H RAOLl
îilarmez cepeiulant pas, — et comptez sur sa coa,>lancc. » Maintenant que j'ai saffîsamment bavardé, il faut que je vous récompense de la patience avec laquelle je veux croire que vous avez lu mon griffonnage; — mais j'ai une si magnifique récompense à donner, que j'ai presque regret de ne pas la faire payer plus cher. Marguerite chez son père a sa chambre à elle, — mais ici, elle, Alice et moi, nous avons deux chambres pour nous trois, — et j'ai, au moyen de cette petite confusion, découvert un secret. — Marguerite, tous les soirs avant de se coucher, — vous écrit... Elle vous raconte toute sa journée, ce qu'elle a fait, — ce qu'elle a pensé,
— ce qu'elle a dit : — elle écrit ces choses sur de charmants petits cahiers. — qui vous seront remis à une époque peut-être encore, hélas î bien éloignée. — J'ai pris pitié de vous, parce que vous n'êtes pas un an^e comme Marguerite, parce que vous n'avez pas cette foi et cette respectable sérénité qui régnent dans son cœur,
— et que sans doute vous avez besoin d'encouragement. — J'ai fait pour vous — ce que je n'aurais pas fait pour moi-même, — j'ai volé et copié quelques-uns de ces feuillets, et je les ai ensuite remis en place sans que Marguerite ait rien découvert de ma méchante action. — Certes, vous n"étes pas digne de cette chère fille ; — mais pour un homme, et pour un jeune homme, vous n'êtes pas trop m.auvais encore, et je me résigne à vous. Adieu. — Voici les'feuillets copiés dans les cahiers de Marguerite, — j'ai pris presque au hasard. — Vous ferez ce que vous voudrez d'une violette blanche que l'on m'apporte. »
IIAOIL iil
JOUKNAL DE MAUGLTIIITE
« Ma tante Clémence a raison, — je suis à lui, — ses lèvres ont pressé les miennes; — je ne puis sans honte l't sans infamie appartenir à un aulrc. Je suis à lui! j'ignore s'il est possible qu'il soit aussi heureux de me posséder que je suis heureuse d'élre à lui. Je ne permettrai pas au temps et aux obstacles de relarder ce bonheur inefiabie que j'éprouve d'élrcà lui. J)e ce jour, ma vie tout entière lui appartient, — decejour, sijen'ai pas toutes les félicités de l'épouse, j'en commence tous les devoirs; — de ce jour, toutes mes actions , toutes mes pensées sont h lui, — et comme je neveux pas qu'il en perde rien , ni que je perde rien moi-même du bonheur que j'en éprouve, j'écrirai chaque soir — tout ce que j'aurai fait, — tout ce que j'aurai dit, — tout ce que j'aurai pensé dans la journée.
» Le jour où je serai sa femme aux yeux du monde comme je la suis aujourd'hui à mes yeux, — je lui donnerai ces cahiers ; — je lui rendrai compte de toute ma vie depuis le jour où elle lui appartient; — je n'ose lui demander d'en faire autant de son coté, mais peutêtre a-t-il la même idée que moi, — et au même instant; — je n'en serais nullement étonnée. »
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« J'ai vu aujourd'hui mon amie Emilie Yarestein; — elle m'a fait sa visite de noce, elle était dans une parure éblouissante, mais il me semble que le jour où je serai aux yeux du monde la femme de Raoul, — j'aurai sur le front quelque chose de plus beau et de plus riche — que les plumes et les diamants, — ce sera l'auréole d'une sainte félicité, — d'un amour pur et innocent. — Tout le monde la félicite, la trouve heureuse, l'envie et la hait un peu , — parce qu'elle a épousé un homme très-riche, — un homme qu'elle ne connaissait pas, — qu'elle n'aimait pas. Je me suis au contraire sentie la prendre en grande pitié ; — il y a dans sa situation, selon la manière dont je le sens, — quelque chose de si triste, qu'il cache un peu ce qu'il y a de honteux. — Eh quoi ! — je rougis, je tremble, j'ai peur, j'ai envie de pleurer, — lorsque Raoul, que j'aime de toute la force de mon âme, — m'a pressé la main.
» Eh quoi ! après ce baiser qui a scellé notre union,
— j'ai pleuré — et j'ai été si heureuse! et c'est sans honte, sans terreur, — qu'Emilie s'est donnée à un homme qu'elle n'aime pasi — J'ai pitié d'elle, mais je ne l'aime pas; — je ne la verrai plus; heureusement qu'elle se croit heureuse et qu'elle n'a pas besoin de moi, — cela me met à mon aise, — je ne la reverrai plus. »
« II est venu ce soir; — nous avons passé toute la soirée ensemble, — mes tantes, mon oncle Desfossés,
— mon père, Alice; — tout le monde l'aime et le traite comme s'il était déjà de la famille. — Que je les aime
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d'être ainsi pour lui! — que je leur suis reconnaissante ! — J'ai donné à mon frère un beau portefeuille et à Alice un sac de bonbons; — j'ai ombrasse mes tantes avec tendresse; — il m'a semblé que mon oncle Desfossés n'était pas tout à fait insupportable ; — pour ma tante Clémence, c'est notre Providence ; — clic est si parfaite pour nous, que j'oublie de la remercier et que je suis ingrate ; — elle est si heureuse de faire le bien, qu'on ne sait vraiment si on lui doit quelque chose pour cela, et si ce n'est pas d'elle ,'que doivent venir les remerciments. »
« Une chose que je ne comprends pas, c'est le peu de chagrin que me donne son départ lorsque la soirée du dimanche est ;fmie ; — je dois cependant être au moins huit jours sans le revoir... mais j'ai une si grande foi en lui!... je suis si sûre de nous et de notre bonheur!
