JOURNAL DE MARGUERITE
a Les arbres développent leurs beaux panaches verts,
— l'aubépine fleurit dans les haies, — oà les oiseaux chantent et font leurs nids, — et je sens s'épanouir mon âme — en même temps que les fleurs. — J'entends au dedans de moi un chant d'amour et de reconnaissance. — Jusqu'ici je ne connaissais pas de printemps. — Pour la première fois, des pensées inconnues éclosent en moi comme de célestes fleurs. — L'amour a fécondé mon âme, comme le soleil féconde là terre.
— L'amour est le soleil de l'âme. — Oùétes-vous, mon Raoul ? — et assistez-vous comme moi à cette belle fête du printemps? — Mais non, sans doute, la vie austère que vous menez pour parvenir à notre bonheur
— vous enferme entre des murailles. — Il est des moments où j'ose blâmer mon père de ce qu'il ne me permettrait pas d'être pauvre avec vous, — de vous encourager par ma présence, — de vous réndie doux ce chemin escarpé que vous gravissez, en le gravissant avec vous. — 11 me semble que vous seriez plus fort, si vous aviez à soutenir votre Marguerite, — que lorsque vous marchez seul. — Pourquoi ne suis-je pas votre compagne plutôt que votre but? — Je ne puis excuser mon père et sa sollicitude qu'en songeant à nos enfants, Raoul, aux enfants que nous aurons un jour et pour
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lesquels aussi nous aurons des craintes exagérées. 0 mon Raoul ! je n'ai jamais rien tant envié que de partager avec vous cette pauvreté — dont on essaye en vain de rae faire peur. — Il me semble que je vous dirais, comme cette héroïne romaine à son époux : — «Tiens, cela ne fait pas de mal. » — 0 mon Raoul 1 tout ce que vous faites pour moi vous est compté dans mon cœur. Tenez, je vais ne plus sortir de la journée, pour ne pas goûter ce bonheur que vous ne partagez pas. »
« 11 y a ici une petite vallée à un quart de lii'ue de Bolbec. — Quel beau cadre pour notre amour ! — Quel doux et charmant asile ce serait pour notre vie ! — Raoul, je voudrais vous voir ici bûcheron, — je ne craindrais pas de vous voir vous livrer aux travaux les plus rudes, — pour que nous soyons ici — ensemble ; je saurais vous reposer de toutes vos fatigues.
» Cette petite vallée n'est qu'une allée tapissée de gazon, entre deux collines couvertes d'arbres ; — an milieu est une source d'eau limpide qui remplit un hn>sin naturel et s'enfuit en murmurant à travers les buissons. — On n'y entend rien que les murmures de l'eau et le bourdonnement des abeilles, qui se suspendent aux chatons de fleurs des noisetiers. — On y marche sur la mousse et sur les primevères sauvages d'un jaune pâle. — Près du bassin, dans lequel se jouent des canards, au col vert chatoyant, est une cabane habitée par une famille de bûcherons. — Il y là trois générations : — une vieille femme qui a près de cent ans, — son fils avec sa femme, — et une belle jeune femme de
vingt ans, qui est leur fille, qui est mariée depuis deux ans, et qui a un petit enfant. — J'ai embrassé la vieille femme et le petit enfant. — Mais vois-tu, mon bienaimé, — j'ai comme là le sentiment de l'envie, — j'ai vu les gens riches, — les splendides hôtels, les meubles magnitiques, — j'ai regardé tout cela avec indifférence;— mais j'ai envié à ces pauvres gens leur cabane — et leur vallée, et leurs monts, et leur ruisseau, et leurs primevères sauvages, et leurs abeilles; mais plus que tout cela, leur bonheur d'être ensemble et d'être isolés. — Oh ! mon bien-aimé ! — j'avais le cœur plein de larmes quand je lésai quittés... w
c( Nous avons quitté avant-hier l'oncle Sébastien; — nous sommes à Rouen, — et demain nous partons par le bateau à vapeur pour aller au Havre. — Nous avons visité ici de belles églises. — Mon bien-aimé Raoul, il n'en est pas une où je n'aie prié Dieu pour nous. — On nous avait parlé de la cathédrale et de l'église de Saint- Ouen, — qui sont admirables en effet ; — mais nous en avons par hasard découvert une dont on ne parle guère, et qui est enrichie des plus magnifiques vitraux qu'on puisse voir : — c'est Saint-Patrice. — Hier soir, — je suis restée dans l'église de Saint-Ouen, avec ma tante, jusqu'à la fin du jour; — les splendides rosaces des vitraux s'assombrissaient lentement; — ces riches couleurs harmonieusement assemblées, cette belle et silencieuse musique des yeux, — prenait de la nuit qui descendait comme des sourdines harmonieuses, — sous ces grandes ogives noires.
» J'ai songé que dans notre retraite je voudrais que nous fussions près d'une belle église gothique : — j'ai senti qiie la religion est une forme de l'amour. — Mais notre cœur ne sera-t-il pas toujours un temple pour la Divinité ! — Mais la nature entière ne parle-t-elle pas encore de Dieu plus éloqucmment que les églises de pierre!
— Que je vous aime, mon Raoul, de tout ce que l'amour que j'ai pour vous développe en moi de noble et de bon !
