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CHAPITRE m

Banque des artistes.

Considérations générales.

Mais ceux qui ont sur la terre la mission d'idéaliser, d'embellir notre existence, de perpétuer la mémoire des hommes et des actions qui ont intéressé et intéressent l'humanité, de nous réjouir, de nous faire penser et agir dans des sphères plus élevées et pour des vues plus sublimes, en créant des objets qui ont leur type de beauté en dehors du monde sensible, de nous faire goûter les harmonies, les mélodies, le langage des anges, qui mettent en relation le monde des douleurs terrestres avec celui des plaisirs infinis, de peindre les scènes de la vie avec des traits et des expressions qui nous font goûter des joies ineffables et nous font sentir, dans la rose la plus belle, une rose plus belle et plus suave encore qui n'existe pas dans la nature, de nous rendre en même temps plus parfaits , plus délicats dans la pratique des vertus domestiques et civiles, en nous transportant dans des sphères supérieures sans pourtant nous détacher de la terre ; ceux enfin qui par leurs œuvres élèvent l'âme au-dessus des angoisses et des agi* tations causées par les besoins matériels et par l'égoisme humain, ou nous transportent dans les régions célestes de l'amour et de la contemplation ineffable des beautés artistiques par toutes les formes de l'art» le pain du cœur et de l'esprit, ceux-là n'auront-ils donc pas une Banque de crédit? Oh! là aussi il y a un monde de douleurs cachées à deviner! De quelle estime, de quel respect ne seraient pas honorés les artistes, si ceux qui disposent des grands capitaux comprenaient les peines, les souffrances secrètes des ouvriers sacrés! Les confidents de cette classe distinguée de citoyens éminents s'aperçoivent bientôt que là on souffre, dans le mystère de la vie domestique, non seulement de découragement pour le génie peu compris ou tout à fait incompris, mais de manque de nourriture, de faim réelle. Pourquoi dire dans le mystère de la vie domestique? il vaut mieux dire dans le mystère de IMmo; ou meurt en proie aux tortures intérieures sans laisser perdre à

son visage l'air d'une franche indépendance. Si la société fouillait plus à fonds dans les douleurs des classes qui se livrent aux arts libéraux, que de Chatterton ne découvrirait elle pas!

De même que ceux qui cherchent à pénétrer les principes des choses et s'absorbent dans les abstractions, se sentent d'un esprit supérieur et regardent tout le reste avec indifférence, ne faisant, contre leurs intérêts, nulle attention aux adorateurs du veau d'or, de même les artistes aiment à vivre dans les hautes sphères pour lesquelles ils ont été créés et où ils habitent ordinairement; ils ne savent pas s'abaisser à raisonner avec les intérêts matériels, à contempler les besoins de chaque jour, à compter avec les chiffres et les sous au moyen desquels on nourrit, on habille le corps. Et si quelquefois ils sont forcés par une dure nécessité, quand le besoin les tue, de soulever un coin du voile qui cache leur misère, quelles ne sont pas les souffrances de leur âme!

Et pourtant l'idée esthétique pour se produire sous une forme réelle, utile et belle, pour s'incarner dans le monde, y vivre avec puissance, créer de grands effets et de grandes actions, a besoin de s'unir intimement aux choses, aux richesses. Un grand économiste italien vivant, qui a dans les mains mille projets qu'il a inutilement tenté de mettre à exécution dans des lieux qui ne s'y prêtaient pas, fatigué de n'aboutir à rien, tantôt à cause de l'insuffisance de l'esprit d'association oîi des moyens qu'on lui accordait, tantôt à cause du peu de confiance qu'inspirait son génie, me disait un jour; * Vous voyez ce que valent le génie et les grands projets, si on ne multiplie pas l'idée par l'argent! » Il avait mille fois raison de parler ainsi, et qui sait pendant combien de temps il aura encore raison!

