CHAPÎTRE IV
BANQUES POUR LES ARTISANS, POUR LES PETITS MARCHANDS ET POUR LES PETITS AGRICULTEURS.
Le gladiateur niouranl, Sparlacus et Brn\rn, et surloiit la houle (lu Calvaire nous imposent l'obligation de voir et d'apprécier efficacement les fatigues créatrice» de l'ouvrier.
Considérations générales.
Rossi fait de l'ouvrier une unité de la triade d'où vient la production, Smith place même le travailleur à la tête de toute production de richesse artificielle, et Dieu nous a imposé l'obligation de gagner notre pain à la sueur de notre front, précepte que l'égoïsme humain a fait oublier: il a fallu le sang du Golgotha pour rappeler aux hommes le grand devoir de la fraternité. Par les vicissitudes des temps les puissances arbitraires, les tyrannies ont diminué sur la terre, la loi de justice s'est fortifiée dans le cœur des hommes, grâce surtout aux grands bienfaiteurs de l'humanité rachetée par la religion du Christ et par les révolutions paisibles et violentes. Mais les puissants jouissent, sinon par justice, du moins de fait, des droits que n'ont pas les travailleurs, fiés à la glèbe, à un salaire souvent insuffisant et injuste. Le travailleur, s'il n'est pas tout à fait esclave, est serf, et on croit encore que celui qui travaille doit être payé avec un salaire, et non avec une petite partie des produits qu'il crée. Là est le grand problème de l'avenir. On entend déjà sous les pieds le bruit sourd de la maturité des temps, d'où doit sortir l'égalité de l'Evangile, la solution du grand problème, prophétisée par l'auteur des Martyres, quand il descendait dans la tombe.
Les gouvernements pressentent les faits de l'avenir sans les définir, ils font quelque chose pour amortir les premières expansions, ils interviennent en faveur de l'ouvrier dans ses contrats de location de main d'œuvre, fixent les heures de son travail par jour et par semaine , se font les promoteurs des Sociétés pour l'améhoration de l'instruction, des habitations des travailleurs, se préoccupent de l'hygiène des ateliers, protègent quelques établissements d'association ouvrière, avec beaucoup
2G3 de paroles mais très-peu ou point d'argent. Ils contrôlent les Caisses d'épargne, les Monts de Piété, bâtissent quelques maisonnettes à bon marché pour les meilleurs ouvriers, mais ils font peu par sentiment de justice, ils font l'aumône à l'ouvrier et rien de plus. Ne nous arrêtons pas sur ce terrain brûlant, passons au sujet spécial de ce livre, à la Banque des ouvriers.
Ce serait maintenant le moment de fonder une Banque de prêt pour fournir aux ouvriers, aux petits agriculteurs, aux petits manufacturiers, aux petits marchands, les moyens de se créer une petite industrie, de l'étendre, ou d'en améliorer l'objet ou l'instrument, quels qu'ils soient.
Il est certain qu'un emprunt de 50, 100, 200, 300, 400 francs constitue un capital d'une grande utilité pour une classe de personnes tout à fait pauvres, mais pleines d'habileté et d'honnêteté, qui n'ont pas assez de numéraire, ni assez de crédit pour obtenir par les moyens ordinaires ce qu'il leur en faut pour acquérir un instrument nécessaire, pour faire leurs provisions en temps opportun, pour n'être pas forcés de subir la loi des usuriers, ou de vendre hors de saison, et avec perte, leur marchandise, pour faire une dépense urgente ; en se mettant ainsi dans l'impossibilité de progresser dans leur petite industrie, dans leur petit mais utile commerce. Quels bénéfices une vache ne produit-elle pas à un agriculteur! Quel gain ne fait-il pas en élevant un bœuf ou même une brebis ! Pour un bon ouvrier en soie ne serait-ce pas une bonne fortune que de pouvoir acheter un petit métier, et d'avoir de quoi payer d'avance le loyer du propriétaire pour le mettre en œuvre? 300 francs, et même moins ne sulTisent-ils pas à un petit marchand fixe ou ambulant pour se créer un petit trafic? Ces classes de personnes ainsi aidées, se sentent la capacité d'opérer par elles-mêmes, de tenter une industrie indépendante, de s'élever peu à peu, par une marche naturelle, à une position meilleure, à une sphère plus vaste.
Donnons le crédit à ceux qui n'ont pas de capitaux selon la définition du vieux dictionnaire, mais qui ont la volonté ferme et la capacité d'en faire. On dira: « il n'y a pas de crédit pour qui n'a pas déjà épargné. » El je répondrai : Les premiers travailleurs avaient la terre libre, les plantes libres, le gibier libre, les poissons libres, et l'Europe n'est pas l'Amérique. Donnons , s'il le mérite, le crédit au troisième producteur des valeurs de change, le travail. Plusieurs répondent : « Le moment n'est par encore arrivé pour le travailleur; il faut lui apprendre Ihonnenr. » Paroles dures et injustes!
Et pourquoi, répondrons-nous, ne pourra-t-on pas aussi établir une Banque pour les travailleurs, s'il y en a pour les propriétaires des terres, les propriétaires des capiiaux? Ne pourrons-nous pas trouver chez eux des éléments de garantie en dehors même de leur capacité professionnelle et morale, qui dans l'avenir sera le premier élément du crédit personnel?
