aucune partie, je n'eusse pas été mieux reçu. En voici la preuve : c'est qu'à la première nouvelle qu'ils ont eue par les voyageurs , que vous m'aviez honoré du grand-vicariat , l'arrêt de proscription a été lancé contre moi , et eût été exécuté , si , averti par un ami en place , je ne l'eusse évité en me retirant sur la partie anglaise , où, en prêtant incontinent serment de fidélité, comme ancien domicilié, je me suis mis à couvert des poursuites espagnoles , qui me déclarent criminel d'Etat , pour avoir reçu la juridiction de quelqu'un , si contraire aux intentions et intérêts de l'Espagne.

Autre contradiction à vos lettres , Monseigneur, et que je ne dois pas vous laisser ignorer, d'autant plus qu'on m'assure en porter plainte à Son Excellence M. de Gages, gouverneur général pour Sa Majesté Britannique. Il y a un mois qu'ayant appris

que le sieur Jantard (second acquéreur des biens de la Mission de la Sainte^Famille aux Kaokias , vendus au sieur Lagrange par M. Forget , vicaire-général de votre prédécesseur et curé missionnaire en ladite paroisse) était en marché pour les revendre à un Anglais. J'y allai former opposition de la part de Messieurs de votre séminaire, qui revendiquent ce bien , comme leur appartenant encore , ayant été vendu sans leur procuration et à leur insu par celui qui n'en était qu'économe. Je. voulus encore appuyer mon opposition de votre nom , Monseigneur, pour la conservation de tous les biens appartenant aux églises , pour leur entretien et celui des Missionnaires que vous daignez employer. M Forbes , commandant (il n y a pas encore ici de gouverneur civil), me demanda mes lettres de commission. Je lui montrai vos lettres et celles de M. le supérieur. Aux lettres de vicaire général il me répondit que M. de Gages ne leur ayant donné aucune instruc tion. , il n'en pouvait reconnaître , et que cela paraissait une pure entreprise de votre part et de la mienne ; conséquemment il me faisait expresse défense d'user de ces lettres et de prendre le titre de grand-vicaire dans aucune lettre , ni acte , ni en public , jusqu'à ce qu'il ait réponse de son général , et pour votre juridiction dans ce pays , et pour le bien de Kaokias , me promettant néanmoins qu'il

ne serait pas mis en vente jusque-là. Le sieur Jantard passe en Canada , et de là à la Nouvelle-Yorck ou à Londres , pour avoir main -levée ou jouissance dudit bien. Celui du fort de Chartres est encore pour la même raison en danger d'être emporté par le fleuve. J'en ai fait lever et porter à la Prairie du Rocher les corps de M. Gagnon et du R. P. Luc , récollet , dignes missionnaires. C'est tout ce que j'ai pu.

Il y a encore dans ce village des Kaokias le bien des Jésuites injustemeiit saisi , confisqué et vendu par le gouvernement français, depuis la cession du pays à l'Angleterre. Si Votre Grandeur ou nos Missionnaires du Canada veulent le revendiquer , pour moi je n'y demande rien , je suis trop vieux; mais j'y verrai toujours avec peine la chapelle et le cimetière profanés servir de jardin et de magasin aux Anglais , qui les tiennent à loyer du sieur Jean-Baptiste Beauvais , qui , selon l'arrêt de confiscation et le contrat de vente et d'achat des biens , etc., était obligé de démolir la chapelle et d'en laisser le terrain et celui du cimetière, incultes sous les débris. Il dit que depuis, le subdélégué , exécuteur de l'arrêt, le lui a vendu. Par quel droit? Les armoires qui servaient aux ornements et vases sacrés servent dans les appartements , ainsi que les vitres, autel et plancher, etc.

Les reproches constants qui je lui en fais le tiëhneut éloigné de moi et des sacrements depuis trois ans. Je vous supplie de me décider là«dessus^ et si, en cas qu'il se présente à moi ou à un autre , on peut l'absoudre et le dispenser de remettre cela à l'église paroissiale. C'est toute ma demande ; car il a acheté le reste, à ce que je crois, en bonne foi; mais non la chapelle et ses meubles , qui par l'arrêt doivent être détruits et consumés. Je vous supplie de décider en juge ou dispensateur souverain .

Depuis quatre ans que je dessers les paroisses anglaises , je n'en ai tiré aucune dîme. Je n'y ai vécu que de la charité de quelques-uns et des rétributions de messes. Je les ai toujours exhortés à remettre la dime à la fabrique pour l'entretien des églises et missionnaire, lorsqu'il y vient. Ils ont toujours, je dis les riches , prétendu ne rien devoir , lorsqu'il n'y a pas de curé résidant. Je vous prie de décider le cas, faute de quoi trois missionnaires ne pourraient subsister honnêtement et seraient obligés de laisser quelques villages abandonnés.