Pour révéler leurs idées, l'homme de science et surtout l'artiste ont besoin de valeurs de change, ou de capitaux. L'artiste a besoin de temps, par conséquent de moyens de vie quotidienne pour mûrir son idée ou pour la traduire en action. Il doit avoir de quoi vivre dans les jours d'épuisement, car l'homme de génie, quoiqu'il brûle du désir de travailler^ a besoin de se reposer, et quelquefois ses nuits durent des semaines et des mois; il a besoin d'argent pour arriver à la possession pleine et entière de son art et atteindre à cette perfection à laquelle il aspire.

Les trouveurs d'idées, les enthousiastes du beau sont les premiers citoyens du monde, car ce sont eux qui le gouvernent. Et pourtant nous voyons dans l'histoire qu'ils ont été et sont souvent très-pauvres et très-malheureux; ils ont rarement été honorés de leur vivant, ils sont ar-

rivés plus rarement encore à l'aisance; tandis qu'on compte un nombre infini de gens qui se sont enrichis dans les arts mécaniques, dans les industries, dans les travaux des champs et des ateliers, dans les hasards du commerce. Combien d'hommes de génie sont morts dans les angoisses du désespoir, brisés par les privations, par le manque absolu do moyens de vivre! Combien d'artistes ont été perdus par l'avarice et l'égoïsme des époques ténébreuses!

Les grands pi'oducteurs des richesses artificielles ont le moyen de trouver du crédit, s'ils en ont besoin, dans leurs Banques de circulation, foncières, etc.. Mais n'est ce pas une richesse de change qu'une œuvre artistique pour un peuple éclairé et civilisé? Personne n'oseroit le nier, car cette œuvre en a tous les caractères; elle est destinée ii satisfaire aux instincts les plus élevés, mais il faut, outre le génie, des épargnes pour la produire. Sans doute l'artiste ne produit pas des lingots d'or ou d'argent, des pièces de toile et de soie, des barils de vin ou de sucre, des boisseaux de blé ou de riz; mais il produit des objets appréciés par les hommes nourris de bons principes et de bons sentiments, qui trouvent plus de charmes dans la contemplation pratique du beau et du bon que dans les jouissances matérielles et les plaisirs sensuels.

Eh! bien, établissons pour les artistes des Banques qui prêtent sur leurs œuvres; que ceux qui, malgré leur habileté et leur génie, ne peuvent produire faute de moyens, y trouvent les ressources nécessaires pour s'appliquer honnêtement à leur profession. Les Banques ordinaires, quand elles prêtent sur titres particuliers de crédit ne tiennent elles donc pas compte de la capacité professionnelle et morale? Est-ce donc une valeur effective que la lettre de change escomptée à la Banque? Mais, répondra-t-on, la lettre de change a deux ou trois signatures ou garanties. Je crois que le moyen que je vais proposer aux Banques de beaux-arts pour vérifier l'état financier et moral des artistes et des ouvriers équivaut aux signatures des lettres de change, qui dans des moments de crise peuvent être celles de trois maisons sur le point de faillir, sans qu'on puisse leur en imputer la faute. Que de millions qui n'ont pas été encaissés à temps ne voit-on pas figurer dans les balances des Banques publiques ! Les lettres de change escomptées à la Banque occidentale d'Ecosse par quelques-uns de ses clients avaicnl jusqu'à 75 signatures de faillis. Il est bien difficile qu'un artiste ou un ouvrier manque à ses obligations, hors le cas de mort ou de maladie grave; il n'est pas possible que l'habileté professionnelle manque dans un bon artiste, dans un bon ouvrier.