— D'ailleurs, je suis si heureuse rien que de l'aimer!
— Et quand je pense qu'il m'aime! — quand je pense que je lui appartiens! 0 mon Dieu! je vous remercie, mon Dieu! Il ne manque à mon bonheur que de m'en croire digne. »
(( J'ai travaillé et cousu aujourd'hui toute la journée;
— celam'a fait penser h notre ménage, — à ces devoirs charmants, à ces soins si doux que j'aurai à prendre.
— Je couds, — je ne lis plus. — Que lirais-je? — Tout ce qui n'est pas mon amour ne m'intéresse plus. — Les livres où il est question d'amour me mécontentent toujours ; — nulle part je ne le vois comme je l'éprouve.
— Dans certains livres il est question de joies, et de bonheurs, et de peines, que je ne|eomprends pas et qui m'épouvantent ; dans les autres , — Tamour est un crime, — il faut en avoir honte et Téviter. — Et quand je lis dans mon cœur — j'y vois tout autre chose : l'amour pour moi est une passion douce et sainte qui me rend meilleure, qui me fait douces toutes les vertus et riants tous les devoirs ; — les forces de mon âme me paraissent plus que doublées, — j'appartiens tout entière à Raoul ; je lui consacre tout mon amour. — Et cependant il me semble que sans lui rien retrancher ni de moi ni de mon cœur, il me semble que j'aime les autres davantage. — Je suis plus respectueuse envers mon père; — j"ai retranché quelque chose de ma toilette pour le donner aux pauvres; — je suis plus patiente avec les domestiques ; — mon affection pour ma sœur Alice — a pris tout le sérieux, toute la sainteté de l'amour maternel. Aucun de mes devoirs ne me coûte à remplir, chacun d'eux m'est devenuun bonheur,
— et je regrette presque de n'en pas découvrir de nouveaux; — je prie Dieu avec joie, avec effusion, — j'ose lui parler de Raoul, tant je sens mon .-^mour pur et vertueux. »
{( Nous voici à ***. — Ma tanle et Alice se sont endormies, — je vais dire bonsoir à mon Raoul. — Que son beau visage était pâle et abattu — avant-hier quand la diligence qui nous emportait a commencé à se mettre en mouvement. — 0 mon Dieu ! — donnez-hii une part de la sécurité qui est dans mon cœur: je ne sens pas
r.Aori. 131
( ( lie séparalion aussi douloureusement que je ravai> imaginé, — il y a tant de moi qui reste avec lui — que ((•la ne peut s'appeler tout à fait une séparation, — et ](iiis il y a quelque chose que la dislance ne peut m'enl( ver, — c'est le bonheur de sentir que je l'aime, — et (jiic je l'aime si uniquement, — de sentir que mon ;ijiiour est tel qu'il peut servir à exprimer en un seul iiKit tous les devoirs et toutes les vertus. — Dimanche ((■pondant sera bien triste, — mais ma tante Clémence lui écrira dv façon que sa Icltre lui ])arvienne ce jdiir-là. — 11 lira une lettre venant d'ici, — une lettre ('•( rite avec cette plume dont je me sers. — J'y joindrai [i\n' de ces petites violettes blanches — que j'ai décou- \('iles derrière la maison de mon oncle Bastien. — (ilujre petite fleur! tu lui porteras toutes mes ten- (lic^ses, — tu resteras dans mon sein jusqu'à après- <!( main, — tu lui arriveras toute desséchée. — Te deii:;iM(lera-t-il tout ce que je te confie pour lui? »
'(Voilà, mon beau neveu, reprenait ici la tante Clémence, voilà tout ce que ma conscience me permet de copier du manuscrit de votre Marguerite. — Heureux, licureux Raoul î — Ouel trésor que l'âme de cette douce \ icrge ! — Je vous aime bien, Raoul, — je vous crois toutes sortes de vertus et de hautes qualités, — je vous crois bien au-dessus du vulgaire des hommes, je vous crois honnête, — intrépide, — constant, — et par moments je me demande si vous êtes digne de Marguerite.
