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a donné, il y a deux ans, sa dernière poupée. Pour elle, elle s'occupe sérieusement de tenir la maison de son père. — Elle est sérieuse sans être triste; son père, qui ne la menait dans le monde qu'en s'en imposant à lui-même le devoir, n'a pas beaucoup insisté quand elle lui a dit que le monde la fatiguait sans lamuscr. Ses grands plaisirs sont d'attendre et de voir la tante Clémence. Félix, qui a fait des amis et des connaissances, ne reste pas bien souvent le dimanche à la maison. — La tante Clémence a pensé qu'il n'était pas convenable que Raoul y vînt quand Félix n'y était pas; d'ailleurs son amour constant pour le jeu de loto commençait à manquer de vraisemblance. Il ne vient plus que de temps à autre, — mais il va voir la tante Clémence deux ou trois fois par semaine. — Tous deux parlent de Marguerite; — mais il s'en faut de beaucoup que l'avenir se présente aussi beau à mesure qu'il devient le présent. — Quand Raoul était au collège, il disait : — En sortant du collège, je ferai mon droit ou j'apprendrai la médecine. — Mais la mort de son père lui a enlevé les ressources sur lesquelles il comptait pour commencer cette nouvelle éducation ; — il ne lui reste que la carrière de l'instruction; — mais il ne peut encore admettre les dépenses et les lenteurs de l'école normale — et des grades de bachelier et de docteur. — 11 est des difficultés de sa vie qu'il cache à la tante Clémence, et qu'en effet il est obligé de lui cacher. Il ne peut parler de ses affaires d'argent qu'au degré où ce n'est plus l'aveu d'un besoin matériel qui entraine l'offre d'un secours.
Sa pauvreté lui forme les deux ou trois carrières au terme desquelles le travail trouve une récompense dans un travail plus facile et enfin dans le repos, les deux ou trois carrières que l'on suit en ligne droite.
— H lui faut rester une sorte d'ouvrier, travaillant à la journée, — n'étant pas plus avancé aujourd'hui qu'il ne l'était hier et qu'il ne le sera demain. Il donne des leçons, — de ce qu'il a appris, — de latin et de grec. — Son seul espoir avoué est un hasard qui lui donnera un bon écolier, c'est-à-dire l'éducation de quelque enfant de famille, — pour que le produit de son travail dépasse quelque peu ses plus stricts besoins.
— Alors il pourra recommencer à travailler, — acquérir dans la seule carrière qui lui reste un grade qui soit un titre et une propriété. Il ne parle à la tante Clémence que du but, sans dire qu'il n'a pas pu encore se mettre en route. — Il a revu Marguerite une fois chez la tante Clémence, c'est lorsque son père est mort; elle a voulu lui montrer ses yeux rouges des larmes qu'elle avait versées de la douleur de son fiancé; et la tante a consenti à cette entrevue. — Marguerite vit dans la retraite, avec ses trésors, — la lettx'e de Raoul, la petite fleur cueillie dans l'Ile Saint-Denis, et sa foi, que ne vient jamais obscurcir le doute le plus léger. Elle s'est enveloppée si chastement de son amour, que par un instinct secret, et sans comprendre pourquoi, aucun homme ne songe à s'occuper d'elle, toute jolie et charmante qu'on la trouve avec raison. Elle a réalisé la figure de la vestale entretenant religieusement le feu sacré, que sa tante lui a donnée pour modèle.
Raoul rencontra un jour Calixte Mandron ; — ils ne s'étaient pas mis depuis fort longtemps. Ils s'arrêtèrent et se firent cette question inévitable que s'adressent deux camarades de collège qui se rencontrent après les études finies : — Que fais-tu maintenant? question dont la réponse, — jointe à l'inspection du costume, suffit le plus souvent pour que les deux camarades ne s'abordent plus le reste de leur vie.
— Moi, dit Mandron, je suis avocat.
— Moi, dit Raoul, je ne suis rien, je vends à la génération qui me suit l'ennui que m'a vendu la génération qui me précède, — et j'ai bien du mal à ne pas perdre sur ma m.irchandise. — Je donne des leçons de latin et de grec.
— En as-tu beaucoup à donner?
— Pas assez pour que je n'accepte pas avec empressement celles que lu pourrais me procurer. — Et toi, as-tu beaucoup de causes?
— Hum î hum ! ça commence... Mais je ne suis pas pressé, le père Mandron est lu.
— Tu sais que j'ai perdu le mien?
— Oui, il n'a pas fait comme fait le père Mandron ; ton pauvre diable de père ne t'a rien laissé.
L'air dédaigneux de Calixte blessa Raoul, qui répondit :
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— Non, ce n'était qirun peintre d'histoire et un homme de talent; tout le monde ne peut pas (tire peintre d'enseigne.
Mandron pfdit de colère de voir son grand secret connu et son origine dévoilée. Cependant, après un moment d'hésitation, il sentit une espèce de soulagement de se trouver avec quelqu'un devant qui il n'avait pas à jouer le rôle un peu difficile de fils de famille. Et d'ailleurs, malgré l'opposition complète de leurs caractères, qui ne pouvaient se toucher sans se froisser, il }■ avait entre eux une hahitude qui les faisait se rencontrer avec plaisir. — Raoul, d'ailleurs, vivait tellement seul depuis la mort de son père, et ses confidences à la tante Clémence avaient nécessairement des bornes si étroites, qu'il accepta la proposition que lui fît Calixte de dîner ensemble.
Calixte mena Raoul dans une sorte de restaurant situé dans la cour des Fontaines, auprès du Palais-Royal, où le dîner, composé d'un potage, de trois plats au choix, d'un dessert, de pain à discrétion, et d'une goutte de vin délayée dans un carafon d'eau, est fixé au prix de vingt-deux sous par personne. Comme Raoul s'obstina à vouloir payer son écot, Calixte de son côté voulut absolument consacrer les vingt-deux sous dont il avait prétendu nourrir son ami à aller boire du café au Palais-Royal. Une confiance entière finit par naître entre les deux camarades.
— Tu sais, dit Mandron, que je ne suis pas plus avocat que toi. — C'est une histoire que j'ai faite au père Mandron, c'est une récompense que j'ai cru devoir dé-
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cerner au zèle et à la ponctualité avec lesquels il a payé mes inscriptions et tout ce qui s'ensuit. J'ai même pris la thèse d'un de mes amis, que j'ai fait précéder d'un titre imprimé (à mes frais, avec de l'argent que j'ai eu la conscience de prélever sur celui qu'avait donné le père Mandron pour l'impression de la thèse entière) où on lit que cette thèse a été soutenue le... 18... par Calixte Mandron, docteur en droit, et dédiée à son père Jean-Baptiste Mandron, artiste peintre. Le père Mandron a fait encadrer le titre, et comme il m'a chargé de cette mission, j'ai encore gagné cent sous sur le cadre; voilà ce que c'est que d'avoir un père et la manière de s'en servir.
— Mais enfin, dit Raoul, que comptes-tu faire?
— Je ne sais ; je ne crois pas en réalité que le père Mandron me laisse rien, parce que, entre nous, je leur ai mangé un argent fou. — Mais il se présentera quelque bonne occasion dont je ne manquerai pas de profiter. Avec les hommes, le principal est de paraître. — 11 faudrait que je fusse un imbécile, — ce que j'ai la prétention de n'être pas, — pour ne pas me passer la fantaisie de mentir un peu, quand je vois que les mêmes gens qui ne me salueraient pas si je leur disais la vérité, m'entourent d'amitiés et de prévenances parce que j'arrange un peu les choses. — Quoi! je saurais quelques paroles magiques qui font de moi en un instant un objet d'estime et de vénération, — et je consentirais à vivre dans l'abjection et l'humilité ! — Il m'a suffi de dire à certaines personnes : Je suis avocat, pour qu'elles m'aient accablé d'invitations à dîner. — Et
compte un peu combien tu as dû dire de mots en donnant tes leçons pour paj'er les vingt-deux sous du misérable festin que nous venons de faire.
Malgré cet accès de franchise, Calixte ne put prendre sur lui de dire toute la vérité à Raoul. Ainsi, quand celui-ci lui demanda des nouvelles de son oncle, du fameux oncle au château, — Mandron répondit qu'il n'y était pas allé cette année, parce que l'oncle avait vendu son château. La vérité était que l'oncle n'avait pas vendu le château dont il était concierge, mais seulement une partie de bois qu'il s'était avisé de couper,
— par suite de quoi on l'avait chassé, — et il était devenu portier d'une maison de la rue Saint-Denis, — grâce à la protection de son frère, le père de Calixte, qui était un des plus anciens locataires de cette maison.
— C'est pourquoi Calixte se trouvait très-heureux de ne plus habiter une maison où son oncle était portier et où son père avait une enseigne. — Il donna sa carte à Raoul ; — sur cette carte il avait abusé de son prénom de Calixte de la manière que voici :
C^ MANDRON.
