CHAPITRE
Considérations générales-
Les historiens n'ont fait attention qu'aux exploits brillants des grands guerriers, des potentats, des cours; ils ont oublié complètement l'histoire civile des nations dans toutes leurs couches sociales, laissant ainsi de côté les causes profondes -et vraies des événements qui seuls marchent et progressent dans un avenir d'égalité générale, de fraternité et de civilisation. Ceux donc, qui veulent se consacrer aux recherches historiques, doivent scruter ces racines profondes; c'est la méthode moderne pour étudier le passé, méthode féconde révélée par Walter-Scotl, Micali, Thierry, Giannone, Romagnosi, Manzoni, qui force de recourir aux chroniques, statuts, décrets, dispositions, avis, notes, enregistrements officiels des €iouvernements, des Municipes; des Corporations, pour en faire jaillir quelque étincelle de lumière. Or en parcourant par la pensée les faits matériels et progressifs des établissements de crédit, dont ne parlent pas les historiens, on voit qu'en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et en Italie, tous les établissements qui pourvoient au bien des classes nécessiteuses, sont sortis de la volonté spontanée des individus associés ; en Suisse du sentiment qui enfante la dignité individuelle et souveraine des républicains ; dans les pays catholiques du sentiment affectueux, actif et fraternel de la charité ; dans les Manicipcs du besoin de se secourir réciproquement contre les ennemis intérieurs et extérieurs; dans les pays industriels de la nécessité de fournir à l'ouvrier (lu pain, des moyens de subsistance, des secours quand il est malade, invalide, sans travail (non par sa faute); partout du mouvement qui élève les classes laborieuses à une destinée meilleure, c'est-à-dire à la place que la nature impartiale leur a assignée, place que les honmies cl les inslitulions du privilège leur ont refusé constamment d'une
manière ou de l'autre malgré les grands enseignements de Jésus Christ.
malgré la révolution humanitaire française du siècle passé
Ce fut là l'origine des sociétés amiables ou de secours mutuel et de prévoyance de l'Angleterre: celles du même genre de Hambourg et de la Hollande commencèrent de même. En France on voit qu'elles viennent des Communes et de la nation la plus démocratique de la terre depuis 1789. Sans doute les Communes jetées dans le monde comme molécules organiques de toutes les sociétés civilisées, conservèrent toujours dans leurs flancs un côté ouvert au développement, comme les principes d'organisation inexplicables tant pour le monde social que pour le monde matériel. Cherchez et vous trouvez des nombres, des signes cachés, des personnes, des unions qui s'avancent en progressant, puis vous perdez le fil à un détour du chemin; vous comprenez qu'on peut aller au-delà et qu'on y va en effet, mais la voie est obscure, épineuse, il n'y a pas d'œil, il n'y a pas de pied profane qui puisse passer outre. Le besoin d'union entre les personnes qui forment l'humanité, la peur ou le doute d'être neutralisés ou contrariés dans leurs vues, certains préjugés traditionnels de la part des bienfaiteurs du genre humain, des tyrannies, des pressentiments fondés sur l'avenir, la révélation d'une science qui frappe les yeux des hommes ordinaires et communs; toutes ces raisons furent dans tous les temps celles qui forcèrent et forcent certaines sociétés à continuer les mystères d'Eleusis. Mais à chaque pas de l'humanité qui se perfectionne, ces mystères se dévoilent et perdent de leur prestige. Malgré' cela, pour l'homme à prejugés,'pour l'ignorant il y a toujours beaucoup de mystères qu'il n'est presque pas permis de lui dévoiler, car la grande lumière éblouit^ étonne et brûle presque.