)) Adieu. Votre vieille tante radote un peu, — mais
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pensez que si je n'ai pas fait le bonheur de Marguerite,
— j'ai tué cette malheureuse enfant ; — pensez que je vous ai confié sa vie. — Si vous avez quelque chose de bon que je ne connaisse pas, ayez soin de me le faire savoir, montrez-moi tout ce qu'il y a de grand et d'élevé dans votre cœur, — rassurez-moi, — promettez-moi le bonheur de ma sainte amoureuse, — prouvez-moi que mes inquiétudes sont des folies, — que je n'ai pas le sens commun, — que je suis une vieille folle de m'alarmer jusqu'à la terreur... Malgré tout cela, ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi. — Il est probable que ce n'est pas ici que je recevrai de vos nouvelles : — nous n'avons rien à faire ici,
— et nous nous y ennuyons mortellement.
» ClÉ]\IE>'CE. »
Raoul se jeta à genoux — et confondit Dieu et Marguerite dans ses actions de grâces et dans ses adorations. — Il cria tout haut en serrant ses deux mains jointes : — Quel bonheur ! quel bonheur ! — Il prit la petite violette blanche et la couvrit de baisers; — puis il pensa qu'il devait faire, comme Marguerite, un journal exact et minutieux de ses actions et de ses pensées.
— C'était un moyen de se rapprocher d'elle, — de passer avec elle toutes ses soirées ; — il croirait lui parler de ses espérances, de ses chagrins, de ses découragements. — Plus tard, quand ils seront mariés, il lui lira ses cahiers ; — leur bonheur s'augmentera des peines et des anxiétés du passé. — Ces récits seront la pluie qui bal sur les vitres pendant que le voyageur est à
l'iibri, — devant un bon feu ut un bon souper. — Par moments il pense eomme la tante Clémenee, qu'il est indigne de cette chaste et charmante fille. — Mais en songeant à elle, son cœur est si plein d'un noble enthousiasme, il se sent si résolu, si fort, — qu'il devient fier de lui-môme, — et se dit avec un indicible bonheur : — Oui, je la mérite, oui, je suis digne d'elle et de son amour.
Il descend pour aller acheter un cahier sur lequel il commencera son journal. — Conmie il rentre chez lui, il trouve Mandron qui l'attend. — Mandron lui demande ce qu'il veut faire de ce cahier; — mais il semble .'i Raoul que ce serait profaner sa chaste fiancée que de rien dire à Mandron qui eût à elle un rapport même indirect. — Au lieu de répondre, il demande à Mandron pourquoi il s'est enfui si vite l'autre soir de chez M. Seeburg. Mandron a sans doute aussi ses raisons pour ne pas répondre à cette question.
— Dis donc, Raoul, est-ce que tu sors?
— Je n'en sais rien... Pourquoi cette question?
— Et si tu sors, mettras-tu ion manteau... le manteau que t'a fait M. Seeburg?...
— Cela dépendra du froid.
— Oh ! il ne fait pas froid du tout... alors tu ne le mettras pas, et tu vas me le prêter.
— Pourquoi faire, puisque tu dis qu'il ne fait pas froid? — S'il fait froid, je le mets ; s'il ne fait pas froid, tu n'en as pas plus besoin que moi... Mais, ajoute Raoul en souriant, tu sais bien que ce dilemme est une plaisanterie ; — si lu as besoin de mon manteau, prends-le.
— Merci, je te dirai pourquoi une autre fois.
— Quand tu voudras.
Mandron prend le manteau, se drape dedans, cherche une glace pourvoir si cela va bien, et s'écrie :
— Comment ! pas de glace, mon pauvre Desloges ! — enfin, c'est égal, — je te rapporterai le manteau demain.
Mandron parti, Raoul s'occupe de son journal, — il met sur la première page, en manière d'épigraphe, cette phrase de Marguerite : « Je lui rendrai compte de toute ma vie depuis le jour où elle lui appartient. » Puis, ayant fixé la violette blanche avec de la cire, il écrit :
« Quel est ce jour? — Il est des moments où il me semble que dans toute ma vie je n'ai eu ni une tristesse ni une joie qui ne l'ait eue pour objet, même avant que je l'eusse rencontrée. — Ces tristesses vagues, — ces joies sans causes apparentes, que j'éprouvais jusqu'à en verser des larmes au retour du printemps, — n'étail-ce pas déjà la douleur de l'absence, la joie de l'espoir? — est-ce que je ne préparais pas mon âme à l'aimer? — est-ce que je n'amassais pas d'avance des trésors d'amour pour quand je la rencontrerais? — Je suis sûr que la fleur des champs que je cueillais, que je regardais avec attendrissement, était une fleur sur laquelle elle avait marché, — ou qu'elle avait mise dans >cs cheveux. Quand j'errais dans les bois, — quand mon imagination se laissait doucement bercer par le bruit du vent dans les feuilles, — qui formaient sur ma tête une magnifique tente verte, — lorsque j'aspirais le par-
H A DLL 13:J
i'iim (lu clièviTfeuillo des bois, ol que j'écoulais les chansons des oiseaux, — il me survenait dans ce plaisir quelque chose d'amer, dans celte heureuse rêverie quelque chose de triste ; — c'est qu'il y avait sous la tente verte formée par les arbres une place vide à côté de moi, — c'est qu'elle n'était pas là, — c'est que je la désirais, c'est que je l'invoquais, quoique je ne l'eusse jamais vue, et que j'ignorasse où elle était et même si elle existait. — Je crois que l'air embaumé qui rafraîchissait mon visage pendant les soirée.i d'été venait de l'endroit qu'elle habitait, et s'était j ;irfumé dans ses cheveux; — je crois que toutes les choses pour lesquelles j'éprouvais de la répugnance m'éloignaient d'elle à mon insu; — je crois que celles que je faisais avec plaisir étaient des circonstances nécessaires pour que je la rencontrasse un jour. »
Deux jours après Calixte rapporta le manteau, — puis il revint l'empi'unter deux autres jours plus tard et le rapporta également.