Et il ne démentait pas ceux qui, d'après sa carte, croyaient devoir l'appeler monsieur le comte, ou lui écrivaient à monsieur le comte de Mandron,
Raoul avait parmi ses élèves un tailleur qui avait un fils et une fille. — Ce tailleur, appelé Seeburg, — faisait donner à son fils, dont il voulait faire un notaire, des leçons de latin et de grec, — et à sa fille des leçons
de français par-dessus le marché du prix dont il était convenu avec Raoul pour les leçons de son fils. — Il chercha néanmoins à diminuer encore ce prix, et voici le procédé ingénieux qu'il employa. Il dit un jour à Raoul : — Parbleu, monsieur Desloges, il faut avouer que vous n'êtes pas coquet, et que si vous plaisez aux dames, ce n'est pas par le luxe de votre toilette. — Raoul devint rouge, — et la fille de M. Seeburg, qui assistait à cette sortie, ne devint pas moins rouge que lui.
— Ce n'est pas pour vous être désagréable que je vous dis cela, — monsieur Dcsloges ; — bien au contraire, reprit M. Seeburg; — c'est que si vous n'êtes pas content de votre tailleur, ou s'il n'est pas content de vous; — en un mot, si vous voulez me donner votre pratique, nous nous arrangerons facilement ensemble; nous déduirons chaque mois sur ce que vous me devrez le prix de vos leçons à mes enfants. — Ce sera un peu long, mais avec le temps cela finira par être payé.
Quoique cette proposition comblât un des désirs les plus ardents de Raoul, qui souffrait de l'exiguïté de son costume, il répondit le plus froidement qu'il lui fut possible, qu'il verrait, — que ce n'était pas impossible.
La fille de M. Seeburg comprit, par un instinct féminin, que sa présence empêchait Raoul d'accepter une offre qui lui était peut-être avantageuse. — Elle se retira sans rien dire, — et Raoul continua de donner la leçon à son frère. M. Seeburg ne tarda pas à revenir
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à la charge, et dit en tàtant le drap et en le faisant claquer entre ses doigts :
— Je ne crois pas trop me flatter en vous disant que je vous donnerais de meilleure marchandise que cela. Et puis, quelle coupe! Vraiment, monsieur Raoul, vous êtes bien fait, vous avez la tournure naturellement élégante, — eh bien ! je suis sûr que personne ne s'en doute. Un jeune homme ne peut parvenir à rien s'il n'est pas bien habillé; — et moi-même, — moi qui dois savoir à quoi m'en tenir sur les habits, j'ai failli ne pas vous accepter pour donner des leçons à Lucien, — à cause de la coupe et de la vieillesse de votre redingote.
— ]^coutez-moi, monsieur Seeburg, dit Raoul, j'accepterais votre offre volontiers, — mais le payement serait trop long, — et...
— Que vous fait cela, si ça me convient ainsi? dit M. Seeburg. — Laissez-moi faire, — je sais ce qu'il vous faut, — je veux qu'il n'y ait pas à Paris un jeune homme mieux mis que vous, et cela finira par être payé tout doucement. — Laissez-moi faire , — et vous m'en direz des nouvelles. — La leçon finie, M. Seeburg prit mesure à Raoul , et tous deux se séparèrent enchantés. — M. Seeburg, en effet, avait à écouler une partie d'un certain drap vert-bronze qui n'avait pas trop bien réussi à la teinture, et d'autre part il n'y avait rien de si facile, en enflant convenablement le mémoire, en faisant payer deux cents francs ce qui en valait cent cinquante, de réduire à bien peu de chose le prix qu'il donnait pour les leçons de ses enfants.
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Uaoul, d'un autre cùlû, — cUiit depuis longtemps fort attristé de la décadence visible de ses vêtements; — c'est un genre de pitié qu'il n'est pas prudent d'inspirer aux femmes, et tout en se réjouissant de ce qu'il pourrait paraître convenablement vêtu rue Pigale et chez la tante Clémence, il était mécontent que son écolière, — la fille du tailleur, — fût initiée aux nécessités (|ui lui avaient fait prendre ces arrangements avec M. Seeburg.
Ilaoul eût volontiers embrassé le tailleur Seeburg, — lorsque celui-ci lui fit la proposition de lui confectionner des habits neufs. — Aussi, n'hésita-t-il pas à serrer la main que celui-ci lui tendit, lorsqu'il vint donner sa leçon le surlendemain. Après sa leçon , M. Seeburg revint à parler des habits. — Esther se livrait dans l'embrasure de la fenêtre à un petit travail de broderie, et semblait ne prendre aucune part à ce qu'on disait dans la chambre. — ^lonsieur Dcsloges, dit M. Seeburg, nous allons d'abord vous faire un habit. J'entends par habit — l'habillement complet : — habit, pantalon et gilet.
— Mais, monsieur Seeburg, je crois que le noir est ce qui me conviendra le mieiLx.
— Nous vous ferons donc un habit noir... On ne porte plus de noir... mais c'est égal... Vous préférez
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le noir, on vous fera un habit noir... A moins cependant que vous ne préfériez le vert-bronze.
— Non, j'aime mieux le noir.
— Soit, n'en parlons plus; si je vous disais cela, c'est que c'est une couleur très à la mode et fort bien portée; M. le comte Mandron m'en a commandé un hier. C'est une couleur bien supérieure en qualité au noir, — qui est presque toujours brûlé a la teinture. — Un habit vert-bronze vous durera le temps que vous dureront deux habits noirs... Mais quand celui qu'on va vous faire sera usé, nous vous en ferons un autre, — voilà tout. — Va donc pour l'habit vert. . . je veux dire pour l'habit noir — et le pantalon... du même... vert... je veux dire pareil, — le pantalon également noir. Quand Raoul fut parti, M. Seeburg dit à sa fille : — Esther, donnemoi cette pièce de drap vert-bronze... tu sais... je vais couper l'habit de M. Desloges.
— Mais, mon père, vous vous trompez... vous savez bien que c'est un habit noir.
— Je ne me trompe pas, il aura un habit vert-bronze... et il en sera très-content... Que veux-tu que je fasse de ce coupon de drap?
— Ah ! mon père , un habit noir s?rait beaucoup mieux...
— Idée déjeune fille et de jeune homme... pour lui ce sera absolum.ent la même chose... Crois-tu que c'est cela qui lui fera trouver une leçon de plus ou de moins, d'avoir un habit vert ou un habit noir?... et d'ailleurs, il faut que je trouve quelque avantage... un habit qui ne sera pas payé dans deux ans !
— Vous verrez, mon père, qu'il ne le prendra pas, — et il aura bien raison.
— Tu crois?.. . et moi je t'assure qu'il le prendra, qu'il le prendra avec empressement, qu'il le prendra malgré moi.
Il se passa quinze jours pendant lesquels Raoul n'osait pas demander si Vhabit serait bientôt prêt. — Il n'osait pas seulement dire mon habit en parlant de ce qui lui paraissait presque un présent de M. Seeburg; mais le tailleur finit par lui en parler le premier et lui dit : — Imaginez-vous que je suis furieux, — j'ai donné votre habita faire dehors, parce que je veux abso>ument qu'il soit fait par mon meilleur ouvrier. Je le croyais fini; il devrait l'être; eh bien! j'envoie chez lui ce matin, il n'est pas seulement coupé ! — Mais soyez tranquille, cela ne tardera pas maintenant.
— Monsieur Seeburg, dit modestement Raoul, je serais bien content de l'avoir pour le 15 de ce mois.
— Il sera prêt , monsieur Desloges , — le 15 , à dix heures juste , il sera chez vous, — vous pouvez commencer à vous habiller : au moment de passer les manches je serai à votre porte avec l'habit.
Raoul donna la leçon à Esther.
— Est-ce que vous allez au bal le 15 de ce mois? demanda-t-elle à Raoul.
— Non, mademoiselle, — mais je dois accompagner au Conservatoire une famille de mes amis... et mes habits, ajouta-t-il avec un sourire un peu forcé, qui vont encore à peu près le soir, — ne me feraieiii pas honneur de jour.
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— Vous avez là de singuliers amis, monsieur Deslogcs.
— Pourquoi dites-vous cela, mademoiselle?
— Parce que, moi je m'occupe peu de la manière dont mes amis sont habillés...
— J'espère, mademoiselle, qu'ils auraient votre esprit et votre raison, mais c'est pour ceux qui me verront avec eux... je ne veux pas faire rejaillir sur eux le peu de considération qu'on accorde d'ordinaire à un homme mal vêtu... je veux réserver l'héroïsme de mes amis pour d'autres circonstances.
— Eh bien, moi, monsieur Piaoul, — moi, qui dois in y connaître, je n'avais jamais remarqué si vos vêtements étaient plus ou moins frais... C'est un concert qu'il y a au Conservatoire?
— Oui, mademoiselle.
— On dit que c'est la plus magnifique exécution du monde entier... Je n'y suis jamais allée... J'aime passionnément la musique... Vous n'êtes pas musicien?
— Non, mademoiselle, je n'ai jamais appris que le grec et le latin.
— C'est dommage, je vous aurais prié de faire de la musique avec moi...
— On dit que vous jouez admirablement du piano?
— Je dois être assez forte, parce qu'il y a longtemps que j'apprends et que je travaille avec plaisir. Il ne me manque qu'un auditoire un peu sympathique ; — mon père s'endort aussitôt que je commence... Je vous prierais bien de venir un de ces soirs... mais vous ne voudriez pas passer la soirée chez un tailleur.
— Mademoiselle... c'est sans doute un sarcasme...
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piiis-je me croire supérieur à un homme dont j'accepte un service?