Quoi qu'il en soit, au moment de l'abolition de l'esclavage, de la destruction des fers qui baient le travailleur, d'abord à l'homme comme esclave, puis à la terre, puis à l'ignorance et aux instincts de brutalité, les classes aisées comprirent qu'il fallait aider les instruments humains qui leur procurent l'aisance. Ce fut l'œuvre d'un sentiment inné de justice, et bien plus encore de la religion chrétienne qui éclaire les maîtres et les esclaves, de tous les hommes fit des frères, apprit à donner tout aux pauvres, à les secourir quand ils sont malades, affamés, altérés abandonnés, délaissés, emprisonnés, morts, rendit le travail sacré, et prescrivit de donner à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Plus tard, les événements de 1789 donnèrent une nouvelle impulsion à la régénération humaine, et la France fut le Christ terrestre qui opéra et souffrit pour tous.
C'est ainsi que furent activées les institutions de prévoyance de ceux qui travaillent. Les Gouvernements civilisés pensèrent à améliorer un peu l'état de leurs ouvriers ou employés civils et militaires, en fondant des caisses spéciales pour les entretenir quand ils devenaient invalides, arrivaient à une vieillesse avancée, et pour donner, après leur mort, des secours à leurs enfants et à leurs veuves.
Mais bien peu de pays pensèrent à faciliter efficacement et réellement à l'ouvrier le moyen de s'élever à la propriété par le travail, l'économie, la prévoyance, le bon ordre. « Ouvriers, travaillez, disent les sociétés de secours mutuel, les caisses de retraite, les misérables annuités viagères gouvernementales; travaillez, et quand votre capital, la force physique, qui fait vivre toute la pyramide sociale, ne vous donnera plus de pain, pourvu que vous fassiez quelque sacrifice durant toute votre vie active, que vous viviez de privations et d'appétits non satisfaits, quand vous serez malades, nous vous donnerons quelque léger secours; quand vous serez près de la tombe, privés de toutes vos facultés mentales, nous vous donnerons encore votre salaire, nous donnerons quelque chose à votre femme, à vos enfants; quand vous mourrez brisés de fatigues et d'humiliations, nous vous mettrons peut-être dans un bon cercueil, et vous ensevelirons au son de la musique. Vous avez été sages, économes pendant toute votre vie, vouz avez toujours été honnêtes, souffrants; quand arrivera votre dernière heure, vous mourrez en paix ».
Voilà ce que ces institutions disent aux ouvriers (i).
Mais un brave ouvrier d'une habileté distinguée n'aura-t-il d'autre avantage que d'être mis au premier rang parmi ses confrères, et de gagner quelques sous de plus en travaillant du matin au soir? Sa moralité prouvée par mille actions, à tel point que ses compagnons respectent son autorité et qu'il est presque un roi parmi eux, mais de ces rois que ne peuvent imaginer que les poètes, ne méritera pas d'autre récompense aux yeux des classes aisées qui l'honorent rarement d'un regard d'amitié, comme s'il leur était inférieur de droit? Ces classes sont aisées, parce qu'elles ont reçu leur aisance de ceux qui ont travaillé et épargné pour les dispenser de travailler. N'est-il pas vrai que si ce bon ouvrier trouvait par hasard une petite somme d'argent, il
(1) L'Angleterre promet à l'ouvrier, qui pendant vingt ou trente ans économise à peu près 5 francs par mois, environ .')00 fr. de rente viagère, mais quand il sera arrivé à 60 ans. C'est un grand bienfait, peut-être un remède pour lui conserver la vie jusqu'à. 60 ans. Mais quelle longue aspiration! Et pourtant il n'y a que l'Angleterre qui soit si bonne envers les ouvriers. Voir le Supplément.