— Mais, dit Raoul, est-ce que tu n'as pas de manteau?...
— Si... si t'ait, répondit Calixte, mais c'est que c'est pour me glisser le soir dans une maison où je ne veux pas être reconnu.... chez une femme... On a vu souvent mon manteau... et le tien me déguise.
La vérité est que Manchon, qui se piquait d'être fort au billard et qui y jouait d'assez fortes sommes, n'avait pas été aussi heureux à beaucoup près depuis une semaine que chez M. Secburg ; — non-seulement il avait
perdu son argent, mais pour tâcher de regagner ce qu'il avait perdu, il avait vendu son manteau et presque tous ses habits. — D'autre part il s'était, peu de temps auparavant, fait donner par son père l'argent d'un manteau et d'un habit que lui avait faits M. Seeburg, et qu'il n'avait pas payés , — argent qui lui avait également glissé entre les doigts. — Il ne pouvait donc se présenter chez ses parents sans une mise un peu opulente, — et c'était pour aller dîner chez eux , devoir qu'il leur rendait assez souvent depuis quelque temps par économie, — qu'il empruntait le manteau de Raoul. La mère de Calixte rencontra un jour Raoul couvert de son propre manteau.
— Eh quoi ! dit-elle à son fils, me suis-je trompée ou ai-je réellement vu au petit Dcsloges un manteau pareil au tien ? si ce n'est que celui qu'il portait m'a paru plus grand et d'un plus beau drap.
— Vous avez bien va sur un point, ma mère, reprit Mandron, mais vous vous êtes trompée sur un autre : — le manteau que vous avez vu sur les épaules de Raoul n'est autre que le mien que je lui prête quelquefois.
— Pourquoi lui prêtes-tu ton manteau?
— Pour lui faire plaisir.
— Tu as tort... chacun doit garder ce qui lui appartient. Ce petit jeune homme a bien besoin de se donner des airs d'homme à manteau î — c'est bien la peine que nous nous fassions des privations, moi et ton père, qui devrait se reposer et qui travaille autant que dans le commencement de notre mariage, — pour que ce soit M. Raoul Desloges qui porte manteau.
KAOUL 137
Quelques jours après, madame Maiulron se trouva dans une maison pour recevoir une note donnée par son mari. — Dans cette maison était Raoul, qui y donnait des leçons à l'enfant. Madame Mandron, après avoir fini ses comptes, s'était assise — et causait un brin, — lorsque Raoul entra; — il salua la maîtresse de la maison et aussi madame Mvindron, — puis il jela négligemment son manteau sur une chaise, — et se plaça b une table avec son disciple. Madame Mandron, tout en continuant de causer, avait les yVux sur le manteau, qu'elle avait parfaitement reconnu. — Elle causait encore, mais elle répondait hors de propos ou ne répondait pas aux questions; — enfin, n'y pouvant plus tenir, elle se leva et alla relever un pan du manteau qui traînait par terre. Peu de temps après, il entra une autre personne. Raoul pensa qu'on aurait sans doute besoin d'une chaise de plus, il ôla le manteau de celle qu'il couvrait et le mit sur une console. — Madame Mandron, cette fois, se précipita pour voir si la console était propre, — pour relever encore un morceau du manteau qui traînait à terre, — et secouer la poussière qui s'y était attachée. — Raoul, cette fois, s'en aperçut, et la remercia. — La leçon était presque terminée, et l'enfant faisait semblant de chercher un autre devoir qu'il n'avait pas fait. — Madame Aîandron saisit cet intervalle pour entrer en conversation avec Raoul.
— Est-ce que vous trouvez qu'il fait froid, monsieur Desloges? dit-elle.
— Un peu, madame.
— Je croyais que vo\]s n'étiez pas frileux... Et par
un temps coiiiiiie celui qu'il lait aujourd'hui, il vou^ faut uu manteau!... Je suis sûre qu'il va pleuvoir, et le manteau sera mouillé.
— Qu'est-ce que cela fait?
— Mais, au contraire, monsieur Desloges, c'est que je trouve que cela fait beaucoup. Comment ! un manteau tout neuf...
— Ma foi, madame, mon opinion est qu'un manteau doit me garantir des mauvais temps, et qu'il doit faire son état de manteau... Il perdra un peu de lustre, mais il recevra la pluie.