— Ne vous montez pas trop la tôle à propos de la jcconnaissance que vous devez à mon père... Je vous ferai inviter par lui un de ces jours... Ne croyez pas au moins que ce soit par vanité, — pour recevoir des ( i)nipliments sur un talent au sujet duquel je ne sais pas moi-même à quo'i m'en lenir... Je crois que vous ( nmprenez la musique... et cela m'onnuie d'en faire |i(>ur les gens que vous rencontrerez ici.
Le 15 arriva, Raoul devait à une heure aller prendre M. Hédouin, Marguerite et la tante Clémence. M. Hédouin lui avait ollerl longtemps à l'avance une i)lace dans une loge qu'il avait ce jour-là au Conservatoire.
— 11 devait passer une partie de la journée avec Marguerite, entendre avec elle cette langue divine qui monte au ciel comme un parfum de l'àme. Dix heures sonnent, — les habits n'arrivent pas; dix heures et demie sonnent, — pas d'habit; — onze heures... onze heures un quart, — Itaoul — regarde son vieil habit, il est plus affreusement lâpé qu'il n'avait voulu se l'avouer à lui-même jusqu'au moment où il avait congu l'espoir de le remplacer. 11 est impossible qu'il le mette... au grand jour... pour accompagner des femmes... 11 faut écrire — qu'une occupation imprévue... un accident... une indisposition le priveront d'avoir le plaisir... et caetera. Mais on frappe... c'est M. Seeburg
— tenant sous le bras un foulard qui contient Ihabit. M. Seeburg — pose le paquet sur une chaise — et s'essuie le front.
— H fait un temps magnifique... et j'ai couni... Ce maudit Fregger a encore été en retard : — décidément, je renoncerai à le faire travailler. Mais enfin voilà l'habit.
— Monsieur Seeburg, je suis réellement fâché...
— Du tout... du tout... J'avais promis pour dix heures, j'aurais dû sonner à votre porte en même temps que le premier coup de dix heures sonnait à la pendule... (M. Seeburg regarde sur la cheminée et ajoute :) à la pendule que vous pourriez avoir.
— Oh! dit Raoul en souriant, j'entends d'ici l'horloge de l'église.
— N'importe... mettons l'habit... Je n'appelle pas cela essayer, car si Fregger est un paresseux, c'est un gaillard qui sait travailler : jamais je n'ai retouché un habit sortant de ses mains.
M. Seeburg ouvre le foulard... prend l'habit, —^paraît surpris... le porte auprès de la fenêtre, et fait entendre sa plus terrible imprécation (que nous remplacerons par celle-ci que nous avons vue dans un vieux livre) : — Que mille millions de diablotins lui cassent un boisseau de noisettes sur la nuque ! — Elle est moins énergique, mais plus présentable que celle dont se servit le tailleur. — Ah ! l'animal ! ajouta-t-il, — ah ! le bélître ! — ah! le scélérat! — et il renferma l'habit dans le foulard.
— Qu'avez-vous donc, monsieur Seeburg?
— J'ai que vous ne mettrez point cet habit-là.
— Pourquoi cela?
— Parce que je le remporte... Ah! brigand de Fregger...
— Mais qu'a donc cet habit, monsieur Seeburg?
. — 11 a, — il a... Il ne sera pas dit qu'une semblable chose se fasse dans mes ateliers... Mais c'est ma faute... Il y a trois ans que j'aurais dû le mettre à la porte. Allons, allons, c'est un habit à refaire... voilà tout.
— Mais, monsieur Seeburg...
— Ce sera une perte pour moi; — mais je jure sur mon âme que je lui en retiendrai la façon.
— Mais enfin...
— Il m'a déjà fait des mauvais tours, mais pas encore un de la force de celui-ci.
— Mais, monsieur Seeburg, — enfin, — quel est le grand malheur?...
— Le grand malheur, je vais vous le dire : vous m'avez commandé un habit, n'est-ce pas?
-- Oui.
— Un habit noir, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien ! que pensez-vous que m'ait fait ce drôle de Fregger?
— ; Quoi! une redingote?
— Non.
— Une camisole ?
— Vous riez.,, mais moi je suis furieux... Il ne m'a pas fait une camisole, — il m'a fait un habit... et sans aucun doute un habit très-bien lait, — mais un habit qui n'est pas noir...
— Diable !
— Un habit... je ne sais pas seulement de quelle
couleur... Quand j'ai vu qu'il n'('*tait pas noir, j'ai eu envie de le jeter par la fenêtre...
— Mais enfin, monsieur Seeburg, voyons cet habit.
— Non, non, — on va en faire un autre... vous l'aurez dans quatre jours.
Ici, M. Seeburg délia le foulard et regarda l'habit.
— Non, certes, il n'est pas noir... brigand! — il est vert, d'un très-beau vert même, d'un magnifique vertbronze, mais quand on demande un habit noir, — c'est un habit noir que je dois fournir. — Adieu, monsieur Desloges, dans quatre jours vous aurez votre habit noir, — et cette fois je lo couperai moi-même.
— Cependant, monsieur Seeburg...
— Je sais bien que c'est la couleur à la mode... mais vous aviez demandé un habit noir.
Et M. Seeburg rattachait les nœuds du foulard.
— Je sais bien que le vert vaut mille fois mieux que le noir... mais c'est là une question de goût... Chacun a le sien. — Si j'avais porté hier un habit noir à M. le comte Mandron, qui m'en a demandé un vert-bronze, il l'aurait jeté dans le feu et il aurait eu raison... Eh bien !... c'est la même chose pour vous qui m'en. avez demandé un noir. — C'est cent quarante francs que je perds... mais c'est ma faute.
— Voyons un peu, monsieur Seeburg; ce vert me paraît très-sombre.
— Si sombre que Fregger s'y est trompé et qu'il l'a pris pour du noir... et que bien d'autres s'y tromperaient également; — mais enfin ce n'est pas du noir, — et vous avez demandé du noir. — Ainsi donc je le
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remporte, et dans quatre ou cinq jours... six jours au plus... l'habit noir paraîtra. Regardez bien celui-ci, — car vous croiriez que c'est le même, — tant ce vertbronze est foncé.
Et M. Seeburg détacha le foulard. — Voyez comme c'est cousu... Ah! pour cela, Fregger n'a pas son pareil.— M. le comte Mandron ne voudrait pas d'un habit qui n'aurait pas passé par ses mains; — mais tout cela n'est pas une raison pour faire un habit vert à un client qui a commandé un habit noir.
— Laissez-moi l'essayer, monsieur Seeburg.
— C'est un enfantillage, monsieur IJcsIoges, vous ne le garderez pas; — cependant... je ne suis pas lâché... cela vous montrera comment ira l'habit noir que je vous apporterai dans une huitaine de jours.
Raoul endosse l'habit vert-bronze, qui va — comme tous les habits. — M. Seeburg s'extasie. — Comme cela va ! — comme cela est coupé ! — comme cela est cousu! — Tenez, j'aurai encore la faiblesse de ne pas jeter Fregger à la porte pour cette fois. — Je doute que l'habit noir que vous aurez avant la lin du mois — aille comme celui-là ; — cependant nous ferons en sorte qu'il aille bien; — mais Fregger n'y mettra pas la main ; — il vous ferait un habit noisette.
— Monsieur Seeburg, j'ai bien envie de garder l'habit.
— Je sais qu'il vous va extrêmement bien... mais nous réussirons peut-être aussi bien à l'autre... Vous n'êtes pas difficile à habille-r, — vous êtes très-cambré.
— Monsieur Seeburg, je garde l'habit.
— Non, non, monsieur Desloges, cela me désobli-
gérait; il faut que je puisse dire à Fregger : — On n'a pas pris l'habit. — Je sais que cela me coûtera cent quarante francs, — mais je pourrai lui dire une fois ce que je pense.
— Décidément, je garde l'habit.
M. Seeburg se fait longemps prier. — Mais puisque M. Desloges le veut absolument...
— Et le pantalon?...
— Oh ! le pantalon est vert. . . Nous avions dit un pantalon de la même couleur... oui, il est vert. — Je parie que tout le monde le croira noir. — Mais, malgré cela, vous avez tort. — A votre place, je dirais : — J'ai demandé du noir, —je veux du noir.
M. Seeburg s'en va et Raoul s'habille. — M. Seeburg remonte.
— A propos, monsieur Desloges, — j'oubliais. On ne sait qui vit ni qui meurt; — certes, j'ai la plus grande confiance en vous, je vous en donne une preuve... en vous faisant un crédit peut-être de deux ans, — que dis-je, de trois ans, — car il vous faut maintenant un manteau, — une redingote, — et encore un pantalon, — il faut donc nous mettre en règle. — Vous allez me faire un petit bon de la somme que vous me devez... un chiffon de papier... Mais enfin, si je venais h. mourir, il faut que mes enfants trouvent cela. — Je ne vous le réclamerai pas... Nous le renouvellerons à l'échéance... Tenez, j'ai justement du papier dans ma poche.
Et M. Seeburg tira de sa poche un petit carré k)ng, orné d'une vignette ronde, — que le fisc vend cinq ou sept sous, je crois.
Raoul savait bien à peu près comment se faisaient les cédules chez les Romains, — il connaissait l'intérôt de l'argent chez les Grecs, mais il ignorait entièrement la forme et les conséquences d'un billet ou d'une lettre de change chez ses contemporains en France.