Dans les Banques d'ouvriers et de beaux-arls, les garanties de capacité morale et professionnelle sont plus fortes que dans les autres Banques, parce que l'élément d'assurance morale est plus puissant. Mérite-t-il du crédit l'agriculteur qui ne tient pas sa parole, qui laisse ses terres devenir stériles, ses instruments se gâter? le manufacturier non ponctuel et négligent, le marchand inexpérimenté qui n'a pas soin de sa marchandise et ne sait ce qu'il donne à ses clients? II y en a peu de cette espèce, sans doute, mais pourtant le vice, l'ignorance, la négligence en produisent. Ces gens-là trouveraient à coup sûr du crédit dans les grandes Banques, mais non pas dans nos Banques d'ouvriers et de beaux-arts.

La capacité professionnelle, la capacité morale, tels sont donc les deux éléments les plus élevés de crédit de nos établissements de Banque de l'avenir.

Qu'en conséquence un artiste qui possède xes deux qualités affirmées par l'opinion publique, ou sanctionnées par des experts spéciaux et des conseils de censure élus et composés de membres de bonne réputation, que cet artiste puisse trouver le crédit dont il a un si grand besoin.

Les artistes peuvent être classés parmi les personnes peu aisées ; une Banque de prêt fondée par eux entre donc dans le plan de cet ouvrage.

On reconnaît généralement depuis quelque temps la justice et le besoin d'aider les artistes; aussi s'est-il fondé des Sociétés pour améliorer leur position et faciliter la vente de leurs œuvres.

En 1846 on avait établi, à Milan, une espèce de Mont des arts, dans lequel il y avait des salles disposées pour des expositions publiques. Dans ces expositions figuraient des objets d'art anciens et modernes, sur lesquels on prêtait de l'argent, grâce à un petit capital recueilli par actions. Cette institution, qui fait honneur à la perspicacité et à la prévoyance des Milanais, n'a pas réussi, non que l'idée n'en fût pas bonne, mais parce que l'esprit d'association n'était pas encore assez bien compris par les actionnaires, et que les statuts étaient mal rédigés.

A Londres des libéraux italiens, à l'instigation de M. Montemerlo, ont tenté en 1858, avec de grandes idées et de faibles moyens, d'établir une exposition permanente de beaux-arts avec l'intention de prêter de l'argent. Les idées étaient belles et grandes, mais on manquait du capital nécessaire pour les faire valoir, et elles n'ont pas abouti. La

fameuse Société du Palais de Cristal de Sydenham a les mômes désirs et ne tardera probablement pas à les réaliser. — Cet établissement magique, disent ceux qui le voient et l'éludient, est un paradis placé sur le sommet fortuné d'une colline de la nébuleuse, mais riche, puissante et libre Angleterre. Ce n'est pas le génie d'un seul peuple, mais celui de toutes les nations du monde, depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, qui a crée ce ciel terrestre de beautés, placé là pour l'utilité, l'instruction, la civilisation toujours croissante de ce peuple: c'est un spectacle étonnant qu'on ne saurait imaginer ni décrire. Les hommes de génie du monde entier, remarquables par la science, par les arts, par les actions, par la gloire, par les grandes infortunes, sont citoyens de Sydenham. Il faut espérer que le désir deviendra un fait.

A Paris le Crédit Mobilier a eu aussi l'idée de fonder à ses frais un Etablissement de banque pour cette intention sublime (i).

Il est juste de rappeler qu'à Milan, la terre classique de la bienfaisance, de la dignité constante et du courage national indomptable, la ville des journées de Legnano et de 1848, il y a deux corporations pour acheter des objets d'art, et disposant de capitaux convenables. La Société des beaux-arts achète tous les ans pour 40 ou 50 mille francs d'œuvres exposées à Milan; la Société des artistes, dont j'ai l'honneur d'être membre fondateur, donne aussi des commissions et achète tous les ans des œuvres pour encourager les beaux arts et les artistes; elle réunit ces derniers dans une belle compagnie avec les classes riches et bien élevées pour les mettre en contact les uns avec les autres. On a créé dernièrement une Société de secours mutuel pour les sculpteurs. Il y a même un négociant qui fait des avances d'argent aux artistes pour qu'ils puissent se pourvoir de ce dont ils ont besoin; et dos peintres, des sculpteurs parvenus maintenant à la renommée doivent peut-être leurs glorieux succès à celle aide amicale et efficace.