Bientôt je ne pourrai plus rien faire , menacé par avance d'être rejeté, lorsque d'autres seront venus. Je ne les en désire que plus ardemment. J'ai toujours eu les pauvres pour moi. Des prêtres seront toujours aussi charitables qu'eux, et Dieu m'ai* dera par eux , ou, s'il aime mieux, ce qui ^sômtt

bien plus avantageux pour moi, il me fera participant de son abandon. Vous m'assignerez , si vous le jugez à propos , une place au coin de quelqu'un des presbytères du pays, dont je vous fais par avance mes très*humbles remerciements. Heureux , si je puis recevoir la consolation des chrétiens, mourant avec Jésus-Christ , entre les mains de quelqu'un de ses ministres!

Cela suppose que le gouvernement me souffrirait : car le P. Harding , supérieur à Philadelphie, m'écrivait, l'automne dernier, qu'ils avaient avis et indices qu'on allait traiter les Jésuites en Angleterre comme en France, Espagne, Portugal et Prusse, et me faisait ses adieux dans la crainte de ne le pouvoir plus. Que ne suis- je assez ennemi du diable pour mériter pareil traitement pour la troisième fois !

J'oubliai l'année dernière de vous demander si dans les prières publiques , saluts , etc. , on dit l'oraison Pro rege et Te Deum , si raison échoit ou demande, ce qui n'est pas ici jusqu'à présent : si dans les serments, les Romains peuvent jurer sur la bible protestante , à cause des falsifications qui s'y trouvent, etc. Les protestants assistent souvent à nos saints mystères, messes et saluts , debout dans le temps d'adoration , élévation , bénédiction du Saint-Sacrement ; aussi quand on le porte aux

malades, etc. Les deux premiers commandants, MM. Sterling et Farmar, à ma prière^ avaient défendu de s*y trouver à moins qu'on ne voulût faire comme les Romains. Vous pourriez peut-être obtenir du gouvernement le même ordre. Nos deux derniers commandants ne ressemblent en rien aux deux premiers. Us m'ont fait défense de marier sans uti permis que M. Reed faisait payer six piastres , dont cinq pour lui et une pour son secrétaire. Celui d'aujourd'hui ne fait payer que le secrétaire. Est-ce la coutume au Canada de ne pas marier les catholiques sans permission du magistrat ou du commandant qui en fait fonction ?

Depuis que les Anglais ont pris possession de ce pays-ci, il n'y a pas encore eu de procession du Saint- Sacrement (je résidais de l'autre bord francoespagnol). Cette année, à la demande des habitants, je demandai à MM. les commandants anglais de permettre à la milice de prendre les armes, selon la coutume chez les Romains pour escorter le Saint- Sacrement , ce qu'ils ont refusé. Le temps n'était pas sûr, et je me trouvais indisposé et fatigué de l'avoir faite de grand matin de l'autre bord à Sainte- Geneviève. Je n'en fis ici que dans l'église , et pareillement le jour de l'octave. Est-ce la coutume au Canada de prendre les armes pour cette fête , et pourriez- vous nous l'obtenir ?

Je me suis plusieurs fois trouvé embarrassé au sujet du calendrier de Québec et transport des fêtes^ n'ayant trouvé personne qui pût m*en ins-* truire. . .

Les Anglais donnent et traitent de l'eau-de-vie aux sauvages, tant qu'ils veulent. Le cas réservé subsistera-t-il pour les habitants qui ne traiteront que pour leurs besoins , savoir huiles et viandes ?

Je ne vous ai pourtant encore rendu aucun compte de la grâce du jubilé, dont grand nombre ont profité, surtout aux Kaokias, où tous les communiants, à la réserve de deux , ont fait leur devoir avec édification. Votre lettre^ adressée aux habitants des Kaskakias , a aussi produit de bons effets dans la plupart. Je l'ai lue au prône dans toutes les paroisses. Partout on a été très-sensiblê à vos soins et vigilance vraiment pastorale. Plusieurs , qui se croyaient abandonnés, ont repris courage et se sont remis dans le chemin du salut , et parmi ceux-là , plusieurs sur qui mal à propos j'étais tenté de ne plus compter.

Il ne me reste plus qu'à vous demander, au nom des saints Apôtres , votre bénédiction la plus ample, prompte délivrance du fardeau trop pesant dont vous m'avez chargé, et vous assurer que je suis et serai toujours, avec le plus profond res^

pect 6t le dévouement le plus soumis à Votre Grandeur,

Monseigneur ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

S. L. MEURIN y de la Comp. de Jésus.

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