— Que faut-il mettre là-dessus, monsieur Seeburg? demanda-t-il.
— Ah ! bon jeune homme ! j'oubliais que vous n'entendiez rien au commerce ; — surtout ne faites jamais d'affaires... Il y a des gens qui vous tromperaient. — Tenez, tenez, cela vous ennuie, ce grimoire commercial; — mettez seulement... Ah! comptons d'abord. — Voici votre mémoire : — habit, — cent quarante francs, c'est trop bon marché, — mais vous le savez, ce n'est pas une affaire que je fais avec vous.
— Pantalon, — cinquante francs; — pourvu que je rentre dans mon argent, c'est tout ce que je veux.
— Gilet, quarante francs. — Vraiment! n'ai-je mis que quarante francs?... — Nous laisserons quarante francs. — Total, deux cent trente francs. — Nous aurons ensuite le manteau, deux cent cinquante francs. — Ah ! pour la couleur du manteau, je ne vous consulte pas, — je ne vous écouterais môme pas : — je veux que vous ayez un manteau vert-bronze; — on n'en peut pas porter d'autre. — Il ne me reste presque plus de ce drap-là, — mais ce qui m'en reste sera pour vous, — pour votre manteau et pour votre redingote ; — on m'en avait demandé, — mais les amis avant tout. — Nous disons donc, le manteau deux cent cinquante, — la redingote, — doublée en soie, col en velours, etc.,
— cent soixante francs; — le pantalon, — comme celui-ci, — et le gilet... allons, le gilet au même prix. — Total général, sept cent trente francs. — Il faut que je me trompe, cela doit faire davantage. — Non, cela ne fait que sept cent trente francs. — Et puis nous avons les intérêts de mon argent, — six pour cent, — taux du commerce, — taux légal: à vingt-cinq francs par mois que vous me payerez par vos leçons, il nous faut trente mois — pour que je sois remboursé. — Cherchez un de mes confrères qui fasse des crédits à trente mois; — mais comme je vous dis... ce n'est pas une affaire. — C'est donc quarante-cinq francs par an. — Trente mois font deux ans et demi, c'est-à-dire cent douze francs cinquante centimes. — Mettez donc là, en travers de ce papier : — Approuvé pour la somme de huit cent quarante-deux francs cinquante centimes, — et signez;
— j'écrirai le reste, — ou plutôt je ne l'écrirai pas, car ceci restera entre nous. Un million de votre signature ne vaut pas cinq francs dans le commerce; — c'est presque comme un de mes clients, — un garçon d'esprit que je suis forcé bien à regret de retenir à la rue de Clichy, — il disait en montrant un de ces billets : — (( Cela vaut sept sous partout, — eh bien, je n'ai qu'à y mettre ma signature, cela ne vaudra plus rien du tout 1 »
— A propos, j'y pense, c'est sept sous que vous me devez pour celui-ci.
Raoul tira sept sous de sa bourse et les donna à M. Seeburg, qui empocha les sept sous, lui serra la main et partit cette fois pour tout de bon.
Raoul avait été un peu effrayé du total de la dette et
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du temps qu'il lui faudrait pourl'acquitler. — Mais ce que comprendront peut-ùlre peu de mes lecteurs, — c'est qu'il lut beaucoup plus contrarié des sept sous qu'il lui avait fallu donner au tailleur que des trois cents francs que lui volait M. Seeburtr. — Il avait amassé et conservé péniblement de quoi subvenir aux dépenses prévues de celte journée ; — il lui fallait acheter des gants, prendre une voiture pour se rendre chez M. Hédouin. — Certes, M. Ilédouin voudrait payer celle qui les conduirait h la rue Berpère; mais lui, Raoul, ne pouvait se dispenser de payer la seconde; — et puis il voulait porter un petit bouquet à Marguerite; — il ne pouvait faire autrement que d'en ofl'rir un également à la tante Clémence. — Les sept sous du papier timbré lui faisaient faute. — Il prit une voiture à l'heure, et alla chez un bouquiniste vendre un de ses prix de collège pour rétablir l'équilibre de ses finances. — Après quoi il arriva un peu en retard chez M. Hédouin. Marguerite avait une toilette du malin d'une simplicité extrême. — Tout annonçait qu'elle ne voulait pas atlircr les regards. Raoul donna ses deux bouquels de violettes. — La tante Clémence dit : « Quelle charmante atlenlicn ! des ileurs, des violettes au mois de janvier! » Marguerite ne dit rien. Pour descendre de voiture, Raoul donna la main à Marguerite et à sa tante. — La présence de la tante lui permettait d'avoir pour Marguerite une foule de petits soins qu'il partageait entre les deux femmes. On joua une des plus belles symphonies de Beethoven : — la symphonie pastorale, — la vraie musique, — celle qui dit les vagues
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rêveries et les pensées qui ne peuvent être exprimées par les langues humaines; cette langue magnifique qui commence où s'arrête la langue des poètes. — Raoul était ému au plus haut degré. — 0 Beethoven! divin poëte, pensait-il, merci de dire ainsi à Marguerite tout l'enthousiasme qui remplit mon âme ! — Un moment Marguerite tourna vers Raoul ses yeux humides de larmes; — elle serrait son bouquet sur ses lèvres.
Quand le concert fut terminé, on remonta en voiture ; mais M. Hédouin, en passant devant la rue qu'habitait Raoul Desloges, lui dit : — Monsieur Raoul, nous allons vous laisser chez vous. — Raoul allait insister pour les conduire rue Pigale, mais il en fut empêché par un regard de la tante Clémence. — Il resta seul au milieu de la rue, devant la porte, — comme étourdi, — regardant ce fiacre qui emportait Marguerite. — Un moment il avait rêvé qu'il faisait partie de la famille : — il ne pensait plus qu'il allait falloir la quitter. Que faire de la fin de cette longue journée? — Il pensa à aller chez la tante Clémence — pour parler d'elle, — pour être avec quelqu'un qui l'avait quittée plus tard que lui, — pour appeler Clémence ma tante, comme il faisait quelquefois; — mais après quelques pas — il songea que sans aucun doute elle dînait chez M. Hédouin et rentrait avec lui. — Il s'arrêta et fit quelques pas pour revenir; — puis il se demanda encore — où il irait, — ce qu'il ferait. — Le monde lui paraissait vide et désert. — Si la tante Clémence est absente? — C'est égal, il ira chez elle, — puis il en reviendra; — puis il faut monter la rue Pigale pour aller chez la tante Clémence,
— et la redescendre pour revenir chez lui, — c'est-à-dire passer deux fois devant la maison de M. Hédouin, — cette maison dont tous les habitants lui faisaient envie,
— depuis le portier jusqu'aux moineaux qui nichaient sous les toits. Il se remit en route et trouva madame *** qui n'avait pas quitté son chapeau. — Je dîne chez mon frère, dit-elle, mais j'ai pensé que vous viendriez me voir un instant, et j'ai pris un prétexte pour rentrer chez moi avant le dîner. — Marguerite aussi a été d'avis que vous viendriez me voir, car elle m'a donné un petit vieux bouquet de violettes tout fané, qui ne peut guère avoir de prix que pour vous, — et que je suppose vous être destiné par la petite rusée. — Je ne suis pas dupe des prévenances dont on entoure la vieille tante Clémence.
— Oh ! chère tante, vous savez combien, dans le peu que vous allez dans le monde, vous avez à décourager de ces prévenances qui ne sont pas suspectes et qui s'adressent bien positivement à vous; — mais moi, croyez-vous que je ne vous aime pas bien sincèrement?
— Certes, cela est beaucoup pour moi que vous soyez la tante de Marguerite, mais c'est un des charmes que je lui trouve d'être votre nièce — et de devoir un jour l;iire de moi votre neveu.
— Pauvre garçon ! — son cœur est si plein qu'il déborde, surtout quand il est avec des gens qui diU l'inexpiimable bonheur d'approcher Vobjet aime. — il dirait des douceurs, j'en suis sûre, à l'heureuse servante qui a ce mutin agrafé l'heureuse robe, — et attaché les heureux souliers qui ont l'honneur de ren-
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fermer les petits pieds de Marguerite. — Tenez, — parlons sérieusement; — Marguerite est un ange... elle est renfermée dans sa tendresse avec une conscience que je n'ai jamais vue; — tout le reste du monde est mort pour elle. — Vous avez raison de baiser ce bouquet : — C'est un talisman qui doit porter bonheur. — L'amour dans Tâme de Marguerite n'a rien de profane;
— à force d'enthousiasme et de pureté — elle en fait une religion : — Marguerite est une sainte. Là-dessus je m'en vais, — nous n'avons pas le temps de causer de vos afïaires. — Ne tardez pas à revenir me voir. Vous allez avoir la joie de me donner le bras jusque chez mon frère. — A propos, vous êtes superbe aujourd'hui.
— Il faut que je vous fasse compliment de votre habit neuf, sans cela vous en seriez pour vos frais. — Je gage que Marguerite ne s'en est pas aperçue. — 0 Raoul ! — quelle noble et charmante chose que le cœur de cette chère enfant! — Raoul, pensez à elle — et aimez-la; le ciel a mis sur votre chemin un bonheur digne de ses élus.