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serait peut-être capable de l'employer de manière à la faire augmenter graduellement, comme la boule de neige qui grossit en courant? Ceux qui observent avec amour la vie des ouvriers n'en ont-ils pas vu devenir propriétaires d'une somme d'argent, la faire bien valoir, et arriver à la propriété, quelquefois même au rang des classes supérieures? Pourquoi, dirai-je ouvertenaent, pourquoi prête-t-on sur gages aux pauvres dans les Monts de Piété, sur hypothèques aux propriétaires, aux commerçants sur crédit personnel, c'est-à-dire sur lettres de change, sur valeurs industrielles, sur marchandises, sur fonds publics, et ne prête-t-on pas aux travailleurs sur leur capital moral, sur ce qu'on appelle lacapacité personelle? C'est le plus sacré et ce sera dans l'avenir le premier des capitaux, quand on comprendra et quand on honorera davantage la cause des effets, et qu'on osera avouer que la cause est plus précieuse que les effets. Pourquoi ne prête-t-on donc pas sur l'habileté reconnue d'un ouvrier honnête? C'est la dernière étape du complet affranchissement des anciens esclaves, vers lequel l'humanité souffrante s'avance presque sans le savoir; car quelques-uns voient la marche du jour présent, bien peu celle de l'avenir juste et infaillible. Vous les avez affranchis de l'esclavage, vous avez fait du serf un homme, vous l'avez délivré des liens qui le tenaient attaché à la glèbe, vous l'avez, sur la fin du siècle passé, déclaré égal devant la loi humaine comme il l'est devant la loi divine ; vous devez faire un nouveau pas, vous devez aussi lui prêter de l'argent, dans ce temps où finit le principe païen et surgit le principe politique chrétien. Ils ne demandent pas autre chose.
Il semble que le Mont Paschi de Sienne ait eu l'idée de prêter aussi sur probité personelle. On a vu cette idée se faire jour dans d'autres endroits de l'Italie et de l'Europe, car elle est dans l'esprit et le cœur de plusieurs, et dans la force logique des choses et des institutions de l'avenir. Mais le pays où elle jeta de solides racines, où elle devint une institution formelle, où, avec l'aide du temps, le travail futj reconnu un vrai capital qui mérite confiance, opinion, crédit, dont oaj doit chercher à augmenter les moyens d'activité et d'efficacité; ce pays] fut l'Ecosse. Depuis plus de deux siècles les économistes de cœur etj d'un regard perçant l'étudient et la louent. C'est l'Ecosse qui est destinée! à transmettre le système du crédit à toutes les classes productives mêmel les plus basses, et à donner au travailleur les moyens d'améliorer le' travail et d'augmenter son bien-être, mais par son ouvrage, ses fatigues, son habileté et sa volonté. On obtiendra ce but mais sans faire dévier ses passions, ses désirs, sans nuire à personne, sans faire un de ces bonds
contre nature dans une société où la marche du progrès doit être régulière; il se renfermera, au contraire, dans sa sphère, aidé par les institutions et encore plus par les sentiments religieux, sachant que Dieu bénit le travail des bons, qu'il n'admet aucune sorte de distinction entre les riches et les pauvres, et qu'il a dit à Adam le père de l'humanité : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » .
Quand on a vu et compris les prodigieux effets des Banques d'Ecosse (et des sociétés coopératives de crédit prussiennes et anglaises) et qu'on aime les classes qui travaillent et qui souffrent, on est bien souvent assailli de ces pensées.
Qu'était l'Ecosse avant la création des Banques qui prêtent même sur probité personelle ? Une contrée presque semblable aux côtes orientales de l'Amérique, avant que le travail libre, intelligent de l'émigré européen en fit un jardin et le camp d'une nation la plus libre, la plus industrielle du monde; elle était humide, déserte, malsaine, peu habitée, sans industrie, les malheureux Ecossais ne s'occupant que des pâturages et ne cultivant que le terrain qui entourait leurs cabanes. Un petit nombre de privilégiés maîtres de tout, pas de classes moyennes, la population partagée en deux ordres, les riches et les pauvres, les bergers et les troupeaux, les maîtres et les serfs. Pas d'argent ni de richesses circulantes, par conséquent pas d'industrie; pas de routes ni de moyens de communications pour les produits et pour les personnes, tout se transportait à dos de mulet; peu de cabotage le long de côtes arides, et en conséquence pas la moindre possibilité de franchir par le talent et le travail les limites du prolétariat. D'un côté l'orgueilleuse dignité du maître oisif, jouissant, qui se crait né souverain, de l'autre la modestie humble mais hargneuse du pauvre travailleur à l'air affamé. Donc sans classes moyennes pas de peuple, pas de germe de nation, un air corrompu par les eaux stagnantes, par les terrains incultes, plus fatal encore au pauvre qui habite une cabane misérable et mal défendue contre ces fléaux.
