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LE VILAIN HOMME

11 a ainsi, partout, des amis qui

l'attendenl. Il est semblable aux

nuages qui courent et à l'eau qui

coule. C'est un élément.

11 clioisit ordinairement, pour ses haltes, un endroit voisin de l'école, à l'heure où les enfants s'v rendent. 11 les retient sans peine et sans scrupules, les instruit, les intéresse et les amuse.

« On ne peut pas en dire autant en face », allègue-t-il.

11 s'assied donc au milieu d'eux et les émerveille en leur enseignant les bons tours qu'il a dans son bissac. Ce bissac n'est plein, en réalité, que de croûtons de pain et de déchets de toute sorte; mais, le Vilain Homme se gardant bien de les montrer, l'imagination des enfants s'excite dessus et c'est d'un prestidigitateur que leurs veux guettent les mains, comme si elles allaient

donner la volée à des oiseaux d'un plumage

extraordinaire.

Quanti leur attention se lasse et faiiilit, le Vilain Homme la ranime par d'autres jeux sans pareils, eeux de sa physionomie, habile à tout exprimer. Et sur l'étroite scène de ce guignol, les moralités se succèdent. II emploie, pour les inculquer à son public, le procédé mnémotechnique en faveur chez quelquesuns de ses concurrents, les instituteurs, qui se servent de la chanson populaire comme d'un instrument pour exercer leurs élèves à la grammaii'c, l'histoire et la géographie. Il fait la classe tour à tour aux })etits garçons et aux petites filles, conduit leurs rondes avec une baguette qu'il s'arrête de tailler.

Aux petites filles, il chante :

Dansons la capucine,

Y a pas de pain chez nous.

Y en a chez la voisine.

Prenons-le, c'est à nous.

You!

Quelquefois, par habitude ou par espièglerie, les petites filles s'obstinent à rétablir le sens qu'a volontairement altéré leur maître de chapelle :

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Sïsïr*^§ïsàv

LE VILAIN HOIMME EN CHANSONS 75

Y en a chez la voisine, Mais ça n'est pas pour nous !

Alors le Vilain Homme se fâche et recli fu; :

l'rcnons-le, c'csl à nous!

Et si persuasif est son accent, fjue les enfants adoptent sa version et n'en démordront plus.

Le Vilain Homme les récompense de - leur docilité en introduisant, dans le cotillon cliampètre qu'il mène, des figures dont l'idée lui appartient Cl'est d'abord le Pont d'Avignon (ju'il interprète :

Sur le ponl d'Avignon,

On n'y danse, on n'y danse.

Sur le pont d'Avignon,

On n'y danse plus en rond —

H jouit un instant de la surprise des enfants qui se demandent pourquoi l'on ne danse plus sur le pont d'Avignon; puis, debout, comique, alerte, il imite les

BÂRAliBAS

personnages à mesure qu'il les nomme :

Le préfet saluait comm' ça,

Les fonctionnaires coram' ça.

La gendarmerie comm' ça.

Et les belles dames comm' ça.

Le ministre répondait comm' ça —

Et ce sont des rëvërences et des courliettes à mourir de rire. Le Vilain Homme fait de son vieux chapeau ce qu'il veut: un bicorne, un claque, un haut de l'orme ridicule et même

la corljeille ou le verger que disposent sur leur tête les élégantes de la ville. Les enfants s'écar- ([uillent ni plus ni moins qu'au spectacle.

Mais le Vilain Homme s'interrompt et l'on dirait que la peau de son visage se retourne, comme tout à l'heure son chapeau. Ses yeux sont deux trous noirs qui s'agrandissent et sa bouche bâille comme un fond de coiffe où pend de l'étoffe rouge.

Le Vilain Homme a fait comm' ça!...

Ses bras impérieux écartent une foule imaginaire, et telle est la puissance du geste

LE VILAIN HOMME EN CHANSONS

que les enfants se dispersent eux-mêmes en criant.... Mais il reprend gaiement :

Sur le pont d'Avignon

On n'y danse plus en rond —

Et les enfants reviennent, si vite apprivoisés qu'ils réclament : « Faisnous peur encore ! »

Il obéit. C'est un mime étonnant.

Certain refrain, notamment, sur l'air des Petites Marionnettes^ évoque terriblement le sort des chemineaux de sa famille. On sent qu'il ne parle que des choses qu'il sait et que son talent n'est que de l'expérience :

Ainsi font, font, font,

Ceux qui tirent les sonnettes,

Ainsi font, font, font.