Raoul quitta la tante Clémence à la porte de M. Hédouin; — cette visite, les paroles de la tante, ce précieux bouquet sur lequel Marguerite avait appujé ses lèvres virginales et auquel il reprenait ce baiser avec la suave haleine de sa bien-aimée, — tout rendait le plus heureux des hommes Raoul, qui, une demi-heure auparavant, trouvait la vie fermée devant lui, et croyait n'avoir plus rien jamais à y faire. — C'est incroyable combien de prodiges on invente pour amuser l'imagination des gens, et combien ces prodiges sont au-dessous des pro-
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diges réels dont la vie est remplie. Quel talisman, quelle baguette de fée a jamais produit une métamorphose — semblable à celle qu'opère — une flqur touchée par la femme que l'on aime! — Un mot de sa bouche, un regard de ses yeux, — non-seulement l'homme tout à l'heure découragé, abattu, — haineux, — devient fier, triomphant, bienveillant, mais encore — le ciel devient bleu, — le vent dans les feuilles exécute une musique ravissante, — les fleurs exhalent des parfums enivrants. Raoul avait un peu d'argent de reste de la vente de ses livres, et il devait en recevoir d'autre le lendemain. — Il rencontra Calixte Mandron et l'invita à dîner.
— A propos, dit Raoul à Calixte en dînant, — permets-moi de le féliciter : — tu es devenu comte depuis notre dernière rencontre?
— Pas que je sache, répondit Calixte en rougissant un peu.
— Ce n'est donc pas de toi que me parle avec tant de vénération le tailleur Seeburg?
— Ah!... Seeburg... oui, certes; mais c'est lui qui m'a fait comte. — J'écris mon nom deCaUxte en abrégé sur mes cartes : — C^« Mandron, — de plus je fais estamper mon papier à lettres comme tout le monde , — et je mets au-dessus de mes initiales — C. Jï/. — une couronne de comte, — tandis que j'aurais pu y
mettre une couronne de duc, comme tant d'autres qui n'en ont pas plus le droit que moi. — Il n'y a guère que les commis en nouveautés qui se contentent aujourd'hui d'une couronne de baron, — et aussi les véritables barons, à moins que ces derniers n'en mettent pas du tout; ce qui est devenu de si bon goût parmi les gens réellement titrés, — que ne pas mettre une petite couronne sur ses initiales est presque, de la part d'un bourgeois, montrer de l'affectation et se donner les airs d'un duc. Cet imbécile de Seeburg s'est amusé à m'appeler M. le comte, — et à m'entourer de tant de respects, de tant de soins, que je n'ai pas voulu le désabuser et être obligé de pa\er en autre monnaie, plus coûteuse pour moi, ses attentions et ses prévenances. — Je vois bien ta grimace, mon cher Raoul, — mais tu me fais un peu dans la vie l'effet d'un homme qui voudrait nourrir son cheval avec des sorbets au marasquin; — le cheval aime mieux l'avoine et le foin. — Si tu veux abreuver les imbéciles, les sots et les fripons avec toutes sortes d'austères vertus, d'exquises délicatesses, — tu les dégoûteras et ils te lanceront des ruades. — Les trois quarts des hommes aiment mieux des sottises et des puérilités, — je les sers à leur goût, — et ils sont pour moi pleins de respect et de reconnaissance. — Seeburg est-il ton tailleur?
— Oui, à peu près.
— Eh bien ! je gage qu'il ne laisse pas passer un mois sans t'apporter son mémoire après qu'il t'aura fait pour trois ou quatre cents francs d'habits; — mais moi, — voici trois ans qu'il m'habille, qu'il me couvre
RAOUL lOo
de ses plus riches éloffes, — comme les anciens faisaient à leurs idoles ; — eh bien, — il ne s'est pas permis de faire encore la moindre allusion au payement. ; — Mais alors, malheureux, tu lui devras des sommes énormes.
— Je le payerai alors ; — c'est-à-dire que si j'allais dire au père Mandron que je dois cent francs à mon tailleur, il prendrait son grand air de comparse de tragédie, — et me dirait : — Mof^sieu, je ne paye plus vos dettes; — mais un mémoire de trois mille francs, — cela lui portera un coup, — il sera atterré, — et il payera : — le père Mandron gagne énormément d'argent. — Et d'où connais-tu Seeburg?
— Je donne des leçons à ses enfants.
— A la fille aussi... tu n'es pas malheureux... c'est une jolie fille, — mais, à ce qu'il paraît, une tète de fer, elle fait trembler le père Seeburg; — tu n'es pas malheureux.
— Je n'ai jamais regardé si mademoiselle Seeburg était jolie. — Tu sais bien que mon cœur n'est plus à moi ; — j'aime une autre femme, et de toutes les forces de mon ilme.
— Ce n'est pas une raison pour ne pas adorer un peu mademoiselle Seeburg.
— Ah! Galixte, tu ne sais pas ce que c'est que l'amour; c'est le ciel qui m'a fait rencontrer cet ange sur la terre ; — il me punirait si je lui étais infidèle.
— Le ciel s'occupe bien de cela ! — Ce que Dieu n'a pas voulu que l'homme fit, — tu peux être sûr que l'homme ne le fait pas. — Dieu n'a pas voulu que
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l'homme habitât les étoiles et s'allât promener dans la lune, — et l'homme n'a jamais enfreint celte défense. — Si le ciel a mis sur ton chemin mademoiselle... comment dirai-je?... mademoiselle trois étoiles, — enfin l'ange en question, — pourquoi ne serait-ce pas lui qui aurait mis sur ton chemin également le joli démon qui s'appelle mademoiselle Seeburg? — Si tu manges une pomme à un arbre, — crois-tu que le ciel, qui a mis celle pomme-là pour toi, — exige que tu t'abstiennes des autres? — Tiens, mon pauvre Raoul, tu ne feras jamais rien de bon dans la vie.
Quelques jours après, Raoul reçut une lettre de la tante Clémence. — Elle ne contenait que ces mots : « Venez me voir demain matin. »
— Ma chère tante, dit-il en arrivant, — j'ai peur, que se passe-t-il? Il n'est pas naturel qu'une lettre de vous m'ait causé une si fâcheuse impression.
— Rien de mal pour l'avenir de votre amour, mon beau neveu. — Le paradis auquel vous arriverez est sauf, mais le purgatoire dans lequel vous vivez sera un peu plus triste pendant quelque temps.
— Au nom du ciel ! que voulez-vous dire?
— Mon frère part dans une semaine pour la Normandie. — Nous avons là un oncle, — et voici l'histoire de cet oncle. Du temps de noire grand'mère et même de notre mère, on mariait les filles très-jeunes. — Ma grand'mère s'est mariée à quatorze ans; — elle a marié sa fille à quinze ans. — Celie-ci avait trente et un ans, — et mon frère, qui est l'aîné de nous, en avait quinze, lorsque ma grand'mère, devenue veuve, s'est remariée
et a CQ un enfant. — Cet enfant, qui est notre oncle, a (fuinzc ou seize ans de moins que mon frère, — et liuit ans de moins que moi. — Il parait qu'il fait lii-bas (les folies, — qu'il grève ses propriétés, et va épouser SI servante, — 11 s'agit de le morigéner, — et son neveu va aller lui laver la tète. — C'est le seul homme au monde que notre oncle redoute un peu. — Mon frère devait partir seul, — mais hier tout à coup il a changé d'idée. — Je le soupçonne d'avoir saisi.au passage certains regards que vous jetez parfois du côté de sa fille. il aura sans doute rapproché ces regards — de la joie naïve de Marguerite quand vous venez à la maison, — ( t de sa douce mélancolie quand elle vous attend pendant une longue semaine. — Toujours est-il qu'il m'a (lit : — Clémence, — j'emmènerai mes filles. — Eh ((uoiî me suis-je écriée, à peine à la fin de l'hiver ! — (Jue vont devenir ces ])auvres enfants à la campagne ? — Elles seront Irès-heureuses, m'a-t-il dil ; Marguelile, l'autre jour, î\vait des larmes d'altendrissemL'nt dans les yeux en lisant un passage de je ne sais quel l)oëte sur le printemps, passage où on disait : « Pour les habitants des villes le printemps est comme le bruit de la musique et de la fête pour le pauvre qui est à la porte de l'hôtel. » — D'ailleurs, elles ne profitent guère de Paris, depuis que Marguerite s'est éprise de la retraite et de la solitude. Dès les premiers jours de mai, je les mènerai ;\ la mer, qu*elle> n'ont jamais vue, — et je ferai prendre des bains à Alice, dont la santé est délicate; — de plus, a-t-il ajouté en souriant, — tu ne nous refuseras pas de venir avec nous. — Ces
pauvres enfants — emporteront Paris avec elles, — c'està-dire tout ce qu'elles en aiment, excepté Félix, qui ne vient plus nous voir que par grâce et pour ainsi dire en "visite.
— Qui ! moi ! dis-je.