L'Ecosse était certainement un pays misérable, quand la descente malheureuse du Prétendant vint encore ajouter à sa misère et faire de cette contrée une véritable Vendée. Les Prétendants élevés dans de faux principes croient, pour le malheur d'un grand nombre et du progrès, que c'est un droit divin, conféré à eux seuls, de mal gouverner, de dévorer la substance des peuples, et non de les conduire à une paix industrieuse, au bien-être, à la prospérité, à la moralité; ils ne comprennent pas qu'ils ne sont Prétendants que parce qu'ils ont méconnu le glorieux ministère de père dos peuples.
En 1695, on avait fondé à Edimbourg une Banque publique sur le modèle de celle de Londres, créée l'année précédente. Cette Banque fut soupçonnée d'avoir aidé le Prétendant, et le parti anglais, soutenu par le Parlement, enleva à la Banque le monopole, peut-être par des vues plus élevées d'amélioration générale; cet acte laissait aux Ecossais la liberté d'établir partout des banques. C'est en effet ce qui arriva, et ces banques, pour multiplier les affaires, trouvèrent le moyen de prêter aux petits trafiquants et manufacturiers, même à l'ouvrier industrieux et honnête, et créèrent une nouvelle Ecosse belle, saine, peuplée, riche. Le voyageur trouve maintenant dans cet heureux pays les mêmes délices que dans la Suisse, ce pays charmant, industrieux, libre et florissant. Ainsi opère la Providence: d'un châtiment elle fait sortir la prospérité, comme d'un acte de bonté de Frédéric de Prusse envers les seigneurs qui l'aidèrent dans les guerres qui lui valurent le nom de Grand, elle fit naître aussi en Allemagne l'institution des banques foncières, hypothécaires dont nous avons déjà parlé (i).
On commença en Ecosse, avec le secours des banques, à améliorer l'agriculture, à faire des routes pour transporter ses produits, à creuser des canaux jusque sur les plus hautes collines, à dessécher les marais, à diriger les eaux vagabondes sur les prés, sur les terrains incultes pour les fertiliser, et à les obliger à servir de force motrice dans les usines. Les agriculteurs produisant davantage devinrent plus aisés, la population s'accrut, et alors naquit cette classe moyenne qui est la force d'un pays civilisé; il naquit aussi d'autres industries et d'autres entreprises qui firent fleurir le commerce intérieur et extérieur. La population, en acquérant l'aisance, devint plus laborieuse, plus intelligente, elle eut cette dignité que donnent le gain, fruit du travail, et la certitude d'un avenir heureux Les banques, qui se fondèrent de tous côtés, changèrent en jardin un pays sauvage et pauvre, et maintenant l'Ecosse compte presque plus de 2,900,000 habitants, presque autant que la Lombardie habitée. La crise des banques de 1857 fut une maladie de pléthore et non de phtisie.
Nous raconterons maintenant l'histoire des banques d'Ecosse, en nous basant sur des renseignements et des documents venus d'Edimbourg même et de Londres.
(1) Le Monte Paschi de Siene, la plus ancienne banque foncière europe'enne, a été fondée en 1G24 sous Ferdinand II de Medicis pour venir en secours aux citoyens ù la mort de la république de Siène, avec 200,000 livres. Maintenant, en 1863, il a presque 30,000,000 fr. de crédits; il a créé avec ses capitaux un Mont de piété, et une Caisse d'épargne