Madame Mandron s'en alla fort irijtée, et en rentrant elle dit à son mari :
— Galixle a bien tort de prêter son manteau au petit Dcsloges... Je l'ai rencontré tantôt, monsieur se promenait avec; on aurait dit un épicier en gros; — il le jette sur les chaises, il le laisse trainer que cela fait pitié. — Le pauvre manteau ne tardera pas à être consommé. Et c'est bien pour faire de l'embarras, car il ne faisait pas froid. — J'a\ais envie de le lui arracher de dessus les épaules, surtout quand il a eu l'aplomb de médire : «Il faut qu'un manteau fusse scm métier; il perdra \\w peu de lustre, mais il me garantira de la pluie. » Ce n'cbt ])as assez qu'on use à deux le manteau de Calixte, il faut encore V abîmer de pluie et de poussière.
HAOLL ny
M. Seebiirg vint un malin frapper chez Raoul.
— Je n'apporte ni habits ni mémoire, dit-il, c'est une petite visite d'amitié que je vous fais. Le hasard m'a fait entrer dans votre maison, et je n'ai pas voulu en sortir sans monter vous dire bonjour.
— Avez-vous ici quelque client? demanda Raoul, — en ce cas je souhaite que ce soit une meilleure pratique que moi. — M. Seeburg parut ne pas comprendi'c cette question, qui avait pour but de rendre un peu de leur vérité aux relations qui existaient entre lui et Raoul Deslo^'es, et que le mot de visite d'amitié paraissait fendre à déplacer complètement; il ne vit que le sens littéral de la phrase, et il répondit : — Non... la dernière fois que je suis venu, j'ai aperçu un appartement à louer, et comme j'en cherche un, je suis venu voir celui-ci.
— Vous déménagez?
— Pas tout à fait... Je jrarderai là-bas mes ateliers... Je veux avoir mon logement aileurs... L'éducation que je donne à mes enfants ne les rend pas propres à vivre au milieu des ouvriers; les connaissances que j'ai et que je fais tous les jours ne peuvent venir chez un tailleur. — Quand mon logement sera séparé de mes ateliers, — je serai, pour ceux qui le voudront bien, M. Seeburg, bourgeois à son aise, ou tout au moins un
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estimable négociant, — vogue qui ne peut subsister
quand on est dans une maison au-dessus de laquelle on
a vu en lettres d'or grandes comme un enîimt :
SEEBURG, T.\ILLEUR.
Mais le logement que j'ai mi ici ne me convient pas, — il y aurait trop de dépenses à y faire pour le rendre habitable. — Adieu... à tantôt.
A l'heure de la leçon, Raoul apprit que le propriétaire de la maison était allé trouver M. Seeburg et lui avait offert de partager les dépenses qu'entraîneraient les réparations de l'appartement qu'avait mi M. Seeburg.
— Ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain à l'appartement, où devait se trouver également l'architecte et le peintre qui feraient un devis approximatif de ces dépenses.
— Nous allons donc demeurer dans la même maison? dit Esther à Raoul.
— Monsieur Desloges, dit le père, nous irons là-bas le matin, — et si vous voulez, vous reviendrez ici avec nous pour la leçon d'Alfred et d'Esther; — Esther viendra voir le logement avec moi. — En effet, le lendemain matin, Esther et son père trouvèrent arrivés avant eux le propriétaire, son architecte, et le père Mandron. — On discuta, — et on finit par s'arranger.
— Dès le lendemain il fut convenu qu'on mettrait les ouvriers en train. Le père Mandron resta avec l'architecte pour examiner ensemble certains détails; M. Seeburg dit à Raoul : — Monsieur Desloges, j'ai deux petites
RAOUL \ii
courses ;i faire dans le quartier, voulez-vous ramener Esther à la maison? Puis il les quitta sans attendre de réponse. Raoul offrit le bras à Esther; — elle était la plus heureuse fille du monde; mais elle voulait faire dire à Raoul qu'il était également heureux de ce hasard. — Monsieur Desloges, lui dit-elle, vous paraissez contrarié ; si cela vous dérange, je vais rappeler mon père. Raoul répondit poliment. — Esther s'appuya un peu plus sur son bras. — Comme ils faisaient les premiers pas dans la rue, Raoul vit passer la tante Desfossés, donnant la main à son enfiint ; il salua en rougissant, madame Desfossés répondit par un petit salut et un regard moitié ironique, moitié sérieux. Raoul n'était pas remis de son trouble, lorsque Calixte l'aborda. — Il salua mademoiseille Seeburg, — et dit à son camarade:— J'allais chez toi, — prendre le manteau, ajoutat-il plus bas.
— Demande la clef au portier, répondit Raoul.
A ce moment, le père Mandron, monté sur le dehors d'une fenêtre, aperçut son fils et fit entendre le terrible brrrrr...
Calixte reconnut le 6r rrj-r paternel, et sans lever la tétc pour voir d'où il venait, il prit la fuite et tourna par la rue la plus proche.