Trois p'tits tours et puis s'en vont....

On voit vraiment le gueux sonner à la mauvaise porte. Son masque mobile reflète alternativement l'espérance et le découragement, la détresse et une détresse pire. Il sonne et resonne. Répondra-t-on? On vient enfin. Ah !...

Alais la porte à peine ouverte se referme. Trois pclils tours, et puis s'en \i{

OEIXIKMR TABLEAU :

Ainsi font. font, font,

Les gueux pendus aux sonnettes,

Ainsi font, font, font,

Trois p'tits tours et puis s'en vont..

Dénouement. — Le gueux s'est ravisé, revient. Des cordons de sa l)esaee, il se fait ime cravate dont il attache les bouts à la sonnette. Un dernier regard au pavsage qui le j)laint, et à l'arbre voisin, dont la plus forte branche semble lui reprocher une infidélité. Il s'excuse: Il a ses raisons pour choisir la sonnette, et la branche, qui les devine, agite faiblement ses feuilles en signe d'intelligence. Trois p'tits tours sur lui-même, pour hâter la strangulation, trois p'tits tours, et puis

s'en va, pour ne plus revenir

Mais le Vilain Homme n'est pas toujours aussi macabre. Il a d'autres chansons en réserve, celle, par exem|)le, sur l'ait- : // éfait une bergère —

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Il était un' rentière, El ron, ron, ron, petit patapon.

Il était un' rentière Oui palpait ses coupons

Au gueux qui la regarde El ron. ron, ron. petit patapon.

Au gueux qui la regarde D'un petit air fripon.

Elle dit : Bas les pattes !

Et ron, ron, ron, petit 2:)atapon.

Elle dit : Bas les pattes !

Ou t'iras en prison.

Il n'y mit pas la patte. Et ron, ron, ron, petit patapon.

Il n'y mit pas la patte.

Il y mit le bâton

Ou Ijieii encoi'e sur l'air de Cadet

Roussel :

Le Vilain Homme a trois maisons.

Nanterr', l'hospice et la prison, (^e sont les refuges aimables Des pauvres hères, ses sem!)lables...

Ah ! ah ! ah ! mais vraiment, Le Vilain Homme est bon enfant!

Le Vilain Homme a trois souliers, Les deux meilleurs sont pour ses pieds. Le troisième fait la grimace Aux maigres flancs de sa besace.

Ah! ah! ah! mais vraiment, Le Vilain Homme est bon enfant!

Le Vilain Homme a pour chapeau Un feutre ancien, qui n'est pas beau:

Mais il se fait, suivant le rôle, Du galurin une auréole —

Ah! ah! ah! oui vraiment.

Le Vilain Homme est bon enfant !

Quoi qu'on fasse, il ne mourra pas, Ou du moins, s'il saute le pas, Avant, l'auront sauté sans doute, Les plus mauvais chiens qu'il redoute....

.4h ! ah! ah! mais vraiment....

Quand on l'attaque, il se défend!

Ou bien, enfin, la chanson :

clair de la lune^ arrangée ainsi

Au clair de la lune.

Opulent Pierrot, Prête-moi ta plume Pour écrire un mot.

Ma chandelle est morte.

Je n'ai plus de pain — Ouvre-moi ta porte.

Je suis ton prochain.

Au

LE VILAIN HOMME EN CHANSONS

Le Vilain Homme explique : — «C'est au Bureau de Bienfaisance, inutilement sollicité, qu'il voudrait encore écrire un mot, vous comprenez? Je poursuis:

Au clair de la lune, Pieri'ot répondit :

Je n'ai pas de plume, Je suis dans mon lit.

Va chez la voisine, Je crois qu'elle y est Car de sa cuisine, Je sens le fumet.

Au clair de la lune,

Le pauvre affamé

Frappe chez quelqu'une

Dont l'huis est fermé.

— Qui frappe à cette heure ?

Dit-elle en courroux.

Passez ma demeure,

Je n'ai rien pour vous.

Au clair de la lune, Le gueux s'ohstina A chercher feu. plume, Pain, et estera.

A chercher d'ia sorte.

Je n'sais c'qu'il trouva.

Cependant la porte A la lin céda

Mais, à manifester de cette étrange manière son inclination pom^ les enfants, il s'expose à des avanies.

I/autre jour, une bonne femme, le vovant

passer sur la route, l'appelait : « Venez

m'aider à corriger un mauvais sujet. Je ne

peux rien en faire : il a tous les vices ; c'est

un monstre. Prenez-le ».