Les quelques meubles qu'ils ont, leur linge, leurs gains de chaque jour, me semblent des objets capables de former une assurance, une espèce de gage. Tout travailleur habile, honnête, qui aspire à devenir maître d'une boutique, à monter une petite manufacture, à louer un morceau de terre, possède certainement un petit capital, il a un mobilier, quelques outils, il est pourvu d'une clientèle ou a l'espoir fondé de s'en faire une. Excepté les promesses des commissions et des clients, tout le reste peut être placé dans les Banques de Piété; mais la clientèle d'une entreprise quelconque est une valeur importante.
Eh! bien, courrait-on risque de se tromper en accueillant la demande du travailleur qui farait une note véridique de sa situation active et passive, dans laquelle il indiquerait le revenu actuel et probable dans l'avenir de l'industrie qu'il veut fonder ou améliorer? s'il faisait confirmer cette note par les prud'hommes dans les lieux où il y en a, ou par des personnes jouissant de la confiance publique, s'il la faisait certiOer par des personnes d'une probité reconnue, par le Maire, par le Censeur attestant l'honnêteté de celui qui demande à emprunter le petit capital qui lui manque, ou s'il la faisait appuyer par deux ou trois garants, et la î)résentait ainsi à la Banque organisée dans ce but?
Que les administrateurs de la Banque examinent les pièces, vérifient les certificats, et, s'ils les trouvent bons, accordent le prêt. Ils feront du bien à l'industrie, aux capitalistes qui, eux aussi, retirent des intérêts de leurs capitaux, et tout en augmentant leur bien-être, ils feront un acte de justice. 11 y a si longtemps que l'ouvrier libre, sans recevoir de la Société dominaute d'autre secours qu'une mauvaise rétribution de son travail, lutte contre ceux qui lui refusent le crédit! On dira à ceux qui repoussent toute nouveauté qui leur donne à penser et à agir en dehors de la routine, et qui ne voient peut-être pas sans inquiétude augmenter le nombre de ceux qui ne souffrent pas, par crainte de voir diminuer leur part de jouissances, on leur dira: « Comment voulez-vous que ces gens-là puissent tenir un registre régulier s'ils savent à peine et assez mal lire et écrire, s'ils ne savent même pas écrire du tout? Faudra-t-il qu'ils paient quelqu'un pour pré-
26o senler aux administrateurs des documents appréciables, et en cas de besoin, aux tribunaux? Faudra-t-il qu'ils fassent des dépenses extraordinaires et impossibles? Puis il faudra faire timbrer les registres car le fisc ne fait pas d'exceptions; il y aura encore des dépenses préalables; puis la publicité des registres fera tort à ceux qui ont besoin d'emprunter, car il y a peu de clients qui aiment à publier leurs affaires, leur situation financière; enfin tous ces frais dévoreront le prêt sans prévoyance. »
Une excellente personne des bords du Rhin, avec qui je n'étais pas d'accord sur la nécessité d'unir aux prêts aux ouvriers, comme cela arrive en Allemagne, des gages d'objets déposés an bureau, objets que notre Banque laisserait dans la maison même des emprunteurs, me disait: « Comment voulez-vous que l'ouvrier, quand il n'a pas de pain à donner à ses enfants, résiste à la tentation de vendre l'objet engagé à la Banque, mais qu'on lui a laissé entre les mains? La Banque perdra en une année son capital. »
C'est un rigoureux devoir pour tous les Gouvernements de faire descendre l'instruction dans les dernières classes de la société; c'est ce que font en partie les Gouvernements appelés civilisés, surtout à notre époque, quoique les progrès de l'instruction soient bien lents, surtout dans les campagnes, d'où il résulte, à l'insu de tout le monde sans doute, que les campagnes, où ne sont pas encore arrivés les bénéfices du progrès, mais qui en supportent les inconvénients, résistent aux progrès venant des villes. Espérons que bientôt chacun saura tenir un petit registre de ses affaires (i). Dans nos villages, dans nos hameaux, partout il y a des personnes qui, pour une faible compensation, se prêtent volontiers, une fois par semaine, par mois, à mettre en ordre les registres des petits industriels. En cas de besoin on peut aussi
(1) A peine arrivé à Pindépendance, le Gouvernement italien s'est hâté d'améliorer l'instruction, particulièrement celle du peuple. Dans l'automne do 18(50 et 1861, aux frais des provinces ou des communes, on appela les maîtres et maîtresses d'école de campagne à des conférences qui durèrent 15 jours, et où d'habiles professeurs leur donnèrent toutes sortes de connaissances qui leur étaient nécessaires. On a augmenté le personnel enseignant et les traitements, on a fondé des écoles de toutes sortes en encourageant par des prix les professeurs et les élèves. Mais les caml)agncs supportent toutes les charges et ont peu d'avantages à espérer... En général l'exclusivisme domine partout. — Le peuple juif n'est pas encore devenu l'universalité. — Le parti qui entoure le pouvoir so tient comme s'il devait le lendemain donner une grande bataille aux partis les plus lil)éraux — point de tolérance, point de fusion. — Mais ce qui sauve tout c'est le bon sens universel, particulièrement dans les classes pauvres.
VicAMÙ, Biin'iuei populniret. 914