— Je ne saurais dire combien je suis meilleure. — Mais qu'est-ce donc, mon Dieu ! que cet amour dont on parle dans le monde et dont on effraye toutes les filles? — Qu'est-ce que cet amour qui est, dit-on, l'ennemi de la pudeur? — Mais je ne connais, moi, la chasteté que depuis que je vous aime ; mais je ne comprends la sainteté de la pudeur que depuis que je suis à vous et que j'ai à me conserver pour vous. — 0 mon bien-aimé! si vous saviez quelle gardienne sévère je suis de ce qui vous appartient ! Comme je suis jalouse de moi pour vous ! —Je suis fâchée quand j'entends prononcer mon nom de Marguerite par une autre voix que la vôtre. — Je voudrais que vous pussiez me cueillir comme une fleur et me cacher comme elle dans votre sein. »
Un 'dimanche, Félix vint trouver Raoul, — et le soir ils allèrent ensemble au Théâtre-Français. — On jouait ce jour-là une pièce nouvelle — dont on parlait beau-
coup déjà depuis quelque temps : — c'était Henri III et sa cour. — La pièce fat appLiudie avec un bruyant enthousiasme ; — ces applaudissements retentirent dans le cœur de Raoul; il applaudit avec force; il était singulièrement ému, mais plus peut-être du succès que de la pièce. — On lui avait montré Tauteur dans la salle. — Ce grand succès, — cette gloire, étaient donc des choses possibles. — Voilà un homme qui était mêlé hier à la foule, — et qui aujourd'hui est son roi. — 11 quitta Félix et rentra s'enfermer.
— Oh ! dit-il en pleurant, bien des fois j'ai pensé que moi aussi je suis poëte, — bien des fois j'ai rêvé ces applaudissements pour que Marguerite les entendît. — 0 mon Dieu ! si j'avais du talent ! s'écriait-il en serrant avec force ses deux mains jointes. Sans doute, dans cette salle, il y avait la femme qu'il aime. — Comme elle a dû être heureuse ! et lui donc ! — 0 mon Dieu ! mon Dieu ! si j'avais du talent !
11 fouilla dans ses tiroirs et relut tous les vers qu'il avait faits pour Marguerite; il trouva les vers mauvais et les déchira, — puis se prit à pleurer en disant : — Xon, non, je n'ai pas de talent! — Puis il en trouva d'autres pour lesquels il fut plus indulgent. — Il les lut à haute voix, — mais c'était au théâtre qu'il voulait entendre ses vers. — C'est cet enthousiasme de la foule, ce bruit, cette fureur qui résonnaient encore à ses oreilles, dont il était envieux. — Il fera un drame, — un drame en vers. — Si le drame est bon, on le recevra avec plaisir, on le jouera avec empressement, — on l'applaudira; — son front sera ceint de la belle cou-
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ronne poétique qu'il vient de voir décerner avec tant d'éclat. — 0 Marguerite, s'écrie-t-il dans son enthousiasme, Marguerite ! tu seras reine ! — Marguerite ! tu partageras ma royauté, la plus belle des royautés, — celle du génie, — celle des beaux vers î
Il ne dormit pas de toute la nuit. — Il cherchait un sujet pour son drame. — Une chose qu'il faut dire à sa louange, c'est qu'il ne songea pas à imiter le drame dont il venait de voir l'immense succès.
Le lendemain — il avait trouvé son sujet; — c'était naïf, noble et absurde : — un esclave noir, amoureux d'une blanche, fille de son maître et aimé d'elle. — 11 commença son scénario ; — il forma son plan, divisa ses actes et ses scènes; — puis, au bout d'une semaine, il commença à écrire son œuvre. — Il se le\ait avant le jour, travaillait jusqu'au moment de donner ses leçons; — puis, le soir, se remettait à l'ouvrage en rentrant, et y passait une partie de la nuit. — Tout cela n'avait pas trop le sens commun, pris dans son ensemble, mais renfermait de belles choses. — Cependant Raoul n'était pas un poëte dramatique; — il était poëte parce qu'il était amoureux; — il était poëte parce qu'il avait l'àme noble et pure. — Mademoiselle Seeburg le trouva remarquablement maigri, et le lui dit.
C'est à ce moment que les Seeburg s'installèi eut dans la maison de Raoul. — Le piano de mademoiselle Seeburg donnait d'heureuses inspirations à Raoul. — Un matin, il voulut essayer sur elle l'effet de quelques vers qu'il avait faits la veille pour son drame. 11 ne pensait plus qu'à son drame. — Il avait ces^é de vivre dans la
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vie pour vhTe dans son drame, — que dis-je dans son drame ! dans sa tragédie, — car c'est un tragédie qu'il faisait, — une véritable tragédie en trois actes et en vers. — Esther donna tant d'éloges aux quelques vers qu'il lui en avait dictés, — qu'il arriva tout doucement à avouer la tragédie ; — les poètes ont besoin d'être loués : — donnez-leur un peu plus d'éloges qu'ils n'en méritent, vous pouvez être sûr qu'ils ne tarderont pas à mériter ce que vous leur en avez donné de trop. — Je parle de ceux qui ont du talent, — parce que ceux-là se découragent facilement. — Les autres ne se découragent jamais. — Les éloges que mademoiselle Seeburg avait donnés aux premiers vers que lui dicta Raoul de sa tragédie, lui en firent faire le soir une vingtaine dont il était content. C'étaient quelques boufTées de l'encens de la gloire que devait lui donner sa tragédie qu'il respirait par avance ; il en vint à lui dicter chaque jour les vers qu'il avait faits pendant la nuit précéilente. La tragédie de Raoul est précisément cette tragédie que nous avons tous faite au collège — entre la rhétorique et la philosophie. — C'était un plan absurde, — sans aucune étude historique, sans observation de mœurs ni de caractères; — mais il y avait de l'enthousiasme et un culte fervent pour les deux divinités de la jeunesse, — l'amour et la liberté. — Voici un aperçu de cette tragédie dans laquelle chacun de nos lecteurs trouvera celle qu'il a faite au même âge et dans les mêmes circonstances.