A F'iorence, à peine eut-on mis en fuite les gouvernants selon le

(1) Pourtant une lettre de Michel Chevalier, publie'e re'cemment (1863) dans le .Tournai des Débats, en annonçant qu'une Socie'té, sortie du sein du Crédit Mobilier de Paris, prépare la publication d'une grande Enciclopédie progressive adaptée à notre époque, dément la nouvelle qu'on doive fonder aussi une Banque des artistes. Cette lettre a été suivie d'une autre du Père Knfantin, le chef des Saint- Simoniens, qui démontre la nécessité d'une pareille institution. Les Saint-Simonieus ont fait beaucoup de bien k la civilisation. On attend encore beaucoup d'eux. Je sais qu'ils n'ont pas renoncé aux grands principes démocratiques qui les ont lancé dans les afT:iires d'une utilité universelle, et que les classes des travailleurs n'ont pas perdu leur sympathie. Leur mérite envers l'humanité sera plu» Èr'''>nd.

droit divin, à peine ces pays purent-ils s'écrier: nous sommes maîtres de noufi, nous sommes italiens, nous voulons pour père le roi galanthomme, Victor Emmanuel, qu'on dise aux artistes, et avec raison: « Travaillez tant que vous pouvez pour honorer notre grande histoire de douleurs et de gloires italiennes; là sont les sujets que vous devez choisir, là sera votre récompense ». C'est ainsi que parlait encore l'ancienne capitale de la jurisprudence qui faisait jaillir et portait le droit d'égalité légale dans le monde, Bologne, renaissant à une vie nouvelle.

Les Municipalités, les Corporations morales, les Gouvernements doivent prendre la place des anciens Mécènes, dont la fortune a diminué par les sacrifices qu'ils ont faits pour la patrie, par des récoltes manquées deimis si longtemps, par la loi progressive et juste de la distribution des richesses, et surtout parce qu'au vrai culte des'beaux-arts quelques-uns ont substitué misérablement le culte de l'or, les plaisirs exclusifs de cette enveloppe merveilleuse par sa beauté, ses organes infinis, harmonieux, divins, qui contient l'âme, l'environne et la révèle. Ils doivent donc penser aux arts, qui ont lltalie pour Jérusalem, et dont les prêtres appartiennent à toutes les parties du monde; ils doivent pourvoir aux besoins des artistes; et gloire à la Toscane, à Bologne, à Milan, à Turin, à Naples, qui en ont pressenti la nécessité, et qui, dans des temps exceptionnels, ont déclaré qu'il fallait, comme les anciens, pourvoir aux besoins pressants de l'art.

Ceux qui critiquaient ces mesures avaient l'esprit étroit, une connaissance incomplète de leur époque, le cœur rétréci, ou bien ils parlaient sans avoir conscience de ce qu'ils disaient, ils parlaient comme des enfants. « Nous ne sommes pas à une époque de beaux-arts, » a-t-on le courage de dire? Et dans quels temps vécurent Dante, Buonaroti, Cellini, Raphaël et Canova?

Les artistes, toujours si pleins d'enthousiasme, si prêts à tous les sacrifices, doivent-ils donc tomber victimes des résurrections nationales? Ils ne songent guère à leurs intérêts quand ils prennent le fusil pour conquérir ou défendre l'indépendance de leurs pays. Mais c'est une obligation pour ceux qui gouvernent par la parole et le commandement de pourvoir au bonheur de toutes les classes etaux intérêts de l'art.

Dans un moment où les arts semblent sommeiller, où les circonstances forcent le peintre à devenir photographe, le sculpteur à graver la pierre des lettres de change, des actions ifldustrielles, des certificats

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