Esther était fort bien mise, — et charmante de sa beauté et de son bonheur; — pour la première fois, Raoul ressentit quelque émotion auprès d'elle; — il répondit presque à son insu à la légère pression du bras de mademoiselle Seeburg.
— C'est fini, dit-elle, — dans trois semaines, — dans
lii UAOL'L
quinze jours peut-être nous serons voisins ; '— ditesmoi, monsieur Desloges, quand mon piano vous ennuiera, vous me le direz, n'est-ce pas?... et quand vous voudrez entendre un peu de musique, vous descendrez le soir... je vous jouerai les airs que vous aimez. Quand on arriva à la maison, Esther ralentit le pas comme si elle eût voulu prolonger le temps pendant lequel elle devait s'appuyer ainsi sur Raoul. Pendant que celui-ci donna la leçon à Alfred, elle alla se déshabiller et revint ensuite reprendre sa place ordinaire. — Raoul leva une fois les yeux sur elle, leurs regards se rencontrèrent, et tous deux frissonnèrent. — Lorsque vint le tour d'Esther d'écrire sous la dictée, elle apporta un petit cahier richement relié. — Qu'allez-vous me dicter, monsieur Desioges? demanda-t-ellc.
— Mais, mademoiselle, la fin de ce que nous avons écrit hier, — cette lettre de madame de Sévigné..."
— Ah ! dit-elle avec un accent plein de regret... alors je n'ai pas besoin de ce cahier. — Raoul prit négligemment le volume des leitres de madame de Sévigné — et dicta. — Sa curiosité était vivement excitée par ce petit cahier relié sur lequel mademoiselle Seeburg n'avait pas voulu écrire... Il profita d'un moment où la servante appela Esther pour lui faire une ^communication relative au ménage, pour jeter les yeux dans le cahier; — il ne contenait que les quelques vers de lui qu'il lui avait dictés. — Il remit le cahier à sa place, et quand elle revint il continua sa dictée, puis il partit avant le retour du tailleur.
— Quelques jours après, M. Seeburg alla voir où
en étaient les travaux à son nouvel appartement : — M. Mandron n'y était pas, il s'informa de son adresse,
— pensant y aller dans ses courses. — En cifet, il ne larda pas à arriver dans la rue indiquée, et comme il cherchait le numéro, ses yeux furent frappés par une enseigne sur laquelle étaient écrits ces mots en lettres colossales :
MAXDROX, peintre en décors, — fait là lettre et l'attribut,
II trouva M. Mandron chez lui et lui expliqua quelques changements qu'il avait résolus.
— Je connais quelqu'un de votre nom, dit M. Seehurg,
— un de mes clients.
— Je n'ai que deux personnes de mon nom, dit le père Mandron : mon frère, qui est portier ici, — et mon lils, qui est avocat.
— Ce n'est pas un de vos parents, dit M. Seehurg, c'estM. le comte Mandron que j'ai l'honneur d'habiller.
La conversation en resta là. Le nouveau logement était prêt, lorsque le propriétaire de celui dont M. Seehurg voulait sous-louer la partie qui lui devenait inutile éleva quelques dillicultés, et prétendit que M. Seehurg n'avait pas le droit de sous-louer. — A quelques jours (le là, — M. ISL^ndron envoya son frère le portier à la recherche de Calixte, auquel il avait à parler pour affaires urgentes. L'oncle vint à la demeure de son neveu et lui transmit la commission dont il était chargé, puis il s'en alla. Calixte s'hahilla et ne tarda pas à descendre pour se rendre chez son père. — Il fut prodigieusement
k^'it^.
contrarié de voir son oncle installé dans la loge de son confrère le portier de sa maison. 11 ouvrit la loge en voyant partir son neveu et lui dit : — Ah çà ! tu vas arriver avant moi ! — Calixte ne répondit pas et doubla le pas. — L'oncle Mandron donna la main à son confrère et se mit en route également, mais il perdit bientôt l'espoir de rejoindre Calixte, auquel son but n'avait pas échappé, et qui faisait force de jambes pour éviter l'honneur de sa société. — L'oncle se vit promptement distancé et reprit son pas ordinaire, après s'être arrêté un moment chez le marchand de vins du coin. Calixte n'était rien moins que flatté de penser que le portier Mandron avait révélé à son portier à lui, comte Mandron, qu'il était ronde de ce noble locataire. — Il commença à méditer un changement de résidence pour retrouversa considération, sinon détruite, du moins fort amoindrie par cet incident. — 11 trouva le père Mandron qui l'attendait avec impatience.
— Il faut que je sorte, dit-il à son fils. — On vient de me faire demander dans une maison à deux pas d'ici ; — mais voici de quoi il s'agit : un monsieur pour qui je travaille a en ce moment un procès qui l'embarrasse beaucoup ; il a appris que tu es avocat et il veut te consulter. — C'est une bonne aubaine que je n'ai pas voulu laisser échapper, — j'ai pris rendez-vous avec lui pour ce malin, il va venir, — je reviendrai peut-être avant lui; mais enfin, si je ne suis pas là, tu le recevras; il t'expliquera son affaire: — c'est un commencement de clientèle. En tout cas, ne t'en va pas avant que je sois revenu.