— Toi, certes; je te paye le voyage, — et pendant quatre ou cinq mois je compte t'héberger, — ce qui tournera au profit de ton fils, — de ton héros africain, dont le nom n'encombre pas les bulletins de l'armée française. — Tu feras des économies pour sa prodigalité. — Eh bien , Raoul, — le dirai-je, — vieille femme folle et méprisable que je suis, j'ai encore résisté, — un peu pour vous, et beaucoup pour ma chère Marguerite. — Mais mon frère a été inflexible dans le plaisir qu'il veut nous procurer. C'est un homme qui ne s'avise pas souvent d'avoir une volonté ; — mais son indifférence sur les choses ordinaires n'est qu'une économie de force et de despotisme, — surtout quand il croit avoir préparé à ceux qu'il aime un bonheur ou un plaisir. S'il se figurait que notre bonheur doit consister à recevoir chaque matin cent coups de bâton sous la plante des pieds, — il n'y aurait pas moyen de les éviter. — Nous partirons donc dans une semaine. — Et vous, dont la moue et le visage renfrogné respirent l'ingratitude et la bienveillance, — j'ai pensé à vous encore en acceptant. — Vous aurez par moi, — par mes lettres, — des nouvelles de Marguerite.
— Vous auriez aussi bien pu m'en donner en recevant ses lettres ici.
— Oui, mais aurait-elle des vôtres? Je veux bien lui
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parler de vous, mais je ne veux pas lui écrire, — je ne veux pas fâcher mon frère contre moi. — Si je venais à mourir, — il faut qu'il accepte le legs que je lui ferai de mon lils. Ensuite, mon frère a parlé de vous, — il vous a trouvé un air sinj^ulicr, le jour du Conservatoire... II voulait me faire parler, mais j'étais sur la défensive,
— N'était-ce pas, au contraire, le moment de lui dire que je travaille pour me faire une position, et ensuite lui demander la main de sa fille? — Il n'y a rien là que d'iionnéte et d'honorable.
— Mon frère m'aurait répondu que notre projet n'a pas le sens commun, — et, à vrai dire, il ne l'a guère que pour Marguerite, pour vous et pour moi, — qui ferons trois fous et deux martyrs, si vous faiblissez sur la route, et si vous n'avez pas la force d'arriver au but. Tout serait perdu si une fois il disait non.
— Eh quoi ! je vais être la moitié d'une année sans voir Marguerite !
— Il faudra que vous soyez bien maladroit si vous ne vous faites pas forcer par Félix à venir nous joindre aux vacances, à Dieppe ou au Havre, où nous serons alors.
— Ah ! chère tante, quelle charmante pensée !
— Voyons, causons raisonnablement; il ne s'agit pas de regarder son but, — il faut y arriver. — Où en étes-vous? que faites-vous? qu'avez-vous fait?
— Je travaille ; — mes pas sont lents, — mais j'arriverai; — je ne veux rien vous dire encore, mais je marche.
jio iiAon.
— C'est bien ; — vous m'apporterez dimanche malin un petit bouquet de violettes pour Marguerite. — Nous parlons lundi matin; — sans doute mon frère vous annoncera notre départ dimanche soir. — Félix y sera.
Une partie de la matinée se passa chez la tante Clémence, — et, en la quittant , Raoul s'aperçut qu'il était en retard pour la leçon des enfants du tailleur. — Il arriva couvert de sueur chez M. Seebur,sr, qui prit un air réservé et à demi mécontent. — Raoul fut profondément blessé de la façon dont il reçut son excuse, — mais il pensa qu'il n'avait pas le droit de se fâcher ; — il aurait fallu payer sa dette à M. Seeburg. Tout en donnant sa leçon au petit Alfred, il fouilla à sa poche pour prendre son mouchoir et s'essuyer le front ; — il avait perdu son mouchoir ou il avait oublié d'en prendre un.
Esther, qui ne perdait aucun de ses mouvements, lui dit : — Vous avez perdu votre mouchoir, monsieur Desloges, — voulez-vous que je vous en prête un? — Et sans attendre sa réponse, elle alla chercher un petit foulard blanc qu'elle lui donna. • — Raoul la remercia et continua la leçon. — Quand ce fut son tour, — Raoul s'aperçut qu'il avait également oublié le livre dans lequel il avait coutume de faire des dictées à Esther. — Il prit au hasard un volume qui était sur la table, et dicta de mémoire une cinquantaine de vers qu'il avait faits dans un moment de tristesse et de découragement.
— De qui sont ces vers? monsieur Desloges, demanda Esther...
UAOUI. {{\
— Ils sont... mademoiselle... ils sont d'un poGle in- ( (mnu...
Estlicr prit le livre que Raoul avait replace sur la table, et dit : — Mais, monsieur Desloges, ce livre est un livre à Alfred, — et c'est un livre latin.
— Je vous ai récité de mémoire, mademoiselle, ces vers que j'ai lus plusieurs fois, je ne sais pourquoi.
— Vous aviez cependant une bonne raison pour cela, — monsieur Desloges, — c'est que ces vers sont charmants.
Ilaoul rougit. — Estlier continua :
— Pourquoi ne voulez-vous pas que je sache que ces vers sont de vous?
— Mademoiselle...
— Est-ce pour celte demoiselle avec qui vous étiez au Conservatoire... que vous les avez faits?... Elle est jolie, du reste, et bien capable d'inspirer de beaux vers. Pardon... n'en parlons plus. — A propos, c'est dimanche ma fête, mon père va aujourd'hui ou demain vous engager à venir passer la soirée avec nous...
— Dimanche... mademoiselle... c'est absolument impossible...
— Est-ce impossible?... ou est-ce que vous ne voulez pas venir passer la soirée chez votre tailleur?
— C'est que c'est impossible, mademoiselle.
— Tant mieux... Eh bien, si mon père vous invite pour dimanche, acceptez sans faire d'observation.
— Pourquoi accepter, si je ne puis pas venir? Esther frappa le parquet de son joli petit pied.
— Parce que... parce que, si vous dites à mon père
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que vous ne pouvez pas venir dimanche, oji trouverait singulier que je fisse remettre la soirée à lundi...
— Mademoiselle, je serais désolé de rien déranger à vos plaisirs.
— Est-ce donc que vous ne voulez pas venir?
— Je vous ai répondu à ce sujet, mademoiselle, et je ne mens jamais.
— Je le crois... Alors contentez-vous d'accepter pour dimanche. Raoul corrigea la dictée de mademoiselle Seeburg et partit. — Ce n'est que le lendemain que M. Seeburg lui dit : — C'est dimanche la fête de ma fille... vous viendrez passer la soirée avec nous, n'estce pas?
Raoul accepta.
— J'espère que M. le comte Mandron nous fera l'honneur de venir un instant. — Vous verrez le dernier habit que je lui ai fait. — A propos, vous aurez demain votre manteau.
Le dimanche matin, — comme Raoul allait chez la tante Clémence, son portier lui donna une lettre d'une écriture inconnue, — qu'il décacheta tout en marchant ; — elle contenait ces mots :
« Monsieur, par suite d'une légère indisposition, la soirée à laquelle vous avez bien voulu promettre de venir chez M. Seeburg, — aujourd'hui dimanche, est remise à demain lundi. — M. Seeburg espère que ce petit incident ne le privera pas de l'honneur de vous voir. »
Raoul chiffonna la lettre, la déchira en morceaux, — et alla chercher deux bouquets de violettes.
— C'est donc demain que vous partez? dit-il à la lante Clémence; — je vais voir Marguerite ce soir pour la dernière fois d'ici à longtemps. — Vous et Marguerite, — vous allez emporter mes pauvres violettes, — vous penserez à moi, n'est-ce pas? — vous m'écrirez souvent?
Il donna un des bouquets à la tante, et garda quelque lemps l'autre, qu'il pressa sur ses lèvres.
— Maintenant, dit la tante, il ne faut pas que je confonde les bouquels... mais je vous jure que je donnerai à Marguerite celui qui lui est destiné, — sans mentionner aucune circonstance accessoire, — et ce, sera tant pis pour vous si elle ne demande à vos violettes que leur parfum. — Je ne l'empêcherai cependant pas de supposer ou de deviner ce qu'elle voudra. — Ace soir; — surtout soyez sage. — Si mon frère confirme les soupesons qu'il a peut-être, s'il se prononce contre nos projets, tout est perdu. Adieu.
— Le soir, en effet, on joua au loto comme de coutume. — Vers le milieu de la soirée, M. Hédouin dit à Raoul : — Monsieur Desloges, nous vous faisons nos adieux... pour quelque temps. — Nous partons demain malin, — nous allons passer quelques mois en Normandie... La santé d'Alice, à laquelle on ordonne les bains de mer, — nous y retiendra probablement pendant toute la belle saison, — nous n'aurons sans doute pas le plaisir de vous revoir avant l'hiver prochain. — C'est singulier que Félix n'arrive pas, — je lui ai cependant écrit que c'était la dernière soirée que nous passerions ensemble d'ici à quelque temps.
11 i HAUl 1.
A ce moment Félix sonna, — on cessa de jouer et on parla du voyage. Marguerite était triste. — Raoul dit à Félix : — J'espère que tu viendras quelquefois me voir, tes jours de sortie.
— A quelle heure part-on demain matin? demanda Félix.
— A huit heures.
— Nous ne serons jamais prêtes, dit la tante; — pour moi, j'ai fait aujourd'hui tous mes préparatifs ; mais ce que je crains, c'est de ne pas me réveiller.
Raoul offrit d'aller réveiller la tante, qui accepta.
— Alors, dit Félix, tu viendras avec l'orphelin mettre toute la famille en diligence.
— Volontiers, dit Raoul.