Le Vilain Homme s'est approché et longuement,

affectueusement, a interrogé le petit garçon révolté.

Puis il a dit, avec une douceur infinie dans le regard

et dans la voix :

(c Je crois, en effet, que lu mourras sur l'échafaud. » La bonne femme s'imagine avoir mal entendu : « Hein?

— Je serais bien étonné, répète-t-il avec effusion, si ce cher mignon ne mourait pas sur l'échafaud. »

Cette fois, la mère a compris.

« Veux-tu t'en aller, jeteux de sorts! » s'écrie-t-elle.

Mais tandis qu'elle cherche un bâton pour appuyei' sa démonstration, Barabbas

LE VILAIN HOMME EN CHANSONS

y s'éloigne, sans liâte, en chantant :

Il est né, le Vilain Enfant — Sonnez, cors; résonnez, musettes...

[^rès d'atteindre le liant de la côte,

sa silhouette se détache un moment

sur le ciel embrasé du couchant, et il apparaît alors

à la bonne femme éblouie et satisfaite, comme un

hérétique montant au bûcher.

PAROLES DANS LA VALLEE

XL Vil J'ai un mcurfn' sur la conscience, un mcurlrc connu de moi seul qui n'a pas laissé de traces et auquel l'impunité, en tout cas, est assurée. Yoici. En passant, l'autre jour, dès le matin, devant une maison

PAROLES DAiXS LA VALLEE

écarh'c, dont une 'ifii'iJk rmliàx' occupait le rcz-dc-chaussà', je l'ai surprise comptant et caressant des piles d'écus.

J'ai cogné du doigt aux litres.... La femme, qui ne savait pas être observée, a tourné la tête, m 'a S)u et est restée béante de mon apparition.

Alors, je me suis mis à rire bruyamment et je lui ai crié :

« Part à deux, la 'Oieille! »

Puis j'ai continué mon chemin.

Le lendemain, la -vieille était morte.

y ai ce meurtre sur la conscience, comme un édredon sur la poitrine: il me tient chaud, l'hi-^er.

K L'\) III. yyfa joie fait peur

parolp:s d.\ks la vallkk

XLIK. C 'al para' que nous somma las de dii% doucement et en S)ain : « Fais-moi une place que je m 3) melk... », que nous disons aujouid'hui, brutalement : « 0 te- toi de là!... »

L . Vn proi^erbe russe dit : « En même temps que t' enfant, Dieu donne la i)ache ».

Mais il ne dit pas que, pour les pauifres, cette -Oacbe est enragée.

L I . On dit toujours que l'agriculture manque de bras; on ne dit jamais qu'elle manque de cwur. Et pourtant. . . .

LU. La caserne aussi manque de bras.

S« PAROLES DANS LA VALLEE

Âu.s.si ^a-t-on rétablir k serO/a' de .sept ans d augmenter le nombre des cantines, des débits et des prostituées, pour occuper le soldat.

LUI. Je propose que la prochaine guerre soit déclarée en ces termes : « Fils d'alcooliques, aux armes! Le jour du delirium tremens est arrivé! »

LI\?. La philanthropie est l'art de nous accommoder les restes.

L\). Comment apprécierions-nous la joie qu'on éprouife, paraît-il, à ne rien posséder : nous mourrons .sans ai^oir eu l'occa.sion défaire la différence.

L\)I. On me demande par/ois pourquoi je ne travaille pas.

PAHOLES DANS LA VALLEE

Ji' S)ais i^ous k clin'. J 'ai i^u assaillir, par kurs camarades en grè^e, des oui^riers qui sortaient de la fabrique, de l'usine, du chantier; j'ai entendu les uns traiter les autres de « jaunes », de « renards >■>, absolument comme si les mœurs barbares du compagnonnage sévissaient encore. . . . Je me .suis rappek la parok du prophète Jgricol t^erdiguier : « Les compagnons du DeSloir .seraient très forts s'ils étaient d'accord; mais ils ne le sont pas. . . ». El j'attends cet autre yyfe.s.sie, l'Union ouvrière, pour me mettre à l'owOrage, sans m' exposer à recevoir des coups.

. . ' •^"^Jêt*fei, __ .^."aEsi:a8W3ii*!^

§?2gf;

Mourir comme un chien est le plus beau geste de la raison maîtresse d'elle-même, des sentiments inférieurs cjui la peuvent obscurcir.

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