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Calixte resté seul se dit : — Quelle diable d idée mon père a-t-il eue de me chercher ainsi des causes et des procès! — Que vais-je dire à ce brave homme I Si ce n'est pas tout à fait un idiot, il verra bien vite que je ne suis rien et que je ne suis pas plus avocat que lui. — Je n'ai qu'un parti à prendre, c'est de m'en aller; je dirai à mon père, à notre première rencontre, que j'ai attendu très-longtemps. — Je vais, en passant, prier l'oncle Mandron de ne pas me démentir; il dira à mon père que je pars b. l'instant, et lui demandera s'il ne m'a pas rencontré.
Calixte remet son chapeau et ouvre la porte pour sortir, — mais à ce moment on sonnait à la même porte, — et il se trouve face à face avec le tailleur Seeburg. — Calixte s'empourpre visiblement, — cependant il dit :
— Vous ici, monsieur Seeburg, el que diable y venezvous faire?
— Je viens chez Vartisie. — Et vous?
— Moi aussi, dit Calixte se rassurant un peu, c'est pour un cabriolet qu'il doit me repeindre...
— Ah î très bien !
— Est-ce qu'il travaille pour vous, monsieur Seeburg?
— Oui... mais ce n'est pas pour cela que je viens.
— Ah!... c'est peut-être vous qui travaillez pour lui?
— Non, dit avec une moue dédaigneuse le père d'Estlier; — non... c'est pour un procès que j'ai avec mon propriétaire, qui me fait une mauvaise chicane, et comme l'artiste m'a dit que son fils était avocat, je viens le consulter.
— Ah! très-bien...
— C'est très-singulier que je vous rencontre ici, monsieur le comte... justement chez ce brave homme qui s'appelle comme vous...
— Ah!... oui... c'est juste... c'est justement à cause de cela que je le fais travailler... cela fait rire mes amis. Il n'est pas ici, — et je ne l'attendrai pas plus longtemps... Si j'ai un conseil à vous donner, monsieur Seeburg, c'est de faire comme moi... Je n'ai pas grande confiance, à vous parler franchement, dans cet avocat fils de peintre en bâtiment.
— C'est égal, je verrai toujours bien ce qu'il me dira.
— Alors, vous restez?
— Oui, monsieur le comte.
— Eh bien, au revoir, je m'en vais... Ah! — à propos, monsieur Seeburg, ne dites pas à ce pauvre diable de Mandron que je suis venu ici; — je veux voir ce qu'il me dira. — Je gage qu'il me racontera toutes sortes de mensonges; qu'il me dira que mon cabriolet est presque fini, — et je viens de voir dans sa cour qu'il n'est pas commencé. — Adieu, monsieur Seeburg.
Et Calixte s'enfuit sans écouter son oncle^ qui, au moment où il passe devant la loge, lui crie : — Eh bien ! tu ne me dis pas adieu seulement?
Le père Mandron ne tarda pas à rentrer et monta quatre à quatre sans parler à son frère. — Il trouva M. Seeburg seul. — Eh quoi! mon fils n'est pas avec vous?
— Non.
— Comment! je Tavais laissé ici à vous allendrc...
— Je ne l'ai pas vu.
— Comment êtes-vous entré?
— Il y avait ici un monsieur qui sortait et qui m'a ouvert.
— Eh bien ! ce monsieur était mon fils.
— Non.
— Je vous assure que si.
— Mais non, — c'est quelqu'un que ]e connais par- * faitement, — et... qui venait pour un cabriolet... c'est un client à moi... qui m'a recommandé de ne pas vous dire qu'il était venu, — parce qu'il veut voir si vous lui ferez des mensonges. — Il parait, mon gaillard, que vous ne vous en privez pas dans l'occasion...
— Comment... un cabriolel... Je n'ai de cabriolet en train pour personne.
— Cherchez bien...
— ie ne vois pas.
— C'est un nom que vous connaissez bien, pourtant...
— Attendez, je vais savoir qui c'est. — Il ouvre la porte et appelle : — Ohé, Mandron ! — Ohé, Clément î brrr.
— Ce n'est pas la peine d'appeler... Je veux parler du comte Mandron, pour lequel vous avez im cabriolet à peindre.
— Mais, je vous le dis, monsieur, sachez que je n'ai pas de cabriolet à peindre, et j'ajoute que je ne connais pas de comte Mandron. — iJe ne sais au monde de
Mandron que moi qui vous parle, — mon animal de fils, auquel j'avais dit de vous attendre ici, — et mon frère Clément Mandron que voici.
— Je sais pourtant bien ce que je vous dis.
— Écoute Clément, est-il venu quelqu'un depuis ce matin?
— Personne que monsieur que voilà et mon neveu Calixte.
— Personne d'autvps ?
— Personne.
— Mais, monsieur Clément, dix minutes après mon arrivée, il est sorti un monsieur.
— Oui, certainement
— Tu l'as vu?