La tante se leva et dit : — 11 faut nous coucher de bonne heure ; — je m'en vais. — Marguerite et Raoul échangèrent un regard, — et Raoul offrit son bras à la tante, qui lui dit au moment de le quitter, avec un ton plein de malice : — A propos... j'allais oublier quelque chose qu'on m'a remis pour vous. — Elle donna au jeune Desloges un papier pliu, ~ et rentra chez elle. — Raoul se précipita sous le premier réverbère, — et reconnut avec un inexprimable ravissement une petite boucle des beaux cheveux de Marguerite. Il passa lanuitàfaire des vers qui commençaient ainsi :
Signe orgueilleui de grandeur souveraine, Rouge turban plisse sur le front des sultans, Non, tu n'as pas l'éclat de ces tresses d'ébène...
et ainsi de suite pendant cent cinquante vers, — I-e
leiulcmain malin, il alla frapper à la porte de la lante (Jléiiieiice, qu'il trouva tout habillée et prête à partir. Martjuerite se trouva également préparée, mais elle s'occupait d'Alice. M. Hédouin et Félix mangeaient à la liàte un pâté, — dont on offrit un morceau à la tante (llémenee et à Raoul, — llaoul, qui allait refuser, — accepta sur un signe impérieux de la tante. Marguerite et Alice emportaient quelques gâteaux. Comme les quatre voyageurs et leurs bagages remplissaient un liacre plus que sufiisamment, — Félix et llaoul partirent à pied en avance. — On avait oublié mille choses. (Juand le fiacre arriva, les chevaux étaient à la voiture,
— et on avait déjà appelé deux fuis : — M. liédouin, quatre places d'intérieur. Fuioul jeta un regard inquiet dans la voiture : deux hommes complétaient Ciiilérieur. M. liédouin se mil au milieu de ses deux filles — cl la lante Clémence en face di- .Marguerite, quoiqu'on lui fit observer qu'elle marcherait en arriére et serait fort mal à son aise. — Raoul lui sut meilleur gré de ce qu'elle s'obstina à former ainsi autour de Marguerite un cordon sanitaire de parents — que de tout ce qu'elle avait fait pour lui jusqu'alors. — \li\ des voyageurs n'était remarquable que par un monstrueux nez \ioIet;
— l'autre était un jeune homme d'assez bonne tournure. Raoul envia les deux voyageurs jusqu'à se dire à lui-même : — Je voudrais être cet homme au nez violet. Marguerite laissa sa main sur la portière du cùté de Raoul, auquel la tante Clémence eut la bonté de parler de diverses choses pour lui donner une raison de rester là et de toucher du bout de son petit doigl rextrémilé
du petit doigt de Marguerite. — Quand la voilure partit, Marguerite laissa tomber en dehors son gant qu'elle avait ôté. — Raoul le ramassa si rapidement que personne ne s'en aperçut. Il resta là, — immobile, — inanimé. — Félix le tira de cette torpeur — en disant :
— Je sais bon gré à mon père de ne pas m'avoir recommandé d'aller à la pension aujourd'hui, — j'aurais eu la douleur de lui désobéir. — La désobéissance des enfants ne vient que de l'habitude qu'ont les pères de donner des ordres ennuyeux. Il semble qu'ils se rappellent tout ce qu'ils ont souffert à notre âge, — pour s'en venger lâchement sur la génération suivante. — Je vais aller jouer au billard... viens-tu avec moi? — j'ai rendez-vous avec deux de mes amis.
L'élève de rhétorique commence à ne plus avoir de camarades.
Raoul prétexta ses leçons à donner. Il engagea Félix à venir déjeuner avec lui le dimanche suivant, et ils se séparèrent.
Il resta seul dans sa chambre pendant quelques heures, puis il alla donner ses leçons.— Il était singulièrement abattu. — Mademoiselle Seeburg le remarqua et lui demanda s'il était malade.
— Non, lui dit-il. J'ai conduit ce matin des amis à la diligence, et je ne sais rien d'aussi triste qu'un départ.
Comme il allait faire sa dictée, — mademoiselle Seeburg le supplia de lui dicter encore quelques vers. — Il ne vint à l'esprit de Raoul que ceux qu'il avait faits dans la nuit précédente :
Signe orgueilleux de grandeur souveraine, Rouge turban plissé sur le front des sultans, Non, lu n'as pas l'éclat de ces tresses d'cbène, etc.
Elle parut surprise et émue en écrivant ces vers. Il rapportait à mademoiselle Seeburg son petit foulard blanc qu'il avait fait blanchir soigneusement.
— Ne voulez-vous pas le garder? demanda Esther.
— Mais, mademoiselle...
— Je l'ai ourlé pour vous... J'attendais, pour vous le donner, une occasion que le hasard a amenée l'autre jour... La preuve... c'est qu'il est marqué à votre nom...
Elle prononça ces derniers mots en rougissant beaucoup. — Raoul rougit aussi, lorsque, regardant au coin du foulard, — il vit ses initiales marquées en cheveux, qui lui parurent être de la nuance de ceux de mademoiselle Seeburg. — C'était la dernière leçon qu'il eût à donner ce jour-là. — Il rentra chez lui.
— C'est singulier, se disait-il, — cette bonne lille, reconnaissante de mes soins, — me donne un petit ouvrage, — dans lequel elle a mêlé quelques-uns de ses cheveux, — et j'ai à peine songé à la remercier, — tandis que cette boucle des cheveux de Marguerite est un trésor dont je ne me séparerais pas au prix de ma vie. — Et j'ai encore — ce gant — et ce bouquet de violettes... qu'elle m'a fait rendre par sa tante.
11 contempla et serra ses trésors avec la sollicihule d'un avare.
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M. Seeburg avait fait comme M. Mandron, et comme font beaucoup d^autres : — il avait voulu élever ses enfants au-dessus de sa position et de lui-même. — Manie de cette époque, — qui fait du pays entier une pépinière d'avocats, de médecins et de poëtes : — avocats sans causes, — médecins sans malades, — poëtes sans auditoire. — En effet, il y a aujourd'hui plus d'avocats que de procès, — plus de médecins que de maladies; — ceux d'entre les Français qui veulent bien encore faire du papier — n'en pourraient faire assez pour imprimer les œuvres de tous les poëtes inédits. — La société ne se compose plus de spectateurs nombreux — jugeant quelques acteurs, — elle est toute composée d'acteurs, — et un auditoire n'est formé que de gens qui attendent leur tour pour parler.
L'envie a imaginé le beau nom d'égalité, au moyen duquel elle se pavane avec impudence. — Sous prétexte d'égalité, — on se hisse jusqu'aux marches supérieures en marchant sur la tête des égaux; — le bourgeois exige l'égalité avec le grand seigneur, — mais repousse énergiquement la prétention de l'ouvrier, qui veut être son égal à lui. — Alfred Seeburg doit être notaire. — Esther doit faire un beau mariage. — Esther a acquis toute sorte de talents, — qui lui rendent impossible d'épouser un ouvrier ou un marchand comme son père;
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clic a été quelques années en pension, — puis elle est revenue à la maison, — où elle n'a trouvé personne pour la diriger, et où elle est la maîtresse absolue. — Le pcreSeeburg, qui sait à peine lire, est incapable de surveiller les lectures de sa fdic, — et sa fille lit des romans; — elle a lu la Nouvelle Héloise^ — ce livre écrit en caractères de feu, et il lui est arrivé ce qui arrive à tant d'autres. — On a dit : « Le Franrais a créé le vaudeville. » Le vaudeville a créé à son tour le Français, c'est-à-dire que le théâtre et les romans ont d'abord, il est vrai, été la peinture des mœurs et de la société, mais ensuite les mœurs et la société ont été le rcilet des romans et de la comédie. Bien des jeunes cœurs ont trouvé dans le livre de Rousseau des formules pour exprimer le feu inconnu qui les dévorait. — Esther trouve que Raoul est vis-à-vis d'elle dans la position de Saint-Preux vis-à-vis de Julie, — et elle aime Raoul. Son amour, pour éire une imilalion, n'en esL pas moins réel : elle n'a emprunté que la forme; elle a trouvé le fond dans une tête naturellement exaltée, dans une éducation qui ne lui fait voir dans sa famille, dans les amis de son père et dans les gens qui l'entourent, que des êtres inférieurs à elle, qui ne peuvent la comprendre, — qui ne parlent pas la même langue qu'elle, — et qui consacrent leur vie à des intérêts pour lesquels elle éprouve un magnifique dédain. — Raoul, d'ailleurs, a tout ce qu'il fiiut pour exciter de semblables sentiments : il est beau, jeune, mélancolique, il fait des vers; — les personnages du roman sont tout trouvés, — la situation est identique. — Esther attend la fameuse
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lettre de Raoul, qui ne veut plus lui donner de leçons, — qui veut la fuir comme Saint-Preux voulait fuir Julie; — mais Raoul continue à être d'une ponctuelle exactitude. — Esther est à la fois heureuse de le voir chaque jour, — mais elle s'impatiente néanmoins que le rom.an reste toujours au premier chapitre; sa tête s'exîflte de la solitude où elle vit au milieu d'une famille composée d'ouvriers et de marchands.