— Oui, bien sûr.
— Et tu ne le dis pas?
— Au contraire, je l'ai dit au commencement.
— Pardon, monsieur Clément. Vous avez dit, au contraire, qu'il n'était venu que deux personne^.
— Oui.
— M. Mandron fils et moi.
— Je le dis encore.
■ — Mais ce monsieur?
— Oui, ce monsieur? demande également le peintre,
— Eh bien ! ce monsieur, je vous l'ai dit, c'est mon neveu Calixte.
— Mais je vous dis, continua M. Seeburg, que je le connais parfaitement, c'est un de mes clients. Il y a je ne sais combien de temps que je l'habille, c'est M. le comte Mandron.
— C'est mon neveu et le lils de mon frère, c'est Calixte Mandron.
— Un grand blond?
— Oui.
— Du reste, ajouta Clément, son portier, avec lequel j'ai jasé un brin ce matin, l'appelle aussi le comte Mandron.
— Ah! le brigand ! s'écria le père Mandron.
— Mais, monsieur Mandron, je suppose encore qu'il y a quelque erreur; il m'a dit en parlant de vous : — La ressemblance de nom est singulière ; c'est en partie pour cela que je fais travailler ce pauvre diable de Mandron.
— Pauvre diable, en effet! s'écria le père Mandron; pauvre diable, qui travaille en mercenaire, — au soleil et à la pluie, — qui risque sa vie chaque jour pour cent sous, — qui reste pauvre et misérable, qui demeure dans un grenier, — et tout cela depuis trentecinq ans ! Pauvre diable, qui, depui^ bientôt vingt ans, aurait pu se retirer dans un trou et vivre libre, riche et heureux, — du fruit de son travail et de son économie ! — Et tout cela pour un mécréant qui ne m'aime pas, qui ne me respecte pas, — qui me renie pour son père 1 Pauvre diable est le mot! — c'est mon nom, — en y ajoutant imbécile, — et aussi injuste et mauvais mari; — car j'ai condamné ma pauvre femme à la moitié de ma misère et de mes privations, — pour entretenir le luxe de ce scélérat — et lui donner une position brillante dans le monde ! — Je le renie à mon tour pour mon fils; — c'est Mandrin qu'il s'appelle, et
ioO RAOUL
non pas Mandron! — A compter d'aujourd'hui, je ne travaille plus pour lui, — mon frère ne sera plus portier, — ma femme ne sera plus une pauvre femme mal nourrie et mal velue, sans distractions et sans plaisirs; — et moi je ne serai plus un pauvre diable, — comme il dit, — un pauvre mercenaire !
— Et vous ferez bien, dit M. Seeburg; il faut payer ses dettes et ensuite ne plus s'occuper de lui. Mais je n'en reviens pas !
— J'ai de quoi vivre avec ma femme et mon frère Clément. — Nous quitterons Paris sous huit jours, et il n'entendra plus parler de nous... il n'aura plus un sou...
— Ce serait une folie, dit M. Seeburg, de lui rien donner après ce dernier sacrifice.
— Quel sacrifice? demanda Mandron.
— Le payement de ses dettes, dit M. Seeburg.
— Je ne paye plus rien, dit Mandron, j'ai trop payé jusqu'ici.
— Cependant, les dettes...
— Ce n'est pas à moi qu'on a fait crédit, n'est-ce pas? puisqu'on ne me connaissait pas, puisqu'il me renie, puisqu'il m'appelle un pauvre diable, — eh bien, que les imbéciles qui lui ont prêté s'adressent à lui!
— C'est que je suis un de ces imbéciles.
— Tant pis pour vous... Vous lui avez prêté de l'argent?
— Non. Je suis tailleur... c'est moi qui l'habille.
— Ah ! bien, il ne peut pas vous devoir grand'chose;
il n'y a pas six semaines que je vous ai payé près de quatre cents francs.
— Vous rêvez mon brave homme, — je n'ai jamais reçu d'argent de monsieur le comte... je veux dire de votre brigand de fils...
— >ronsieur, je veux bien appeler mon fils brigand, mais je ne permets à personne d'en faire autant devant moi. — Est-ce que vous ne lui avez pas fait, il y a deux ou trois mois, un manteau et un babil ?
-- Oui, malheureusement.
— Eh bien! c'est pour payer cet habit et ce manteau que je lui ai donné quatre cents moins quelques francs, il y a cinq ou six semaines.
— Je n'ai pas vu un sou.
— Eh bien ! j'en apprends de belles!
*— Monsieur Mandron, je reviendrai vous voir un autre jour, nous causerons de tout cela.
— Ilevenez si vous voulez, tlil Mandron à la cantonade — quand M. Seeburg descend les escaliers, vous n'aurez pas un sou. — Oui, oui, nous allons nous en aller tous les trois; il a un bon (^*tat, il s'arrangera pour vivre avec. — Il est avocat.
— Hélas! dit Clément Mandron, tu n'est pas au bout de tes peines, — j'ai causé ce matin avec le portier : — toniils n'est pas plus avocat que loi et moi!