Elle essaya de passer quelques feuillets pour arriver plus vite au second chapitre. — Ces vers que Raoul lui a dictés, et qui par hasard — se trouvent s'appliquer assez hien à ses cheveux, dont elle s'est servie pour marquer le petit foulard blanc, — lui semblent un aveu formel : — elle a les cheveux châtain foncé, — et l'expression de cheveux d"ébène qui s'applique mieux aux cheveux de Marguerite, qui sont beaucoup plus bruns, lui paraît un peu forcée ; — mais elle est pleine d'indulgence pour les exigences de la rime, — et, à moins d'être blonde et presque albinos, elle pense qu'elle peut sans scrupule permettre qu'on appelle en ters ses cheveux des cheveux d'ébène. — Néanmoins, dans la toilette qu'elle fait pour le soir, elle met ses cheveux en bandeaux — et passe dessus un peu de pommade. — Ces deux procédés en assombrissent convenablement la couleur. — Quand le portrait ne ressemble pas au visage, c'est au visage à s'efforcer de ressembler au portrait; il ne faut qu'un peu de bonne volonté. — M. Seeburg blâma la toilette trop simple de sa fille. — L'espoir de voir M. le comte Mandron honorer de sa présence la petite soirée a fait naître dans sa tête des
idées vagues, qu'il ne veut pas exprimer, — mais à la réalisation desquelles il ne veut pas mettre d'obstacles. — Les observations du tailleur n'obtiennent aucun succès. — Esther a su trouver dans la conversation de Raoul quelle est la parure qui lui plaira le plus. — Haoul, questionné longtemps d'avance à ce sujet, — a parlé de la façon de s'habiller de Marguerite, — et Ksther, croyant qu'il s'agissait de quelque rêve de l'imagination de son maître, a foit son profit de ce qui lui est échappé: elle a une robe blanche — avec une couronne de chèvrefeuille dans les cheveux; — quelques bouquets de chèvrefeuille descendent le long de la lobe; — elle est réellement charmante sous ce costume, et d'ailleurs, — rien n'embellit comme l'amour. — C'est à tort qu'on a cru que c'étiiit seulement l'imagination de l'amoureux qui prètiiit des attraits nouveaux à rohjet aimé; — la femme qui aime et l'homme amoureux sont réellement plus beaux tous les deux.
11 est des oiseaux qui ne chantent — et qui ne revêtent certaines couleurs éclatantes qu'à l'époque de leurs amours : — le feuillage et les fleurs sont la parure des noces de la terre fécondée par le soleil ; — les fleurs elles-mêmes — ne brillent de tout leur éclat — et n'exhalent leurs plus suaves parfums qu'au moment où les petites nymphes et les petits gnomes qui les habitent — s'aiment et se le disent — sous les belles courtines de saphir, de pourpre ou de topaze qui forment leurs riches pétales.
M. le comte Mandron daigne venir quelques instants à la soirée du tailleur, qui suffoque d'aise;
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mais Calixte croit devoir manifester des airs dédaigneux.— Esther est heureuse de sa présence, parce que cela lui donne une occasion de donner un sens prononcé à ses attentions exclusives pour Raoul. — C'est pour lui qu'elle joue du piano et qu'elle chante; — elle a su apprendre de lui quels sont les airs qu'il préfère.
M. Seeburg a senti augmenter considérablement le peu de vénération que lui inspirait Raoul Desloges, en voyant le comte Mandron traverser le salon pour lui donner une poignée de main. Esther est heureuse et fiére de ce que tout le monde semble la trouver belle, mais elle s'efforce de montrer à Raoul — que ce n'est que pour lui qu'elle veut l'être. On la prie de chanter... Le père Seeburg demande un grand morceau démesuré, pour lequel il a une estime particulière. — Esther ne chante que des airs simples et mélancoliques, que des mélodies originales, — qu'elle sait être du goût de Raoul. — On a dressé des tables de jeu; — on engage Raoul à jouer, mais il refuse en rougissant. — Il n'a que peu d'argent... peut-être il n'en a pas du tout. Mandron joue hardiment et gagne, et s'en va au plus fort de sa veine favorable. — M. Seeburg perd une cenUdne de francs et devient mélancolique. — On ne tarde pas à se séparer. — Esther dit à Raoul : — A demain, monsieur Dcsioges.
Le dimanche suivant Félix vient déjeuner avec Raoul. — Raoul est heureux de se raccrocher ainsi à la famille de Marguerite. — Félix a reçu des lettres, — une, entre autres, de la tante Clémence pour son camarade, — qui, malgré son impatience, se contente de parcourir
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la lettre et la met dans sa poche. Après le déjeuner un va se promener, puis on se sépare, et Raoul rentre chez lui lire sa lettre.
«Mon cher Raoul, nous sommes arrivés à *** tous en bonne santé; notre oncle a fait beaucoup de frais pour nous recevoir; — Marguerite a excité chez lui une grande admiration. — La propriété dudit oncle est fort belle : — c'est une maison au pied d'une colline, — cette colline est un bois. Du ilanc de la cote sort un ruisseau qui alimente un petit étang presque caché dans les saules et dans les peupliers : un peu plus loin est la ferme, — avec de nombreux bestiaux et des chevaux magnifiques. Nous avons eu depuis notre arrivée le plus beau temps qu'on puisse imaginer ; — on oublie qu'on est à peine aux premiers jours du mois de mars. — Réellement on calomnie l'hiver à la campagne ; il vaut beaucoup mieux que sa réputation. Marguerite est beaucoup moins triste que ne l'espèrent peut-être votre égoïsme et votre fatuité; — elle a tant de confiance dans votre tendresse et dans la sienne, — que la sécurité de l'avenir jette sur le présent un rellel de bonheur. La servante en question n'était pas chez notre oncle à notre arrivée; — elle est, dit-on, allée voir son père malade. 11 est probable qu'elle aura trouvé vis-à-vis de nous sa position difficile ; — elle ne pouvait décemment faire en notre présence le rôle de dame de la maison, — et elle a compris qu'il serait dangereux de redevenir servante sous les yeux de l'homme qu'elle a amené à voir en elle quelque chose de plus. Il est fa-
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cile de voir qu'elle avait su se rendre indispensable; tous les soins de la maison avaient été tout doucement réunis sous sa dépendance, et tous les rouages du ménage semblent embarrassés. — On voit du premier coup d'oeil qu'il manque quelqu'un dans la maison, et que c'est ce quelqu'un qui gouverne tout.
w Notre oncle est loin d'avoir, aux yeux de Marguerite, le succès qu'elle a obtenu aux siens. Les emprunts qu'il a faits sur ses propriétés sont une fiction, et n'ont eu pour but que de placer des sommes assez considérables sur la tête de mademoiselle Olympe. — Il nous a fait dîner avec quelques-uns de ses voisins. — On a parlé du prix des bestiaux et de l'apparence des pommes^
— de l'état des chemins, — puis on a bu et mangé d'une manière qu'on ne pourrait imaginer sans l'avoir Ml, et qu'on croit encore impossible après l'avoir vu. Un dîner de six heures n'a rien d'extraordinaire ici. Chaque convive, par un miracle incompréhensible, — a absorbé de viande, de cidre et de vin, — un volume au moins égal à celui qu'il fait lui-même. — Il est venu un moment où tout le monde a parlé à la fois.
— Alice et sa santé délicate m'ont seni de prétexte pour quitter la table avec mes deux nièces ; — quand nous sommes revenues, on jouait aux dominos. — II paraît que l'oncle Sébastien est aux dominos d'une force extraordinaire. Pendant qu'on jouait et qu'on prenait du café, — on avait remis les broches en mouvement à la cuisine ; — des gigots, des volailles rôtissaient à grand feu. — Après cet immense dîner, — il fallait penser au souper. — Le café — se boit d'abord
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]»iir, — puis on y mêle de l'eau-de-vie successivement à divers degrés, — et l'on arrive à boire une quantité fabuleuse de ce mélange sous des noms divers. — On boit d'abord la moitié d'une tasse de cale épais et presque bourbeux, puis on remplit la jatte d'eau-devie, c'est le fjloria; — on boit encore la moitié de la lasse, — puis on remplit derechef pour faire le gloria (iri^, — que l'on absorbe entièrement. — Le gloria (fris absorbé, on remplit la tasse d'eau-de-vie, qui se boit sous le nom de rincette; — h la rincette succède une autre tasse pleine qui s'appelle la surincette; — apn"'s quoi on ne boit plus guère que \c pousse- café ; — et à chaque parole — toutes les tasses sont choquées.
» Le soir, après le souper, auquel nous avons assiste sans y prendre part, — nous nous sommes retirées dans nos appartements, — J'ai causé avec mon frère et nous avons été du même avis. — Il était venu pour empêcher son neveu de se ruiner cl de faire une mésalliance; mais après ce qu'il a déjà donné à mademoiselle Olympe, il ne peut faire de meilleure affaire que (le l'épouser ; — et, sous l'autre rapport, je n'ai pas vu ladite demoiselle, — mais ni mon frère ni moi, — après avoir vu notre oncle, nous ne pouvons imaginer une fille qui ne se mésallie pas en devenant sa femme. — Mon frère a donc résolu d'abréger autant que possible notre séjour chez l'oncle Sébastien, et de le laisser parfaitement agir k sa guise. — Il y a cependant une chose dont je suis convaincue, c'est que Marguerite pourrait facilement détruire le pouvoir de mademoiselle Olympe, sa future grand'tante. — Ne vous